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Full text of "Histoire de le̓́glise de Corée, précédée du̓ne introduction sur lh̓istoire, les institutions, la langue, les moeurs et coutumes coréennes"

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HISTOIRE 


UE 


L'ÉGLISE  DE   CORÉE 


T.   I- 


TYPOGRAPHIE 
KDMOND       MONNOYER 

AU     MANS    (SARTHK 


HISTOIRE 

DE 

L'ÉGLISE  DE  COREE 

PRÉCÉDÉE    D'ONE 

INTRODUCTION 

Sur  l'blstolre,  les  Institutions,  la  langue,  les  mœurs 
et  coutumes  coréennes 

AVEC    CARTE    ET    PLANCHES 

PAR  CH.  nA.I^L.ET 

Missionnaire  apostolique 

DE        LA       SOCIÉTÉ       DES       VISSIONS-  ÉTHAnGËnES 

TOME  PREMIER 


FïAiBlE    VICTOR  PALME,   Editeui 
Rue  de  Grenelle-Ssiiit-tiiiruiaiii,  £> 


Sainte  Vierge  Marie,  reine  des  apôtres,  reine  des 
martyrs ,  reine  des  confesseurs ,  permettez-moi  de 
déposer  humblement  à  vos  pieds  cette  histoire 
i'apôtres ,  de  confesseurs  et  de  martyrs. 

Vous  avez  droit  à  cet  hommage,  parce  que  vous 
^tes  la  patronne  spéciale  de  TÉglise  de  Corée  ;  parce 
cjue  tous  les  martyrs  dont  je  raconte  le  triomphe, 
tous,  missionnaires  et  néophytes ,  se  glorifiaient  du 
titre  de  vos  enfants.  Ces  pages,  teintes  de  leur  sang, 
sont  une  nouvelle  et  éclatante  démonstration  de  cette 
vérité  :  que  l'on  ne  peut  aimer  le  Dieu  fait  homme 
sans  aimer  la  Mère  de  Dieu.  Oui ,  ils  aimaieni 
Jésus-Christ,  puisqu'ils  ont  voulu  être  pour  lui 
flagellés,  étranglés,  décapités,  coupés  en  morceaux; 
et  par  une  conséquence  naturelle  et  nécessaire,  ils 
vous  aimaient  aussi,  et  ils  sont  allés  au  supplice,  le 
scapulaire  sur  les  épaules  et  le  chapelet  à  la  main. 

Vierge  bénie!  protégez  cette  pauvre  mission  de 
Corée  ;  protégez  toutes  les  missions  de  la  sainte  Eglise 


catholique.  Obtenez  de  votre  Fils  la  conversion  des 
infidèles.  Pressez  l'accomplissement  des  prophéties  qui 
annoncent  que  toutes  les  nations  se  ressouviendront 
du  Seigneur ,  que  les  îles  lointaines  connaîtront  la 
gloire  de  son  nom.  Et,  quand  luira  ce  grand  jour, 
quand  ces  centaines  de  millions  d'idolâtres  sortiront 
de  leurs  ténèbres  et  viendront  à  l'admirable  lumière  de 
Jésus-Christ  crucifié,  ils  vous  aimeront,  ils  chanteront 
votre  gloire,  ils  crieront  d'une  grande  voix:  Salut, 
Vierge  souverainement  belle  !  c'est  de  vous  qu'est  née 
la  lumière  du  monde. 

Vale!  0  valde  décora... 

Ex  qud  mundo  Lux  est  or  ta. 


Protestation.  > 

Conrormémcnl  au  décret  d'Urbain  VIII.  je  déclare  qu*en  employant,  dans 
cette  histoire,  les  qualifications  de  Sainl^  de  Martyr  ^  de  Confesseur  y  etc., 
je  n'ai  fait  que  suivre  la  manière  de  parler  ordinaire,  reçue  parmi  les 
fidèles,  et  que  je  n*ai  entendu  préjuger  en  rien  la  décision  oflicielle  de 
TEglise,  à  qui  seule  il  appartient  de  décerner  ces  titres  dans  leur  sens 
véritable  et  complet. 

Gh.  D. 


PRÉFACE 


L'Église  de  Dieu  ne  connaît  ni  défaillance  ni  déclin.  Établie 
pour  rendre  témoignage  à  la  vérité,  pour  enseigner  toutes  les 
nations,  elle  remplit  toujours  et  partout  ce  double  devoir,  mal- 
gré tous  les  obstacles,  en  face  de   toutes  les  tyrannies,  et  il 
n  existe  pas  de  pays  si  soigneusement  fermé  qu'elle  n'y  ait  péné- 
tré, pas  de  peuple  si  isolé,  si  séquestré  de  tous  rapports  avec  les 
autres  peuples,  qu'elle  n'y  ait  porté  l'Évangile  et  conquis  des 
fidèles.  A  l'extrémité  de  l'Asie,  entre  la  Chine  et  le  Japon,  se  trouve 
le  royaume  de  Corée.  Tout  le  monde  a  entendu  parler  de  la 
Chine  et  du  Japon  :  tout  le  monde  a  lu  des  livres,  des  relations 
de  voyage,  qui  en  donnent  des  notions  plus  ou  moins  exactes. 
Mais  la  Corée,  qui  la  connaît?  Les  géographes  eux-mêmes  n*en 
savent  guère  que  le  nom,  nul  savant  ne  s'en  est  occupé,  nul 
voyageur  n'a  pu  la  parcourir  ;  les  expéditions  tentées  dans  ces 
derniers  temps  pour  faire  respecter  par  son  gouvernement  les 
lois  deThumanité  ont  misérablement  échoué,  et  aujourd'hui  elle 
demeure  plus  obstinée  que  jamais  dans  son  isolement.  Et  cepen- 
dant, dans  ce  pays  ignoré,  Jésus-Christ  a  de  nombreux  et  fer- 
vents adorateurs  ;  son  Église,  depuis  quatre-vingts  ans,  n'a  cessé 
d'y  grandir  à  travers  une  persécution  incessante,  qui  dure  encore 
et  qui  a  fait  déjà  des  milliers  de  victimes. 

Raconter  l'histoire  de  l'Église  de  Corée,  son  origine  providen- 
tielle, ses  rapides  développements  ;  faire  connaître  les  mission- 
naires qui  l'ont  évangélisée,  le  pays  qui  a  été  le  théâtre  de  leurs 
travaux  et  de  leur  martyre,  le  caractère  du  peuple  auquel  ils  ont 
prêché,  les  difficultés  de  tout  genre  qu'ils  ont  eu  à  vaincre  ;  rap- 
peler les  souffrances  des  chrétiens  persécutés,  la  cruauté  de  leurs 
bourreaux  ;  décrire  les  péripéties,  les  angoisses  de  cette  lutte 
acharnée  entre  Jésus-Christ  et  l'Enfer  ;  publier  les  actes  des 
martyrs  et  sauver  de  l'oubli  quelques-uns  des  exemples  de  vertu 
héroïque  qui  ont  illustré  le  nom  chrétien,  tel  est  l'objet  de  ce 


•  •  • 

VIIJ 

livre.  Il  servira,  je  l'espère,  à  glorifier  Notre  Seigneur  Jésus- 
Chrisl,  Tailleur  et  le  consommateur  de  notre  foi,  en  montrant 
que  son  bras  n'est  point  raccourci,  et  que  sa  grâce  opère  aujour- 
d'hui les  mêmes  prodiges  de  conversion  que  dans  les  premiers 
siècles . 

Peut-être  aussi  cette  lecture  contribuera-t-elle  à  dissiper  quel- 
ques préventions,  à  redresser  quelques  idées  fausses  au  sujet 
des  missions  et  des  missionnaires.  Je  ne  parle  pas  des  préven- 
tions et  des  erreurs  des  impies.  L'homme  qui  a  eu  le  malheur 
de  renier  son  baptême,  qui  ne  croit  plus  au  Fils  de  Dieu  fait 
homme  pour  nous,  et  à  la  rédemption  par  les  mérites  de  son 
sang,  cet  homme-là,  bien  évidemment,  ne  comprendra  jamais 
pourquoi  nous  allons  prêcher  Jésus-Christ,  et  travailler  au  salut 
des  âmes.  Mais,  même  parmi  les  croyants,  il  n'est  pas  rare  de 
rencontrer  des  préjugés  fâcheux  et  des  notions  inexactes.  Les 
uns  s'étonnent  qu'il  faille  un  temps  si  long  pour  convertir  des 
peuples  :  ils  trouvent  mesquins  les  résultats  obtenus  quand  les 
baptêmes  ne  se  comptent  pas  par  millions.  D'autres,  subissant  li 
leur  insu  l'influence  de  cette  théorie  matérialiste  qui  prétend 
tout  expliquer  dans  l'histoire  des  peuples  par  des  différences  de 
race  et  de  climat,  affectent  de  craindre  que  les  conversions 
opérées  ne  soient  pas  solides,  que  ces  nouveaux  chrétiens  no 
soient,  pour  ainsi  dire,  d'une  espèce  inférieure  aux  chrétiens 
d'Europe. 

Sans  doute,  ce  qui  s'est  fait  jusqu'à  présent  est  peu  de  chose 
en  comparaison  de  ce  qui  reste  à  faire  ;  sans  doute  il  est  doulou- 
reux de  voir  qu'aujourd'hui,  dix-neuf  siècles  après  la  Pentecôte, 
les  trois  quarts  du  genre  humain  restent  à  convertir.  Mais  il  ne 
faut  pas  oublier  quel  est  devant  Dieu  le  prix  d'une  seule  âme  ;  il 
ne  faut  pas  surtout  que  l'impatience  de  contempler  le  triomphe 
final  et  universel  promis  à  TEglise,  nous  rende  injustes  envers  les 
œuvres  actuelles.  La  conversion  des  nations  chrétiennes,  dans 
des  conditions  beaucoup  plus  favorables,  n'a  été  l'ouvrage  ni 
d'un  jour  ni  même  d'un  siècle. 

Quant  à  la  solidité  des  conversions,  la  foi  nous  apprend  que 
Jésui^Christ  est  venu  sauver  tous  les  hommes,  et  qu'il  a  ordonné 
de  prêcher  TÉvangile  de  son  règne  à  tous  les  peuples,  d'où  il  suit 
nécessairement  que  tous  les  hommes  sont  aptes  à  recevoir  et  à 
garder  la  foi,  que  toutes  les  nations  sont  appelées  à  l'Évangile.  Et 
en  fait,  le  nombre  et  le  courage  des  martyrs  parmi  les  néophytes, 
en  Corée  comme  au  Tong-king  et  ailleurs,  prouve  bien  que  les 
chrétientés  nouvelles  ne  sont  inférieures  à  aucune  des  anciennes. 


et  que  le  même  Saint-Esprit  sait  animer  de  la  même  grâce  toute- 
jMiissaDte,  les  hommes  de  toute  race,  de  toute  langue  et  de  toute 
coulear.  La  plus  grande  preuve  de  foi,  le  plus  grand  acte  de 
ckarilé,  c'est  le  martyre.  Or,  là  où  il  y  a  eu  des  martyrs,  TÊglise 
est  solidement  fondée,  car  le  sang  des  martyrs  est,  en  Asie  aussi 
bien  qu'en  Europe,  une  semence  de  chrétiens.  On  objectait  le 
JapoD,  illustré  jadis  par  la  mort  de  tant  et  de  si  glorieux  témoins 
éeJésus-Christ.  La  foi  chrétienne,  en  effet,  y  semblait  anéantie. 
Les  idolâtres  l'avaient  noyée  dans  le  sang;  les  hérétiques,  plus 
ibjects,  avaient  pendant  deux  cents  ans  scellé  son  sépulcre,  en 
fealant  aux  pieds  la  croix.  Voyez  aujourd'hui  les  descendants 
te  martyrs  confessant,  par  milliers,  dans  les  prisons  ou  dans 
rail,  la  foi  qu'ils  ont  su  conserver,  sans  prêtres,  sans  autels, 
SUIS  sacrements,  à  travers  une  persécution  de  trois  siècles.  La 
rèorrection  du  catholicisme  en  Angleterre  a-t-elle  rien  de  plus 
InppaDt,  de  plus  surnaturel  que  sa  résurrection  au  Japon  ?  et 
l'histoire  de  l'Église  universelle  offre-t-elle  beaucoup  d'exemples 
(Tone  aussi  inébranlable  fidélité  dans  la  foi  ? 

Plus  d'un  lecteur  peut-être,  en  parcourant  l'histoire  de 
l'Église  de  Corée,  s'étonnera,  non  pas  qu'on  ait  fait  si  peu,  mais 
qu'on  ait  pu  faire  autant,  en  quelques  années,  et  malgré  de  si 
poissants  obstacles.  Plus  d'un  peut-être,  loin  démettre  en  ques- 
tion la  foi  des  néophytes,  se  frappera  humblement  la  poitrine,  et 
demandera  à  Dieu  la  grâce  d'imiter  leur  courage,  la  grâce  de  se 
trouver  comme  eux  au  jour  de  l'épreuve,  aussi  fort,  aussi  persé- 
vérant, aussi  véritablement  chrétien. 

L'histoire  proprement  dite  est  précédée  d'une  introduction  sur 
les  institutions,  le  gouvernement,  les  mœurs  et  coutumes  de  la 
Corée.  J'y  ai  réuni  et  classé  un  grand  nombre  de  renseignements 
é|)ars,  çà  et  là,  dans  les  lettres  des  missionnaires,  et  qui  n'au- 
niient  pu  facilement  se  placer  dans  !e  texte;  un  chapitre  spécial 
est  consacré  à  l'exposé  de  notions  grammaticales  élémentaires 
sur  la  langue  coréenne,  langue  à  peu  près  inconnue,  jusqu'au- 
jourd'hui, aux  orientalistes  ;  et  dans  un  autre  j'ai  donné,  tout  au 
long,  le  tableau  officiel  des  divisions  administratives  du  royaume. 
Ce  travail  préliminaire,  qui  complète  le  récit  des  faits  et  qui  est 
à  son  tour  complété  par  lui,  présente  néanmoins  des  lacunes 
inévitables.  Mais,  tel  qu'il  est,  il  a  une  valeur  unique  en  son 
genre,  puisque  les  missionnaires  sont  les  seuls  Européens  qui 
aient  jamais  séjourné  dans  le  pays,  qui  en  aient  parlé  la  langue, 
qui  aient  pu,  en  vivant  de  longues  années  avec  les  indigènes, 


X 


connaitre  sérieusement  leurs  lois,  leur  caractère,  leurs  préjugés 
et  leurs  habitudes. 

Quant  h  l'exactitude  de  ces  renseignements,  elle  est  anaa 
grande  que  possible.  Cependant  il  ne  faut  pas  oublier  que  b 
position  des  missionnaires,  toujours  cachés,  presque  toujoan 
poursuivis,  ne  leur  a  pas  permis,  en  certains  cas,  de  vérifier  pir 
eux-mêmes  ce  qu'ils  entendaient  dire,  et  de  comparer  entre  elles 
les  mœurs  des  différentes  provinces.  Bien  souvent,  ce  qui  eA 
absolument  vrai  dans  une  partie  du  pays,  ne  Test  que  relative- 
ment dans  une  autre.  Aussi  Tillustre  martyr,  Mgr  Daveluy,  était 
rinterprète  de  tous  ses  confrères,  lorsque,  donnant  dans  uoe  de 
ses  lettres  d'assez  longs  détails  de  mœurs,  il  ajoutait  :  «  Ce  que 
je  vous  envoie  est  peu  de  chose;  c'est  incomplet,  embrouillé. 
Peut-être,  contre  ma  volonté,  il  s'y  sera  glissé  quelque  erreur; 
mais  j'ai  fait  de  mon  mieux.  »  Cette  timidité  consciencieuse  dans 
un  témoin,  n'est-elle  pas,  pour  les  lecteurs  sérieux,  la  meilleure 
garantie  de  la  sincérité  de  ses  paroles  ? 

L'histoire  de  l'Église  de  Corée  est  faite  avec  les  lettres  des 
missionnaires  et  les  relations  coréennes  dont  ils  ont  envoyé  la 
traduction  ;  il  n'y  a  pas  d'autres  matériaux  possibles.  Pour  les 
temps  qui  ont  précédé  l'arrivée  des  prêtres  européens,  le  plus 
grand  nombre  des  documents  ont  été  recueillis  par  Mgr  Daveluy. 
Avant  lui,  ou  n'avait,  sur  les  premières  persécutions,  que  des 
fragments  de  lettres  ou  des  récits  isolés.  En  1857,  il  fut  chargé 
par  un  autre  martyr,  Mgr  Berneux ,  de  rechercher  tous  les 
documents  chinois  ou  coréens  existants,  de  les  traduire  en  fran- 
çais, et  de  les  compléter  autant  que  possible,  en  interrogeant 
lui-même,  sous  la  foi  du  serment,  les  témoins  oculaires.  Il  était 
déjà  bien  tard,  car  ces  témoins  restaient  en  petit  nombre  pour 
les  martyrs  de  la  première  époque,  et  la  plupart  des  relations 
écrites  avaient  disparu  dans  les  diverses  persécutions.  On  verra 
dans  le  cours  de  cette  histoire,  au  prix  de  quelles  peines 
Mgr  Daveluy  parvint  à  accomplir  sa  tâche. 

Je  dois  faire  remarquer  qu'il  y  a  quelquefois  des  différences 
pour  l'orthographe  des  noms  propres  de  lieux  ou  de  personnes, 
dans  les  lettres  de  diverses  époques  ou  de  divers  missionnaires. 
Certaines  lettres  coréennes  n'ont  pas  d^équivalent  dans  notre 
alphabet,  et,  en  Corée  comme  ailleurs,  la  prononciation  varie 
suivant  les  provinces;  chacun  a  reproduit  de  son  mieux  les  sons 
tels  qu'il  les  entendait.  J'ai  cru  devoir  respecter  ces  différences 
d'orthographe,  jusqu'à  ce  qu'une  règle  générale  de  transcription 


ail  été  arrèiée  par  les  missionnaires.  Au  reste,  ce  petit  incon- 
vénient est  commun,  on  le  sait,  à  tous  les  livres  d'histoire  et  de 
géographie  qui  parlent  de  Textrême  Orient.  Il  est  même  moindre 
id  qae  dans  d'autres  livres,  parce  que  tous  les  missionnaires 
étaient  français,  habitués,  par  conséquent,  k  donner  une  valeur 
identique  aux  mêmes  lettres  de  Talphabet. 

Une  objection  que  Ton  fera  peut-être,  et  que  je  me  suis 
&ite  moi-même  plus  d'une  fois,  c'est  la  monotonie  de  certains 
récits  de  persécution  :  toujours  les  mêmes  interrogatoires,  les 
mêmes  questions,  les  mêmes  réponses,  les  mêmes  supplices: 
toojonrs  d'un  côté  la  même  lâcheté  dans  la  force  et  le  mensonge, 
et,  CD  face,  le  même  courage  dans  la  faiblesse  et  la  vérité.  Mais 
cet  inconvénient,  si  c'en  est  un,  est  inévitable  dans  une  histoire 
comme  celle-ci.  Les  pages  d'un  martyrologe  sont  nécessaire- 
ment monotones  comme  des  bulletins  de  victoire,  et  bien  des 
chapitres  de  ce  livre  ne  sont  qu'un  martyrologe.  Puisque  ni  les 
bourreaux  ne  se  sont  lassés  de  torturer,  ni  les  chrétiens  de  mou- 
rir, ni  Dieu  de  donner  à  ses  martyrs  la  force  et  la  persévérance, 
pourquoi  me  serais-je  lassé  de  raconter  leurs  triomphes?  Pour- 
quoi laisser  dans  un  oubli  volontaire  parmi  les  hommes,  ceux 
qui  sont  maintenant  les  élus  de  Dieu,  et  dont  un  grand  nombre 
seront  un  jour,  il  faut  l'espérer,  placés  sur  nos  autels? 

D'ailleurs,  une  raison  toute  spéciale  et  d'une  importance  sou- 
veraine me  défendait  de  supprimer  ou  de  trop  abréger  les  actes 
des  martyrs.  Il  n'y  aura  pas  d'autre  histoire  de  ces  témoins  de 
Jésus-Christ ,  puisqu'il  n'y  a  pas  d'autres  documents.  Or  les 
originaux  chinois  et  coréens  recueillis  par  Mgr  Daveluy  ont  péri 
dans  un  incendie,  en  1863  ;  les  copies  de  ces  relations  qui  se 
trouvaient  dans  diverses  chrétientés  indigènes  ont  été  détruites 
pendant  la  dernière  persécution  ;  les  traductions  envoyées  en 
Europe,  ainsi  que  la  correspondance  des  missionnaires,  n'exis- 
tent que  dans  les  archives  du  séminaire  des  Missions-Étrangères, 
et,  si  un  accident  les  faisait  disparaître,  l'histoire  des  origines 
de  l'Église  de  Corée  serait  irrémédiablement  perdue.  11  fallait 
donc  assurer  la  connaissance  de  ces  faits  qui  appartiennent  à 
l'histoire  générale  de  l'Église  catholique  ;  il  fallait  surtout  con- 
server, pour  les  chrétiens  de  Corée,  ces  glorieux  récils  de  la  foi 
et  des  souffrances  de  leurs  pères,  indiquer  autant  que  possible 
le  nom,  la  famille,  l'histoire  particulière  de  chacun  des  martyrs, 
afin  que  ces  noms,  ces  faits,  ces  détails  puissent  être  connus  un 
jour  de  leurs  descendants,  dont  ils  seront  le  plus  beau  titre  de 
noblesse. 


Dans  le  cours  de  Touvrage,  j'ai,  le  plus  souvent,  cité  les  lettr^^ 
des  missionnaires  au  lieu  de  les  analyser.  Il  en  résulte  quelque" 
fois  des  longueurs,  des  répétitions,  mais  ces  légers  inconvénieo  i'^ 
m'ont  semblé  plus  que  contrebalancés  par  l'intérêt  qui  s'attacha 
à  ces  lettres  elles-mêmes.  La  plupart  de  ceux  qui  les  ont  écrite^ 
ont,  quelque  temps  après,  scellé  la  foi  de  leur  sang,  et  les  lecteur^ 
chrétiens  aimeront  à  entendre  les  martyrs  raconter  leur  propre 
histoire,  ou  celle  d'autres  martyrs. 

Je  ne  me  fais  pas  illusion  sur  les  nombreuses  fautes  de  style« 
d'arrangement,  etc.,  qui  se  rencontrent  dans  ce  livre.  Il  est 
impossible  qu'un  missionnaire  passe  sa  vie  à  catéchiser  des  idolâ- 
tres, sans  oublier  plus  ou  moins  sa  langue  maternelle,  et  je  prie 
le  lecteur  de  ne  pas  se  montrer  trop  sévère  pour  les  incorrections 
inévitables  en  pareil  cas.  Forcément  éloigné  de  ma  mission  par 
une  longue  et  terrible  maladie,  j'ai  fait  de  mon  mieux  pour 
remplir  la  tâche  que  l'obéissance  m'a  imposée  :  tâche  trop  lourde 
pour  mes  facultés  affaiblies,  mais  tâche  bien  agréable,  puisqu'elle 
m'a  fait  vivre  plusieurs  années  dans  la  société  intime  des  martyrs 
et  des  confesseurs  dont  j'écrivais  l'histoire. 

Puissent  ces  pages  contribuer  à  l'exaltation  de  la  Sainte  Église 
catholique,  en  faisant  connaître  quelques>uns  des  prodiges  de 
grâce  que  Dieu  se  plait  à  opérer,  en  elle  et  par  elle,  aux  extré- 
mités du  monde  ! 

Puissent-elles  inspirer  aux  fidèles  le  désir  de  prier  avec  plus 
de  persévérance  et  de  ferveur  pour  la  conversion  de  tous  les 
peuples,  et  spécialement  pour  la  mission  de  Corée,  afin  que  Dieu 
daigne  abréger  ses  longues  épreuves  ! 

Puissent-elles  surtout  susciter  quelques  vocations  à  l'apostolat 
des  infidèles!  Puissent  les  paroles  et  les  exemples  de  ces  glorieux 
confesseurs  de  Jésus-Christ  remuer  le  cœur  des  jeunes  élèves  du 
sanctuaire,  afin  qu'animés  d'une  sainte  émulation,  quelques-uns 
au  moins  s'écrient  :  «  Et  moi  aussi,  je  serai  missionnaire!  c'est 
pour  moi  un  devoir,  c'est  une  nécessité  ;  malheur  à  moi  si  je  ne 
vais  prêcher  l'Évangile!  »  Nécessitas  enim  mihi  incumbit^  vœ 
enim  mihi  est  si  non  evangelizavero  !  (  I  Cor.  ix,  16.) 


fflSTOIRE  DE  L'ÉGLISE  DE  CORÉE   , 


^1  A  Xolre  cher  Fils  Charles  Dallet^  missionnaire  apostolique  de 
la  Société  des  Missions-Étrangères ,  Paris. 


PIE  IX,  PAPE. 

Cher  Fils,  Salut  et  BénédictioD  Apostolique. 

Combien  les  missionnaires  catholiques  ont  mérité,  non-scule- 

oeotde  la  religion,  mais  aussi  de  la  géographie,  de  Thistoire, 

de  la  science,  est  chose  connue  de  tous  ceux  qui  ont  parcouru 

leurs  écrits.  Vous  avez  dignement  marché  sur  leurs  traces.  Cher 

Fils,  par  cette  histoire  jusqu'à  présent  ignorée  de  la  Péninsule 

coréenne  que  vous  venez  de  rédiger  en  deux  volumes.  Tout  ce 

qaeles  monuments  des  nations  voisines  ont  pu  faire  connaître 

surce  peuple  qui  n'a  pas  d*histoire  propre,  tout  ce  que  de  longues 

recherches  et  dlntelligentes  observations  ont  pu  révéler  au  sujet 

de  son  pays,  de  ses  mœurs,  de  sa  religion,  de  sa  langue,  de  son 

commerce,  vous  Tavez  recueilli  et  mis  en  ordre,  faisant  ainsi  à 

h  science  un  présent  d'autant  plus  précieux  qu'il  s'agit  d'une 

contrée  impénétrable  aux  étrangers. 

Évidemment,  la  charité  de  Jésus-Christ  a  seule  pu  acquérir  et 
répandre  la  connaissance  de  tant  de  choses  ignorées,  puisque 
seule  elle  a  pu  allumer  dans  le  cœur  des  missionnaires  ce  zèle 
brûlani  du  salut  des  âmes  qui  les  a  poussés  h  affronter  joyeuse- 
ment toutes  les  fatigues,  au  péril  certain  de  leur  vie,  afin  de 
porter  la  lumière  de  TËvangilc  aux  nations  assises  h  l'ombre  de 
la  mort.  Et  cette  œuvre  d'évangélisation,  avec  quel  zèle,  quelle 
constance,  quel  succès  ils  Font  accomplie  !  On  le  voit  par  toute 
la  série  des  faits  que  vous  avez  racontés  ;  on  le  voit  par  celte 
persécution  atroce  dont  les  chrétiens  sont  depuis  un  siècle  les 
Tictiraes,  et  dont  les  écrits  publics  ont  souvent  dépVovè  Y^se^çlfe's»-, 


,0D  le  voit  surtout  par  ces  légions  de  martyrs  qui,  avec  un 
admirable  courage,  ont  confessé,  dans  les  épreuves  et  les  tortures, 
la  foi  qu'on  leur  avait  inspirée,  et  Tout  enfin  scellée  de  leur 
sang. 

C'est  pourquoi  Nous  vous  félicitons  d*avoir  rédigé  cette 
histoire,  si  glorieuse  pour  rÉglise,  si  propre  à  encourager  au 
milieu  de  tant  de  périls  les  chrétiens  du  monde  entier,  si  utile  à 
la  science  elle-même.  Nous  en  acceptons  les  volumes  avec 
reconnaissance,  et  Nous  augurons  que  ce  livre  excitera  enfin 
les  cœurs  ennemis  de  notre  très-sainte  religion  à  admirer  tant 
de  force  et  tant  de  vertu. 

Recevez,  Cher  Fils,  en  témoignage  de  Notre  paternelle  bien- 
veillance, et  comme  gage  de  la  faveur  divine,  la  Bénédiction 
Apostolique,  que  Nous  vous  accordons  bien  affectueusement. 

Donné  à  Rome,  près  Saint-Pierre,  le  vingt-septième  jour  de 
septembre  de  Tan  1875,  trentième  année  de  Notre  pontificat. 

PIE  IX,  Pape. 


Dilecto  FUio  Carolo  Ballet^  missionario  apostolico  e  Societate 
Missionum  Exterarum^  Lutetiam  Parisiorum, 

Plus  PP.  IX. 

Dilecte  Fili,SalutemetÂpostolicam  Benedictionem.  Quam  bene 
meruerint  Hissionarii  catholici  non  de  religione  tantum,  sed  et 
de  geographia,  de  historia,  de  scientia  compertum  est  omnibus, 
qui  scripta  eorum  evolverint.  Eorum  vestigia  tu  egregie  calcasti, 
Dilecte  Fili,  per  incomperlam  hactenus  historiam  Ghoreanaa  pc- 
ninsulae,  quam  duobus  voluminibus  es   complexus.  Quidquid 
enim  crui  potuit  e  monumentis  proximarum  nationum  quoad 
populum  propria  carentem  bistoria,  quidquid  diligentes  diutur- 
nœque  disauisitiories  et  observationes  regionis,  morum,  reli- 
gionis,  linguae,  commercii  suppeditare  potuerunt,  digesta  exhi- 
buisti  scientiae,  eo  pretiosiore  ipsius  lucro,  quod  de  populo  agatur 
;)lienigenis  incrustabili. 


Profecto  sola  Ghristi  caritas  tôt  îgnotarum  rerum  notitiam 
comparare  potuit  et  vulgare,  cum  îpsa  dumtaxat  ingerere  po- 
taerit  Hissionariis  incensum  illud  salutis  animarum  studium, 
qno  compulsi  subirent  alacriter  labores  omnes  certumque  vitae 
discrimen,  ut  evangelii  lucem  afferrent  sedentibus  in  umbra 
mortis.  Id  autem  qua  industria,  qua  constantia,  quo  fructu  illi 
perfecerint  testatur  universa  a  te  descripta  factorum  séries, 
testatur  saecularis  et  acerbissima  christianorum  insectatio  sœpe 
pablicis  deplorata  scriptis,  testantur  agmina  martyrum,  qui  fidem 
sibi  inditam  fortissima  aerumnarum  et  tormentorum  passione, 
suoque  demum  sanguine  propugnarunt  et  conGrmarunt. 

Historiam  banc  igitur  adeo  gloriosam  Ecclesiae,  adeo  accom- 
modatam  erigendis  ubique  tôt  inter  pericula  fidelibus,  adeo  nti- 
lem  ipsi  scientias  te  contexuisse  gratulamur;  et  dum  grato  exci- 
pimus  anime  ejus  volumina,  iis  ominamur,  ut  animos  religioni 
oostrae  sanctissimae  infensos  tandem  excitent  ad  tantae  virtutis  et 
fortitudinis  admirationem.  Intérim  excipe,  Dilecte  Fili ,  paternae 
benevolentias  Nostrs  pignus  Âpostolicam  Benedictionem,  quam 
diWni  favoris  auspicem  tibi  peramanter  impertimus* 

Datam  Romae  apud  Sanctum  Petrum  die  27*  Septembris  Ânno 

ms. 

Pontxficatus  Nostri  Anno  Tricesimo. 

Plus  PP.  IX. 


/ 


r"^  ■ 


INTRODUCTION 


SUR 


lliiftoire,  les  instttntions,   la  langrae,  les  mœurs 

et  ooQtnmes  coréennes. 


Géographie  physique  de  la  Corée.  —  Sol.  —  Climat.  —  Productions.  — 

Population. 


Le  royaume  de  Corée,  au  nord-est  de  TAsie,  se  compose  d'une 
N^ttqi'lle  de  forme  oblongue,  el  d'un  nombre  d'îles  très-consi- 
léraMe,  surtout  le  long  de  la  côte  ouest.  L'ensemble  est  compris 
«tue  83*»  15'  et  4î*>  25'  de  latitude  nord  ;  122<>  15'  et  128«  30' 
le  loDgitude  est  de  Paris.  Les  habitants  de  la  presqu'île  lui  assi- 
(Deat  une  longueur  approximative  de  3,000  lys  (1) ,  environ 
kOOHeues,  et  une  largeur  de  1,300  lys,  ou  130  lieues;  mais  ces 
Aiffires  sont  évidemment  exagérés.  La  Corée  est  bornée  au  nord 
(MUT  la  chaîne  des  montagnes  Chan-yan-alin,  que  domine  le  Paik- 
tOQ-san  (montagne  à  la  tête  blanche),  et  par  les  deux  grands 
leuves  qui  prennent  leur  source  dans  les  flancs  opposés  de  cette 
diaÎDe.  Le  Ya-lou-kiang  (en  coréen  Am-no-kang,  fleuve  du  ca- 
ttrd  vert)  coule  vert  l'ouest  et  se  jette  dans  la  mer  Jaune  ;  il 
ferme  la  frontière  naturelle  entre  la  Corée  et  les  pays  chinois  du 
léao-tong  et  de  la  Mandchou  rie.  Le  Mi-kiang  (en  coréen  Tou- 
man-kang)  qui  va  se  jeter  à  l'est  dans  la  mer  du  Japon,  sépare 
h  Corée  de  la  Mandchourie  et  des  nouveaux  territoires  russes. 


(1)  Le  ly  est  de  360  pas  géométriques,  —  587  mètres.  Dix  lys  équivalent  à 
^  lieue  marine  ou  géographique  de  vingt  au  degré. 

T.  I.  —  L'ÉGLISC  de  CORÉE.  a 


II  INTRODUCTION. 

cédés  par  la  Chine  en  novembre  1860.  —  Les  autres  limites 
sont  :  k  Touest  et  au  sud-ouest,  la  mer  Jaune;  à  Test,  la  mer  du 
Japon  ;  et  au  sud-est,  le  détroit  de  Corée,  d'une  largeur  moyenne 
de  vingt-<îinq  lieues,  qui  sépare  la  presqu'île  coréenne  des  Iles 
Japonaises. 

Le  nom  de  Corée  vient  du  mot  chinois  Kao-li,  que  les  Coréens 
prononcent  Kô-rie  et  les  Japonais  Kô-raï.  C'était  le  nom  du 
royaume  sous  la  dynastie  précédente;  mais  la  dynastie  actuelle, 
qui  date  de  Tannée  im-sin,  1393  de  notre  ère,  changea  ce  nom 
et  adopta  la  dénomination  de  Tsio-sien  (Tchao-sien),  qui  est 
aujourd'hui  le  nom  officiel  du  pays.  La  signification  même  du 
mot  Tsio-sien,  sérénité  du  matin,  montre  que  ce  nom  vient  des 
Chinois,  pour  qui  la  Corée  est,  en  eiïet,  le  pays  du  matin.  Quel- 
quefois aussi,  dans  les  livres  chinois,  la  Corée  est  désignée  par 
le  mot  Tong-koué,  royaume  de  TOrient.  Les  Tartares  Mandchous 
la  nomment  Sol-ho. 

Cette  contrée,  inconnue  en  Europe  avant  le  xvi**  siècle,  figure 
comme  une  fie  dans  les  premières  cartes  hollandaises.  Vers  la 
fin  du  xvii*"  siècle,  l'empereur  chinois  Kang-hi  essaya  vainement 
d'obtenir  du  roi  de  Corée  les  documents  géographiques  nécessai- 
res pour  compléter  la  grande  carte  de  l'empire,  h  laquelle  travail- 
laient alors  les  missionnaires  de  Péking.  Ses  ambassadeurs  furent 
reçus  avec  la  pompe  voulue  ;  on  leur  prodigua  les  protestations 
et  les  offres  de  services,  mais  ils  ne  rapportèrent  en  réalité  qu'un 
plan  très-incomplet  qu'ils  avaient  vu  dans  le  palais  du  roi,  à 
Séoul.  Ce  fut  d  après  celte  carte,  et  les  données  nécessairement 
imparfaites  des  livres  chinois,  que  le  P.  Régis  et  ses  collègues 
tracèrent  la  description  de  la  Corée  que  l'on  trouve  dans  1  allas 
de  Duhalde ,  et  que  les  livres  postérieurs  se  sont  contentés 
d'abréger  ou  de  reproduire. 

En  1845,  le  vénérable  martyr  André  Kim,  prêtre  coréen, 
copia  lui-même  une  carte,  sur  les  plans  otTiciels  conservés  dans 
les  archives  du  gouvernement  à  Séoul.  Celle  que  nous  donnons 
en  tête  de  cet  ouvrage  a  été  dressée,  pour  le  littoral,  d'après  les 
cartes  du  dépôt  de  la  marine,  et  pour  l'intérieur  du  pays,  d'après 
une  carte  indigène  assez  récente,  traduite  par  Mgr  Ridel,  vicaire 
apostolique  de  Corée. 

.  La  Corée  est  un  pays  de  montagnes.  Une  grande  chaîne, 
partant  des  Chan-yan-alin  dans  la  Mandchourie,  se  dirige  du 
nord  au  sud,  en  suivant  le  rivage  de  Test  dont  elle  détermine  les 
contours,  et  les  ramifications  de  celle  chaîne  couvrent  le  pays 
presque  tout  entier.  «  En  quelque  lieu  que  vous  posiez  le  pied. 


INTRODUCnON.  111 

écrivait  an  missionnaire,  voas  ne  voyez  que  des  montagnes. 
Presque  partout,  vous  semblez  être  emprisonné  entre  les  rochers, 
resserré  entre  les  flancs  de  collines,  tantôt  nues,  tantôt  couvertes 
de  pins  sauvages,  tantôt  embarrassées  de  broussailles  ou  cou- 
ronnées de  forêts.  Tout  d'abord,  vous  n'apercevez  aucune  issue; 
nais  cherchez  bien,  et  vous  finirez  par  découvrir  les  traces  de 
quelque  étroit  sentier,  qui,  après  une  marche  plus  ou  moins 
longoe  et  toujours  pénible,  vous  conduira  sur  un  sommet  d'où 
tons  découvrirez  l'horizon  le  plus  accidenté.  Vous  avez  quelque- 
fois, du  haut  d'un  navire,  contemplé  la  mer,  alors  qu'une  forte 
brise  soulève  les  flots  en  une  infinité  de  petits  monticules  aux 
formes  variées.  C'est  en  petit  le  spectacle  qui  s'offre  ici  à  vos 
regards.  Vous  apercevez  dans  toutes  les  directions  des  milliers 
de  pics  aux  pointes  aiguës,  d'énormes  cônes  arrondis,  des  rochers 
inaccessibles,  et  plus  loin,  aux  limites  de  l'horizon,  d'autres 
montagnes  plus  hautes  encore,  et  c'est  ainsi  dans  presque  tout 
le  pays.  La  seule  exception  est  un  district  qui  s'avance  dans  la 
mer  de  l'Ouest,  et  se  nomme  la  plaine  du  Naî-po.  Mais  par  ce 
mol  de  plaine,  n'allez  pas  entendre  une  surface  unie  et  étendue 
eomme  nos  belles  plaines  de  France,  c'est  simplement  un  endroit 
oi  les  montagnes  sont  beaucoup  moins  hautes,  et  beaucoup  plus 
espacées  que  dans  le  reste  du  royaume.  Les  vallées  plus  larges 
laissent  un  plus  grand  espace  pour  la  culture  du  riz.  Le  sol,  d'ail- 
lears  fertile,  y  est  coupé  d'un  grand  nombre  de  canaux,  et  ses 
produits  sont  si  abondants  que  le  Naî-po  est  appelé  le  grenier 
de  la  capitale.  » 

Les  forêts  sont  nombreuses  en  Corée,  mais  c'est  dans  les  pro- 
Tinces  septentrionales  que  l'on  trouve  les  plus  belles.  Les  bois  de 
coDstruaion  de  difTérentes  espèces  y  abondent,  les  pins  et  sapins 
surtout.  Ces  derniers  étant  les  plus  employés,  parce  qu'ils  sont 
très-faciles  à  travailler,  le  gouvernement  veille  à  leur  conserva- 
tion, et  afin  que  chaque  village  ait  toujours  à  sa  portée  les  arbres 
nécessaires,  les  mandarins  sont  chargés  d'en  surveiller  l'exploi- 
tation, et  d'empêcher  qu'on  n'en  coupe  un  trop  grand  nombre  à 
la  fois. 

11  semble  certain  que  les  montagnes  recèlent  des  mines  abon- 
dantes d'or,  d'argent  et  de  cuivre.  On  assure  qu'en  beaucoup 
d'endroits,  dans  les  provinces  septentrionales  surtout,  il  suffit  de 
remuer  un  peu  la  terre  pour  rencontrer  l'or,  et  qu'il  se  trouve  en 
paillettes  dans  le  sable  de  certaines  rivières.  Mais  l'exploitation 
des  mines  est  défendue  par  la  loi  sous  des  peines  si  sévères,  que 
Ton  n'ose  pas  le  ramasser,  parce  qu'il  serait  à  peu  près  impos- 


IV  INTRODUCTION. 

sible  de  le  vendre.  Quelle  est  la  véritable  cause  de  cette  prohibi 
lion  ?  Les  uns  disent  que  cela  tient  au  système  de  tout  temp 
suivi  par  le  gouvernement  coréen,  de  faire  passer  le  pays  pou 
aussi  petit  et  aussi  pauvre  que  possible,  afin  de  décourager  Tarn 
bition  de  ses  puissants  voisins.  D'autres  croient  que  Ton  redout 
les  soulèvements  et  les  troubles  qu'amènerait  infailliblement  l 
concentration  d'un  grand  nombre  d'ouvriers  dans  des  pays  éloi 
gnés  de  la  capitale,  et  oii  Taction  de  l'autorité  est  presque  nulle 
Le  complot  de  1811  se  forma,  dit-on ,  dans  une  de  ces  réunions 
Quoi  qu'il  en  soit,  la  loi  est  strictement  observée,  et  la  seul 
exception  que  l'on  connaisse  est  la  permission  accordée,  il  y 
vingt-cinq  ans,  d'exploiter  pendant  quelques  mois  les  mine 
d'argent  de  Sioun-heng-fou,  dans  la  province  de  Kieng-sang.  L 
cuivre  de  Corée  est  d'une  excellente  qualité,  mais  on  ne  remploi 
point,  et  c'est  du  Japon  que  vient  celui  qui  sert  dans  le  pays.  L 
minerai  de  fer  est  si  commun,  dans  certains  districts,  qu'après  le 
gi*andes  pluies  il  suffit  de  se  baisser  pour  le  ramasser.  Ghacui 
en  fait  provision  à  son  gré. 

Les  silex  (pierres  h  fusil)  ne  se  trouvent  guère  que  dans  I 
province  dcHoang-baï,  et  encore  sont-ils  d'une  qualité  tout  à  fai 
grossière.  On  fait  venir  de  Chine  ceux  dont  on  se  sert  habi 
tuellement. 

Le  climat  de  la  Corée  n'est  point  ce  que  Ton  nomme  un  clima 
tempéré.  Comme  dans  tous  les  pays  de  l'extrême  Orient,  il  y  fai 
beaucoup  plus  froid  en  hiver,  et  beaucoup  plus  chaud  en  été,  qu< 
dans  les  contrées  européennes  correspondantes.  Dans  le  nord,  \ 
Tou-man-kang  est  gelé  pendant  six  mois  de  l'année,  et  le  sud  d' 
la  presqu'île,  quoique  sous  la  môme  latitude  que  Malte  ou  l 
Sicile,  reste  longtemps  couvert  de  neiges  épaisses.  Par  35°  d 
latitude,  les  missionnaires  n'ont  pas  vu  descendre  le  thermomètr 
au-dessous  de  —  15*"  centigrades,  mais  par  37**  30'  ou  38%  il 
ont  trouvé  souvent  —  25°.  Le  printemps  et  l'automne  sont  géné- 
ralement fort  beaux.  L'été,  au  contraire,  est  l'époque  des  pluie: 
torrentielles  qui  souvent  interceptent,  pendant  plusieurs  jours 
toute  espèce  de  communications. 

Dans  les  vallées,  pour  peu  que  le  terrain  soit  favorable,  or 
plante  du  riz,  et  l'immense  quantité  de  ruisseaux  ou  petites  riviè- 
res qui  descendent  des  montagnes,  donne  la  facilité  de  formel 
les  étangs  nécessaires  à  cette  culture.  Jamais  on  ne  laisse  repo 
séries  terres  ainsi  arrosées;  elles  sont  toujours  en  rapport.  Ail 
leurs,  on  sème  du  blé,  du  seigle  ou  du  millet.  Les  instrumenta 
aratoires  sont  aussi  simples  et  aussi  primitifs  que  possible.  L( 


INTRODUCTION*  V 

bœuf  est  seul  employé  à  la  charrae;  on  n'a  jamais  recours  au 
cheval,  et  un  jour  qu'un  missionnaire  engageait  des  chrétiens  à 
se  servir  de  sa  monture ,  ce  fut  un  éclat  de  rire  général ,  absolu- 
ment comme  si  en  France  on  proposait  de  labourer  avec  des 
chiens.  Du  reste,  le  cheval  ne  vivrait  pas  en  travaillant  dans  les 
rizières,  parce  qu'elles  sont  constamment  inondées.  Outre  le  fumier 
et  les  autres  engrais  animaux  que  Ton  recueille  très-soigneuse- 
ment, on  emploie,  pour  la  culture,  les  cendres  dont  chaque  mai- 
son coréenne  est  ricbe,  car  le  bois  n'est  pas  cher,  et  on  en  con* 
some  prodigieusement  pendant  Thiver.  De  plus ,  au  printemps, 
quand  les  arbres  commencent  à  se  couvrir  de  feuilles,  on  coupe 
les  branches  inférieures,  et  on  les  répand  sur  les  champs  où  on 
les  laisse  pourrir.  Après  les  semailles,  pour  empêcher  les  oiseaux 
démanger  les  grains,  et  pour  protéger  les  jeunes  tiges  contre  les 
chaleurs  excessives  qui  les  dessécheraient  sur  pied,  on  recouvre 
les  champs  d'autres  branches  que  l'on  enlève  plus  tard,  quand  la 
plante  est  assez  forte. 

Le  manque  de  chemins  et  de  moyens  de  transport,  dans  ce 
pays  montagneux,  empêche  absolument  toute  grande  culture. 
Chacun  cultive  seulement  le  terrain  qui  est  autour  de  sa  maison 
et  à  sa  pprtée.  Aussi  les  gros  villages  sont  rares,  et  la  population 
des  campagnes  est  disséminée  en  hameaux  de  trois  ou  quatre 
maisons,  dix  à  douze  au  plus.  La  récolte  habituelle  suffit  à  peine 
aux  besoins  des  habitants,  et  les  famines  sont  fréquentes  en 
Corée.  Pour  la  classe  la  plus  pauvre  de  la  population,  on  peut 
dire  qu'elles  sont  périodiques  k  deux  époques  de  l'année  :  d'abord 
ao  printemps,  quand  on  attend  la  récolte  du  seigle  qui  se  fait 
eo  juin  ou  juillet,  puis  avant  la  récolte  du  millet,  en  septembre 
oo  octobre.  L'argent  ne  se  prêtant  qu'à  un  taux  très-élevé,  les 
malheureux  dont  les  petites  provisions  sont  épuisées  ne  peuvent 
aller  acheter  du  riz  ou  d'autres  grains,  et  n'ont  pour  vivre  que 
qoelques  herbes  cuites  dans  l'eau  salée. 

Outre  le  riz,  le  blé,  le  seigle  et  le  millet,  les  principales  pro- 
doctions  du  pays  sont  :  des  légumes  de  toute  espèce  mais  très> 
bdes,  le  coton,  le  tabac,  et  diverses  plantes  fibreuses  propres  h 
confectionner  de  la  toile.  Le  tabac  a  été  introduit  en  Corée  par 
les  Japonais,  vers  la  fin  du  xvr  siècle.  La  plante  à  coton  vient 
de  Chine.  11  y  a  cinq  cents  ans,  dit-on,  elle  était  inconnue  en 
Corée,  et  les  Chinois  prenaient  toutes  les  précautions  possibles 
pour  empêcher  l'exportation  des  graines,  afin  de  vendre  aux 
Coréens  des  tissus  de  leurs  fabriques.  Mais  un  jour,  un  des  mem- 
bres de  l'ambassade  annuelle  réussit  à  se  procurer  trois  graines. 


YI  INTRODUCTION. 

qu'il  cacha  dans  un  tuyau  de  plume,  et  dota  son  pays  de  ce  pré- 
cieux arbrisseau.  La  plante  à  coton  périt  chaque  année,  après  la 
récolte  ;  on  la  sème  de  nouveau  au  printemps,  comme  le  blé  et  dans 
les  mêmes  terrains.  Quand  le  germe  est  sorti  de  terre,  on  arra- 
che un  grand  nombre  de  pieds,  afin  que  ceux  qui  restent  soient 
à  la  distance  d'une  dizaine  dé  pouces  ;  on  relève  un  peu  la  terre 
autour  de  chaque  tige  ;  on  a  soin  d'enlever  constamment  les 
herbes  parasites,  et ,  en  septembre,  on  obtient  une  assez  belle 
récolte.  La  pomme  de  terre,  introduite  à  une  époque  récente, 
n'est  presque  pas  connue  des  Coréens.  La  culture  en  est  inter- 
dite par  le  gouvernement  ;  on  ne  sait  pourquoi.  [Les  chrétiens 
seuls  en  font  pousser  quelques-unes  en  cachette,  afin  de  pouvoir 
offrir  des  légumes  européens  aux  missionnaires,  lorsqu'ils  vien- 
nent visiter  leurs  villages. 

Ce  sont  les  chrétiens  qui,  les  premiers  en  Corée,  ont  cultivé 
les  montagnes.  Repoussés  par  la  persécution  dans  les  coins  les 
plus  écartés,  ils  ont  défriché  pQur  ne  pas  mourir  de  faim,  et 
Fexpérience  de  quelques  années  leur  a  enseigné  le  système  de 
culture  le  plus  convenable  à  ce  genre  de  terrain.  Les  païens, 
étonnés  du  succès  de  leurs  tentatives,  les  ont  imités,  et  aujour- 
d'hui beaucoup  de  montagnes  sont  cultivées.  Le  tab^ç  est  la 
principale  récolte  de  ces  lieux  élevés  ;  le  millet  y  réussit  assez 
bien,  ainsi  que  le  chanvre  et  certaines  espèces  de  légumes, 
mais  le  coton  n'a  pu  encore  y  être  acclimaté.  Ce  genre  de  cul- 
ture qui  demande  beaucoup  plus  de  travail  que  celui  de  la 
plaine,  offre  en  échange  de  grands  avantages  aux  laboureurs 
pauvres.  Les  impôts  sont  moins  élevés  ;  le  bois,  l'herbe,  les  fruits 
sauvages,  sont  en  abondance  sous  la  main.  Le  gros  navet,  dont 
il  se  fait  une  consommation  considérable,  vient  très-bien  au  mi- 
lieu des  plantations  de  tabac  et  fournit  une  ressource  précieuse. 
Malheureusement,  la  terre  s'épuise  assez  vite,  et  tandis  que  dans 
les  vallées  on  ne  voit  jamais  de  champs  en  jachère,  il  faut,  sur 
les  montagnes,  après  quelque  temps,  laisser  reposer  le  terrain 
pendant  plusieurs  années;  encore  ne  retrouve-t-il  presque  jamais 
la  même  force  productive  qu'il  avait  après  le  premier  défriche- 
ment. 

Les  fruits  sont  abondants  en  Corée  ;  on  y  retrouve  presque 
tous  ceux  de  France,  mais  quelle  différence  pour  le  goût  !  Sous 
l'influence  des  pluies  continuelles  de  Tété,  pommes,  poires, 
prunes,  fraises,  mûres,  raisins,  melons,  etc.,  tout  est  insipide 
et  aqueux.  Les  raisins  ont  un  suc  désagréable  ;  les  framboises 
ont  moins  de  saveur  que  les  mûres  sauvages  de  nos  haies  ;  les 


INTRODUCTION.  VII 

fraises,  très-belles  à  la  vue,  sont  immangeables  ;  les  péehes  ne 
sont  que  des  avortons  véreux,  etc.  On  mange  beaucoup  de  corni- 
chons et  de  pastèques  ou  melons  d'eau,  qui  sont  peut-être  le  seul 
fruit  passable  que  produise  le  pays.  Quelques  missionnaires  font 
une  autre  exception  en  faveur  du  fruit  du  loius  diospyros^  que 
ron  désigne  en  France  par  son  nom  Japonais  :  kaki  (le  nom 
eoréen  est  kam).  Pour  la  couleur,  la  forme  et  la  consistance,  ce 
fruit  ressemble  assez  à  une  tomate  mûre.  Le  goût  rappelle  celui 
de  la  nèfle,  mais  lui  est  bien  supérieur. 

Les  fleurs  sont  très-nombreuses.  Pendant  la  saison ,  les 
diamps  sont  émaillés  de  primevères  de  Chine,  de  lis  de  diffé- 
rentes espèces,  de  pivoines  et  d'autres  espèces  inconnues  en 
Earope.  Mais,  à  part  l'églantine,  dont  le  feuillage  est  Irès- 
élégant,  et  le  muguet  qui  ressemble  à  celui  d'Europe,  toutes  ces 
leurs  sont  inodores,  ou  d'un  parfum  désagréable. 

On  cultive  aussi  le  gen-seng,  mais  il  est  extrêmement  infé- 
rieur en  qualité  au  gen-seng  sauvage  de  la  Tartarie.  Cette 
plante  fameuse  est,  au  dire  des  habitants  de  l'extrême  Orient, 
le  premier  tonique  de  l'univers.  Ses  effets  sont  bien  supérieurs  à 
ceux  du  quinquina.  D'après  les  Chinois,  le  meilleur  gen-seng  est 
le  plus  vieux  ;  il  doit  être  sauvage,  et  dans  ce  cas  il  se  vend  au 
prix  exorbitant  de  50,000  francs  la  livre.  La  racine  seule  est 
eu  usage,  on  la  coupe  en  morceaux  que  l'on  fait  infuser  dans 
du  vin  blanc  pendant  un  mois  au  moins.  On  prend  ce  vin  à  très- 
petites  doses.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  des  malades  a  l'article 
delà  mort,  qui,  au  moyen  de  ce  remède,  parviennent  à  prolonger 
leur  vie  de  quelques  jours.  Le  gen-seng  cultivé  abonde  dans 
les  diverses  provinces  de  Corée.  On  le  joint  à  d'autres  drogues 
pour  fortifier  le  malade,  mais  on  ne  l'emploie  presque  jamais 
!ieul.  Depuis  quelques  années,  son  prix  a  doublé,  à  cause  de  la 
quantité  considérable  que  l'on  fait  passer  en  Chine  par  contre- 
Ikande,  car  les  habitants  du  Céleste-Empire  en  font  encore  plus 
gmd  usage  que  les  Coréens.  —  Le  gen-seng,  essayé  à  diverses 
reprises  parles  Européens,  leur  a,  dit-on,  causé  le  plus  souvent 
des  maladies  inflammatoires  très-graves  ;  peut-être  en  avaient-ils 
pris  de  trop  fortes  doses;  peut-être  aussi  faut-il  attribuer  cet 
insuccès  à  la  différence  des  tempéraments  et  de  l'alimentation 
habituelle. 

Les  animaux  sauvages,  tigres,  ours,  sangliers,  sont  très-nom- 
breux en  Corée,  les  tigres  surtout,  qui,  chaque  année,  font  beau- 
coup de  victimes.  Ils  sont  d'une  petite  espèce.  On  ti^ouve  aussi 
foantité  de  faisans,  de  poules  d'eau  et  d'autre  gibier.  Les  ani- 


VIII  INTRODUCTIOIf. 

maux  domestiques  sont  géuéralement  d*une  race  inférieure.  I 
chevaux  quoique  très-petits,  sont  assez  vigoureux.  Les  bœufs  se 
de  taille  ordinaire.  Il  y  a  énormément  de  porcs  et  de  chiens,  m: 
ces  derniers  sont  peureux  à  Texcès,  et  ne  servent  guère  q 
comme  viande  de  boucherie.  On  assure  que  la  chair  du  chi 
est  très-délicate;  quoi  qu'il  en  soit,  c'est  en  Corée  un  mets  i 
plus  distingués.  Le  gouvernement  défend  d'élever  des  moutons 
des  chèvres  ;  le  roi  seul  a  ce  privilège.  Les  moutons  lui  serve 
pour  les  sacrifices  des  ancêtres  ;  les  chèvres  sont  réservées  pc 
les  sacrifices  à  Gonfucius. 

Il  est  impossible  de  parler  du  règne  animal  en  Corée  sa 
mentionner  les  insectes  et  la  vermine  de  toute  espèce,  pou 
puces,  punaises,  cancrelats,  etc.,  qui,  pendant  Tété  surtoi 
rendent  si  pénible  aux  étrangers  le  séjour  dans  ce  pays.  Tous 
missionnaires  s'accordent  à  y  voir  une  véritable  plaie  d'Égypi 
En  certaines  localités,  il  est  physiquement  impossible  de  dorn 
à  rintérieur  des  maisons  pendant  les  chaleurs,  à  cause  des  ca 
crelats,  et  les  habitants  préfèrent  coucher  au  grand  air,  malg 
le  voisinage  des  tigres.  Le  cancrelat  ronge  la  superficie  de 
peau,  et  y  fait  une  plaie  plus  gênante  et  plus  longue  à  gué 
qu'une  écorchure  ordinaire.  Ces  animaux,  beaucoup  plus  gi 
que  les  hannetons,  se  multiplient  avec  une  rapidité  prodigieux 
et  le  proverbe  coréen  dit  :  Quand  une  femelle  de  cancrelat 
fait  que  quatre-vingt-dix-neuf  petits  en  une  nuit,  elle  a  per 
son  temps. 

Le  climat  de  la  Corée  est  assez  sain,  mais  Teau,  insipide  pa 
tout,  est,  dans  plusieurs  provinces,  la  cause  d'une  foule  de  m 
ladies.  Le  plus  généralement,  ce  sont  des  fièvres  intermittent 
qui  durent  plusieurs  années.  Quelquefois,  comme  dans  la  pi 
vince  de  Kieng-sang,  Tune  des  plus  fertiles,  Teau  cause  d 
scrofules,  des  accidents  nerveux,  Tenflure  démesurée  d'une  d 
jambes,  rarement  des  deux  à  la  fois.  Dans  certains  districts 
cette  même  province,  elle  produit  une  vieillesse  prématurée;  1 
dents  tombent,  les  jambes  s'affaiblissent,  les  ongles  des  doigts 
décharnent  et  arrivent  à  couvrir  presque  toute  la  première  ph 
lange.  Les  Coréens  nomment  cette  maladie  southo^  c'est-à-di 
mal  causé  par  l'eau  et  le  terrain  ;  en  ce  sens  que  l'eau  agit  do 
seulement  d'une  manière  directe  comme  boisson,  mais  aussi 
rendant  malsains  et  dangereux  les  fruits  et  légumes  qui  aille» 
sont  utiles  ou  au  moins  inoffensifs. 

Certaines  maladies  sont  en  Corée  de  véritables  fléaux,  eol 
autres  la  petite  vérole.  Il  n'y  a  peut-être  pas  dans  tout  le  pa 


INTRODUCnON.  IX 

cent  iDdmdus  qui  n'en  aient  été  attaqués.  Elle  est  d*une  violence 
extrême.  Souvent,  dans  un  district,  tous  les  enfants  en  sont  pris 
en  même  temps,  et  ont  le  corps  couvert  de  pustules  ou  de  croûtes 
dégoûtantes.  L'air  en  est  tellement  infecté,  qu'on  ne  peut,  sans 
danger,  demeurer  dans  les  maisons.  Ceux  qui  échappent  dans  le 
bas  âge  sont  sûrs  d*étre  attaqués  plus  tard,  et  alors  le  danger  est 
bien  plus  grand.  Plus  de  la  moitié  des  enfants  meurent  de  cette 
mabdie,  et,  en  certaines  années,  presque  aucun  ne  survit.  Un 
nédedn  chrétien  racontait  un  jour  à  Mgr  Daveluy  que,  quelques 
semaines  auparavant,  sur  soixante-douze  enfants  pour  lesquels 
il  avait  donné  des  remèdes,  deux  seulement  avaient  échappé  à  la 
mort.  Chaque  année,  à  la  capitale,  les  victimes  se  comptent  par 
milliers. 

Parmi  les  maladies  qui  attaquent  plus  particulièrement  les 
adultes,  il  faut  citer  une  sorte  de  peste  ou  typhus,  dont  les  cas 
sont  fréquents.  Si  Ton  ne  peut  provoquer  la  sueur,  la  mort  est 
inévitable  en  trois  ou  quatre  jours.  Puis,  les  indigestions  subites 
qoi  étouffent  le  malade  et  causent  une  mort  instantanée,  Tépi- 
lepsie  qui  est  très-commune,  le  choléra,  etc. 

La  mortalité,  on  le  voit,  est  grande  en  Corée,  et  si  aux  causes 
éoumérées  ci-dessus,  on  joint  Tabominable  pratique  de  l'avorte- 
m6nt;siroH  considère  que  les  enfants  qui  perdent  leur  mère 
avant  Tàge  de  deux  ou  trois  ans  ne  peuvent  guère  lui  survivre, 
parce  qu'on  ne  connaît  aucun  moyen  de  les  nourrir,  on  comprend 
facilement  que  la  population  n'augmente  pas  dans  de  grandes 
proportions.  Les  missionnaires  ont  remarqué  une  fois  que  le 
nombre  total  des  chrétiens  était  resté  à  peu  près  stalionnaire 
pendant  dix  ans,  quoiqu'il  y  eût  eu,  dans  l'intervalle,  mille  à 
douze  cents  conversions  d'adultes,  ce  qui  indiquerait  un  excé- 
dant sensible  du  nombre  des  morts  sur  celui  des  naissances. 
Mais  la  situation  particulière  des  néophytes,  toujours  persécutés, 
presque  tous  réduits  à  la  misère,  ne  permet  pas  de  tirer  de  ce 
fait  une  conséquence  générale.  Les  Coréens,  d*ailleurs,  sont  con- 
vaincus que  le  chiffre  de  la  population  augmente  et  que  leur 
pays  est  de  plus  en  plus  peuplé,  et  certains  faits  semblent  leur 
donner  raison.  Ainsi,  depuis  quelques  années,  il  y  a  peu  de  pro- 
vinces où  ne  s'élèvent  de  nouveaux  villages,  peu  de  villages  où 
ne  se  bâtissent  quelques  nouvelles  chaumières.  Les  champs  et  les 
rizières  abandonnés  autrefois  comme  peu  fertiles,  sont  de  toutes 
parts  remis  en  culture.  Sauf  dans  les  deux  provinces  septentrio- 
nales, les  montagnes  sont  presque  partout  défrichées,  et  les  tigres 
refoulés  de  leurs  repaires  deviennent  beaucoup  moins  nombreux. 


X  II^TRODUGTIOII. 

Quelle  est  aujourd'hui  la  population  tolale  de  la  Corée  ?  il  est 
difficile  de  le  savoir  exactemeot.  Les  statistiques  officielles  du 
gouvernement  comptaient,  il  y  a  trente  ans,  plus  de  un  million 
sept  cent  mille  maisons  et  près  de  sept  millions  et  demi  d'habi- 
tants ;  mais  les  listes  sont  faites  avec  tant  de  négligence  qu'on 
ne  peut  pas  s'y  fier.  Il  semble  certain  que  beaucoup  d'individus 
ne  sont  pas  comptés.  Peut-être  ne  se  tromperait-on  guère  eu 
estimant  à  dix  millions  le  chiffre  total,  ce  qui  donnerait  ooe 
moyenne  de  presque  six  individus  par  maison.  Quelques  géogra- 
phes modernes  supposent  à  la  Corée  quinze  millions  d'habitants, 
mais  ils  ne  disent  point  sur  quoi  se  basent  leurs  conjectures 
évidemment  très-exagérées. 

Les  Coréens  se  rattachent  au  type  mongol,  mais  ils  res- 
semblent beaucoup  plus  aux  Japonais  qu'aux  Chinois.  Ils  onl 
généralement  le  teint  cuivré,  le  nez  court  et  un  peu  épaté,  te 
pommettes  proéminentes,  la  tète  et  la  figure  arrondies,  les  sour- 
cils élevés.  Leurs  cheveux  sont  noirs  ;  il  n'est  pas  rare  cependan 
de  rencontrer  des  cheveux  châtains,  et  même  châtain-clair 
Beaucoup  d'individus  n'ont  point  de  barbe,  et  ceux  qui  en  on 
l'ont  peu  fournie.  Ils  sont  de  taille  moyenne,  assez  vigoureux,  e 
résistent  bien  à  la  fatigue.  Les  habitants  des  provinces  du  Nord 
voisines  de  la  Tartarie,  sont  beaucoup  plus  robustes  et  presqui 
sauvages. 


II 


Histoire  de  la  Corée.  —  Son  éiat  de  vasselage  vis-à-vis  de  la  Chine. 

Origine  des  divers  partis  politiques. 


Il  est  difficile,  sinon  impossible,  de  faire  une  histoire  sérieuse 
et  suivie  de  la  Corée,  faute  de  documents.  Les  différentes  his- 
toires coréennes,  écrites  en  langue  chinoise,  ne  sont,  au  dire  de 
ceux  qui  ont  pu  les  parcourir,  que  des  compilations  indigestes 
de  faits  plus  ou  moins  imaginaires,  servant  de  texte  à  des 
déclamations  emphatiques.  Les  savants  coréens  eux-mêmes  n'y 
ajoutent  aucune  foi,  et  n'en  font  jamais  un  objet  d'étude  ;  ils 
se  bornent  à  lire  Thisioire  de  la  Chine.  On  rencontre,  il  est 
vrai,  des  abrégés  d'histoire  en  langue  coréenne,  mais  ce  ne  sont 
que  des  recueils  d'anecdotes  curieuses,  vraies  ou  fausses,  arran- 
gées pour  l'amusement  des  dames,  et  qu'un  lettré  rougirait 
d'ouvrir. 

Ces  différents  recueils,  d'ailleurs,  n'ont  trait  qu'à  l'histoire 
ancienne  du  pays,  car  il  est  sévèrement  défendu  de  faire  ou 
d'imprimer  l'histoire  moderne,  c'est-à-dire  celle  des  princes  de 
la  dynastie  acluelle.  Voici  comment  se  conservent  les  documents. 
Certains  dignitaires  du  palais  inscrivent  secrètement,  et  comme 
ils  l'entendent,  tout  ce  qui  se  passe;  puis  on  dépose  ces  écrits 
cachetés  dans  quatre  coffres  conservés  dans  quatre  différentes 
provinces.  Quand  la  dynastie  sera  éteinte,  et  qu'une  autre  lui  ' 
aura  succédé,  on  composera  l'histoire  officielle  à  l'aide  de  ces 
rédactions  diverses.  Il  est  d'usage,  néanmoins,  dans  la  plupart 
des  grandes  familles  nobles,  de  noter  sur  des  registres  particu- 
liers les  principaux  événements,  mais  avec  la  précaution  de  ne 
jamais  manifester  ni  un  jugement  ni  une  opinion  sur  les  actes 
des  ministres  ou  même  des  agents  subalternes  ;  autrement  l'écri- 
vain risquerait  sa  tète. 

C'est  donc  principalement  à  l'aide  des  livres  chinois  et  japo- 
nais que  l'on  a  pu  réunir  quelques  notions  un  peu  certaines  sur 
l'histoire  de  Corée.  Au  lieu  de  fatiguer  le  lecteur  par  d'ennuyeuses 
citations  et  dissertations,  d'ailleurs  parfaitement  étrangères  à 


XII  INTRODUCTIOIf. 

notre  but,  nous  donnerons  en  quelques  mots  une  analyse  suc- 
cincte de  ce  qu'il  importe  de  savoir  (1). 

Les  premiers  missionnaires  et  voyageurs  en  Chine  croyaient 
que  la  langue  coréenne  n*était  qu'un  patois  de  la  langue  chi- 
noise; ils  en  concluaieot  Tidentité  d*origine  entre  les  deux 
peuples.  On  sait  aujourd'hui  que  les  deux  langues  et  les  deux 
peuples  diffèrent,  et  il  est  certain  que  les  Coréens  sont,  non  pas 
Chinois,  mais  Tartares  d'origine. 

On  ne  connaît  absolument  rien  de  Thistoire  de  Corée  avant  le 
premier  siècle  de  Tère  chrétienne.  Alors  seulement  on  trouve  les 
traces  de  trois  États  distincts  qui  se  partagent  la  péninsule  :  au 
nord  et  au  nord-est  le  royaume  de  Kao-li,  à  Touest  celui  de 
Pet-si,  au  sud-est  celui  de  Sin-la.  Un  chaos  de  guerres  civiles 
interminables  entre  ces  États  rivaux,  des  querelles  sans  cesse 
renaissantes  entre  le  royaume  de  Kao-li  et  la  Chine  d'une  part, 
entre  le  royaume  de  Sin-la  et  le  Japon  d'autre  part,  voilà  l'his- 
toire de  Corée  pendant  plus  de  dix  siècles.  Ce  qui  semble  évident, 
c'est  que  vers  la  fin  de  cette  période  le  royaume  de  Sin-la  eut 
une  prépondérance  marquée  sur  les  deux  autres.  En  effet,  les 
histoires  de  Corée  donnent  le  nom  de  Sin-la  à  la  dynastie  qui 
précéda  celle  de  Kao-li  ou  Korie.  Une  autre  preuve  de  cette 
supériorité,  c'est  que  l'ouest  et  le  nord  paraissent  avoir  presque 
toujours  été,  de  gré  ou  de  force,  sous  la  suzeraineté  de  la  Chine, 
tandis  que  le  sud  ou  royaume  de  Sin-la,  soutint,  pendant  des 
siècles,  la  guerre  contre  le  Japon,  avec  des  alternatives  de  succès 
et  de  revers.  Les  annales  japonaises  mentionnent  une  cinquan* 
taine  de  traités  successifs  entre  les  deux  peuples. 

Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  vers  la  fin  du  onzième  siècle,  sous 
Ouang-kien,  c'est-à-dire  Ouang  le  fondateur,  que  les  trois 
royaumes  coréens  furent  définitivement  réunis  en  un  seul.  Le  roi 
de  Kao-li,  appuyé  par  la  Chine,  conquit  les  États  de  Pet-si  et  de 
Sin-la,  forma  une  seule  monarchie,  et  en  reconnaissance  du  se- 
cours que  lui  avait  donné  la  dynastie  mongole  qui  s'établissait 
alors  à  Péking,  reconnut  officiellement  la  suzeraineté  de  l'empe- 
reur. Les  historiens  chinois  donnent  de  celte  révolution  une  ver- 
sion un  peu  différente.  D'après  eux,  Tchéou-ouang,  le  dernier 
empereur  de  la  dynastie  des  Yn,  prince  cruel  et  débauché,  avait 
disgracié  et  envoyé  en  exil  son  neveu  Kei-tsa,  dont  les  remon- 


{\)  Ceux  qui  voudraient  étudier  à  fond  la  question  n'ont  qu'à  consulter, 
entre  autres  ouvrages,  ilrc/i/i;  zur  Beschreibung  von  /apan,  par  M.  de  Siebold. 


ihtroduction.  xni 

traDces  lui  étaient  désagréables.  Ou-ouang  ayant  renversé 
Tchéou-ouang  et  mis  fin  à  la  dynastie  des  Yn,  rappela  Kei-tsa, 
le  fit  roi  de  Corée,  et  lui  donna  pour  armée  les  débris  des  troupes 
qui  avaient  servi  son  oncle. 

Les  descendants  du  fondateur  de  Tunité  coréenne  régnèrent 
pacifiquement  pendant  plus  de  trois  cents  ans.  Ce  sont  ces 
princes  qui,  dans  les  livres  et  les  traditions  du  pays,  sont  dési- 
gnés sous  le  nom  de  dynastie  Kaoli  ou  Korie. 

Au  xiv®  siècle,  la  chute  de  la  dynastie  mongole  en  Chine  en- 
traîna par  contre-coup  celle  de  la  dynastie  vassale  en  Corée. 
Tai-tso,  que  les  histoires  chinoises  nomment  Li-tan,  protégé  par 
la  dynastie  Ming  qui  venait  de  supplanter  les  Mongols,  s'empara 
du  pouvoir  en  Corée,  Tan  1392,  et  fonda  la  dynastie  actuelle, 
dont  le  nom  officiel  est  Tsi-tsien.  Les  nouveaux  empereurs  de 
Chine  profitèrent  de  cette  révolution  pour  étendre  leurs  droits 
de  suzeraineté,  et  c'est  alors  que  fut  imposé  aux  Coréens  Tusage 
de  la  chronologie  et  du  calendrier  chinois.  Tai-tso,  affermi  sur 
le  trône,  quitta  la  ville  de  Siong-to  ou  Kai-seng,  oii  avaient  résidé 
ses  prédécesseurs,  et  établit  sa  capitale  à  Han-iang  (Séoul).  11 
partagea  le  pays  en  huit  provinces,  et  organisa  tout  le  système 
de  gouvernement  et  d'administration  qui  se  conserve  encore 
aujourd'hui. 

Les  premiers  successeurs  de Taï-tso  semblent  avoir  acquis  une 
assez  grande  puissance,  car  sous  le  roi  Siong-siong  qui  occupa 
le  trône  de  4506  à  1544,  on  trouve  mentionnée  une  guerre  avec 
le  Japon,  à  Toccasion  de  la  révolte  de  Taïma-to  (île  de  Tsou- 
sima  ou  Tsou-tsima\  et  de  quelques  autres  provinces  japonaises 
qui  étaient  alors  tributaires  delà  Corée.  Mais,  quelques  années 
plus  tard,  le  Japon  prit  sa  revanche,  et  Taiko-Sama  mit  la  Corée 
à  deux  doigts  de  sa  perte.  En  1592,  ce  prince,  aussi  grand 
guerrier  qu'habile  politique,  envoya  une  armée  de  deux  cent 
mille  hommes  en  Corée.  Son  plan  était  de  frayer  une  voie  à  l'en- 
vahissement de  la  Chine.  En  vain  les  Chinois  accoururent  au 
secours  des  Coréens  contre  l'ennemi  commun,  ils  furent  battus 
en  plusieurs  rencontres  ;  et  les  trois  quarts  de  la  Corée  tombèrent 
au  pouvoir  des  Japonais  qui,  probablement,  seraient  demeurés 
maîtres  de  tout  le  pays,  si  la  mort  de  Taiko-Sama,  en  1598, 
n'avait  forcé  ses  troupes  a  retourner  au  Japon  en  abandonnant 
leur  conquête.  En  1615,  à  la  chute  de  la  famille  de  TaïkoSama, 
le  chef  de  la  dynastie  actuelle  du  Japon  signa  définitivement  la 
paix  avec  les  Coréens.  Les  conditions  en  étaient  très-dures  et 
irès-humiliantes  pour  ces  derniers,  car  ils  devaient  payer  chaque 


XIV  I^iTRODUCnON. 

année  nn  tribut  de  trente  peaux  humaines.  Après  quelques 
années,  cet  impôt  barbare  fut  changé  en  une  redevance  annuelh 
d'argent,  de  riz,  de  toiles,  de  gen-seng,  etc.,  etc.  En  outre,  lei 
Japonais  gardèrent  la  propriété  du  port  de  Fousan-kaî,  sur  U 
côte  sud-est  de  la  Corée,  et  ils  en  sont  encore  aujourd'hui  lei 
maîtres.  Ce  point  important  est  occupé  par  une  colonie  de  troi^ 
ou  quatre  cents  soldats  et  ouvriers,  qui  n'ont  aucune  relation  ave< 
rintérieur  du  pays,  et  ne  peuvent  faire  de  commerce  avec  le^ 
Coréens  qu'une  ou  deux  fois  par  mois,  pendant  quelques  heures. 
Fousan-kaî  est  sous  Tautorité  du  prince  de  Tsou-tsima  (1).  Jus- 
qu'en 1790,  le  roi  de  Corée  était  obligé  d'envoyer  une  ambassad( 
extraordinaire  au  Japon  pour  notifier  son  avènement,  et  une 
autre  tous  les  dix  ans  pour  payer  le  tribut.  Depuis  cette  époque, 
les  ambassades  ne  vont  qu'à  Tsou-tsima,  ce  qui  demande  beau- 
coup  moins  de  pompe  et  de  dépenses. 

En  1636,  quand  la  dynastie  mandchoue  qui  règne  actuelle- 
ment en  Chine  renversa  les  Ming,  le  roi  de  Corée  prit  part 
pour  ces  derniers.  Son  pays  fut  aussitôt  envahi  par  les  Mand- 
choux,  et  il  ne  put  opposer  de  résistance  sérieuse  à  l'ennemi  qu 
vint  lui  dicter  des  lois  dans  sa  propre  capitale.  U  y  a  encore  au- 
jourd'hui, près  d'une  des  portes  de  Han-iang  (Séoul),  un  temph 


(1)  La  possession  de  Fousan-kaï  par  les  Japonais  est  un  témoignage  per- 
manent de  la  défaite  des  Coréens,  et  leur  orgueil  national  en  est  vivemen 
blessé.  Aussi,  leurs  histoires  ont-elles  grand  soin  de  passer  sous  silence  les 
faits  dont  nous  venons  de  parler  et  de  les  remplacer  par  des  légendes 
ridicules.  Voici,  par  exemple,  comment  les  notes  explicatives  d'une  carU 
coréenne  rendent  compte  de  la  présence  des  étrangers  sur  le  sol  de  la  Corée 

a  Séjour  des  barbares,  habitants  de  Talma-to,  à  Tsieu-lieng  (petite  Ile  i 
deux  ou  trois  lieues  sud- est  de  Fousan-kaï). 

a  Lorsque  Siei-tsong-tsio  régnait,  plusieurs  barbares  de  Taïma-to  quittèren 
cette  Ile  et  vinrent  s'établir  sur  les  côtes  de  Corée,  dans  trois  petits  ports 
appelés  ports  de  Pou-san,  dJeum  et  de  Tsiei,  et  ils  ne  tardèrent  pas  à  ] 
devenir  nombreux.  U  y  avait  cinq  ans  que  Tsou-tsong  était  roi,  lorsque  le 
barbares  de  Pou-san  et  d'ieum  excitèrent  des  troubles,  et  pendant  une  nui 
ils  détruisirent  les  murailles  de  la  ville  de  Pou-san  dont  ils  tuèrent  aussi  U 
mandarin  Ni  Ou-tsa.  Battus  par  les  troupes  de  l'État,  ils  ne  purent  continuel 
à  vivre  dans  ces  ports,  et  se  retirèrent  dans  rintérieur  du  pays.  Cependant 
peu  après,  ayant  d«^mandé  pardon  de  leur  faute,  ils  obtinrent  de  venir  s'] 
établir  de  nouveau.  Ce  ne  fut  que  pour  quelque  temps,  car,  un  peu  avan 
l'année  im-lsin  (1503),  ils  retournèrent  tous  à  Talnia-to  leur  patrie.  Ei 
Tannée  keï-haï  (1599),  le  roi  Sieun-tsio  eut  des  communications  avec  l& 
barbares  de  Taîma-to.  Il  arriva  qu'il  les  appela  aux  lieux  qu'ils  avaien 
quittés  sur  les  côtes  de  Corée,  leur  bûiit  des  maisons,  les  traita  avec  bien 
veillance,  établit  à  cause  d'eux  un  marché  qui  avait  lieu  chaque  cinq  }oun 
à  partir  du  troisième  jour  de  chaque  mois,  et  même  quand  ils  avaient  une 
plus  grande  quantité  de  marchandises,  il  permettait  de  tenir  les  marchés 
plus  souvent  encore.  » 


iRtnODUCtlÔN.  XV 

bâti  alors  en  Thonneur  du  général  mandchou  qui  commandait 
Texpédition,  et  le  peuple  lui  rend  des  honneurs  divins.  Le  traité 
conclu  en  1637,  sans  aggraver  sérieusement  les  conditions  réelles 
da  vasselage  de  la  Corée  vis-à-vis  de  la  Chine,  rendit  cette  sou- 
mission beaucoup  plus  humiliante  dans  la  forme.  Le  roi  dut 
recoDDaltre  à  Tempereur,  non  plus  seulement  le  droit  d'investi- 
tore,  mais  Tautorité  diretle  sur  sa  personne,  c'est-à-dire  :  la  rela- 
tion de  mattre  à  sujet  (koun-sin). 

L'un  des  articles  de  cette  convention,  signée  le  30  de  la  troi- 
sième lune  de  tieng-tsiouk  (1637-38),  règle  ainsi  qu'il  suit  le 
payement  du  tribut  annuel  : 

«  Chaque  année  il  sera  présenté  :  Cent  onces  d'or.  —  Mille 
onces  d'argent.  —  Dix  mille  sacs  de  riz  en  grain  sans  la  balle. — 
Dcnx  mille  pièces  de  soie.  —  Trois  cents  pièces  de  mori  (espèce 
de  lin).  —  Dix  mille  pièces  de  toile  ordinaire.  —  Quatre  cents 
pièces  de  toile  de  chanvre.  —  Cent  pièces  de  toile  de  chanvre  fin. 
-  Mille  rouleaux  de  vingt  feuilles  de  grand  papier.  —  Mille  rou- 
leaux de  petit  papier.  —  Deux  mille  bons  couteaux.  —  Mille 
cornes  de  buffle.  —  Quarante  nattes  avec  dessins.  —  Deux  cents 
lifres  de  bois  de  teinture.  —  Dix  boisseaux  de  poivre.  —  Cent 
peaux  de  tigres.  —  Cent  peaux  de  cerfs.  —  Quatre  cents  peaux 
de  castors.  —  Deux  cents  peaux  de  rats  bleus,  etc.,  etc.  —  Cet 
envoi  commencera  à  l'automne  de  l'année  kei-mio  (1639).  » 

Le  sac  de  riz  dont  il  est  ici  question  est  la  charge  d'un  bœuf, 
on  peu  moins  de  deux  hectolitres.  Quelques  années  après  le 
traité,  en  1650,  l'ambassadeur  coréen,  dont  la  fille,  emmenée 
captive  par  les  Mandchoux,  était  devenue  sixième  femme  de 
Fempereur,  obtint  que  le  tribut  en  riz  fût  diminué  de  neuf  mille 
sacs.  Les  autres  articles  du  traité  fixent  en  détail  toutes  les  rela- 
tions entre  les  deux  pays,  et  sauf  quelques  modifications  insigni- 
fantes  sur  des  points  de  détail,  c'est  ce  traité  qui  jusqu'à  pré- 
sent est  la  loi  internationale. 

Une  ambassade  coréenne  va  chaque  année  à  Péking  payer  le 
tribut  et  recevoir  le  calendrier.  Cette  dernière  clause  est,  dans 
ridée  de  ces  peuples,  d'une  importance  capitale.  En  Chine,  la 
fixation  du  calendrier  est  un  droit  impérial,  exclusivement  réservé 
i  la  personne  du  Fils  du  Ciel.  Différents  tribunaux  d'astronomes 
et  de  mathématiciens  sont  chargés  de  le  préparer,  et,  chaque 
année,  l'empereur  le  promulgue  par  un  édit,  muni  du  grand 
sceau  de  l'État,  défendant  sous  peine  de  mort  d'en  suivre  ou 
d'en  publier  un  autre.  Les  grands  dignitaires  de  l'empire  vont  le 
recevoir  solennellement  au  palais  de  Péking;  les  mandarins  et 


XVI  INTRODUCTION. 

employés  subalternes  le  reçoivent  des  gouverneurs  ou  vice-rois 
Recevoir  ce  calendrier,  c'est  se  déclarer  sujet  et  tributaire  di 
Tempereur:  le  refuser,  c'est  se  mettre  en  insurrection  ouverte 
Jamais  les  rois  de  Corée  n'ont  osé,  depuis  le  traité,  se  passer  di 
calendrier  impérial  ;  mais  pour  sauvegarder  leur  autorité  vis-à-vi: 
de  leurs  propres  sujets,  et  se  donner  un  certain  air  d'indépen- 
dance, ils  affectent  d'y  faire  quelques  changements,  plaçant  les 
longues  lunaisons  (celles  de  trente  jours)  à  des  intervalles  diffé- 
rents, avançant  ou  retardant  les  mois  intercalaires,  etc.,  de  sorti 
que  les  Coréens,  pour  connaître  les  dates  civiles  et  Tépoque  dei 
fêtes  officielles,  sont  forcés  d'attendre  la  publication  de  leui 
propre  calendrier. 

De  plus,  chaque  nouveau  roi  de  Corée  doit,  par  une  ambas- 
sade expresse,  demander  l'investiture  à  l'empereur;  il  doii 
rendre  compte  de  tout  ce  qui  concerne  sa  famille,  et  des  princi- 
paux événements  qui  surviennent  dans  son  royaume.  La  plupart 
des  ambassadeurs  chinois  étant,  dans  la  hiérarchie  impériale, 
d'un  grade  supérieur  au  roi  de  Corée,  celui-ci  doit  aller  hors  d( 
sa  capitale  pour  les  recevoir  et  leur  offrir  ses  humbles  salutations, 
et  il  doit  pour  cela  prendre  une  autre  porte  que  celle  par  oi 
l'ambassadeur  fait  son  entrée.  Celui-ci,  pendant  son  séjour,  n( 
sort  point  du  palais  qui  lui  est  destiné,  et  tout  ce  qui  paraît 
chaque  jour  sur  sa  table,  vaisselle,  argenterie,  etc.,  devient  si 
propriété,  ce  qui  occasionne  au  gouvernement  coréen  d'énormei 
dépenses.  Il  paraît  aussi  que  les  ambassadeurs  coréens  n'ont  pas 
le  droit  de  passer  par  la  porte  de  Pienmen,  première  ville  chi- 
noise sur  la  frontière,  et  qu'ils  sont  obligés  de  faire  un  détour. 
La  couleur  impériale  est  interdite  au  roi  de  Corée  ;  il  ne  peutpai 
porter  une  couronne  semblable  à  celle  de  l'empereur;  tous  lei 
actes  civils  doivent  se  dater  des  années  de  l'empereur;  et  quant 
quelque  chose  de  grave  arrive  à  Péking,  le  roi  doit  envoyer  pai 
une  ambassade  extraordinaire,  ses  félicitations  ou  ses  condo- 
léances, selon  les  cas.  Le  traité  porte  aussi  que  le  gouvememen; 
coréen  n'a  pas  le  droit  de  battre  monnaie,  mais  cet  article  n'es 
plus  observé. 

On  trouve  dans  Duhalde  un  exemple  curieux  des  rapporu 
officiels  entre  les  deux  cours  :  c'est  le  placet  présenté  à  Tempe- 
reuç  Kang-hi,  en  1694,  par  un  des  princes  de  la  dynastie  Ni 
II  est  conçu  en  ces  termes  : 

a  Le  royaume  de  Tchao-sien  présente  ce  placet,  dans  la  vu( 
de  mettre  l'ordre  dans  sa  famille,  et  pour  faire  entendre  les  désin 
du  peuple. 


INTRODUCTION.  XTII 

«  Moi,  votre  sujet,  je  sois  un  homme  dont  la  destinée  est  peu 
fortunée  :  j'ai  été  longtemps  sans  avoir  de  successeur  ;  enfin  j'ai 
eu  on  enfant  mâle  d'une  concubine.  Sa  naissance  m'a  causé  une 
joie  incroyable  :  j'ai  pris  aussitôt  pour  reine  la  mère  qui  l'avait 
engendré;  mais  j'ai  fait  en  cela  une  faute,  qui  est  la  source  de 
plusieurs  soupçons.  J'obligeai  la  reine  Min-chi,  mon  épouse,  à 
se  retirer  dans  une  maison  particulière,  et  je  fis  ma  seconde 
femme,  Tchang-chi,  reine  en  sa  place.  J'informai  alors  en  détail 
Votre  Majesté  de  cette  affaire.  Maintenant  je  fais  réflexion  que 
Min-chi  a  reçu  les  patentes  de  création  de  Votre  Majesté,  qu'elle 
agOQTemé  ma  maison,  qu'elle  m'a  aidé  aux  sacrifices,  qu'elle 
a  servi  la  reine  ma  bisaïeule  et  la  reine  ma  mère  ;  qu'elle  a 
porté  le  deuil  de  trois  ans  avec  moi.  Suivant  les  lois  de  la 
nature  et  de  l'équité,  je  devais  la  traiter  avec  honneur  ;  mais  je 
me  sois  laissé  emporter  à  mon  imprudence.  Après  que  la  chose 
fat  faite,  j'en  eus  un  extrême  regret.  Maintenant  pour  me  confor- 
mer aux  désirs  des  peuples  de  mon  royaume,  j'ai  dessein  de 
rendre  à  Min-chi  la  dignité  de  reine,  et  de  remettre  Tchang-chi 
aa  rang  de  concubine.  Par  ce  moyen,  le  gouvernement  de  la 
famille  sera  dans  l'ordre,  et  le  fondement  des  bonnes  mœurs  et 
delà  conversion  de  tout  un  État,  sera  rectifié. 

c  Moi,  votre  sujet,  quoique  je  déshonore  par  mon  ignorance 
et  ma  stupidité  le  titpe  que  j'ai  hérité  de  mes  ancêtres ,  il  y  a 
pourtant  vingt  ans  que  je  sers  Votre  Majesté  suprême,  et  je  dois 
tout  ce  que  je  suis  à  ses  bienfaits,  qui  me  couvrent  et  me  protè- 
gent comme  le  Ciel.  Il  n'y  a  aucune  affaire  domestique  ou 
publique,  de  quelque  nature  qu'elle  soit,  que  j'ose  lui  cacher.  C'est 
ce  qui  me  donne  la  hardiesse  d'importuner  deux  et  trois  fois  Votre 
Majesté  sur  cette  affaire.  A  la  vérité  je  suis  honteux  de  passer 
linsi  les  bornes  du  devoir  ;  mais  comme  c'est  une  affaire  qui 
louche  l'ordre  qui  doit  se  garder  dans  la  famille,  et  qu'il 
s'agit  de  faire  entendre  les  désirs  du  peuple,  la  raison  veut 
qne  je  le  fasse  savoir  avec  respect  à  Votre  Majesté.  » 
L'empereur  répondit  à  ce  placet  par  l'édit  suivant  : 
c  Que  la  cour  à  qui  il  appartient,  délibère  et  m'avertisse.  » 
La  cour  dont  il  est  question  est  celle  des  rites.  Elle  jugea 
qu'on  devait  accorder  au  roi  sa  demande,  ce  qui  fut  ratifié  par 
Tempereur.  On  envoya  des  officiers  de  Sa  Majesté  pour  porter  à 
ia  reine  de  nouvelles  lettres  de  création,  des  habits  magnifiques, 
et  tout  ce  qu'il  fallait  pour  remplir  les  formalités  accoutumées. 

L'année  suivante  le  roi  envoya  un  autre  placet  à  Kang-hi.  L'em- 
pereur l'ayant  lu,  porta  cet  édit  : 

T.  I.  —  L'ÉGUSE  DB  CORÉE.  b 


XVIII  IHTROUUCTION. 

«  J*ai  vu  le  compliment  du  roi  :  je  le  sais.  Que  la  cour  à  qui 
il  appartient  le  sache  :  les  termes  de  ce  placet  ne  sont  pas  conve- 
nables ;  on  y  manque  au  respect.  J'ordonne  qu'on  examine  et 
qu'on  m'avertisse.  » 

Sur  cet  ordre,  le  li-pou  ou  cour  des  rites  condamna  le  roi  de 
Corée  à  une  amende  de  dix  mille  onces  chinoises  d'argent,  et  à 
être  privé  pendant  trois  ans  des  présents  que  lui  fait  l'empereur 
en  échange  du  tribut  annuel  (1). 

Les  pièces  que  Ton  vient  de  lire,  et  d'autres  analogues  que 
l'on  verra  dans  cette  histoire,  montrent. que  la  suzeraineté  de  la 
Chine  sur  la  Corée  est  très-réelle.  On  comprend  que  suivant  les 
circonstances,  suivant  le  caractère  respectif  des  souverains  de 
chaque  pays,  les  liens  de  subordination  sont  plus  ou  moins  res- 
serrés ou  relâchés,  mais  ils  existent  toujours. 

Au  reste,  les  empereurs  chinois,  en  habiles  politiques,  ména- 
gent les  ressources  et  les  susceptibilités  du  gouvernement  coréen. 
Ils  reçoivent  les  tributs  mentionnés  plus  haut,  mais  ils  font  en 
échange  des  présents  annuels  aux  ambassadeurs  coréens  et  aux 
gens  de  leur  suite  ;  ils  envoient  à  chaque  nouveau  roi  un  man- 
teau royal  et  des  ornements  de  prix.  De  même,  ils  ont  le  droit 
de  demander  à  la  Corée  des  subventions  en  vivres,  munitions  et 
soldats,  mais  ils  n'en  usent  presque  jamais,  et  surtout,  quoiqu'ils 
le  puissent  à  la  rigueur  d'après  la  lettre  des  traités,  ils  ne  se 
mêlent  en  rien  de  l'administration  intérieure  du  royaume.  La 
dynastie  des  Ouang  (mongole)  intervint  autrefois  à  diverses  repri- 
ses, pour  faire  ou  défaire  les  rois  de  Corée,  et  à  cause  de  cela 
son  souvenir  est  exécré  dans  le  pays.  Les  Ming,  plus  sages,  trai- 
tèrent les  Coréens  en  alliés,  plutôt  qu'en  vassaux;  ils  envoyèrent 
une  armée  au  secours  du  roi  de  Corée  lors  de  la  grande  invasion 
japonaise,  et  aujourd'hui  encore  TafTection  et  la  reconnaissance 
du  peuple  coréen  leur  est  acquise,  à  ce  point  que  Ton  conserve 
précieusement  divers  usages  contemporains  de  cette  dynastie, 
quoiqu'ils  aient  été  abolis  en  Chine  par  les  empereurs  mand* 
choux.  Ces  derniers  ne  sont  pas  aimés  en  Corée,  et  sur  les  regis- 
tres des  particuliers,  on  ne  date  point  les  événements  des  années 
de  leur  règne.  Néanmoins,  leur  joug  n'est  pas  très-lourd,  et  la 
pensée  de  le  secouer  ne  vient  à  la  tête  de  personne. 

On  croit  généralement  en  Corée,  qu'un  des  articles  du  traité 
de  1637  prévoit  le  cas  où  les  Mandchoux,  perdant  la  Chine, 


(1)  Duhaldo,  Description  de  rem  pire  de  la  Chine,  i.  IIÏ. 


INTRODUCnOIf.  XIX 

seraient  forcés  de  se  retirer  dans  lenr  propre  pays.  La  Corée  devrait 
alors,  dit-on,  leur  fournir  trois  mille  bœufs,  trois  mille  chevaux, 
leur  payer  une  somme  énorme  en  argent,  et  enfin  leur  envoyer 
trois  mille  jeunes  filles  de  choix.  On  prétend  que,  s'il  y  a  tou- 
jours en  Corée  tant  de  filles  esclaves  des  diverses  préfectures, 
c'est  pour  que  le  gouvernement  puisse,  au  besoin,  accomplir  cette 
clause  du  traité.  Mais  les  missionnaires  n*ont  jamais  pu  découvrir 
de  document  officiel  à  ce  sujet. 

Depuis  1636,  la  Corée  n'a  eu  de  guerres  ni  avec  le  Japon,  ni 
avec  la  Chine.  Ce  peuple  a  eu  le  bon  sens  de  ne  point  renouveler 
des  luttes  trop  inégales,  et  afin  de  ne  point  tenter  l'ambition  de 
ses  puissants  voisins,  il  a  toujours  affecté  de  se  faire  aussi 
petit  que  possible,  et  de  mettre  toujours  en  avant  sa  faiblesse  et 
h  pauvreté  du  pays  et  du  peuple.  De  là,  la  défense  d'exploiter  les 
mines  d'or  et  d'argent,  les  lois  somptuaires  fréquemment  renou- 
velées, qui  maintiennent  dans  d'étroites  limites  le  luxe  et  le 
bste  des  grands.  De  là  aussi,  l'interdiction  à  peu  près  absolue  de 
communiquer  avec  les  étrangers.  Par  ce  moyen  la  paix  s'est 
conservée,  et  l'histoire  des  derniers  siècles  ne  nous  offre  d'autres 
événements  que  des  intfigues  de  palais,  qui,  une  ou  deux  fois, 
réassirent  à  remplacer  un  roi  par  quelqu'autre  prince  de  la  même 
âmille,  et  le  plus  souvent  n'aboutirent  qu'à  l'exécution  capitale 
des  conspirateurs  et  de  leurs  complices  vrais  ou  supposés.  Du 
reste,  pas  un  changement,  pas  une  amélioration  sérieuse.  Ce  que 
oous  appelons  vie  politique,  progrès,  révolutions,  n'existe  pas 
eo  Cor^.  Le  peuple  n'est  rien,  ne  se  mêle  de  rien.  Les  nobles, 
qui  seuls  ont  en  main  le  pouvoir,  ne  s'occupent  du  peuple  que 
pour  le  pressurer  et  en  tirer  le  plus  d'argent  possible.  Ils  sont 
eax-mèmes  divisés  en  plusieurs  partis  qui  se  poursuivent  réci- 
proquement avec  une  haine  acharnée,  mais  leurs  divisions  n'ont 
Dollement  pour  cause  ou  pour  mot  d'ordre  des  principes  diffé- 
rents de  politique  et  d'administration  ;  ils  ne  se  disputent  que  les 
dignités,  et  l'influence  dans  les  affaires.  Depuis  bientôt  trois 
siècles  l'histoire  de  Corée  n'est  que  le  récit  monotone  de  leurs 
lottes  sanglantes  et  stériles. 

Voici,  d'après  quelques  documents  coréens  et  les  traditions 
tniversellement  répandues  dans  le  pays,  l'origine  de  ces  diffé- 
rents partis. 

Sous  le  règne  du  Sieng-tsong  (1567  à  1592),  une  dispute  s'é- 
leva entre  deux  nobles  des  plus  puissants  du  royaume,  à  l'occa- 
^on  d'une  grande  dignité  confiée  à  l'un  d'eux,  et  à  laquelle 
Tautre  prétendait  avoir  des  droits.  Les  familles,  les  amis  et 


XX  INTRODUCTION. 

dépendants  des  deux  compétileurs  prirent  pari  à  la  querelle  ;  le 
roi,  par  pradence,  ménagea  les  uns  et  les  autres ,  et  ils  restèrent 
divisés  sous  les  noms  de  Tong-in  (orientaux)  et  Sié-in  (occiden- 
taux). Quelques  années  plus  tard,  une  cause  aussi  futile  amena  la 
formation  de  deux  autres  partis,  que  Ton  appela  Nam-in  (méri- 
dionaux) et  Pouk-in  (septentrionaux).  Bientôt  les  orientaux  se 
joignirent  aux  méridionaux  et  ne  formèrent  qu*un  seul  parti 
sous  le  nom  de  ces  derniers  :  Nam-in.  Les  septentrionaux  très- 
nombreux  se  divisèrent  d'abord  entre  eux,  et  formèrent  les  Tai- 
pouk  et  Sio-pouk,  c'est-à-dire  grands  et  petits  septentrionaux.  Les 
Tai-pouk  s'étant  mêlés  à  des  conspirations  contre  le  roi  furent 
presque  tous  mis  à  mort,  et  ce  qui  restait  ne  tarda  pas  à  se  rénoir 
auxSio-pouk,  de  sorte  qu'àFavénementde  Siouk-tsong,  en  1674, 
il  restait  trois  partis  bien  marqués ,  savoir  les  Sié-in  (occiden- 
taux), les  Nam-in  (méridionaux),  et  les  Sio-pouk  (petits  septen- 
trionaux). 

Pendant  le  règne  de  Siouk-tsong,  un  incident  ridicule  amena 
de  nouveaux  changements.  Un  jeune  noble  Sié-in,  nommé  loun, 
avait  pour  précepteur  un  lettré  de  grande  réputation  appelé 
0-nam.  Le  père  de  loun  étant  mort,  celui-ci  prépara  une  épitapbe, 
mais  le  précepteur  en  proposa  une  autre.  On  ne  put  se  mettre 
d'accord  ;  chaque  rédaction  eut  ses  partisans,  et  on  s'échauffa  si 
bien  que  le  parti  Sié-in  fut  scindé  en  deux  nouveaux  partis, 
celui  de  loun  sous  le  nom  de  Sio-ron,  celui  de  0-nam  sous  celui 
de  No-ron. 

Telle  est  l'origine  des  quatre  partis  qui,  de  nos  jours  encore, 
existent  en  Corée.  Tous  les  nobles  appartiennent  nécessairement 
à  l'une  de  ces  factions,  dont  l'unique  souci  est  de  s'emparer  des 
dignités  et  d'en  fermer  l'accès  à  leurs  ennemis.  De  là,  des  dis- 
cordes continuelles,  des  luttes  qui  le  plus  souvent  se  terminent 
par  la  mort  des  principaux  chefs  du  parti  vaincu  ;  non  point  que 
l'on  ait  ordinairement  recours  aux  armes  où  à  l'assassinat,  mais 
ceux  qui  parviennent  à  supplanter  leurs  rivaux  forcent  le  roi  à 
les  condamner  à  mort,  ou  tout  au  moins  à  l'exil  perpétuel.  Dans 
les  temps  de  calme,  le  parti  dominant,  tout  en  gardant  pour  lui- 
même  avec  une  précaution  jalouse  les  positions  influentes,  laisse 
partager  les  charges  et  emplois  ordinaires  aux  nobles  de  l'autre 
parti,  afin  d'éviter  une  opposition  trop  violente;  mais  on  ne  se 
rapproche  jamais,  et  le  gouvernement  tolère  que  les  membres 
de  factions  opposées  ne  se  parlent  point,  même  quand  l'accom- 
plissement de  leurs  fonctions  administratives  semble  l'exiger. 

Ces  haines  sont  héréditaires  ;  le  père  les  transmet  à  son  fils,  et 


INTRODUGTIOIf.  XXl 

Ton  n'a  pas  d'exemple  qu'une  famille  ou  un  individu  ait  changé 
de  parti,  surtout  entre  les  Nam-in  et  les  No-ron,  qui  ont  toujours 
été  les  plus  nombreux,  les  plus  puissants  et  les  plus  acharnés. 
On  n'a  jamais  non  plus  entendu  parler  de  mariages  entre  les  fa- 
milles de  camps  opposés.  Le  noble  qui  par  l'intrigue  d'un  ennemi 
perd  sa  dignité  ou  sa  vie,  laisse  à  ses  descendants  le  soin  de  sa 
vengeance.  Souvent  il  leur  en  remet  un  gage  extérieur;  par 
exemple,  il  donnera  à  son  fils  un  habit  avec  ordre  de  ne  point  le 
dépouiller  avant  de  l'avoir  vengé.  Celui-ci  le  portera  sans  cesse 
et,  s'il  meurt  avant  d'avoir  réussi,  le  transmettra  à  son  tour  à  ses 
enfants  avec  la  même  condition.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  des 
nobles  vêtus  de  ces  haillons  qui,  depuis  deux  ou  trois  générations, 
lear  rappellent  nuit  et  jour  qu'une  dette  de  sang  leur  reste  à  payer 
poar  apaiser  les  âmes  de  leurs  ancêtres. 

En  Corée,  ne  pas  venger  son  père,  c'est  le  renier;  c'est  prou- 
ver qu'on  est  illégitime  et  qu'on  n'a  aucun  droit  de  porter  son 
nom;  c'est  violer  dans  son  point  fondamental  la  religion  du 
pays  qui  ne  consiste  guère  que  dans  le  culte  des  ancêtres.  Si 
le  père  a  été  mis  à  mort  légalement,  il  faut  que  son  ennemi  ou 
le  fils  de  son  ennemi  ait  le  même  sort  ;  si  le  père  a  été  exilé,  il 
iaat  que  son  ennemi  soit  exilé;  s'il  a  été  assassiné,  il  faut  que  son 
ennemi  soit  assassiné,  et,  en  pareil  cas,  l'impunité  à  peu  près 
complète  est  assurée  au  coupable,  car  il  a  pour  lui  le  sentiment 
religieux  et  national  du  pays. 

Le  moyen  le  plus  ordinairement  employé  par  les  factions 
rivales,  c'est  de  s'accuser  de  conjuration  contre  la  vie  du  roi. 
On  multiplie  les  pétitions,  les  faux  témoignages  ;  on  corrompt 
les  ministres  à  force  d'argent.  Si,  comme  il  arrive  souvent, 
les  premiers  pétitionnaires  sont  incarcérés,  battus,  condamnés  à 
d'énormes  amendes  ou  exilés,  on  se  cotise  pour  payer  les  frais,  et 
Ton  fait  de  nouvelles  tentatives  qui,  grâce  à  la  vénalité  des  hauts 
fonctionnaires  et  à  la  faiblesse  du  roi,  finissent  par  réussir.  Alors 
ceux  du  parti  vainqueur  font  curée  des  places  et  des  dignités  ; 
ils  usent  et  abusent  du  pouvoir  pour  s'enrichir  eux-mêmes,  ruiner 
et  persécuter  leurs  ennemis,  jusqu'à  ce  que  ceux-ci  trouvent  l'oc- 
casion favorable  de  les  supplanter  à  leur  tour. 

Les  différents  partis  mentionnés  plus  haut  se  sont  encore  sub- 
divisés en  deux  couleurs  ou  plutôt  deux  nuances.  Voici  à  quelle 
occasion  : 

Le  roi  qui  occupait  le  trône  de  Corée  en  1720,  n'avait  pas  de 
fils  pour  lui  succéder.  La  division  se  mit  parmi  les  grands  du 
royaume;  les  uns  voulaient  faire  proclamer  immédiatement  long- 


XXII  IRTRODUCTION. 

tsoDg,  frère  du  roi,  prince  habile  et  cruel  ;  les  autres  préféraient 
attendre ,  espérant  toujours  que  le  roi  ne  mourrait  pas  sans  pos- 
térité. On  nomma  les  premiers  Piek  ou  Piek-pai,  les  seconds  Si 
ou  Si-pai.  Les  Piek  envoyèrent  secrètement  à  Péking  pour  obte- 
nir l'investiture  en  faveur  de  leng-tsong  ;  mais  les  Si,  avertis  à 
temps ,  poursuivirent  les  émissaires  qui  furent  rejoints  sur  le 
territoire  coréen  et  décapités.  Cependant  le  vieux  roi  mourut  sans 
laisser  d'enfant,  et  leng-tsong  monta  sur  le  trône  en  1724.  La 
voix  publique  Taccusait,  non  sans  raison,  de  s*ètre  frayé  un  che- 
min au  pouvoir  par  un  double  crime,  d'avoir  empêché  par  diverses 
médecines  que  son  frère  n'eut  des  descendants,  puis  de  Tavoir 
empoisonné.  Exaspéré  par  ces  rumeurs  et  appuyé  par  les  Piek, 
le  nouveau  roi,  à  peine  couronné,  fit  périr  un  grand  nombre 
de  Si,  qu'il  savait  être  ses  ennemis.  Quelques  années  après,  son 
fils  aine  étant  mort  en  bas  âge,  il  déclara  son  second  fils  nommé 
Sa-to  héritier  du  trône,  et  l'associa  au  gouvernement.  Ce  jeune 
prince,  que  tous  s'accordent  à  représenter  comme  un  homme 
accompli,  engageait  souvent  son  père  à  oublier  ses  rancunes  pas- 
sées contre  les  Si,  à  proclamer  une  amnistie  générale,  et  à  tenter 
franchement  une  politique  de  réconciliation.  leng-tsong,  irrité  de 
ces  reproches  et  poussé  par  les  Piek,  résolut  de  mettre  son  fils  à 
mort.  On  fabriqua  un  grand  cofTre  en  bois,  où  Sa-to  reçut  l'or- 
dre de  se  coucher  tout  vivant,  puis  on  ferma  ce  cercueil,  on  le 
scella  du  sceau  royal,  on  le  couvrit  d'herbes,  et  après  quelques 
heures  le  jeune  prince  mourut  étouffé. 

Sa  mort  augmenta  l'exaspération  entre  les  Si,  ses  partisans, 
et  les  Piek  qui  l'avaient  fait  condamner  au  supplice,  et  la  que- 
relle dure  encore.  Les  Si  voudraient  que  Sa-to,  ayant  été  proclamé 
prince  héritier  et  associé  h  l'administration  des  affaires  de  l'État, 
soit  mis  au  nombre  des  rois.  Les  Piek  s'y  sont  toujours  opposés, 
et  jusqu'à  présent,  ils  ont  réussi  à  empêcher  cette  réhabilitation 
posthume.  La  distinction  entre  Si  et  Piek  ne  se  retrouve  guère 
que  parmi  les  deux  partis  les  plus  considérables,  les  Nam-in  et 
les  No-ron.  Chacun  s'associe  à  telle  ou  telle  couleur  suivant  son 
inclination  personnelle,  et  souvent  il  arrive  que  le  père  est  Piek 
tandis  que  le  fils  est  Si,  ou  que  deux  frères  sont  de  couleur  diffé- 
rente. Ces  nuances  politiques  n'empêchent  nullement  les  mariages 
entre  les  familles,  et  c'est  en  ceci  surtout  que  les  Si  et  les  Piek 
diffèrent  des  partis  politiques  proprement  dits,  que  nous  avons 
indiqués  plus  haut.  En  général,  les  personnes  remuantes  et  ambi- 
tieuses se  mettent  du  parti  des  Piek,  tandis  que  les  Si  se  sont 
toujours  montrés  plus  modérés  et  plus  portés  à  la  conciliation. 


INTRODUCTION.  XXIII 

1  la  religion  chrétienne  fut  introduite  en  Corée  à  la  fin 
^  dernier,  la  plupart  des  nobles  qui  se  convertirent 
étaient  des  Si,  et  appartenaient  au  parti  Nam-in  ;  il  n'en 
s  davantage  pour  ameuter  contre  elle  les  Piek  et  les 
el  nous  verrons  dans  cette  histoire,  que  ces  haines  poli* 
irent  pour  beaucoup  dans  les  premières  persécutions.  Le 
im-in,  extrêmement  puissant  jusqu'en  1801,  ne  put  sou- 
choc  ;  il  fut  totalement  renversé,  la  plupart  de  ses  chefs 
,  et  aujourd'hui  les  No-ron,  en  pleine  possession  du  pou- 
int  plus  à  redouter  de  compétiteurs  sérieux.  Les  Sio-ron, 
mbreux  mais  souple  et  complaisant,  obtiennent  un  assez 
ombre  de  dignités.  On  en  accorde  quelques-unes,  mais 
erve,  aux  Nam-in  et  aux  Sio-pouk.  Ces  derniers,  du  reste, 
petit  nombre  et  n'ont  point  d'influence  dans  le  pays, 
comment  une  caricature  coréenne  représente  cet  état  de 
Le  No-ron  richement  vêtu  est  assis  à  une  table  somptueu- 
servie,  et  savoure  à  son  aise  les  meilleurs  morceaux.  Le 
assis  à  côté,  mais  un  peu  en  arrière,  fait  gracieusement 
le  serviteur,  et  pour  prix  de  son  obséquiosité  reçoit  une 
[es  mets.  Le  Sio-pouk,  sachant  que  le  festin  n'est  pas 
,  est  assis  beaucoup  plus  loin  d'un  air  grave  et  calme;  il 
elques  restes  quand  les  autres  seront  rassasiés.  Enfin  le 
,  couvert  de  haillons,  se  tient  debout  derrière  le  No-ron 
l'est  pas  aperçu  ;  il  se  dépite,  grince  des  dents,  et  montre 
;,  comme  un  homme  qui  se  promet  une  vengeance  écla- 
lette  caricature,  publiée  il  y  a  vingt  ou  trente  ans,  donne 
ie  très-exacte  de  la  position  respective  des  partis  à 
e  actuelle. 


III 


Rois.  —  Princes  du  sang.  —  Eunuques  du  palais.  —  Funérailles  royales. 


En  Corée,  comme  chez  tous  les  autres  peuples  de  TOrient,  la 
forme  de  gouvernement  est  la  monarchie  absolue.  Le  roi  a  plein 
pouvoir  d*user  et  d'abuser  de  tout  ce  qu'il  y  a  dans  son  royaume; 
il  jouit  d'une  autorité  sans  limites  sur  les  hommes,  les  choses  et 
les  institutions  ;  il  a  droit  de  vie  et  de  mort  sur  tous  ses  sujets 
sans  exception,  fussent-ils  ministres  ou  princes  du  sang  royal. 
Sa  personne  est  sacrée,  on  Tentoure  de  tous  les  respects  imagi- 
nables, on  lui  offre  avec  une  pompe  religieuse  les  prémices  de 
toutes  les  récoltes,  on  lui  rend  des  honneurs  presque  divins.  Bien 
qu'il  reçoive  de  l'empereur  de  Chine  un  nom  propre  en  même 
temps  que  Tinvestiture,  par  respect  pour  sa  haute  dignité  il  est 
défendu  sous  des  peines  sévères  de  prononcer  jamais  ce  nom,  qui 
n'est  employé  que  dans  les  rapports  officiels  avec  la  cour  de 
Péking.  Ce  n'est  qu'après  sa  mort  que  son  successeur  lui  donne 
un  nom,  sous  lequel  l'histoire  devra  ensuite  le  désigner. 

En  présence  du  roi,  nul  ne  peut  porter  le  voile  dont  la  plupart 
des  nobles  et  tous  les  gens  en  deuil  se  couvrent  habituellement  le 
visage  ;  nul  ne  peut  porter  lunettes.  Jamais  on  ne  doit  le  toucher, 
jamais  surtout  le  fer  ne  doit  approcher  de  son  corps.  Quand  le 
roi  Tieng-tsong-tai-oang  mourut,  en  iSOO,  d'une  tumeur  dans  le 
dos,  il  ne  vint  à  l'idée  de  personne  d'employer  la  lancette  qui 
probablement  l'eût  guéri,  et  il  dut  trépasser  selon  les  règles  de 
l'étiquette.  On  cite  le  cas  d'un  autre  roi  qui  souffrait  horrible- 
ment d'un  abcès  à  la  lèvre.  Le  médecin  eut  l'heureuse  idée  d'ap- 
peler un  bonze  pour  faire  devant  Sa  Majesté  tous  les  jeux,  tous 
les  tours,  toutes  les  grimaces  possibles  ;  le  royal  patient  se  mit  à 
rire  à  gorge  déployée,  et  Tabcès  creva.  Jadis,  assure-t-on,  un 
prince  plus  sensé  que  les  autres  força  le  médecin  k  pratiquer  sur 
son  bras  une  légère  incision  ;  mais  il  eut  ensuite  toutes  les  peines 
du  monde  à  sauver  la  vie  de  ce  pauvre  malheureux,  devenu  ainsi 
coupable  du  crime  de  lèse-majesté.  Nul  Coréen  ne  peut  se  pré- 
senter devant  le  roi  sans  être  revêtu  de  l'habit  d'étiquette,  et 
sans  des  prostrations  interminables.  Tout  homme  à  cheval  est 


IIITRODUCnOIf.  XXV 

teoa  de  mettre  pied  à  terre  en  passant  devant  le  palais.  Le  roi 
De  peut  se  familiariser  avec  aucun  de  ses  sujets.  S'il  touche 
quelqu'un,  Tendroit  devient  sacré,  et  on  doit  porter,  toute  la  vie, 
an  sigue  ostensible,  généralement  un  cordon  de  soie  rouge,  en 
souvenir  de  cette  insigne  faveur.  Naturellement,  la  plupart  de 
ees  prohibitions  et  de  ces  formalités  n'atteignent  que  les  hommes; 
les  femmes  peuvent  entrer  partout  au  palais,  sans  que  cela  tire  à 
conséquence. 

L'effigie  du  roi  n'est  pas  frappée  sur  les  monnaies;  on  y  met 
seulement  quelques  caractères  chinois.  On  croirait  faire  injure 
au  roi  en  plaçant  ainsi  sa  face  sacrée  sur  des  objets  qui  passent 
dans  les  mains  les  plus  vulgaires,  et  souvent  roulent  à  terre,  dans 
ta  poussière  ou  la  boue.  Il  n'y  a  de  portrait  du  roi  que  celui  qu'on 
lait  après  sa  mort,  et  qui  est  gardé  au  palais  même,  avec  le  plus 
grand  respect,  dans  un  appartement  spécial.  Quand  les  navires 
français  vinrent  pour  la  première  fois  en  Corée,  le  mandarin  qui 
fut  envoyé  à  bord  pour  se  mettre  en  rapport  avec  eux,  fut  horri- 
blement scandalisé  de  voir  avec  quelle  légèreté  ces  barbares  d'oc- 
cident traitaient  la  face  de  leur  souverain,  reproduite  sur  les 
pièces  de  monnaie,  avec  quelle  insouciance  ils  la  mettaient  entre 
les  mains  du  premier  venu,  sans  s'inquiéter  le  moins  du  monde 
si  on  lui  montrerait  ou  non  le  respect  voulu.  Le  commandant 
offrit  à  ce  mandarin  un  portrait  de  Louis-Philippe,  mais  il  refusa 
de  le  recevoir.  Peut-être  craignait-il  d'être  puni  par  son  gouver- 
nement pour  avoir  accepté  quelque  chose  des  barbares.  Mais  il 
est  plus  probable  qu'il  crut  voir  un  piège  dans  cet  acte  de  poli- 
tesse. Il  se  fût  trouvé  très-embarrassé  pour  emporter  ce  tableau 
avec  la  pompe  convenable,  et  d'un  autre  côté,  ne  pas  témoigner 
an  portrait  du  souverain  la  déférence  requise,  eût  été,  dans  son 
esprit,  une  insulte  grave  aux  étrangers  et  une  provocation  à  la 
guerre. 

D'après  les  livres  sacrés  de  la  Chine,  le  roi  s'occupe  unique- 
ment du  bien  général.  Il  veille  à  la  stricte  observation  des  lois, 
rend  justice  à  tous  ses  sujets,  protège  le  peuple  contre  les  exac- 
tions des  grands  fonctionnaires,  etc.,  etc.  De  tels  rois  sont  rares 
en  Corée.  Le  plus  souvent  on  a  sur  le  trône  des  fainéants,  des 
êtres  corrompus,  pourris  de  débauche,  vieillis  avant  l'âge,  abru- 
tis et  incapables.  Et  comment  en  serait-il  autrement  pour  de 
malheureux  princes  appelés  au  trône  dès  leur  jeunesse  ,dont  on 
adore  tous  les  caprices,  à  qui  personne  n'ose  donner  un  avis, 
qu'une  étiquette  ridicule  enferme  dans  leur  palais,  au  milieu 
d'un  sérail,  dès  l'âge  de  douze  ou  quinze  ans  !  D'ailleurs,  en 


Corée,  coane  eo  d'aotres  paysdans  des  circoBStaoces  anhgves, 
il  se  rencontre  presque  toojonrs  des  ministres  ambitieox  qui  spé* 
cillent  sur  les  passions  dn  maître,  a  cherchent  à  l'énerver  par 
Fabus  des  plaisirs,  afin  qoil  ne  paisse  se  mêler  des  affaires  do 
gooTemement,  et  les  laisse  régner  eux-mêmes  sons  son  nom. 

Il  est  donc  rare  qae  le  roi  soit  capable  d'administrer  par  loi- 
même  et  de  sonreiller  les  ministres  et  les  grands  digniiaires. 
Qoand  il  le  fait,  le  people  y  gagne,  car  alors  les  mandarins  sont 
obligés  d'être  sur  leurs  gardes  et  de  remplir  leur  devoir  avec  plus 
d'attention.  Des  émissaires  secrets  rapportent  au  roi  les  cas  d'op- 
pression, de  concussion,  de  déni  de  justice,  et  les  coupables 
sont  punis,  au  moment  ou  ils  s'y  attendent  le  moins,  par  la  dis- 
grâce ou  par  l'exil.  Aussi  la  masse  du  peuple,  généralement  atta- 
chée au  roi,  ne  l'accuse  pas  des  actes  de  tyrannie  et  d'oppression 
dont  elle  a  à  souffrir.  Toute  la  responsabilité  en  retombe  sur  les 
mandarins.  Jadis  il  y  avait  au  palais  une  boite  appelée  sin* 
moun-ko,  établie  par  le  troisième  roi  de  la  dynastie  actuelle, 
vers  le  commencement  du  xv^  siècle,  pour  recevoir  toutes  les 
pétitions  adressées  directement  au  roi.  Cette  botte  existe  encore, 
mais  elle  est  devenue  à  peu  près  inutile,  car  on  ne  peut  y  arriver 
qu'en  payant  des  sommes  énormes.  Aujourd'hui,  ceux  qui  veulent 
faire  au  roi  une  demande  ou  réclamation  s'installent  aux  portes 
du  palais  et  attendent  que  Sa  Majesté  sorte.  Alors  ils  frappent  du 
tam-tam,  et  à  ce  signe  un  valet  vient  recevoir  leur  pétition, 
laquelle  est  remise  à  un  des  dignitaires  de  la  suite  du  roi  ;  mais 
cette  pièce  est  presque  toujours  oubliée  si  le  pétitionnaire  n'a 
pas  le  moyen  de  dépenser  Targent  voulu  pour  s'assurer  les  pro- 
tections nécessaires.  Un  autre  moyen,  employé  quelquefois,  est 
d'allumer  un  grand  feu  sur  une  montagne  qui  se  trouve  près  de 
la  capitale,  vis-à-vis  du  palais.  Le  roi  voit  ce  feu  et  s'informe  de 
ce  qu'on  demande. 

Outre  les  largesses  d'usage  dans  les  grandes  circonstances,  le 
roi,  d'après  la  coutume  du  pays,  est  chargé  de  pourvoir  à  l'en- 
tretien des  pauvres.  Le  recensement  de  1845  comptait  quatre 
cent  cinquante  vieillards  ayant  droit  à  recevoir  l'aumône  royale. 
On  donne  aux  octogénaires  chaque  année  :  cinq  mesures  de  riz, 
deux  de  sel  et  trois  de  poisson  ;  aux  septuagénaires  :  quatre 
mesures  de  riz,  deux  de  sel  et  deux  de  poisson.  La  mesure  de  riz 
dont  il  est  ici  question  suffit  à  la  nourriture  d'un  homme  pendant 
dix  jours. 

L'aristocratie  étant  très-puissante  en  Corée,  il  semble  au  pre- 
mier abord  que  les  princes  du  sang,  les  frères,  oncles  ou  neveux 


lIITRODUCTIOIf.  UVII 

des  rois,  doivent  jouir  d'on  grand  pouvoir.  G*est  tout  Topposé.  Le 
despotisme  est,  par  essence,  soupçonneux  et  jaloux  de  toute 
iofloeoce  étrangère,  et  jamais  les  princes  ne  sont  appelés  à  rem- 
plir aucune  fonction  importante,  ni  à  se  mêler  des  affaires.  S'ils 
De  se  tiennent  pas  rigoureusement  à  j'écart,  ils  s'exposent  à  être 
accusés,  sous  le  plus  frivole  prétexte,  de  tentative  de  rébellion,  et 
ces  accusations  trouvent  facilement  crédit.  Il  arrive  très-fré- 
qaemment  que  ces  princes  sont  condamnés  à  mort  par  suite 
d*iotrigues  de  cour,  même  quand  ils  vivent  dans  la  retraite  et  le 
silence.  Dans  les  soixante  dernières  années,  quoique  la  famille 
royale  compte  très-peu  de  membres,  trois  princes  ont  été  ainsi 
exécutés. 

Au  reste,  la  puissance  royale,  quoique  toujours  suprême  en 
théorie,  est  maintenant,  en  fait,  bien  diminuée.  Les  grandes 
bfflilles  aristocratiques,  profitant  de  plusieurs  régences  succes- 
sives et  du  passage  sur  le  trône  de  deux  ou  trois  souverains  insi- 
gnifiants, ont  absorbé  presque  toute  l'autorité.  Les  Coréens  com- 
ineBcent  à  répéter  que  le  roi  ne  voit  rien,  ne  sait  rien,  ne  peut 
rieo.  Ils  représentent  l'état  actuel  des  choses  sous  les  traits  d'un 
knme  dont  la  tête  et  les  jambes  sont  complètement  desséchées, 
laodisquela  poitrine  et  le  ventre,  gonflés  outre  mesure,  menacent 
decrever  au  premier  moment.  La  tête,  c'est  le  roi  ;  les  jambes  et 
les  pieds  représentent  le  peuple;  la  poitrine  et  le  ventre  signi- 
fient les  grands  fonctionnaires  et  la  noblesse  qui,  en  haut,  ruinent 
le  roi  et  le  réduisent  à  rien,  en  bas,  sucent  le  sang  du  peuple.  Les 
missionnaires  ont  eu  en  main  cette  caricature,  et  ils  disent  que 
les  éléments  de  rébellion  vont  chaque  jour  se  multipliant,  que  le 
peuple,  de  plus  en  plus  pressuré,  prêtera  facilement  Toreille  aux 
jvemiers  révoltés  qui  l'appelleront  au  pillage,  et  que  la  moindre 
étÎDcelle  allumera  infailliblement  un  incendie  dont  il  est  impos- 
sible de  calculer  les  suites. 

Ce  que  Ton  appelle  en  Corée  palais  royaux  sont  de  misérables 
iDaisons  qu'un  rentier  parisien  un  peu  à  son  aise  ne  voudrait  pas 
liabiter.  Ces  palais  sont  remplis  de  femmes  et  d*eunuques. 
Outre  les  reines  et  les  concubines  royales,  il  y  a  un  grand  nombre 
de  servantes  que  Ton  appelle  filles  du  palais.  On  les  ramasse  de 
force  dans  tout  le  pays,  et  une  fois  accaparées  pour  le  service  de 
la  cour,  elles  doivent,  sauf  le  cas  de  maladie  grave  ou  inguéris- 
sable, y  demeurer  toute  leur  vie.  Elles  ne  peuvent  pas  se  marier, 
à  moins  que  le  roi  ne  les  prenne  pour  concubines;  elles  sont 
condamnées  à  une  continence  perpétuelle,  et  si  l'on  prouve 
fuselles  y  ont  manqué,  leur  faute  est  punie  par  Texil,  quelque- 


mni  cmuftKcno!!. 

lois  mime  fxt  b  non.  Os  smils  soot,  oo  le  pease  biei,  k 
théâtre  de  désordres  et  de  mines  isoais,  et  c  est  n  £ût  pobUc 
que  œ>  maliieareaies  servent  aux  {ossiaos  des  princes,  et  fie 
ksr  deaenre  est  an  repaire  de  toaies  ies  iofamies. 

Les  ensaqaes  do  pilais  forment  an  corps  à  part;  ils  siIns- 
sent  des  examens  spédanx,  et  d  après  lenr  sricsoe  on  lenr 
ndre»e«  aTaoceot  pins  oo  moios  dans  les  di^ités  qni  lenr  50nt 
pn^wes.  On  prétend  qnlis  sont  géoéralemeat  d'an  esprit  étroit, 
d^nn  caractère  vioknt  et  irasdUe.  Fiers  de  lenrs  rapports  Sud- 
tiers  et  quotidiens  avec  le  souverain,  iL^  s'attaquent  à  tons  les 
dij:nitaires  avec  une  indolence  sans  ê|:ale,  et  ne  craignent  pas 
d'injcrier  même  le  premier  m:ci>tre,  ce  que  nul  antre  ne  ferait 
impunément.  lis  n*ODt  ^ère  de  relatioss  qu'entre  emx,  car  tous, 
nobles  et  $en>  du  peuple,  les  erai^er.t  autant  qu'ik  les  mépri- 
sent. Gi«><e  étrange  !  tous  ces  euaaqies  5»>nt  mariés,  et  bêiu- 
coup  d'entre  eu  ont  plusieurs  femmes.  Ce  S'^nt  de  pauvres  filles 
du  peuple  qu'ils  enlevée i  par  ruse  O'i  p^ir  violence,  on  qulk 
achètent  à  un  axsez  haut  prii.  Elles  s>>Qt  enfermées  plos  stricte- 
ment eooDre  qae  les  femmes  uoNes.  et  prdees  are^  une  telle 
jalousie,  que  souvent  leur  maison  est  iQter«!iîe  àw\  personnes  de 
leur  sexe,  même  à  leors  parentes.  Yayan:  pi>îat  d'enbnts,  ces 
eunuques  t'ont  chercher  dacs  i«>8i  le  pays,  ^sir  leurs  émissaires, 
les  eiifants  et  les  jeunes  ^ens  enouques  :  iis  les  adoptent,  les 
instmiscst.  et  les  mrfUent  sar  tes  raa^s  c<'^r  les  principanx  em- 
plois de  Tiatérieur  du  pliais.  Mais  où  iroave-î-on  ces  eunuques? 
Tn  cenaitt  combre  le  s*>it  de  caissta.v  :  •;.-  fcsi  estime  moins 
que  les  autres,  et  q3elqaeî»?ts.  ipKrs  evimei.   ils  s^nt  r^jetés. 
D  00  autre  ^'-lé.  il  ne  pirii:  pas  {le  Tusi^  ixirtiore  de  la  muti- 
lation. »ie  m  lia  «rhooish?.  -exisre  'iiQs  ee  fvi>>  :  les  mî>>iosnaires 
n'en  ont  jamais  eateaia  ciier  ug  seal  e-is.  Maisilarrive.de  temps 
en  temps,  qie  !^  pc:i:s  eariars  s.:*::;  es;r: -.nés  par  le>  chiens. 
En 0>r»re.  c»mme  ii'is  jueîî les iiin?s  coarrees  de  fOrlenl,  les 
chiets  sont  seals  charjr'rs  d=r^   nmqs  cèceNsiires  de  propreté 
aopr»:s  lies  e^îiiais  à  la  mamelle,  c'esl-i-cire  justp  à  rà|:e  de 
trois  O'i  •^ai:re  ans.  e:  les  avv:îdeQ;s  du  p«re  dont  nous  parlons 
ne  s*>ct  pas  rar  s.  Ces  enfasN  d-?^eaas  ^raa^Is  irociveat.  dans 
kur  isirm.ié.  aa-?  ressijaro?  et  ai  Da-r-yec  de  %tvre,  Oielqnefois 
métne.  slU  arriveat  i  uae  potsîùoi  'la  peu  eievee.  îb  ^ieaaent  en 
aide  à  leurs  ramilles- 

Oatre  les  f-alafs  hal-tirS  par  le  r:?.  il  v  ea  i  d'aatres  destinés 
.:\.:lasivemea;  i^\  :ii>l*:îes  de  ses  aiv-écres.  On  y  raie  e\jicte- 
Œent  le  même  serri^'e  que  dans  les  premiers:  chaqne  jo«r  on 


IRTBODUCTlOIf.  XXIX 

silaeces  morts  comme  sMls  étaienl  vivants,  on  offre  de  la  nour- 
ritare  devant  les  tablettes  dans  lesquelles  leurs  âmes  sont  sup- 
posées résider,  et  il  y  a  pour  leur  service  des  eunuques  et  des 
filles  du  palais  en  grand  nombre,  le  tout  organisé  sur  le  même 
pied,  et  diaprés  les  mêmes  règles  que  dans  les  palais  ordi- 
naires. 

En  Corée,  où  la  religion  ne  consiste  guère  que  dans  le  culte 
des  ancêtres,  tout  ce  qui  concerne  les  funérailles  des  rois  est 
f  Qoe  importance  extraordinaire,  et  la  cérémonie  de  leur  enter- 
rement est  la  plus  grandiose  qu'il  y  ait  dans  le  pays.  Le  roi 
étant  considéré  comme  le  père  du  peuple,  tout  le  monde  sans 
exception  doit  porter  son  deuil  pendant  vingt- sept  mois.  Ce 
temps  se  partage  en  deux  périodes  bien  distinctes.  La  première, 
depuis  le  moment  de  la  mort  jusqu'à  celui  de  Tenterrement,  dure 
cinq  mois.  C'est  l'époque  du  deuil  strict.  Alors,  tous  les  sacri- 
fices des  particuliers  doivent  cesser  dans  toute  retendue  di^ 
royaume^  les  cérémonies  des  mariages  sont  interdites,  aucun  enter- 
rement ne  peut  avoir  lieu,  il  est  défendu  de  tuer  des  animaux  et 
de  manger  de  la  viande,  défendu  aussi  de  fustiger  les  criminels 
oadeles  mettre  à  mort.  Ces  règles  sont,  en  général,  scrupuleu- 
sement observées  ;  cependant  il  y  a  quelques  exceptions.  Ainsi, 
les  indigents  de  la  dernière  classe  du  peuple  ne  pouvant  con- 
server leurs  morts  dans  les  maisons  pendant  un  temps  aussi 
considérable,  on  tolère  qu'ils  fassent  leurs  enterrements  sans 
bruit  et  en  sedret  ;  mais  Tusage  est  sacré  pour  tous  les  autres.  De 
même,  à  la  mort  du  dernier  roi,  à  cause  des  chaleurs  intolérables 
de  Tété  et  de  la  nécessité  de  vaquer  aux  travaux  des  champs,  son 
successeur  donna  une  dispense  générale  de  Tabstinence. 

Outre  ces  dispositions  spéciales  à  la  première  période  de 
deuil,  il  y  en  a  d'autres  qui  s'appliquent  à  la  fois  et  aux  cinq 
mois  qui  précèdent  Tenterrement  et  aux  vingt-deux  qui  le 
suivent.  Un  ordre  du  gouvernement  désigne  quels  habits  on  doit 
porter.  Toute  couleur  voyante,  toute  étoffe  précieuse,  est  sévè- 
rement interdite.  Chapeau  blanc,  ceinture,  guêtres,  habits, 
chemises,  etc.,  en  toile  de  chanvre  écrue,  tel  est,  sous  peine 
d'amende  et  de  prison,  le  costume  de  tous,  jusqu'à  ce  qu'une  nou- 
velle ordonnance  ministérielle  permette  de  reprendre  les  vête- 
ments ordinaires.  Les  femmes  cependant  ne  sont  pas  soumises  à 
ces  règlements,  parce  qu'elles  ne  comptent  absolument  pour  rien 
aux  yeux  de  la  loi  civile  et  religieuse;  d'ailleurs  la  plupart 
restent  presque  toujours  enfermées  dans  l'intérieur  des  maisons. 
Pendant  tout  le  temps  du  deuil,  les  réjouissances  publiques,  les 


XXX  llfTRODUCTIOlf. 

fêtes,  les  représentations  scéniques,  les  chants,  la  mosiqoe,  ea 
un  root  toute  manifestation  extérieure  de  gaieté  est  absoloment 
défendue.  Il  y  a  même,  à  ce  qu*on  dit,  une  ou  deux  provinces  où 
la  loi  de  Tabstinence  s'observe  pendant  les  vingt-sept  mois  consé- 
cutifs. 

Nous  avons  dit  qu'aucun  homme  n'a  le  droit  de  toucher  le  roi; 
cette  défense  subsiste  même  après  sa  mort.  Quand  il  a  rendu 
le  dernier  soupir,  on  prépare  le  corps,  on  l'embaume,  on  le  revêt 
des  habits  royaux,  par  des  procédés  particuliers,  sans  qoe  la 
main  de  personne  ait  le  moindre  contact  direct  avec  lui.  Pois  on 
le  dépose  dans  une  espèce  de  chapelle  ardente,  et  tous  les  jours, 
matin  et  soir,  on  lui  ofTre  des  sacrifices  avec  accompagnement  des 
lamentations  convenables  en  pareil  cas.  Fréquemment,  à  certains 
jours  marqués,  toute  la  cour  et  les  grands  dignitaires  du  voisi- 
nage doivent  assister  à  ces  sacrifices.  Le  roi  seul  en  est  dispensé, 
parce  qu'on  le  suppose  occupé  des  affaires  de  l'Etat.  Il  ne  pré- 
side aux  cérémonies  que  pendant  les  premiers  jours  qui  suivent 
la  mort,  puis  il  délègue  un  prince  de  la  famille  royale  pour  tenir 
sa  place.  Aux  heures  des  sacrifices,  le  peuple  de  la  capitale  ainsi 
que  les  nobles  qui,  n'étant  point  en  fonctions,  n'ont  pas  le  droit 
de  pénétrer  auprès  du  cadavre,  se  rendent  en  foale  autour  du 
palais  et  poussent  des  hurlements,  des  gémissements  affreux 
pendant  le  temps  fixé  ;  puis,  chacun  fait  la  génuflexion  à  l'âme  du 
défunt  et  se  retire.  Dans  les  provinces,  les  principaux  habitants 
de  chaque  district  se  réunissent,  aux  jours  marqués,  chez  le 
mandarin  et,  tournés  du  côté  de  la  capitale,  ils  plearent  et  se 
lamentent  tous  ensemble  officiellement  pendant  quelques  heures, 
et  se  séparent  après  avoir  fait  la  génuflexion  à  l'âme.  Tout  le 
monde  ne  pouvant  se  rendre  chez  le  mandarin,  les  gens  de 
chaque  village  se  réunissent  ensemble,  et,  sur  une  montagne  ou 
sur  le  bord  d'un  chemin,  observent  de  la  même  manière  les 
mêmes  cérémonies. 

Cependant,  on  fait  tous  les  préparatifs  nécessaires  pour  l'enter- 
rement. Les  géoscopes  les  plus  renommés  sont  mis  en  réquisition 
pour  indiquer  un  lieu  favorable  de  sépalture.  Ils  examinent  si  la 
nature  de  tel  terrain,  la  pente  dételle  colline,  la  direction  de  telle 
forêt  ou  de  telle  montagne,  doit  porter  bonheur  et  faire  ren- 
contrer la  veine  du  dragon.  En  effet,  selon  les  Coréens,  il  y  a, 
au  centre  de  la  terre,  un  grand  dragon  qui  dispose  de  tous  les 
biens  et  de  tous  les  honneurs  du  monde,  en  faveur  des  familles 
qui  ont  placé  les  tombeaux  de  leurs  ancêtres  dans  une  position 
à  sa  guise.  Trouver  cette  position,  c'est  trouver  la  veine  du 


INTRODUCTION.  XXXI 

éragon.  Poar  la  découvrir,  les  géoscopes  se  servent  d'une  bous- 
sole entourée  de  plusieurs  cercles  concentriques,  où  sont  gravés 
les  noms  des  quatre  points  cardinaux,  et  des  cinq  éléments 
reconnus  par  les  Chinois  :  air,  feu,  eau,  bois  et  terre.  Chacun 
de  ces  devins  fait  ensuite  son  rapport,  et  après  des  délibérations 
sans  fin,  sur  un  point  aussi  grave,  le  roi  et  ses  ministres  pren- 
nent une  décision.  On  organise  toute  une  armée  pour  former  le 
cortège  qui  portera  le  corps  du  défunt.  Pour  cela,  chaque  famille 
noble  de  la  capitale  fournit  un  ou  plusieurs  esclaves  et  les  habille 
selon  Tuniforme  voulu.  Dans  le  principe,  cet  usage Hrès-onéreux 
D*était  qu'une  marque  de  respect  volontairement  offerte;  aujour- 
d'hui, c'est  une  obligation  à  laquelle  nul  ne  peut  se  soustraire. 
Certaines  corporations  de  marchands  fournissent  aussi  un  nombre 
d*hommes  déterminé,  et  on  recrute  ce  qui  manque  parmi  les 
?ale(s  des  divers  établissements  publics.  Tous  ceux  qui  doivent 
porter  le  corps  étant  ainsi  réunis,  on  les  divise  en  compagnies 
ayant  chacune  leur  numéro  et  leur  bannière,  et  on  les  fait 
exercer,  pendant  le  temps  voulu,  pour  que  la  cérémonie  s'exécute 
dans  le  plus  grand  ordre. 

Le  jour  de  l'enterrement  étant  enfin  arrivé,  on  place  le  corps  du 
défont  dans  son  cercueil  sur  un  énorme  brancard  magnifiquement 
orné,  et  chaque  compagnie  se  relève  pour  le  porter  en  pompe, 
jusque  sur  la  montagne  choisie  pour  lieu  de  sépulture.  Toutes 
les  troupes  sont  convoquées,  tous  les  grands  dignitaires  en  cos- 
tame  de  deuil  accompagnent  le  roi  qui,  presque  toujours,  préside 
en  personne  à  la  cérémonie.  On  enterre  le  corps  suivant  les  rites 
prescrits,  et  on  offre  les  sacrifices  d'usage,  au  milieu  des  cris,  des 
pleurs,  des  hurlements  d'une  foule  innombrable. 

Quelques  mois  plus  tard,  un  monument  s'élève  sur  la  tombe, 
et  tout  auprès,  on  bâtit  un  hôtel  pour  loger  les  mandarins  chargés 
de  garder  la  sépulture,  et  d'offrir,  à  certaines  époques,  les  sacri- 
fiées moins  solennels.  Tout  le  pays  environnant,  quelquefois 
jusqu'à  trois  ou  quatre  lieues  de  distance,  dépend  désormais 
da  tombeau  royal,  et  toute  autre  inhumation  y  est  interdite.  On 
fait  même  exhumer  les  corps  qui  ont  été  auparavant  enterrés 
dans  cet  espace,  ou,  si  personne  ne  se  présente  pour  les  récla- 
mer, on  rase  le  petit  tertre  qui  est  sur  les  tombes  afin  d'en  faire 
disparaître  la  trace  et  le  souvenir. 

Chaque  roi  étant  enterré  à  part,  les  sépultures  royales  sont 
assez  nombreuses  dans  le  pays.  Les  nobles  préposés  à  leur  garde 
sont  ordinairement  de  jeunes  licenciés  qui  se  destinent  aux 
fonctions  publiques.  C'est  pour  eux  le  premier  pas  dans  la  car- 


XXXII  INTRODUCTION. 

riëre,  et  après  quelques  mois,  ils  obtieDoent  de  ravancemenl  e 
passent  à  d'autres  emplois.  Ils  sont  ordinairement  deux  ou  troi 
ensemble,  avec  un  établissement  de  serviteurs  et  d'employé 
subalternes,  analogue  à  celui  des  mandarins.  Outre  le  soin  dWri 
les  sacrifices,  ils  sont  chargés  de  faire  la  police  sur  tout  le  terri 
toire  qui  dépend  du  tombeau,  car  ce  territoire  est  soustrait  à  I: 
juridiction  des  mandarins  ordinaires  des  districts.  Les  gardien 
des  tombes  royales  relèvent  directement  du  conseil  des  ministres 


IV 


GoavernemenU  —  Organisation  civile  et  militaire* 


Le  roi  de  Corée  a  trois  premiers  ministres  qui  prennent  les 
titres  respectifs  de  :  seug-ei-tsieng,  admirable  conseiller  ;  tsoa- 
ei-tsieng,  conseiller  de  gauche,  —  en  Corée,  la  gauche  a  toujours 
le  pas  sur  la  droite  — ,  et  ou-ei-tsieng,  conseiller  de  droite. 

Viennent  ensuite  six  autres  ministres  que  Ton  nomme  pan-tso 
0(1  juges,  et  qui  sont  à  la  tête  des  six  ministères  ou  tribunaux 
sopérieurs.  Chaque  pan-tso  est  assisté  d'un  tsam-pan  ou  sub- 
stitut et  d'un  tsam-ei  ou  conseiller.  Les  pan-tso  sont  ministres 
de  second  ordre,  les  tsam-pan  de  troisième,  et  les  tsam-ei  de 
quatrième.  Ces  vingt  et  un  dignitaires  portent  le  nom  générique 
de  tai-sin  ou  grands  ministres,  et  forment  le  conseil  du  roi. 
Nais  en  réalité,  toute  l'autorité  est  dans  les  mains  du  conseil 
SQpréme  des  trois  ministres  de  premier  ordre,  les  dix-huit  autres 
oe  font  jamais  qu'approuver  et  confirmer  leurs  décisions.  Les 
ministres  de  second  ordre  ou  leurs  assistants  doivent  présenter 
chaque  jour  un  rapport  circonstancié  pour  tenir  le  roi  au  cou- 
raut  des  affaires  de  leur  département.  Us  s'occupent  des  détails 
de  l'administration  et  règlent  par  eux-mêmes  les  choses  de  peu 
d'importance,  mais,  pour  toutes  les  causes  majeures,  ils  sont 
obligés  d'en  référer  au  conseil  suprême  des  trois. 

La  dignité  de  premier  ministre  est  à  vie,  mais  ceux  qui  en  sont 
revêtus  n'en  exercent  pas  toujours  les  fonctions.  Sur  sept  ou  huit 
;raDds  personnages  arrivés  à  ce  haut  grade,  trois  seulement  sont 
ensemble  en  exercice  ;  ils  sont  changés  et  se  relèvent  assez  fré- 
quemment. 

Voici  les  noms,  l'ordre,  et  les  attributions  de  chacun  des  six 
ministères,  tels  qu'on  les  trouve  dans  le  code  révisé  et  publié 
en  1785  par  le  roi  Tsieng-tsong  : 
i"^  Ni-tso,  ministère  ou  tribunal  des  offices  et  emplois  publics. 
Ce  ministère  est  chargé  de  faire  choix  des  hommes  les  plus 
capables  parmi  les  lettrés  qui  ont  passé  leurs  examens,  de  nommer 
aux  emplois,  de  délivrer  des  lettres  patentes  aux  mandarins  et 
autres  dignitaires,  de  surveiller  leur  conduite,  de  leur  donner 
de  l'avancement,  de  les  destituer  ou  de  les  changer  au  besoin. 

T.  I.  —  l'église  de  cobèe,  c 


XXXIV  INTRODUCTION. 

Il  examine  et  met  en  ordre  les  notes  semestrielles  que  chaque 
gouverneur  de  province  envoie  sur  tous  ses  subordonnés,  et  dai- 
gne au  roi  les  employés  qui  méritent  quelque  récompense  spé- 
ciale. Les  promotions  et  changements  de  mandarins  peuvent  se 
faire  en  tout  temps,  mais  elles  ont  lieu  plus  habituellement  à 
deux  époques  de  Tannée,  à  la  sixième  et  à  la  douzième  lune.  Les 
nominations  aux  charges  importantes  et  aux  grandes  dignités, 
telles  que  celle  de  gouverneur  d*une  province,  ne  rélèvent  pas  de 
ce  tribunal,  mais  sont  faites  par  le  roi  en  conseil  des  ministres. 

2^  Ho-tso,  ministère  ou  tribunal  des  Knances. 

Ce  ministère  doit  faire  le  dénombrement  du  peuple,  répartir 
les  impôts  ou  contributions  entre  les  provinces  et  districts,  veil- 
ler aux  dépenses  et  aux  recettes,  faire  tenir  en  ordre  les  registres 
de  chaque  province,  empêcher  les  exactions,  prendre  tes  mesures 
nécessaires  pour  les  approvisionnements  dans  les  années  de  di- 
sette, etc. ..  Il  est  aussi  chargé  de  la  fonte  des  monnaies  ;  mais  ce 
dernier  point  est  passé  sous  silence  dans  le  code  de  Tsieng-tsong, 
parce  que  les  traités  avec  la  Chine  ne  reconnaissent  pas  au  gou- 
vernement coréen  le  droit  de  battre  monnaie. 

3^  Niei-tso,  ministère  ou  tribunal  des  rites. 

Ce  ministère,  institué  pour  la  conservation  des  us  et  coutumes 
du  royaume,  doit  veiller  à  ce  que  les  sacrifices,  les  rites  et  cérémo- 
nies se  fassent  selon  les  règles,  sans  innovation  ni  changement. 
De  lui  relèvent  les  examens  des  lettrés,  l'instruction  publique, 
les  lois  de  Téliqueite  dans  les  réceptions,  festins  et  autrc's  cir- 
constances officielles. 

4°  Pieng-tso,  ministère  ou  tribunal  de  la  guerre. 

Ce  ministère  choisit  les  mandarins  militaires,  les  gardes  et  les 
guides  du  roi.  11  est  chargé  de  tout  ce  qui  concerne  les  troupes, 
le  recrutement,  les  armes  et  munitions,  la  garde  des  portes  de 
la  capitale,  et  les  sentinelles  des  palais  royaux.  De  lui  relève  le 
service  des  postes  dans  tout  le  royaume. 

5"  Hieng-lso,  ministère  ou  tribunal  des  crimes. 

Il  est  chargé  de  tout  ce  qui  a  rapport  à  Tobservation  des  lois  cri- 
minelles, à  Torganisation  et  à  la  surveillance  des  tribunaux,  etc.  ; 

6^  Kong-tso,  ministère  ou  tribunal  des  travaux  publics. 

Ce  ministère  est  chargé  de  Tentretien  des  palais  ou  édifices 
publics,  des  routes,  des  fabriques  diverses,  soit  publiques,  soit 
particulières,  du  commerce,  et  de  toutes  les  affaires  du  roi,  telles 
que  son  mariage,  son  couronnement,  etc.. 

Outre  les  vingt  et  un  ministres  désignés  plus  haut,  on  compte 
encore  parmi  les  grands  dignitaires  de  la  cour  les  sug-tsi  et  les 


INTRODUCnOIf.  XXXV 

po4sieng.  Les  sag-tsi  sont  les  chambellans  qui,  outre  les  fonctions 
ordinaires  attachées  à  ce  titre,  sont  chargés  d'écrire  jour  par  jour 
tout  ce  que  le  roi  dit  ou  fait.  Il  y  en  a  trois,  le  to-sug-tsi  ou  cham- 
bellan en  chef,  et  deux  assistants  qui  prennent  le  nom  de 
poa-sug-tsi.  Les  po-tsieng  sont  les  commandants  des  satellites, 
filets  des  tribunaux  et  exécuteurs.  Il  y  en  a  également  trois. 
Le  po-tsieng  en  chef  et  deux  lieutenants  nommés  tsoa-po-tsieng 
et  ou-po-tsieng,  c'est-à-dire  de  gauche  et  de  droite.  Ce  sont  ces 
lieutenants  qui  prennent  le  commandement  des  satellites,  quand 
il  s'agit  d'opérer  une  arrestation  importante. 

La  capitale  ou  la  cour  réside  toujours  se  nomme  Han-iang.  Ce 
nom  toutefois  n'est  guère  en  usage,  et  on  l'appelle  communément 
Séoul,  qui  veut  dire  :  la  grande  ville,  la  capitale.  C'est  une  ville 
considérable  située  au  milieu  de  montagnes  près  du  fleuve  Hang- 
kang,  enfermée  de  hautes  et  épaisses  murailles,  très  peuplée, 
mais  mal  bâtie.  A  l'exception  de  quelques  rues  assez  larges,  le 
reste  ne  se  compose  que  de  ruelles  tortueuses,  où  l'air  ne  circule 
pas,  où  le  pied  ne  foule  que  des  immondices.  Les  maisons,  géné- 
ralement couvertes  en  tuiles,  sont  basses  et  étroites.  La  capitale 
est  divisée  en  cinq  arrondissements,  lesquels  sont  subdivisés  en 
qoarante-neuf  quartiers.  Le  mur  d'enceinte  fut  construit  par 
Tai-tso,  fondateur  de  la  dynastie  actuelle.  Siei-tsong,  quatrième 
roi  de  cette  dynastie,  y  ajouta  de  nouvelles  fortifications.  Le  mur 
a  9,975  pas  de  circuit,  et  une  hauteur  moyenne  de  40  pieds 
coréens,  environ  10  mètres.  11  y  a  huit  portes  dont  quatre  grandes 
et  quatre  petites.  Les  grandes  portes  sont  assez  belles,  et  sur- 
montées de  pavillons  dans  le  genre  chinois.  Cette  ville  est  quel- 
quefois désignée  dans  les  anciens  documents,  sous  le  nom  de 
Kin-ki-tao,  c'est  une  inexactitude  ;  to  ou  tao  signifie  province, 
Kin-ki-tao  ou  Kieng-kei-to  veut  dire,  non  pas  la  capitale,  mais 
la  province  de  la  capitale. 

Depuis  l'avènement  de  Tai-tso  en  1392,  la  Corée  est  divisée  en 
huit  provinces  dont  les  noms  suivent  : 

.     i    Ham-kieng-to,         capitale         Hara-heng. 

Au  nord.    }    „.  ,^  ^  n        • 

(    Pieng-an-to,  —  Pieng-iang. 

■  Hoang-haï-to,  —  Haï-tsiou. 

A  l'ouest.    <  Kieng-keï-to,  —  Han-iang. 

(  Tsiong-tsieng-to,  —  Kong-tsiou. 

A  Test.  Kang-ouen-to,  —  Ouen-tsiou. 

L  Kieng-sang-to,  —  Taï-kou. 

Au  sud.       l  Tsien-la-to,  —  Tsien-tsiou. 


XXXVl  INTRODUCTION. 

Les  deux  provinces  du  Nord  sont  couvertes  de  forêts  et  très^ 
habitées.  Ce  sont  les  provinces  du  Sud  et  de  TOuest  qui  sont 
les  plus  riches  et  les  plus  fertiles. 

À  la  tête  de  chaque  province  se  trouve  un  gouverneur  qui 
relève  directement  du  conseil  des  ministres,  et  possède  des  pou- 
voirs très-étendus.  Un  vieux  dicton  coréen  classe  ainsi  qu'il  soit 
les  places  de  gouverneurs  :  La  plus  élevée  en  dignité  est  cdlede 
Ham-kieng-to;  la  plus  recherchée  pour  le  luxe  et  les  plaisirs, 
celle  de  Pieng-an-to;  la  plus  lucrative  celle  de  Kieng-sang-to; 
et  la  dernière  sous  tous  les  rapports,  celle  de  Kang-ouen-to. 

Les  huit  provinces  sont  subdivisées  en  trois  cent  trente-deoi 
districts,  et  chaque  district,  suivant  son  importance  respective, 
est  administré  par  un  mandarin  d'un  rang  plus  ou  moins  élevé. 
On  prétend  que  les  districts  furent  d'abord  au  nombre  de  trois 
cent  cinquante-quatre,  pour  répondre  au  nombre  des  jours  de 
Tannée  lunaire,  parce  que  chaque  district  est  censé  fournir  aa 
roi  son  entretien  pour  un  jour.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  nombre  actuel 
est  trois  cent  trente-deux. 

Voici  Tordre  hiérarchique  des  dignités  entre  les  divers  mâB* 
darins  des  provinces,  en  commençant  par  les  plus  élevées: 
kam-sa  ou  gouverneur,  pou-ioun,  sé-ioun,  tai-pou-sa,  mok-sa, 
pou-sa,  koun-siou,  hien-lieng,  hien-kam.  Le  gouverneur  réside 
dans  la  métropole  de  la  province,  mais  il  y  a  sous  lui  pour  adroi- 
nistrer  cette  ville  un  mandarin  qui  est  son  lieutenant  ou  substitut, 
et  se  nomme  pan-koan. 

Ici  vient  se  placer  naturellement  une  remarque  importante: 
c'est  qu'il  ne  faut  pas  confondre  les  dignités  avec  les  emploisou 
charges  publiques.  Un  emploi  suppose  toujours  une  dignité,  mais 
non  réciproquement.  Les  dignités  sont  à  vie,  les  emplois  sont i 
temps,  quelquefois  même  seulement  pour  quelques  semaines  ou 
quelques  jours.  Il  y  a  une  douzaine  de  dignités  différentes,  ayant 
chacune  des  titulaires  plus  ou  moins  nombreux,  mais  ils  ne  sont 
en  activité  de  service  que  par  intervalles. 

Le  premier  degré  comprend  les  principaux  ministres,  le  second, 
les  ministres  ordinaires  ,  et  ainsi  de  suite.  Les  gouverneurs 
de  province  doivent  avoir  au  moins  le  quatrième  degré;  les 
préfets  ordinaires  des  villes  sont  du  sixième.  Tous  les  dignitaires, 
sans  exception,  ont  le  privilège  de  ne  pouvoir  être  arrêtés  par 
les  sat.;llites  des  tribunaux  ordinaires.  Quand  ils  sont  accusés  de 
({uelque  crime,  un  des  mandarins  inférieurs  du  tribunal  dont  ils 
sont  justiciables  vient  en  personne  leur  intimer  Tordre  de  le  sui- 
vre, mais  nul  ne  peut  mettre  la  main  sur  eux.  D'autres  privilèges 


IIVTRODUGnON.  XXXVII 

it  particuliers  à  certaines  classes  de  dignitaires.  Ainsi,  ceux 
s  quatre  degrés  supérieurs  ont  seuls  le  droit  de  se  faire  porter 
Ds  des  chaises  spéciales,  chacun  selon  le  rang  qu'il  occupe. 
En  dehors  de  la  hiérarchie  ordinaire,  se  trouvent  les  quatre 
ou-siou ,  ou  préfets  des  quatre  grandes  forteresses  qui  sont 
DS  le  voisinage  de  la  capitale,  savoir  :  Kang-hoa,  Sou-ouen, 
)aDg-tsiou  et  Siong-to  (Kaî-seng).  Le  titre  de  niou-siou  est  très- 
své,  et  les  premiers  ministres  eux-mêmes  peuvent  remplir  cette 
ace.  Le  niou-siou  n'est  pas  le  mandarin  propre  de  la  ville  où 
réside  ;  un  mandarin  inférieur  remplit  cette  fonction,  et  il 
irte  le  nom  de  pan-koan  ou  de  kieng-niek.  —  Les  quelques 
Dg  ou  petits  forts  établis  sur  différents  points  des  frontières, 
Dt  sous  la  juridiction  des  autorités  militaires  locales. 
Théoriquement,  les  dignités  dont  nous  avons  parlé  jusqu'ici, 
cepté  les  grades  supérieurs  à  celui  de  mok-sa,  sont  accessibles 
tout  Coréen  qui  a  été  reçu  docteur  dans  les  examens  publics; 

fait  cependant,  ces  emplois  sont  toujours  occupés,  à'très-peu 
exceptions  près,  par  des  nobles.  Mais  il  y  a  à  la  préfecture  de 
aque  district  deux  charges  subalternes  qui  sont  toujours  dou- 
es à  des  gens  du  peuple.  Le  tsoa-siou  et  le  piel-kam  sont  les 
distants  ou  secrétaires  du  mandarin.  Ils  peuvent  même  le  rem- 
icer  en  cas  d'absence,  mais  seulement  pour  les  affaires  insi- 
ifiantes  ;  car  s'il  se  présente  un  cas  d'importance  majeure,  on 
it  recourir  au  mandarin  voisin.  Les  familles  des  toa-siou  et  des 
.'I-kam  obtiennent  par  le  fait  une  certaine  considération  locale 
jouissent  de  certains  privilèges.  Quand  une  de  ces  charges  a  été 
ivent  remplie  par  des  membres  d'une  même  famille,  celle-ci, 
rès  un  certain  temps,  devient  ce  que  l'on  nomme  en  Corée 
blés  de  province.  Au-dessous  des  assistants  il  n'y  a  plus  auprès 
s  mandarins  que  les  prétoriens,  satellites  et  autres  valets  des 
bunaux.  Nous  en  parlerons  plus  tard. 
Dans  chaque  province  se  trouvent  plusieurs  tsal-pangou  direc- 
irs  des  postes.  Les  stations  ou  relais  de  chevaux  de  poste  se 
mment  iek  ;  ils  sont  échelonnés,  de  distance  en  distance,  sur 
ites  les  principales  routes.  Les  chevaux  que  le  gouvernement 
entretient  ne  servent  qu'aux  fonctionnaires  en  voyage.  Les 
1-pang,  chargés  de  surveiller  ce  service,  ont  sous  leurs  ordres 
certain  nombre  d'employés  organisés,  en  petit,  sur  le  modèle 

prétoires  des  mandarins.  Les  valets  qui  soignent  les  chevaux 
tendent  du  gouvernement  à  peu  près  comme  des  esclaves.  Ils 
sont  pas  libres  de  se  retirer  à  volonté,  et  demeurent  enchaînés 
ette  besogne  de  génération  en  génération. 


XXXniI  LITRODUCnO!!. 

Si  de  l'organisalion  civile  de  la  Corée  on  passe  ï  un  organisa- 
tion militaire,  ce  qui  frappe  d'abord,  c'est  le  chiffre  éDormede 
rannée.  Les  slalistiques  officielles  coniptent  plas  de  un  milliOD 
deux  cent  mille  hommes  portés  sur  les  ràles.  Cela  vient  de  ce 
que  tout  individu  valide,  non  noble,  est  soldat  ;  la  loi  ne  reeon- 
oait  que  très-peu  d'exceptions.  Mais  l'immense  majorité  de  en 
prétendus  soldats  n'oot  jamais  louché  un  fusil.  Leurs  noms  sont 
inscrits  sur  les  registres  publics,  et  ils  ont  à  payer  anouellemeat 
une  cote  personnelle.  Encore  ces  registres  ne  méritent-ils  aucsne 
confiance.  Trës-souveul  iU  sont  remplis  de  noms  fictifs  ;  on  y  nùt 
figurer  des  membres  de  familles  éteintes  depuis  une  ou  deu 
générations,  et  beaucoup  de  ceux  qui  d»'raient  être  inscrits 
échappent  à  cette  obligation  en  donnant  quelque  présent  au 
employés  subalternes  chargés  de  la  révision  des  listes. 

Les  seules  troupes  à  peu  près  sérieuses  du  gouTememeit 
coréen  sont  les  dix  mille  soldats  répartis  dans  les  quatre  graads 
établissements  militaires  do  la  capitale.  Ceux-ci  sont  un  peo 
exercés  aux  niana>uvres  militaires.  Chose  curieuse,  quoiqu'il  yiit 
un  ministère  de  la  (rii>-'rre,  les  généraux  qui  commandent  ces 
corps  d'élite  relèvent  direcloment  du  conseil  suprême,  qui  sea) 
a  le  droit  de  les  nommer  ou  de  les  révoquer.  Notons  aussi,  pour 
mémoire,  quelques  compagnies casernécs  dans  les  quatre  grandes 
forteresses  royales,  et  les  gai-des  des  gouverneurs  ou  des  officiers 
supérieui's  qui  commandent  en  ])rovince. 

Voici,  par  ordre  hiérarchique,  les  dJiïérenls  litres  des  manda- 
rins militaires.  Un  tai-lsieng  est  un  général.  Il  y  en  a  de  plu- 
sieurs degrés,  et  tous  résident  à  la  capitale,  l'n  pieng-sa  est  le 
commandant  d'une  province  ou  d'une  demi  [irovince.  Un  sioo-si 
est  un  préfet  maritime.  L'n  ieng-lsiang  est  une  espèce  de  coIoimI 
qui  a  sous  lui  les  trois  grades  inférieurs  d'oflicicrs  :  tsioang- 
koun,  kam-mok-koan  et  piel-tsiang.  titres  correspondants,  si  l'oi 
veut,  à  ceux  de  capitaine,  lieutenant  et  sous^ieu tenant. 

11  est  important  de  noter  Ici  que  lo  cumul  des  charges  cirils 
et  militaires  est  très-commun  en  Corée.  Souvent  c'est  le  goi 
neur  de  la  province  qui  est  en  même  tcm|>s  pieng-sa  ou  o 
dant  militaire.  Partout  les  icng-tsiaogsont  en  même  b 
criminels,  el  c'est  sous  eu  dernier  titre  qu'on  les  d 
toujours.  Ce  fait,  et  range  au  premier  coup  d'œiL^ 
paix  profonde  dont  la  Corée  n'a  œss  -  -   -    -   " 
siècles.  L'armée  étant  devenue  tai 
nisation  se  réduit  pre-^iue  k  l 
tout  naturellement  celte  U 


ihtroductiou.  xxxix 

Les  mandarins  militaires  ne  sont  choisis  que  parmi  les  nobles  ; 
mais  quelque  élevée  que  soit  leur  dignité,  ils  sont  beaucoup 
moins  considérés  que  les  mandarins  civils.  Vis-à-vis  de  ces 
derniers,  ils  sont  presque  sur  le  pied  des  gens  du  peuple.  Leur 
posture  et  leur  langage  doivent  témoigner  du  respect  le  plus  pro- 
fond, et  certains  privilèges,  tels  que  le  droit  de  se  servir  d'une 
chaise  à  roues,  ne  leur  sont  jamais  concédés,  fussent-ils  même 
généraux.  Ils  ressentent  vivement  cette  inégalité,  et  dans  les 
temps  de  troubles,  quand  Tautorilé  passe  de  fait  dans  leurs  mains, 
ils  se  vengent  en  humiliant  et  ravalant  le  plus  possible  les  man- 
darins civils.  Cet  antagonisme  fait  comprendre  pourquoi,  en 
général,  les  nobles  qui  sont  dans  les  emplois  civils  ne  permettent 
pas  à  leurs  enfants  de  rechercher  les  grades  militaires,  et  pour- 
quoi ces  grades  sont  pour  ainsi  dire  de  génération  en  génération 
te  patrimoine  des  mêmes  familles.  11  y  a  cependant  des  excep- 
tioDs  à  cette  règle,  et  plus  d'une  fois,  les  descendants  des  em- 
ployés civils  font  bon  marché  de  la  considération  et  recherchent 
tes  charges  militaires  comme  plus  lucratives. 

Tous  les  emplois  civils  et  militaires  sont  à  temps.  Un  gouver- 
neur ne  peut  rester  en  charge  que  deux  ans,  mais  s'il  a  du  crédit 
à  11  cour,  il  peut  obtenir  d'être  transféré  sans  délai  dans  une 
autre  province.  Généralement,  on  ne  peut  exercer  les  fonctions 
de  mandarin  plus  de  deux  ans  de  suite,  au  plus  trois  ans,  après 
quoi  on  rentre  dans  la  vie  privée,  jusqu'à  ce  qu'on  obtienne  une 
autre  charge.  Ceux  qui  ont  exercé  une  fois  ces  fonctions  con- 
servent toujours  quelques  marques  extérieures  de  leur  dignité  ; 
ils  ne  sortent  plus  à  pied  et  sans  cortège,  et  l'usage  est  d'ajouter 
àleurnom  le  titre  de  la  préfecture  oii  ils  ont  été,  ou  de  la  charge 
qu'ils  ont  remplie . 

La  paye  des  divers  mandarins  civils  et  militaires,  surtout  celle 
des  gouverneurs,  est  exorbitante,  eu  égard  aux  ressources  du 
pays,  et  à  la  valeur  considérable  de  l'argent  dans  une  contrée  oii 
quelques  centimes  représentent  la  nourriture  nécessaire  d'un 
homme  chaque  jour.  Un  fonctionnaire  qui  le  voudrait,  pourrait 
très-facilement  mettre  de  côté,  en  un  ou  deux  ans,  de  quoi  vivre 
alaise  le  reste  de  ses  jours.  Mais  il  est  rare  qu'un  mandarin  ait 
Fesprit  d'économie.  Â  peine  entré  en  charge,  il  se  met  sur  un  pied 
de  prince,  affiche  un  luxe  extravagant,  et  comme,  d'après  les 
OMBurs  du  pays,  il  doit  entretenir  non-seulement  sa  famille,  mais 
tOQte  sa  parenté,  il  quitte  ses  fonctions,  une  fois  le  terme  arrivé, 
aussi  pauvre  qu'auparavant,  et  souvent  avec  des  dettes  de  plus. 
Les  dignitaires  du  palais  ne  touchent  aucun  traitement.  On 


I  INTROC 

HpasHiatii       Les  mandarins  militaires  nesi 

"<-^''-^-     Biisqpelque  élevée  que  soil 

mis  considérés  que  les  m;in( 

ferniers,  ils  soni  presque  sm- le 

ptWureeileur langage  (ioivenl  i 


mLuBi^t    bDd,  el  œruins  privilèges,  icls 


isLimm 

k^  mit 
ulfu^préM' 
in  pmim 


i  roues,  ne  leur  soni  iar 
fWrur.  Ils  ressenlenl  viven» 
tai»  de  Iroubles,  quand  l'auloril 
•  ieragenl  en  bomilianl  el  ra 
Jii  mils.  Cel  anlagonisme 
Ptrii.  les  nobles  qui  sont  dans 
f»  ■  leirs  enfanls  de  recbercliei 
J«i«  grades  sont  pour  ainsi  d 
»l»lrramne  des  mfmcs  famille 
-.--  S'«I,'«;'SK  elplosd'nne 
:tm$\  W^cmlsfonlbon  marché  de 
Kfiiiiil'  "ttariesmiliiaires  comme  nlu< 
«™*'  Jo«s  les  emplois  civils  et  milii 
|rt«,f'  ""«P""!  rester  en  cbarge  que 
MSWF  '•  «"Ml  peul  obtenir  dWc 
,,,l,,ld  •"province.  Généralement,  on 
»'"*  """"'"""Plnsdedeuxansde' 
,  .  ÏIT"'""'»»»'»  vie  privée,' 
«'»•;  ?;  ''«"»'■  Cens  qui  „„i  „„, 
t«r.«WW»ll«iiJours  quelque,  marque, 
L.^««  Ment  plus  à  pied  ei  sans  « 
'  ,_.'"°'l"ilredelaDréfm,.,. 
B«(i^» oui  remplie. 

'  '^rJ"'°  '"''  '"™''''  «iMiiarins  ci 
'«°  ''™7.  =sl  e,orbi,ante. 
Ml  s  la  valeur  considérable  de 
Ve«  œulimes  représentenl  1,- 

laci  cmcnl  meure  de  cité   en  i 

.,^ff^«le,.sted.sesiours!;.:°' 

pt'ineenlriien 

'"xe  exlravaj 

etiireienir  n 

ses  fond  il 


XL  INTRODUCTION. 

prétend  que  leur  paye  fut  supprimée  après  la  guerre  du  Japon, 
lorsque  le  gouvernement  se  trouva  sans  ressources.  On  ne  leur 
donne  aujourd'hui  que  quelques  mesures  de  pois,  chaque  mois, 
quand  ils  sont  de  service.  C'est  la  ration  qui,  à  rorigioe  de  h 
dynastie  actuelle,  était  assignée  à  chacun  d'eux  pour  nourrir  son 
âne  ou  son  cheval.  Gomment  après  cela  les  empêcher  de  piller  le 
peuple,  et  de  commettre  toutes  les  injustices  imaginables?  Ces 
dignités  de  la  cour  sont  cependant  recherchées,  parce  que  ceux 
qui  les  possèdent  peuvent  toujours,  avec  un  peu  d'adresse,  obte- 
nir en  peu  de  temps  quelque  riche  mandarinat  de  province. 

Le  système  d'administration  civile  et  militaire  que  nous  venons 
d'exposer  est  complété  par  une  pièce  importante,  l'institution 
des  e-sa  ou  anaik-sa  :  inspecteurs  royaux.  Ce  sont  des  envoyés 
extraordinaires  qui,  à  des  époques  indéterminées,  et  toujours  en 
secret,  visitent  les  provinces,  surveillent  la  conduite  des  manda- 
rins et  des  sujets,  et  examinent  de  leurs  propres  yeux  la  marche 
des  affaires.  Leur  autorité  est  absolue;  ils  ont  droit  de  vie  et  de 
mort;  ils  peuvent  dégrader  et  punir  tous  les  employés,  sauf  les 
gouverneurs  de  province,  et  c'est  presque  toujours  sur  leurs  rap- 
ports que  le  gouvernement  prend  les  décisions  les  plus  impor- 
tantes. 

Il  est  inutile  d'ajouter  que  toutes  les  charges  et  emplois  ne 
sont  plus  en  faveur  du  peuple,  sinon  dans  les  vieux  livres  de 
morale  d'autrefois.  Les  places  se  vendent  publiquement,  et  natu- 
rellement ceux  qui  les  achètent  travaillent  à  rentrer  dans  leurs 
frais,  sans  même  chercher  à  sauver  les  apparences.  Chaque  man- 
darin, depuis  le  gouverneur  jusqu'au  plus  petit  employé  subal- 
terne, bat  monnaie  le  mieux  qu'il  peut,  avec  les  taxes,  avec  les 
procès,  avec  tout.  Les  inspecteurs  royaux  eux-mêmes  trafiquent 
de  leur  autorité  avec  la  dernière  impudence.  Un  missionnaire 
raconte  qu'un  jour,  dans  le  district  où  il  se  trouvait,  quelques 
individus  secrètement  renseignés  arrêtèrent  deux  chevaux  char- 
gés d'argent  qu'un  de  ces  fonctionnaires  expédiait  chez  lui,  et, 
s'installant  sur  le  bord  de  la  route,  distribuèrent  cette  somme  à 
tous  les  passants,  en  publiant  bien  haut  la  provenance  de  cette 
bonne  aubaine.  L'inspecteur  compromis  n'eut  garde  de  réclamer, 
et  quitta  immédiatement  la  ville  sans  dire  mot  de  son  aventure. 

Les  impôts  ordinaires  sur  les  propriétés,  sur  certaines  ))rofe5- 
sions  et  certains  genres  de  commerce  ne  sont  pas  excessifs,  mais 
ces  impôts  légaux  ne  représentent  en  réalité  qu'une  faible  partie 
des  sommes  qu'arrache  au  peuple  la  rapacité  des  mandarins  et 
des  employés  de  tout  grade.  D'ailleurs,  les  registres  de  dénom- 


INTRODUCTION.  XU 

brement,  d'après  lesquels  Timpôt  est  perçu,  ne  méritent  aucune 
confiance.  Un  fait  notoire,  dont  les  missionnaires  ont  été  plu- 
sieors  fois  témoins,  c'est  que  les  employés  des  mandarins,  lors- 
([ails  viennent  dans  les  villages  pour  dresser  les  listes  officielles, 
oflt  Fimpudence  de  fixer  publiquement  la  somme  que  devra  leur 
payer  quiconque  ne  veut  pas  être  inscrit.  Ordinairement  c'est  une 
lÂiredecent  ou  cent  cinquante  sapèques  (deux  ou  trois  francs). 
S'il  s'agit  de  Tinscription  sur  les  rôles  de  Farmée,  il  en  coûte 
00  peu  plus  pour  y  échapper  ;  mais  avec  de  Targent  ou  en  vient 
Cernent  à  bout. 

Les  provisions  des  magasins  publics  n'existent  que  sur  les 
livres  de  compte.  Dans  le  voisinage  immédiat  de  la  capitale,  les 
arsenaux  sont  un  peu  fournis.  Un  fort,  pris  par  les  Américains 
lors  de  leur  expédition  (juin  1871),  renfermait  une  cinquan- 
taine de  canons  de  fabrique  chinoise,  se  chargeant  par  la  culasse, 
n  y  avait  aussi  des  cuirasses  et  des  casques  en  toile  de  coton  de 
quarante  épaisseurs,  impénétrables  aux  sabres  ou  baïonnettes, 
el  qu'une  balle  conique  seule  peut  percer.  Mais  les  arsenaux  de 
province  n'ont  ni  effets  d'habillement,  ni  munitions,  ni  une  arme 
ee  bon  état.  Tout  a  été  vendu  par  les  employés  des  préfectures, 
qui  ont  mis  à  la  place  quelques  haillons  et  de  vieilles  ferrailles 
inotiles.  Si  par  hasard  un  mandarin  honnête  essaye  quelques 
efforts  pour  remédier  à  ces  dilapidations,  tous  les  employés 
s  ooissent  contre  lui,  son  action  est  paralysée,  et  il  est  obligé  de 
fermer  les  yeux  et  de  laisser  faire,  ou  bien  d'abandonner  son 
poste  ;  heureux  encore  quand  il  n'est  pas  sacrifié  aux  attaques 
calomnieuses  qui  le  représentent  à  la  cour  comme  un  révolution- 
oaire  et  un  ennemi  de  la  dynastie. 

L'anecdote  suivante,  racontée  par  M.  Pourthié,  montre  que 
cette  corruption  universelle  part  de  trop  haut,  pour  qu'il  soit 
possible  d*y  porter  remède.  «  L'hiver  dernier  (1860-61),  le 
flûoistre  Rim  Piong-ku-i  a  perdu  la  principale  autorité  qui  a 
passé  à  son  cousin  Kim  Piong-kouk-i,  homme  violent  et  assez 
kostile  à  notre  sainte  religion.  Ce  dernier  est  parvenu  au  pouvoir 
par  un  crime  d'état  qui  l'a  rendu  très-impopulaire,  et  qui  tôt  ou 
tard  peut  lui  coûter  cher.  Quoique  beau-frère  du  roi,  il  n'avait 
pas  assez  d'argent  pour  acheter  le  poste  de  premier  ministre, 
car  ici  cette  dignité  se  vend  comme  tous  les  autres  mandarinats. 
La  .seule  différence  est  que  les  lettrés  achètent  les  mandarinats 
irdinairesau  ministre  en  faveur,  tandis  que  celui-ci  achète  sa 
pbce  aux  eunuques.  Notre  petite  Majesté  coréenne  est,  comme 
«MIS  savez,  dans  le  même  état  qu'étaient  jadis  nos  rois  fainéants. 


XLll  1?(TR0DUGTI0K. 

Le  ministre  en  faveur  est  le  maire  du  palais  de  la  Corée,  mais  il 
doit,  à  son  tour,  compter  avec  d'autres  maires  du  palais,  en  ce 
sens  qu'il  ne  peut  s'élever  à  cette  dignité,  ni  la  consei*ver,  que 
par  la  faveur  des  eunuques  de  la  cour.  Ces  derniers,  hommes 
méprisés  et  méprisables,  généralement  petits  de  taille,  rachi- 
tiques,  et  d*une  intelligence  très-bornée,  séjournent  seuls  avec 
les  nombreuses  concubines  royales  et  les  servantes  du  palais, 
dans  rintérieur  de  la  résidence  royale.  Les  ministres  et  man- 
darins qui  ont  à  parler  au  roi,  entrent  dans  une  salle  d'audience 
donnant  sur  une  cour  extérieure  ;  les  soldats  et  autres  gardes  do 
palais  sont  consignés  extérieurement.  Les  eunuques  seuls  servent 
de  près  le  roi,  ou  plutôt  le  roi  n'a  habituellement  pour  société 
que  les  femmes  et  les  eunuques. 

a  Mais  la  cour  coréenne  est  très-pauvre,  le  trésor  de  l'Etat 
est  plus  pauvre  encore;  les  eunuques  et  leurs  compagnes  les 
concubines  royales  et  servantes  du  palais  s'en  ressenliraient,  s'ils 
n'avaient  la  ressource  de  se  faire  payer  la  place  de  premier  minis- 
tre, et  même  de  temps  en  temps  quelques  autres  dignités.  Il  faut 
donc  que  le  personnage  au  pouvoir  accumule  don  sur  don,  et  ras- 
sasie, chaque  jour,  toutes  ces  sangsues  avides  ;  mais  surtout  lors- 
qu'il s'agit  de  gagner  leur  faveur  non  encore  obtenue,  de  grandes, 
d'énormes  sommes  sont  nécessaires.  Or  Kim  Piong-kouk-i  avait 
beau  vendre  très-cher  quelques  mandarinats,  et  revendiquer  le 
monopole  du  gen-seng,  il  ne  pouvait  acquérir  assez  d'argent 
pour  acheter  tous  les  individus  que  le  ministre  Kim  Piong-ku-i 
comblait  de  richesses.  Au  milieu  de  l'hiver  dernier,  un  homme 
qui  devait  tout  ce  qu'il  était  et  tout  ce  qu'il  avait  à  ce  même 
Kim  Piong-ku-i,  alla  trouver  Kim  Piong-kouk-i  et  lui  demanda 
s'il  ne  voulait  pas  saisir  le  pouvoir  suprême.  «  Je  ne  demande 
pas  mieux,  »  répondit  le  beau-frère  du  roi,  «  mais  l'argent  seul 
«  peut  me  le  procurer  et  je  n'en  ai  pas  assez.  — Si  vous  me  dou- 
ce nez  la  charge  de  faire  rentrer  les  impôts  du  midi  du  royaume,  je 
«  réponds  de  vous  procurer  la  somme  nécessaire.  —  Volontiers,  » 
dit  le  ministre,  et  aussitôt  il  prit  ses  mesures  en  conséquence. 
Les  impôts  des  provinces  du  Midi  consistent  surtout  en  riz, 
que  Ton  transporte  par  mer  à  la  capitale.  Notre  homme  ayant 
ramassé  tout  ce  riz  et  l'ayant  chargé  sur  des  barques,  fit  voile 
vers  la  Chine,  ou  il  le  vendit  à  un  prix  quadruple  de  ce  qu'il 
aurait  valu  en  Corée.  A  son  retour,  il  acheta  de  nouveau  la 
quantité  de  riz  nécessaire  pour  payer  les  impôts.  La  difîérence 
du  prix  a  sufli  au  beau-frère  du  roi  pour  gagner  la  faveur  du 
troupeau  d'eunuques  et  de  femmes  qui  remplissent  le  palais;  il  a 


IlITRODUGTION.  XUII 

fût  destituer  son  coDCurrent,  et  s*est  emparé  de  toute  I*autorité. 
L'exportation  quelconque  des  céréales  est  un  crime  qui  emporte 
la  peine  capitale  ;  à  plus  forte  raison,  la  vente  du  riz  payé  en 
impôt  pour  Tentretien  du  roi  est  un  énorme  crime  d'Etat  ;  enfin, 
cette  fraude  a  été  cause  qu'une  année  de  disette  est  devenue,  pour 
phsieurs  provinces,  une  année  de  véritable  famine.  Mais  que  lui 
importe?  Tant  qu'il  sera  puissant  et  riche,  personne  n'osera  lui 
defloander  compte  de  ses  actes.  » 


Le  tableau  suivant  des  divisions  administratives ,  civiles  et 
nulitaires,  est  extrait  du  traité  de  géographie  qui  a  le  plus  de 
TOgue  en  Corée.  Il  a  été  corrigé,  vers  1850,  d'après  les  docu- 
ments officiels  publiés  par  le  gouvernement.  Les  villes  y  sont 
dassées  par  rang  d'importance,  selon  le  grade  du  mandarin 
qui  les  gouverne. 

«  Le  royaume  a,  de  l'est  à  l'ouest,  1,280  lys;  du  nord  au 
sud,  3,998.  Il  est  divisé  en  huit  provinces  nommées  :  Kieng-keî, 
Tsiong-tsieng,  Tsien-la,  Kieng-sang,  Kang-ouen,  Hoang-haï, 
Ham-kieng,  et  Pieng-an. 

«  La  ville  directement  à  l'est  de  la  capitale  est  Nieng-haï, 
à  745  lys,  dans  la  province  de  Kieng-sang.  La  ville  directement 
i  l'ouest  est  Tsiang-ien  à  525  lys,  dans  la  province  de  Hoang- 
kal.  La  ville  directement  au  sud  est  Haî-nam,  à  896  lys,  dans  la 
province  de  Tsien-la.  La  ville  directement  au  nord  est  On-seng, 
à 2,10:2  lys,  dans  la  province  de  Ham-kieng  (1). 


I.  KIENG-KEl-TO. 


« 


Cette  province  est  bornée  à  l'est  et  au  nord-est  par  celle 
de  Kang-ouen  ;  au  sud  et  au  sud-est  par  celle  de  Tsiong-tsieng  ; 
iQ  sud-ouest  par  la  mer  (Jaune)  ;  à  l'ouest  et  au  nord-ouest  par 
la  province  de  Hoang-haï. 


(i)  On  coup  d'œil  sur  la  carte  montre  que  celte  orientation  n*est  qu'ap- 
proiimalive* 


XLIV 


IlITRODUGTION. 


«  Han-iang  sa  capitale,  et  capitale  de  tout  le  royaume,  est 
divisée  en  S  arrondissements.  Celui  du  Centre  renferme  8  quar- 
tiers, celui  de  TEst  12,  celui  du  Sud  11,  celui  de  TOuestS,  et 
celui  du  Nord  10  :  en  tout  49  quartiers. 

«  La  province  de  Kieng-keï  renferme  36  districts,  dont  S2 
dans  la  province  de  gauche  (tsoa-to),  et  14  dans  la  province  de 
droite  (ou-to).  Son  gouverneur  ou  kam-sa  réside  à  la  capitale, 
mais  en  dehors  des  murs,  parce  qu'il  a  peu  ou  point  de  juri- 
diction à  exercer  dans  la  ville  royale.  Son  hôtel  est  près  de  la 
porte  de  TOuest. 


Province  de  gauche  (tsoa-to). 


Chefi-lieux  de  dUlrlcti. 

1.  Kang-hoa  (tle  du  môme  nom), 
V.  m.  (1).  Résidence  d*un 
niou-siou. 

3.  KoAicG-TSiou  ou  San-seng,  ▼.  m. 
Résidence  d*un  niou-fiitiu. 

3.  NiE-TSIOU, 

4.  SOU-OUEN  ou  HOA-SBNG.    ▼.    Ht. 

Résidence  d'un  niou-siou. 

5.  pou-pieno, 

6.  Nam-iamg. 

7.  Nl-TSIEN, 

8.  In-tsien, 

9.  tsiouk-san, 

10.  lAIfG-REUN, 

11-  An-san, 

12.  Alf-SRNG, 

13.  KiM-PO. 
U.  Ma-tien, 

15.  LiONG-lN, 

16.  TsiN-oui, 

17.  Iang-tsien, 

18.  Kem-tsien  ou  Si-heung, 

19.  tsi-pieno, 
30.  koa-tsien, 
21.  Iang-seng. 
32.  Iang-tsi, 


DisUoca 
de  la  capitale. 


130  lys. 

50  — 

170  — 

80  — 

50  — 

130  — 

130  — 

80  — 

180  — 

120  - 

62  - 

170  - 

60  — 

125  — 

80  - 

123  — 

40  - 

33  — 

150  — 

30  - 

110  - 

120  — 


Nombre 
de  cantoa*. 


23 
13 

52 

15 

14 

14 

10 

17 

9 

6 

10 

8 

6 

16 

11 

4 

6 

6 

14 

14 

10 


Province  de  droite  (ou-to). 


Chefs-lieux  de  dislric's. 

1.  Siong-to   ou    Kai-seng.    ▼.    fll. 

capitale  du  royaume  sous  la 
dynastie  précédente.  Résidence 
d'un  niou-siou. 

2.  Pa-tsiou, 

3.  Iang-tsiou, 

4.  tsiang-tan. 


Distance 
de  la  capltalf. 


Nombre 
de  ciiiiloos. 


160  lys. 

80  — 

60  — 

120  — 


17 
11 
33 
24 


Grade 
da  maadaria. 


17  kieng-niek. 


pan-koan. 
mok-sa. 

pan-koan. 
l>ou-sa. 

id. 

id. 

id. 

id. 
koun-siou. 

id. 

id. 

id. 

id. 
hien-lieng. 

id. 

id. 

id. 
hien-karo. 

id. 

id. 

id. 


Grade 
du  uandatin. 


kien-niek. 
mok-sa. 

id. 
pou -sa. 


(1)  Ces  deux  lettres  :  ▼.  m.  signifient:  ville  murée. 


INTRODUCTION 

• 

X 

Dittanc* 

Vcmbrt 

Grade 

de  !•  eapllale. 

de  caotoDi. 

da  mandarin. 

nom)» 

170 

lys. 

(i) 

10 

siou-sa. 

120 

— 

7 

koun-siou. 

40 

^ 

8 

id. 

80 

— 

7 

id. 

145 

.~ 

4 

id. 

145 

— 

7 

id. 

100 

-« 

0 

hien-kam. 

180 

— 

7 

id. 

150 

— 

5 

id. 

140 

~— 

5 

id. 

OHA-licos  da  dlitrieti. 

1  Kio-TONO.  (tle  du  m6me  nom), 

▼.  m. 
6L  Sak-likno, 

7.  KO-IANG, 
iKlO-HA, 

I.  Ka-pieng, 
10.  Jihg-piuig, 
h.  po-tsikn, 

Il  EUII-TSIOUK, 
13.  TSIKK-6ENG, 

14.  Nim-TSiKNy 

Ed  toot  :  4  niou-siou,  1  kam-sa,  3  mok-sa,  6  pou-sa,   10  koun-siout 
4  hiea-lieng,  8  hien-kam,  1  siou-sa,  i  pau-koan,  2  kieng-niek. 
On  compte  dans  celte  province,  en  dehors  de  la  capitale,  136,000  maisons,  (â). 

SERVICE  DES  POSTES. 

Il  y  a  dans  cette  province  6  tsal-pang  (directeurs  des  postes)  chargés  de 
sanreiller  les  iek  (stations  ou  relais  de  poste),  ils  résident  à  : 

iek. 


Ici  SB, 

district  de 

lang-tsiou. 

6 

fU-BOA, 

— 

Koa-tsien» 

12 

FlKRG-KOU, 

— 

lang-tsiou. 

11 

TSIOtNG-LIM, 

— 

In-tsien, 

6 

TO-OCBN, 

— 

Tsiang-tan, 

5 

KlKNG-AN, 

— 

Koang-tsiou, 

7 

1^  nombre  des  chevaux  entretenus  est  de  449. 


ORGANISATION  MILITAIRE. 


1  pieog-sa.  Cest  le  gouverneur  qui  en  remplit  les  fonctions. 
1  siou-sa,  dans  nie  de  Kio-tong  (golfe  de  la  capitale) .  Il  a  surveillance  de 
la  marine  de  trois  provinces. 

6  ieng-tsiang.  Ce  sont  les  mandarins  de  Koang-tsiou,  Nam-iang,  lang- 
taou,  Sou-ouen,  Tsiang-tan  et  Tsiouk-san,  qui  en  font  les  fonctions. 

4  tsioung-koun,  dont  un  près  du  gouverneur,  et  un  dans  chacune  des 
Tilles  de  Koang-tsiou,  Sou-ouen  et  Siong-to. 

5  kam-mok-koan. 

7  piei-t&iang. 

Le  nombre  des  soldats  est  de  :  106,573. 

II.  TSIONG-TSIENG-TO. 

«  Cette  province  est  bornée  au  nord-est  par  celles  de  Rang- 
ooen  et  de  Kieng-sang  ;  au  sud-est  par  celles  de  Kieng-sang  et 
de  Tsien-la  ;  au  sud  par  celle  deTsien-la  ;  à  Touest,  sud-ouest  et 
nord-ouest  par  la  mer  (Jaune)  ;  au  nord  par  la  province  de 
lieng-keî. 


(1)  Dont  130  lys  par  terre  et  50  par  mer. 

(3)  C*est  le  chiffre  inscrit  dans  les  listes  officielles.  Mais,  en  Corée  même, 
loot  le  monde  s*accorde  à  dire  que  ces  chiffres  méritent  très-peu  de  con- 
isDce. 


xLvin 


INTRODUCTION. 


Ck«flb-lku  et  tfistrictf . 


6.  PO-UNG,  ▼.  HU 

7.  Nak-an, 

8.  soon-tsiamg, 

0.  TsiAlfG-PIKlfOy 
10.  NiOlfG-TAM, 

11.  koang-ung,  ▼.  : 

13.  Okhloa, 

13.  KoD-RiEi,  ▼.  m. 

14.  KOK-SENG, 

is.  ook-pong, 

16.  Im-sil, 

17.  TsuiiG-sion, 

18.  Tsilf-AN, 

19.  TOIIG-POK, 

90.  Hoa-soun, 
31.  Hkung-iang,  ▼. 


de  la  calcule. 

851  lys. 

786  — 

636  - 

706  — 

536  — 

821  — 

666  — 

766  — 

676  — 

688  — 

576  — 

651  — 

586  — 

736  — 

756  — 

896  — 

Province  de  droite  (ou-to). 


de  cmioOT. 

18 

6 
16 

9 

13 

6 

7 

8 

8 
18 

7 
13 
11 

3 
13 


I. 


3. 


4. 

5. 

6. 

7. 

8. 

9. 
10. 
11. 
13. 
13. 
14. 
15. 
16. 
17. 
18. 
19. 
30. 
31. 
32. 
33. 
34. 
35. 
36. 
37. 
38. 


Ckef»-lieux  de  «ii»uicU. 

TsiKif-Tsiou,  ▼.  m.  capitale  de 
la  province  et  résidence  du 
kam-sa. 

Na-tsiou,  ▼.  m. 

TsiEi-TSiou  (gnindelledusud)(l), 
▼.  m.  R^idence  d*un  mok-sa 
qui  est  gouverneur  de  file. 

KoA!<G-TSion,  V.  m, 

Tsiang-beng, 

mod-tsiou, 

RlB-SAN, 
U-SAlf, 

Ko-pou,  V.  ■§. 

LlENG-AM,  V.    ■§. 
LlENG-KOANG,  V.  ■§. 

TsiK-TO,  (Ile  du  même  nom),  v.  m. 

Keum-sa!!, 

Tsm-SAïf, 

KlM-TIEI, 
NlM-PI,     V.    ■§. 

Matc-kibicg,  V.  m. 
Keim-kou, 
KA^G-TSin,  V.  ». 

NlONG>Al«.  V.  m. 

Ham-iel, 

Pou-a:i, 
Ham-piexg, 

iLO>SA!f, 

Tai-ln, 
Oi-iou,  V .  ». 

HAM-PIE5G, 

Hecg-tee. 


Distance  ÏCombre 

de  la  capitale.       de  eaaiotta. 


506  lys 
740  — 


1936 
736 
880 
^0 
436 
450 

aoo 

810 
710 
1036 
486 
456 
536 
490 
510 
530 
ntso 
436 
450 
570 
770 
470 
566 
560 
740 
636 


—  ('* 


(3) 


36 

38 


4 
40 
15 
13 
11 
10 
18 

9 
38 
13 
13 

8 
33 
13 

6 
13 
31 

9 
30 

4 

8 
16 

8 
13 

8 


Grade 

da  Bandarln. 

koun-siou. 

id. 

id. 
hien-tieng. 

id. 
bien-kam. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 


Grale 
da  maadafiB. 


pan-koan. 
mok'Sa. 


pan-koan. 

mok-sa. 

pou-sa. 

id. 

id. 
koun-siou. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 
hien-lieng. 

id. 

id. 
hien-kam. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

îd. 


(1.  Ile  de  Quelpaerl. 

(3;  Dont  966  lys  par  terre  et  970  par  mer. 


llfTRODOCTlON.  XLIX 

Ctete-UMs  d»  «btrielf.  DIsUbm,  ^Nombre  ^^^* 

d«  la  capital*.        de  cantons.      da  mandarin. 

9.  TsiiNGHnip,  996  lys.  8         hien-kam. 

ai.  Ko-TSiANG,  T.  m.  640  —  8  id. 

M.  MoiHTSiANG,  ▼.  m.  770  —  16  id. 

aHoc-AK,  796  —  13  id. 

SI  Hahiam,  Y.  m.  800  -  12  id. 

3L  Tai-tsikiig  (grande  tie  du  sud), 

Y.  m.  9076  -  5  id. 

S.TsiiffG-Bi  (grande  tle  du  sud), 

▼.m.  9066  —  À  id. 

En  tout  :  1  kam-sa,  À  mok-sa,  7  pou-sa,  11  koun-siou,  5  hien-lieng, 
S  hien-kam,  2  ]>an-koan. 
Nombre  de  maisons  :  290,550. 

SBRVICB  DBS  POSTES. 

0  y  a  6  tsalpang,  résidant  à  : 

Sâmliki,  district  de  Tsien-tsiou,  12  iek. 

TsiiMG-AM,  —  Tsiangseng,  11  — 

Pu-SA,  —  Tsiang-heng,  9  — 

Tsin-ouEN,  —  Keum-san,  À  — 

0-sioo,  —  Nam-ouen,  11  — 

EiBHG-iANG.  —  Koang-tsiou,  6  — 
Nombre  de  chevaux  entretenus  :  506. 

ORGANISATION  MILITAIRE. 

ï  pieng-sa;  l*un  est  le  gouverneur,  Tautre  réside  à  Kang-tsin. 

3  sioD-sa;  l'un  est  le  gouverneur;  un  autre  à  Soun-rien,  province  de 
gaoche;  le  troisième  à  Haï-nam,  province  de  droite. 

3  ieng-tsiang,  dont  trois  dans  les  villes  de  Soun-rien,  Tsien-tsiou,  Na- 
biOD,  plus  les  deux  mandarins  de  Oun-pong  et  Rie-san. 

1  tsioang-koun,  près  du  gouverneur. 

5  kammok-koan. 

6  piei-tsiang. 

Nombre  de  soldats  :  206,140. 


IV.  KIENG-SANG-TO. 

t  Cette  province  est  bornée  au  nord  par  celle  de  Kang-ouen, 
ao  nord-est  par  celle  de  Kang-ouen  et  la  mer  du  Japon  ;  à  Test 
u  sud-est  et  au  sud  par  la  mer  ;  au  sud-ouest  par  la  mer  et 
b  province  de  Tsien-la;  à  Touest  par  la  province  de  Tsien-la; 
ao  nord-ouest  par  la  province  de  Tsiong-tsieng. 

«  Elle  comprend  71  districts  dont  40  dans  la  province  de 
fauche  et  31  dans  la  province  de  droite.  Sa  capitale,  résidence 
da  gouverneur,  est  Taï-kou.  » 

Province  de  gauche  (tsoa-to). 

Cbefi-lieax  de  districts.  Distance  Nombre  Grtde 

de  la  capitjle.       de  cantona.       du  maudarln. 

1.  Kieng-tsiou,  ▼.  m.  770   lys.  18  pou-ioun. 

1  An-tong,  ▼.  m.  S50    —  24  taï-pou-sa. 

3.  NiBNG-HAi,  "f .  a.  74n  lys.  1  pou-sa. 

t.  I.  —  L*ÉGLI8B  DB  CORÉE.  d 


ITIHODOCnON. 


CMUIm  <•  <lftt((*i. 

DJRw* 

«.  Il  arluk. 

A.  Miii-uwo,   T.  m. 

800    \ja. 

3.  Tsinta-soNo, 

830    - 

8.  T*i-iou.».«.capiUledelapro- 

vlncc  ei  résidence  du  kun-sa. 

680    — 

7.  OUL-SAH, 

H.  ToNO-BAi,  ¥.  m. 

930   - 

9.  In-tono, 

800    - 

10.  SOUN-HWO, 

470    - 

11.  Tmi.-ioi, 

670    — 

li.  Tsiino-TD. 

7«    — 

13.  iKirO-TSIiN. 

600    - 

U.  Niu-TSiw.. 

400   - 

lit.  lua-TsiBH, 

470    - 

la.  Hkko-bai,  *.  M. 

17.  PoUItO-KIT. 

440    - 

18.  KlH<&-!UI(, 

710    - 

19.  KÏ.SWO. 

600    - 

M.   lE!ta-TE(, 

800    - 

9<.    NiAMi-êAN, 

880    - 

±1.    BAM-lAKn. 

700    — 

i\.  KlONO-KORfl, 

480    - 

SM    - 

«.  Tmk-no-ba,  ».  m. 

830    - 

«U  Kîi-iASO.  ».  M. 

fl»    - 

4T.  Tain-ra, 

S30    — 

«t.  HiKt-rouKo, 

«80     - 

».  KOVH-OUl. 

S80   - 

»K  Pl>AM. 

SSO   - 

31.  EïKse, 

830    - 

.-li.  SlN-llM... 

flSO    - 

M.  NisiA!.. 

5»    - 

;u.  nUN>l-KI,  ».  ». 

83»    - 

3S.  Un-iu  ».  m. 

TW    — 

.%!.  Tsi^NU-i.mi), 

7»1    - 

:t:.  N<tM:~stx, 

T»    - 

.-«.  kci  tsiam;. 

M»    - 

.V.  T>n-iN, 

ht  liMi<u:n-.. 

tW   — 

r!vr:»iY  *■  ériiiu  oc-n. 


X  $Km  VMM     ».  «. 
4.  1SK*-«««M\,  ».   ». 
s.  KMMlkW  ».  ». 
«.  MKMMk  «.    ». 


iimtoDucnoi^ 

f. 

DiitaoM 

Nomlm 

Grade 

de  la  capitale. 

decastoot. 

do  mandarin. 

906 

lys. 

10 

koun-siou. 

910 

— 

^ 

id. 

nom), 

936 

— 

7 

hien-Iieng. 

910 

— 

U 

id. 

760 

-~ 

1« 

hien-kam. 

798 

— . 

19 

id. 

780 

— 

4 

id. 

850 

— 

3 

id. 

390 

^ 

12 

id. 

4S0 

— 

6 

id. 

6S0 

— 

4 

id. 

660 

— 

14 

id. 

846 

— 

8 

id. 

860 

'— 

8 

id. 

886 

.» 

8 

id. 

870 

— 

8 

id. 

760 

^ 

12 

id. 

860 

~— 

14 

id. 

LI 


GMMIind«  diatrtett. 

14.  KOH-UlfG,  ▼•  m. 

15.  BAF-Tsmr, 

16.  If AHHiAi  (lie  du  même 

▼.  m. 

17.  Ko-MHO,  ▼.  m. 
1&  Samhu,  ▼.  m. 
19.  Et-iiing,  t.  m, 

%,  T8ILK>Ullf,  T.  m. 

M.  Tsnr-HAi,  ▼•  m. 

S.  MOUR-KUHG, 
8.  HlH-T8IANGy 
14.  TSi-RIBl. 
&  KO-MBIG, 

SB.  Tan-suig, 

n.  Kai-ming, 

tt.  Sa-tsibn,  t.  m. 

9.  OnicG-TSiBif,  T.  m. 

90.  An-by, 

3t.  San-tsiekg, 

En  tout  :  1  kam-sa,  1  pou-ionn,  2  tal-pou-sa,  3  mok-sa,  13  pou-sa,  12  koun- 
soo,  5  hien-lieng,  34  hien-kam,  1  pan-koan. 
Le  nombre  des  maisons  est  de  421.800. 

SERVICE  DBS  POSTES. 


u  y  a  11  isal-pang,  résidant  à  : 

loQ-iOK,  district  de 

Ax-UYy  — 

TUARG-SOUy  — 

80KG-Wà,  — 

tsaikhiae,  — 

Sa-uun,  — 

SO-TSOIf,  — 

lOANG-SAN,  — 

bOM-TSlBIf,  — 

SiKG-HIEN,  — 

TSà-ll,  — 

Nombre  de  chevaux  entretenus  : 


Moun-kieng, 

An-tong, 

Sin-Iieng, 

Tsiengha, 

Sounheng, 

Ham-iang, 

Tsin-tsiou, 

Nieng'San, 

Kim-san, 

Tsieng-to, 
Tsiang-ouen. 
1,700. 


18 
10 
14 
7 
9 
18 
18 
16 
19 
13 
14 


iek. 


organisation  MILITAIRE. 


3pieng-8a;  Tun  est  le  gouverneur;  un  aulre  réside  prés  de  ta  ville  de  Out- 
^  dans  la  province  de  gauche,  et  le  troisième  à  Tsin-tsiou,  province  de 
*Diie. 

Ssioihsa;  Tun  est  dans  le  district  de  Ko-seng,  province  de  droite,  et 
s'ippeUe  tong-tsiei-sa.  II  a  autorité  sur  la  marine  des  trois  provinces  méri- 
dionales. Ce  titre  a  été  créé  pendant  la  guerre  du  Japon,  en  1502,  pour 
^mpenser  un  général  qui  battit  les  Japonais  en  plusieurs  rencontres;  il 
^li^-élevé  et  très-grassement  rétribué.  Un  autre  siou-sa  est  À  Pou-san,  à 
99  iys  ouest  dans  le  district  de  Tong-naî  ;  le  gouverneur  remplit  la  fonction 
<ta  iroisième. 

6  ieug-tsiang,  dans  les  villes  de  :  An-tong,  Sang-tsiou,  Taï-kou,  Tsin-tsiou, 
1^-tsiou,  plus  le  mandarin  de  Kim-haï. 

1  tsioung-koun,  près  du  gouverneur. 

3  luinHiu>k4[oan. 

tO  piel-tsiang,  la  plupart  dans  les  Iles  ou  sur  les  bords  de  la  mer, 

iÛDre  de  soldats  :  310,440. 


L                                 utmamccmm. 

OUilIllO  JhfcfciL 

4e  teoi 

4.  Mn-iAVC,  ▼.  WL, 

800 

5.  TfmG-foiiGy 

030 

0.  TAHU>o,¥.aLei|MtaledeltpfO- 

Tinee  et  rtsideoee  dn  kan-si. 

000 

7.  (hJI/-SA]^ 

850 

8.  Toiic-iiAi,  ▼.  m. 

«0 

9.  Ik-'toiig, 

000 

10.  SOUV-OIIG, 

470 

il.  TtILHLOS, 

670 

11.  TsniG-TO. 

740 

13.  ISlIO-TffId. 

000 

14.  Hm-niBii, 

400 

15.  Inw-Tfiu^ 

410 

16.  HniG-flAi,  ▼.  m. 

800 

17.  POCHG-UT. 

440 

18.  KiniG-SAii, 

710 

19.  Et-sbig, 

a» 

90.  IniG-TEK, 

800 

21.  NUKG-SAlf, 

890 

s.  Hâh-iakg. 

700 

23.  IflOHG-KOHG, 

400 

24.  PONGHIOA, 

30 

25.  TsiKVG-HA,  ▼.  m. 

830 

26.  Eif-IA9G,  ▼.  m. 

830 

27.  Tsw-po, 

630 

28.  Hini-pocniG, 

680 

29.  Kouii-oui, 

500 

30.  Pl-AH, 

550 

31.  Et-iekg, 

620 

32.  Sllf-LIEIIGf 

650 

33.  NiEHÂK, 

5» 

34.  TsiAHG-Ei,  ▼.  m. 

820 

35.  Inf-iL,  ▼.  ai. 

780 

36.  TSIAHG-LIECG, 

72(1 

37.  NiuiG-SAïf, 

750 

38.  Kbhtsiakg, 

940 

30.  TSA-IK, 

730 

40.  IclIG-IAlfG, 

650 

^ 


Province  de  draiU  (ou-to). 


33 
il 
8 
9 
13 
10 
13 


23 
13 

8 
8 
5 

19 
5 
6 
6 

10 

10 
5 
6 
6 

17 

10 
9 

11 
7 
7 

10 
8 
8 
7 
7 
7 
8 


ClMf^-lieox  de  distrirtt. 

1.  TSUXG-OUEN,  ▼.  ai. 

2.  Sang-tsiou,  ▼.  Bi. 

3.  SE5G-TS10U,  ▼.  m. 

4.  Tsix-TSiou,  ▼.  m. 

5.  Km-flAi,  ▼.  Bi. 

6.   SlEX-SAN,    ▼.    ■§. 

7.  Kb-tsiei    (île  du  même  nom), 

8.  Ha-tofcg, 

9.  Ke-TSiAifO, 

10.  HaM-IANG,   ▼.   WÊ. 

11.  TSO-KIEl, 

12.  Ham-an,  ▼.  Bi. 

13.  KlM-SAN, 


Ditrance 
de  te  rapitele. 

810  lys. 

490  — 

610  — 

856  — 

880  — 

560  — 

1020  — 

836  - 

720  — 

746  — 

710  — 

810  — 

570  — 


Xoa.bre 
de  raaioos. 

16 
14 
40 
70 
18 
18 

6 
12 

22 
18 
11 
18 
16 


id. 
puhkoiii. 


id. 
id. 
id. 


kooii-sioa 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 


id. 
id. 
hien-km 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 


Gndr 
da  «aiidariB 

taî-poo-s; 
mok*sa. 

id. 

id. 
pou-sa. 

id. 

id. 
id. 
id. 
koun-siou 
id. 
id. 
id. 


u 

Ckdli-ll«in  d«  dtotrlcu. 
14.  KOM-IARG,  ▼.  m. 

iS.  Hap-tsikn, 

IdlfAv-HAi  (Ile  du  même    nom), 

yr.m. 
17.  I0-6SRG,  ▼.    mt, 
il  Sav-ka,  ▼.  m. 
m.  Et-rikng,  ▼.  m. 
V.  Tsiix>uiiff  ▼.  Ml. 
il.  Tsm-HAïf  ▼.  Ml. 

S.  MoUlf-UBIlG, 
B.  BAH-T8UKGf 

U.  Tsi-aïKi. 

B.  KO-RUNG, 

X.  Tam-suig, 
Î7.  Kai-ubhg, 
fi.  Sa-tsikn,  ▼.  Ml. 

9.  OUHG-TSIBN,    ▼.  1 

30.  AX-ET, 

3t.  San-tsibng, 

En  tout  :  i  kam-sa,  1  pou-ioan,  3  tal-pou-sa,  3  mok-sa,  13  pou-sa,  12  koun- 
sioo,  5  bien-Iieng,  34  hien-kam,  1  pan-koan. 
Le  nombre  des  maisons  est  de  431.900. 

SERVICB  DES  POSTES. 


INTRODUCnon 

f. 

DisUnee 

Nombre 

Grade 

de  la  cfti»iule. 

de  cutoot. 

da  mandarin. 

906 

lys. 

10 

koun-siou. 

910 

_ 

20 

id. 

nom). 

936 

— 

7 

hien-Iieng. 

910 

— 

14 

id. 

760 

— . 

12 

hien-kam. 

795 

— 

19 

id. 

780 

— 

4 

id. 

850 

— 

3 

id. 

390 

— 

12 

id. 

480 

— . 

6 

id. 

OSO 

-~ 

4 

id. 

660 

— 

14 

id. 

846 

— 

8 

id. 

860 

... 

8 

id. 

886 

.^ 

8 

id. 

870 

— . 

5 

id. 

760 

— 

12 

id. 

860 

— 

14 

id. 

n  y  a  H  isal-pang,  résidant  à  : 

lOQ-KOK,  district  de 

Ak-iey,  — 

tsiakg-sou,  — 

SONG-NA,  — 

tsang-itak,  ^ 

Sa-uun,  — 

SO-TSON,  — 

hoang-san,  — 

Kecm-tsien,  — 

Sekg-hien,  — 

TSA-IB,  — 

Nombre  de  chevaux  entretenus  : 


Moun-kieng, 

An-tong, 

Sin-lieng, 

Tsieng-ha, 

Sounheng, 

Ham-iang, 

Tsin-tsiou, 

Nieng'San, 

Kim-san, 

Tsieng-to, 
Tsiang-ouen. 
1,700. 


18 
10 
14 
7 
9 
15 
15 
16 
19 
13 
14 


iek. 


ORGANISATION  MILITAIRE. 

3  pieng-sa;  i*un  est  le  gouverneur;  un  autre  réside  près  de  la  ville  de  Oul- 
sa,  dans  la  province  de  gauche,  et  le  troisième  à  Tsin-tsiou,  province  de 
droite. 

3siou-sa;  Tun  est  dans  le  district  de  Ko-seng,  province  de  droite,  et 
s'appelle  tong-tsiei-sa.  Il  a  autorité  sur  la  marine  des  trois  provinces  méri- 
fiouales.  Ce  titre  a  été  créé  pendant  la  guerre  du  Japon,  en  1592.  pour 
iteompenser  un  général  qui  battit  les  Japonais  en  plusieurs  rencontres;  il 
Qt  Irès-élevé  et  très-grassement  rétribué.  Un  autre  siou-sa  est  à  Pou-san,  à 
i  lys  ouest  dans  le  district  de  Tong-naï  ;  le  gouverneur  remplit  la  fonction 
h  troisième. 

6  ieng-lsiang,  dans  les  villes  de  :  An-tong,  Sang-tsiou,  Taï-kou,  Tsin-tsiou, 
Kieng-tsiou.  plus  le  mandarin  de  Kim-haï. 

1  tsioung-koun,  près  du  gouverneur. 

3  kam-mok-4oan. 

10  piel-tsiang,  la  plupart  dans  les  lies  ou  sur  les  bords  de  la  mer, 

!lombre  de  soldats  :  310,440. 


uv 


INTRODUGTIOIf. 


Cbifs-ileux  de  diitricU, 


Dictaace 
de  la  capitale. 

485  lys. 

525  — 

220  — 

405  — 

455  — 

585  - 


4.  Ong-tsin,  ▼.  M. 

5.  TSIANG-IBIf, 

6.  Paik-tsien, 

7.  SONG-HOAt 

8.  Kang-libng, 

9.  eun-lioul, 

En  tout  :  1  kam-sa,  2  mok-sa^dont  un  est  le  pan-koan  de  Hai4siou,  7  pou-sa, 
7  koun-siou,  2  hien-lieng,  5  hien-kam. 
Nombre  de  maisons  :  138,000. 


Nombre 
de  eaniona. 

5 
11 
16 

8 

5 

4 


Grade 
du  mandarin. 


pou-aa. 

id. 
koun-siou. 
kien-kan. 

id. 

id. 


SERVICE  DES  POSTES. 

Il  y  a  3  tsalpang,  résidant  à  : 
Keum-kio,  district  de  Keam-tsien, 

TsiENG-TAïf,  —  Hai-tsiou, 

Key-rin,  —  Pieng-san, 

Nombre  de  chevaux  entretenus  :  396. 

ORGANISATION  MIUTAIRE. 


8  iek. 

9  — 
11       — 


2  pieng-sa;  l^in  est  le  gouverneur,  l'autre  réside  à  Hoang-tsiou. 

2  siou-sa;  Tun  est  le  gouverneur,  l'autre  le  mandarin  de  Ong-tsin. 

5  ieng-tsiang  ;  ce  sont  les  mandarins  de  Pong-san,  Poung-tsien,  An-ak, 
Kok-san  et  Pieng-san. 
1  tsioung-koun,  près  du  gouverneur. 

3  kam-mok-koan. 
5  piel-tsiang. 

Nombre  de  soldats  :  153,800. 

VII.  HAM-KIENG-TO. 


a  Celle  province  esl  bornée  an  nord-esl  el  à  Test  par  le 
fleuve  Tou-man-kang  ;  au  sud-est  et  au  sud  par  la  mer  du 
Japon  ;  au  sud-ouest  par  la  province  de  Kang-ouen  ;  à  Touest  el 
au  nord-ouesl  par  celle  de  Pieng-an  ;  au  nord  par  les  sauvages. 

«  Elle  comprend  24  dislricls,  dont  12  dans  la  province  sud, 
(nam-lo);  el  12  dans  la  province  nord  (pouk-lo).  Sa  capitale  esl 
Ham-heng,  résidence  du  gouverneur. 

Province  sud  (nam-to). 


Gheft-Iieux  de  diilrlets. 

Diitance 
de  la  capitale. 

Nombre 
de  cantons. 

Gnde 
du  mandarin. 

1.  Ham-heng,  v.  mi.  capitale  de  la 

province  et  résidence  du  kam-sa. 

2.  Ieng-heng, 

3.  An-pien, 

4.  POUE-TSIENG, 

820 

685 

510 

1010 

lys. 

24 
12 
25 
19 

pan-koan. 
taï-pou-sa. 
pou-aa. 
id. 

5.  Tee-ouen, 

560 

— 

20 

id. 

6.  TiENG-PIENG, 

770 

— 

9 

id. 

7.  Kap-san, 

1275 

— 

3 

id. 

8.  Sah-siou,  ▼.  oi. 

1365 

— 

3 

id. 

9.  Tan-tsien,  ▼.  m. 

1205 

— . 

9 

id. 

10.  TSIANG-TSIN  OU  HOU-TSIOU, 

1050 

.— 

5 

id. 

11.  KO-OOBN, 

645 

— 

6 

koun-«iou. 

12.  MOUN-TSISN, 

505 

— 

6 

id. 

inmODUCTIOIf 

• 

Province  Nord  (pouk-to). 

Cbefc-li«iiz  d«  dJttrl«to.                           DliUnca 

Nombre 

Grade 

de  la  eapiUto. 

de  cantoni. 

du  maDdarin 

1.  KiL^iOC,  ▼.  m.                            1385 

lys. 

7 

mok-sa. 

1  KlBNG-OinUf,  ▼.  Ml.                               tt09 

^ 

12 

pou-«a. 

3.  HOI-RIBRG»  ▼•  s.                                1935 

mm^ 

9 

id. 

4  TSOHO-SBRO,  ▼•  Ml.                                 9032 

— 

5 

id. 

s.  Off^BHG,  ▼.  ai.                               3102 

— . 

12 

id. 

1  KiniG-HSUOy  ▼•  m,                        2342 

^ 

7 

id. 

7.  POOHilXIIG,  ▼.  Ml.                                   1665 

— 

9 

id. 

8.  MmiG-TSiEif ,  ▼.  m.                         1455 

— 

7 

id. 

9.  MOU-SAN,  T.  Ml.                                       1840 

» 

9 

id. 

iO.  KlBIG^EIfG,   ▼.  Ml.                                 1595 

•^ 

6 

pan-koan. 

H.  HoNG-oUEN,  T.  m.                            920 



6 

bien-kam. 

li  Ni-siNG  ou  Ni-OUEN,  ▼.  m.              1115 



3 

id. 

LV 


En  tout  :  1  kam-sa,  ayant  titre  de  pou-ioun,  1  taï-pou-sa,  1  mok-sa, 
16  pou-sa,  2  koun-siou,  2  hien-kam,  2  pan-koan,  dont  l'un  (celui  de 
Kieng-seng)  a  titre  de  pou-sa. 

Nombre  de  maisons  :  103,200. 

SERVICES  DES  POSTES. 

li  y  a  3  tsalpang,  résidant  à  : 

Ko-SAN,  district  de  An-pien,  12      iek. 

Kb^h,  —  Pouk-tsieng,       24       — 

SoihSBifO,  —  Tsong-seng,       22       — 

Nombre  de  chevaux  entretenus  :  792. 

ORGANISATION    MILITAIRE. 

3  pieng-sa;  i*un  est  le  gouverneur  ;  un  autre  réside  à  Pouk-tsieng,  pro- 
vince sud,  et  le  troisième  à  Kieng-seng,  province  uord. 

3  siou-sa  ;  ce  sont  les  trois  pieng-sa  qui  en  font  les  fonctions. 

6  ieDg-tsiang  ;  ce  sont  les  mandarins  de  Hong-ouen,  Kap-san,  leng-heng, 
TaiHsieo,  Sam-siou  et  Tek-ouen. 

1  tsioung-koun.  près  du  gouverneur. 

3  kam-mok-koan. 

S  pieUtsiang. 

Nombre  de  soldats  :  87,170. 


VIII.  PIENG-AN>TO. 


c  Cette  province  est  bornée  au  nord-est  et  à  Test  par  celle  de 
Ham-kieng  ;  au  sud-est  par  celles  de  Ham-kieng  et  de  Hoang- 
hai  ;  au  sud  par  celle  de  Hoang-haï  ;  au  sud-ouest  et  à  Touest  par 
la  mer  (Jaune)  ;  au  nord-onest  par  le  fleuve  Hap-nok-kang  ou 
Yalu-kiang  ;  au  nord  par  le  pays  des  sauvages. 

c  Elle  comprend  42  districts,  dont  23  dans  la  province  sud 
(nam-to),  et  19  dans  la  province  nord  (pouk-to).  Sa  capitale  est 
Pieng-iang,  résidence  du  gouverneur. 


1 


V 


Tribunaux.  —  Prétoriens  et  satellites.  —  Prisons.  —  Suppliées. 


Los  mandarins  des  districts  sont  les  juges  ordinaires  poar 
lotîtes  les  oatises  qtii  rossortissent  aux  tribunaux  civik.  Quand 
une  aiïairo  n*a  pu  être  réglée  à  Tamiable  par  les  anciens  du  vil- 
lage, et  que  les  parties  s'obstinent  à  faire  un  procès,  on  compa- 
rait devant  le  mandarin  qui,  dans  les  cas  ordinaires,  juge  sus 
appel.  Si  Taiïaire  est  très-ini(>ortante.  on  peut  recourir  an  goaver- 
neur  de  la  pro\inoo.  puis  au  ministre  compétent,  et  enfin  au  roi. 

1.0$  causes  oriiuinelles  sont  jugées  par  les  mandarins  mili- 
tairos.  Quelquoiois  les  mandarins  civils  commencent  rinstni& 
tiiMK  afin  do  bien  s  assurer  du  caractère  des  faits,  mais  toujours 
ils  ronxoient  r.iiYairo  au\  ju^i-s  militaires.  Les  procès  com- 
monooKt  près  du  iong-isauf .  dont  le  tribunal  esc  appelé  vulgai- 
romoGi  tribunal  dos  \olours.  et  do  là,  suivant  la  gravité  des  cas, 
sont  rvr.\o\is  au  piorf-sa  ou  au  gouverneur  de  la  province,  pais 
à  'x  yAv^'.'Sx.  .*'..  :r:Vu::i'.  ^'-fs  criaios.  Ce  tribunal  se  compose  de 
»::\;\  vv,:rs  ^v.s:  :\:t>.  Li  :r'e!i:!;rt\  rommée  po4seng,  est  une 
o;.;:  d^v,:.:;':;  :v--  :r.:-:..::v-  ;tx  terriiis,  examiner  la  cause,  cl 
jL-riv'r.:'.  ,:e  ^-t*  : ,:  s'.:*  rVrvW  •;.c>  i\c-\  i  Iiooisê-  La  seconde 
o;-::.  v::v:*^,-;  .;*:•.;-:>;.  ;>:  :;-n'er  d*>  j-ges  qui  portent  la seo- 
*.:•  N-^^  >^r  *;^  svr.;;*>.;rx  •  :  •;.;-:>:-:*.  A--i^s5->a>  du  tribunal  des 
..•'r>f>.  i  .Ji  :iv  :jl'.  x  .;---;,  >■  ;r:-Tir?  uto  cour  infériearei 
ex.  ,v.-^5cvt,*  1  r:.>  -.rriri^v  -:^  r»:!::^  corrwûonnelle;  on 
'  irçvl,*;  NtA,MJL7f -'.s:  ;i  l  :  .-.ra-Lil  I^  orLarfs  a  juridiction 
>a::  ^^i'îT^  .U  yo- .  ;  ;:  >i.-  .--s  i:Cti>  ;i  i-*  sxii  pas  digni- 
u.r^rs  ra:i\>^  y»  i-  •;>  :rii::<  ;■  .mw  :5çti«,  excepté  ceux  de 
r:'iSfvj;ii  :i  h:  I^^^nj^jl^c  l  r  :"MTt  sç«:CoiI,  appelé  KeiiD- 
T^w.  ic  i:a:  "•:>  ï^.':K  :r\>  v- 1 ,  ■..-..•i  rte^  i  •^■•:;»*«i  par  le  roii 
aMl  V;  i.*Vi;  i,'    t:i^'   •>  \.k-.';.tîj.  "*f<  :'l':ô:5,  «  peut  seul 

*  acî.'s  }*i  "vcc-  i.M   iù  bi  i^Sif-iiavsîc^.  qwb  que 
l($  t^Mçoi^ÙL^^  rVij.>  ,v  ;•.'•-!  *ir  ri>^  a  ûif.1**  il  condamné 

wuc  ."X,  •:•:*?  ;4.r>st  :.LL-«iii.  m  5»  por^tssont 

*  M  fxjifs  M  TPiTp;  iii>  1  v%irr  Ltîcr^  ii  martyre 
Shw^:?^  t>»/^!.  •  .7^'-s\  71.1  iirx'*.iss  «  ses  parents. 


INTRODUCTION.  LVII 

SERVICE  DES  POSTES. 

Il  y  a  2  isalpang,  résidant  à  : 

Tai-tomg,  district  de  Pieng-iang,  9     iek. 

E-TsiEN,  —  Nieng-pien,  21       — 

Nombre  de  chevaux  entretenus  :  31i. 

ORGAlflSATION  MILITAIRE. 

3  pieng-sa;  Tun  est  le  gouverneur,  l'autre  réside  à  An-tsiou. 
i  sion-sa;  c*est  le  gouverneur. 

9  ieng-tsiang  ;  ce  sont  les  mandarins  de  :  Souk-tsien,  Tek-tsien,  Tsioung- 
boa,  Soun-tsien,  Ham-tsong,  Niong-tsien,  Koui-seng,  Ka-san  et  Nieng-pien. 
1  tsioug-koun,  près  du  gouverneur. 
I  kam-mok-koan. 
A  piel-tsiang. 
Nombre  de  soldats  :  i74,5S8. 


LX  INTRODUCTION. 

DoDDons  ici  quelques  détails  sur  ces  agents  des  tribunaux,  qui, 
en  Corée,  exercent  une  si  grande  part  d'autorité.  Il  y  en  a  de 
deux  espèces,  ceux  qui  servent  les  mandarins  civils  et  ceux  qui  sont 
attachés  aux  mandarins  militaires  ou  juges  criminels.  Le  nom 
des  premiers  est,  dans  cette  histoire,  traduit  ordinairement  par 
le  mot  :  prétorien,  parce  qu'ils  forment  la  cour  ou  le  prétoire  du 
mandarin,  et  sont  chargés  de  l'assister  dans  Tadmlnistration. 
Les  seconds,  qui  exercent  l'emploi  de  nos  gendarmes  ou  agents 
de  police,  et  relèvent  du  ministère  des  crimes,  sont  appelés  pro- 
prement satellites.  On  les  confond  quelquefois,  parce  que  leurs 
attributions,  quoique  distinctes,  les  obligent  souvent  à  agir  de 
concert,  et  aussi  parce  que,  dans  les  districts  où  il  n'y  a  pas  de 
juge  criminel,  le  mandarin  civil  a  sous  la  main  un  certain  nombre 
de  satellites  pour  faire  la  police. 

Dans  chaque  district,  les  prétoriens  sont  en  assez  grand 
nombre.  Les  six  ou  huit  principaux  portent  des  titres  analogues 
à  ceux  des  ministres  du  roi,  et  remplissent  en  petit  des  fonctions 
de  même  nature,  car  chaque  mandarinat  est  organisé  sur  le 
modèle  du  gouvernement  central.  Ils  ont  ainsi  beaucoup  d'auto- 
rité, et  souvent  plus  que  le  mandarin  qui,  d'habitude,  tout  en 
les  traitant  comme  des  valets,  se  laisse  mener  par  eux.  Les 
autres  prétoriens  sont  des  commis,  huissiers  ou  domestiques 
soumis  aux  premiers.  Tous  ces  prétoriens  forment  dans  la  sociétér 
comme  une  classe  à  part.  Ils  se  marient  presque  toujours  entre 
eux  ;  leurs  enfants  suivent  la  même  carrière,  et  de  génération  en 
génération  ils  remplissent,  dans  le  tribunal,  des  charges  plus  ou 
moins  élevées,  selon  leur  adresse  à  les  obtenir  et  à  s'y  maintenir. 
On  prétend,  et  ce  semble  avec  raison,  vu  les  circonstances,  que 
sans  eux  il  n'y  a  pas  d'administration  possible.  Rompus  à  toute 
espèce  de  ruses,  d'intrigues,  de  stratagèmes,  ils  s'entendent 
admirablement  à  pressurer  le  peuple  et  à  se  protéger  eux-mêmes 
contre  les  mandarins.  On  les  casse,  on  les  chasse,  on  les  injurie, 
on  les  roue  de  coups  de  rotin,  ils  savent  tout  supporter  et  restent 
aux  aguets  pour  saisir  l'occasion  de  rentrer  en  place,  et  quelque- 
fois même  de  se  débarrasser  des  mandarins  trop  sévères. 

Bien  qu'ils  soient  divisés  en  divers  partis,  cherchant  mutuelle- 
ment à  se  supplanter,  à  peu  près  comme  les  grands  partis  poli- 
tiques des  No-ron,  Nam-in,  etc.,  dont  il  a  été  question  plus 
haut,  ils  savent  oublier  momentanément  leurs  querelles  et  se 
soutenir  tous  quand  les  intérêts  du  corps  sont  menacés.  Un  de 
leurs  axiomes  fondamentaux  est  qu'il  faut  toujours  tromper  le 
mandarin,  et  le  mettre  le  moins  possible  au  courant  des  affaires 


imnoDucnoN.  lxi 

locales.  C'est  pour  eux  une  question  de  vie  ou  de  mort,  car 
ta  plupart  n'oDt  pas  de  paye  régulière,  et  ceux  qui  en  ont 
«ne,  ne  la  peuvent  toucher  que  très-rarement.  Forcés  d'une 
part  de  satisfaire,  aux  dépens  du  peuple,  Tavidité  insatiable  des 
mandarins,  et  d'autre  part,  obligés  de  dépenser  beaucoup  pour 
leur  entretien  et  celui  de  leurs  familles,  ils  ne  vivent  que  des 
fraudes  et  des  exactions  qu'ils  commettent  pour  leur  propre 
compte.  S^ils  laissaient  connaître  au  mandarin  les  ressources 
secrètes  qa'ils  savent  ainsi  exploiter,  celui-ci  s'en  emparerait 
immédialenient,  et  il  ne  leur  resterait  qu'à  mourir  de  faim.  «  Si 
Ton  avait  le  malheur,  disait  un  jour  un  prétorien  à  l'un  des 
catéchistes  de  Mgr  Daveluy,  si  l'on  avait  le  malheur  de  donner 
nue  fois  an  mandarin  quelque  chose  de  très-bon,  il  en  voudrait 
toujours,  et  comme  nous  serions  dans  l'impossibilité  de  le  satis- 
faire, il  nous  ferait  assommer.  » 

L'aventure  suivante,  arrivée  il  y  a  quelques  années  dans  la 
province  de  Kieng-keî,  montre  bien  ce  que  sont  les  prétoriens,  et 
ce  qu'ils  peuvent.  Dans  une  ville  assez  importante  fut  envoyé  un 
mandarin  honnête  et  capable,  qui,  non  content  de  maintenir 
énergiquement  ses  subordonnés  dans  le  devoir,  manifesta  Tin- 
tention  d'examiner  et  de  punir  toutes  les  malversations  dont  ils 
s'étaient  auparavant  rendus  coupables.  La  plupart  étaient  gra- 
vement compromis,  quelques-uns  même  risquaient  d'être  con- 
damnés à  mort.  Leurs  ruses  ordinaires,  leurs  intrigues,  leurs 
bttx  témoignages,  ne  pouvaient  parer  le  coup,  et  Teffroi  était 
grand  parmi  eux,  quand  ils  apprirent  que  des  inspecteurs  royaux, 
déguisés,  parcouraient  alors  la  province.  En  découvrir  un,  le 
suivre,  le  surveiller  fut  chose  facile,  et  ils  organisèrent  de  suite 
leur  complot.  Comme  il  n'est  pas  rare  que  des  bandits  intelligents 
et  audacieux  se  fassent  passer  pour  e-sa  ou  inspecteurs  royaux  et 
rançonnent  des  districts  entiers,  il  fallait  persuader  au  mandarin 
que  l'inspecteur  dont  on  avait  découvert  la  trace  était  de  ce 
nombre,  et  obtenir  la  permission  de  l'arrêter.  Ceux  qui  garrot- 
teraient l'envoyé  royal  seraient  très-probablement  mis  à  mort  ; 
mais,  en  revanche,  le  mandarin  serait  certainement  dégradé,  en 
Tertu  de  ce  principe  que ,  s'il  gouvernait  bien ,  des  désordres 
aussi  monstrueux  que  l'arrestation  ofKcielle  d'un  grand  dignitaire 
seraient  impossibles.  Le  mandarin  une  fois  écarté,  les  autres 
prétoriens  n'auraient  plus  rien  k  craindre.  On  tira  au  sort  les 
Doms  de  ceux  qui  devaient  se  sacrifier  pour  le  salut  commun,  et  le 
soir  même  la  pétition  fut  présentée  au  mandarin.  Il  refusa  d'abord 
delà  recevoir;  mais  les  prétoriens  ne  cessant  de  lui  répéter 


1JL1I  INTRODUCnON. 

qu'il  encourait  une  terrible  responsabilité  en  laissant  iaipiiiii  vo  i 
pareil  imposteur,  qu'eux-mêmes  se  garderaient  bien  de  lui  fiure  i 
une  telle  requête  s  ils  avaient  le  moindre  doute,  puisqa'en  m 
d'erreur  il  y  allait  de  leur  vie,  il  céda  après  quelques  joui  i 
d'hésitation,  et  signa  le  mandat  d'arrêt.  Munis  de  cette  pièce,  : 
les  prétoriens  désignés  par  le  sort  se  rendent  le  soir  même  dus  . 
l'endroit  où  l'inspecteur  était  descendu,  tombent  sur  lui  et  le  i 
lient  comme  un  criminel.  Celui-ci  décline  son  nom  et  sa  dignitév  - 
exhibe  sa  patente  munie  du  sceau  royal,  et  fait  un  signal  qii  i 
réunit  de  suite  auprès  de  lui  ses  assesseurs  et  une  troupe  de  \ 
ses  valets.  Les  prétoriens  simulent  la  surprise  et  la  constemt-  : 
tion  ;  les  uns  s'enfuient,  les  autres  tombent  aux  pieds  du  magis-  ; 
trat  et  demandent  la  mort  en  expiation  du  crime  horrible  qu'ib  : 
viennent  de  commettre  à  leur  insu.  L'inspecteur  furieux  les 
laisse  entre  les  mains  de  ses  gens  pour  être  assommés  de  coups, 
et,  en  grand  cortège,  se  rend  droit  à  la  préfecture,  dégrade  et 
chasse  le  mandarin.  Aucun  prétorien,  dit-on,  ne  mourut;  plu- 
sieurs demeurèrent  estropiés,  d'autres  furent  exilés,  mais  leur 
but  était  atteint,  et  le  nouveau  mandarin,  effrayé  par  l'exemple 
de  son  prédécesseur,  se  garda  bien  d'imiter  son  zèle  pour  li 
justice. 

Les  satellites  ne  sont  pas  comme  les  prétoriens  une  classe  à 
part,  exerçant  les  mêmes  fonctions  comme  par  droit  d'héritage, 
de  génération  en  génération.  Ce  sont  des  valets  que  Ton  recrute 
oii  l'on  peut,  en  plus  ou  moins  grand  nombre,  suivant  les  occa- 
sions et  les  besoins,  et  qui  souvent  ne  remplissent  cet  office  que 
pendant  quelques  années  ou  même  quelques  mois.  11  n'est  pas 
rare  de  rencontrer  parmi  eux  des  voleurs  ou  autres  individus 
gravement  compromis  avec  la  justice,  qui  se  font  satellites  pour 
s'assurer  l'impunité.  Dans  chaque  district  il  y  a  des  satellites 
désignés  sous  différents  noms,  mais  les  plus  adroits,  les  plus 
insolents  et  les  plus  redoutés  sont  ceux  des  tribunaux  criminels 
de  la  préfecture  de  chaque  province.  N'ayant  pas  de  rétribution 
fixe,  ils  ne  vivent  que  de  rapines,  et  se  font  donner  de  force,  par 
les  gens  du  peuple,  tout  ce  qui  leur  plait.  Les  uns  font  le  métier 
de  gendarmes,  d'autres  servent  le  mandarin  h  la  maison,  d'autres 
forment  son  cortège  quand  il  sort.  Ils  ont  une  adresse  et  une 
sagacité  incroyables  pour  reconnaître  les  voleurs  et  autres  cou- 
pables, et  il  est  rare  qu'un  accusé,  sérieusement  recherché, 
puisse  échapper  longtemps  à  leurs  perquisitions.  Mais  ils  ne 
s'occupent  guère  des  petits  voleurs.  Les  prendre  et  les  punir  ne 
servirait,  d'après  eux,  qu'à  en  faire  de  plus  mauvais  sujets. 


INTRODUCTION.  LXIÎI 

Quant  aax  bandits  ou  voleurs  proprement  dits,  ils  sont  très- 
souvent  les  affidés  des  satellites,  et  ceux-ci  ne  les  livrent  au 
mandarin  que  quand  ils  y  sont  absolument  forcés. 

Dans  les  grandes  villes,  il  y  a  toujours  sous  la  main  des  satel- 
lites quelques  filous  responsables,  payés  par  la  police  pour  être 
déférés  aux  tribunaux  quand  le  peuple  perd  patience,  et  que  les 
mandarins  menacent  plus  que  d'habitude.  Avant  de  les  empoi- 
pier  on  convient  d'avance  des  quelques  méfaits,  relativement 
minimes,  qui  seront  déclarés  par  les  satellites  et  avoués  par  les 
accusés  ;  sur  tous  les  faits  graves,  on  garde  un  silence  profond, 
et  il  est  rare  que  les  vrais  coupables  subissent  le  juste  châtiment 
de  leurs  crimes.  D'ailleurs  le  gouvernement  tolère  beaucoup  de 
voleurs  notoires,  afin  d'avoir  sous  la  main,  en  cas  de  besoin,  des 
auxiliaires  aussi  peu  scrupuleux  que  déterminés.  A  la  capitale,  il 
j  a  une  bande  de  filous,  à  peu  près  reconnue  par  Tautorité,  et  dont 
les  déprédations  restent  impunies.  Si  le  propriétaire  lésé  peut 
iaire  parvenir  sa  plainte  au  mandarin,  dans  les  trois  jours  qui  sui- 
vent le  vol,  les  objets  enlevés  lui  sont  généralement  rendus.  Mais 
les  trois  jours  écoulés,  les  voleurs  deviennent  maîtres  de  tout 
ce  qui  n'est  pas  réclamé,  et  le  vendent  à  bas  prix  h  des  receleurs. 
Dans  beaucoup  de  villages,  il  y  a  des  voleurs  bien  connus  des 
habitants  et  protégés  par  eux  contre  les  recherches  des  agents  du 
mandarin.  Peut-être  en  agit-on  quelquefois  ainsi  par  une  com- 
misération mal  entendue,  mais,  le  plus  souvent,  c'est  par  crainte 
de  la  vengeance  que  ces  bandits  ou  leurs  associés  pourraient 
tirer  de  ceux  qui  les  livreraient. 

On  peut  aisément  conclure  de  tout  ce  qui  précède,  combien 
il  est  difficile,  en  Corée,  d'obtenir  justice  quand  on  n'a  pour  soi 
que  son  bon  droit,  sans  argent  ni  protections.  En  théorie,  cha- 
cun peut  librement  s'adresser  au  mandarin,  et  lui  présenter  ses 
pbintes  ;  en  fait,  les  accès  du  tribunal  sont  si  bien  gardés  par 
les  prétoriens  ou  satellites,  qu'il  faut,  bon  gré,  mal  gré,  passer 
par  leurs  mains,  et  réussit-on  à  remettre  directement  la  pétition 
dans  les  mains  du  ipandarin,  qu'on  n'y  gagnerait  rien,  puisque 
parce  procédé  on  mettrait  contre  soi  l'influence  toute-puissante 
de  ses  subalternes.  Aussi,  d'ordinaire,  on  s'adresse  d'abord  aux 
gens  du  tribunal,  et,  si  l'affaire  est  importante,  ceux-ci  tiennent 
conseil,  examinent  ce  qu'il  faut  déclarer,  ce  qu'il  faut  cacher, 
ce  qui  peut  être  avoué  sans  inconvénient,  ce  qui  doit  être  nié, 
et  enfin  de  quelle  manière  et  sous  quel  point  de  vue  il  faut  pré- 
senter la  chose  au  juge.  Puis,  moyennant  une  somme  plus  ou 
moins  ronde,  ils  se  chargent  de  la  réussite  du  procès.  Bien  peu 


LXIV  lirrRODUCTION. 

de  mandarins  ont  le  courage  de  résister  à  Tinfluence  des  pré- 
toriens, ou  l'adresse  de  déjouer  leurs  intrigues. 

Une  autre  cause  d'injustice  dans  les  tribunaux  coréens,  c'est 
rintervention  des  grands  personnages.  Les  familles  des  ministres, 
des  femmes  du  roi,  des  grands  dignitaires,  etc..  ont  une  foule 
de  valets  ou  suivants,  qui  s'attachent  à  leur  service  gratis,  et 
quelquefois  même  en  donnant  de  Targent,  afin  d'obtenir  leur 
protection.  Ces  individus,  moyennant  salaire,  se  font  entre- 
metteurs dans  mille  affaires,  et  obtiennent  de  leurs  maîtres  des 
lettres  de  recommandation  qu'ils  présentent  au  mandarin. 
Celui-ci  n'ose  jamais  résister,  et  la  cause  ainsi  appuyée,  quelque 
injuste  qu'elle  puisse  être,  est  gagnée  de  droit.  Il  est  reçu 
aujourd'hui  que  le  créancier  qui  ne  peut  rien  tirer  de  son  débi- 
teur, n'a  qu'à  promettre  moitié  de  la  somme  à  quelque  puissant 
personnage.  Il  en  reçoit  une  lettre  pour  le  mandarin,  qui,  sans 
examiner  si  la  réclamation  est  fondée  ou  non,  condamne  le  débi- 
teur et  le  force  à  payer.  Le  mandarin  qui  hésiterait  en  pareil 
cas,  se  ferait  en  haut  lieu  un  ennemi  acharné,  et  perdrait  certai- 
nement sa  place. 

En  Corée,  comme  jadis  dans  le  monde  entier  et  comme 
aujourd'hui  encore  dans  tous  les  pays  qui  ne  sont  pas  chrétiens, 
le  principal  moyen  employé  pour  l'instruction  d'un  procès  cri- 
minel est  la  torture.  Il  y  en  a  plusieurs  espèces,  et  de  plusieurs 
degrés,  mais  la  plus  terrible  de  toutes  est  précisément  celle  qui  ne 
figure  pas  au  nombre  des  supplices  autorisés  par  la  loi,  c'est-à-dire 
le  séjour  plus  ou  moins  long  dans  les  prisons.  Ces  prisons  con- 
sistent généralement  en  une  enceinte  fermée  de  hautes  murailles, 
auxquelles  s'appuient  à  l'intérieur  des  baraques  en  planches. 
Le  milieu  laissé  libre  forme  une  espèce  de  cour.  Chaque  baraque 
n'a  d'autre  ouverture  qu'une  porte  très-petite,  par  oii  la  lumière 
pénètre  à  peine.  Le  froid  en  hiver,  et  la  chaleur  en  été,  y  sont 
intolérables.  Le  sol  est  couvert  de  nattes  tissées  avec  une  paille 
grossière.  «  Nos  chrétiens,  écrit  Mgr  Daveluy  en  parlant  de  la 
grande  persécution  de  1839,  étaient  entassés  dans  ces  prisons, 
au  point  de  ne  pouvoir  étendre  leurs  jambes  pour  se  coucher. 
Ils  m'ont  déclaré,  unanimement,  que  les  tourments  des  interro- 
gatoires sont  peu  de  chose,  en  comparaison  des  souffrances  de 
cet  affreux  séjour.  Le  sang  et  le  pus  qui  sortaient  de  leurs  plaies 
eurent  bientôt  pourri  leurs  nattes.  L'infection  devint  insuppor- 
table, et  une  maladie  pestilentielle  enleva  en  quelques  jours 
plusieurs  d'entre  eux.  Mais  la  faim,  la  soif  surtout,  étaient  pour  eux 
le  plus  terrible  des  supplices,  et  beaucoup  de  ceux  qui  avaient 


INTRODUCTION.  LXV 

coerageusement  confessé  la  foi  dans  les  autres  tortures,  se 
laissèrent  vaincre  par  celle-ci.  Deux  fois  par  jour  on  leur  don- 
ndt  une  petite  écuelle  de  millet,  de  la  grosseur  du  poing.  Ils 
hrent  réduits  à  dévorer  la  paille  pourrie  sur  laquelle  ils  étaient 
couchés,  et  enfin,  chose  horrible  à  dire,  ils  mangèrent  laver- 
mine  dont  la  prison  était  tellement  remplie  qu'ils  la  prenaient 
à  poignées,  i»  Il  est  juste  de  remarquer  que  Mgr  Daveluy  parle 
id  des  prisons  telles  qu'elles  sont  pour  les  chrétiens  en  temps 
de  persécution,  et  ce  serait  une  exagération  d'appliquer  ses 
paroles  à  toutes  les  prisons  coréennes,  et  à  toutes  les  époques. 
Néanmoins,  un  fait  hoi*s  de  doute,  c'est  que  tous  les  accusés, 
pûens  aussi  bien  que  chrétiens,  redoutent  plus  la  prison  que  les 
tortures. 

Ces  tortures  cependant  sont  quelque  chose  d'affreux.  Le  roi 
leng-tsong,  qui  mourut  en  1776,  en  abolit  un  grand  nombre, 
entre  autres  l'écrasement  des  genoux,  l'application  du  fer  rouge 
sur  diverses  parties  du  corps,  l'écartement  des  os  sur  le  haut  du 
mollet,  etc..  Il  défendit  aussi  de  marquer  les  voleurs  sur  le 
front.  Pendant  les  persécutions,  et  surtout  en  1839,  les  satellites 
livrés  à  eux-mêmes  ont  employé  contre  les  chrélicns  plusieurs 
de  ces  supplices  prohibés.  D'ailleurs,  il  en  reste  bien  assez 
d'autres  autorisés  par  la  loi  et  par  l'usage  journalier  des  tribu- 
naux. Voici  les  principaux  : 

1^  La  planche  (tsi-to-kon).  On  fait  coucher  le  patient  par 
terre  sur  le  ventre,  et  un  homme  robuste  saisit  une  planche  de 
chêne  très-dur,  et  le  frappe  avec  force  sur  les  jambes  au-dessous 
du  jarret.  Cette  planche  est  longue  de  quatre  ou  cinq  pieds, 
large  de  six  à  sept  pouces,  épaisse  d'un  pouce  et  demi,  et  Tune 
de  ses  extrémités  est  taillée  pour  servir  de  manche.  Après  quel- 
ques coups,  le  sang  jaillit,  les  chairs  se  détachent  et  volent  en 
lambeaux,  et  au  di^ème  ou  douzième  coup,  la  planche  résonne 
sur  les  os  nus.  Plusieurs  chrétiens  ont  reçu  jusqu'à  soixante 
coups  de  planche  dans  un  seul  interrogatoire. 

8®  La  règle,  les  verges  et  les  bâtons  (ieng-tsang).  La  règle  est 
une  planchette  longue  de  trois  pieds,  large  de  deux  pouces,  ayant 
quelques  lignes  seulement  d'épaisseur,  avec  laquelle  on  frappe 
le  patient  sur  le  devant  de  la  jambe.  Le  chiffre  ordinaire  des 
eoops  est  fixé  à  trente  par  interrogatoire,  et  comme  l'exécuteur 
doit  à  chaque  coup  casser  la  règle,  il  y  en  a  toujours  trente  de 
préparées  pour  chaque  accusé.  —  Les  verges  sont  entrelacées 
trois  ou  quatre  ensemble,  et  forment  des  cordes  avec  lesquelles 
on  fustige  le  patient,  mis  à  nu,  sur  tous  les  membres.  —  Les 

T.  I.  —  L'ÉOLISC  de  CORÉE.  e 


XVI  INTRODUCTION. 

bâlODs  sont  de  la  (aille  d'un  homme  et  plus  gros  que  le  bras. 
Quatre  valets  entourant  raccusé,  le  frappent  tous  à  la  fois  de  la 
pointe,  dans  les  hanches  et  sur  les  cuisses. 

3°  La  dislocation  et  la  courbure  des  os  (tsouroi-tsil).  On  en 
dislingue  trois  espèces.  Le  kasai-tsouroi  qui  consiste  à  lier  forte- 
ment ensemble  les  deux  genoux  et  les  gros  doigts  des  deux 
pieds,  et  à  passer  dans  Tintervalle  deux  bâtons  que  Ton  tire 
en  sens  contraire  jusqu'à  ce  que  les  os  se  courbent  en  arc,  après 
quoi  on  les  laisse  revenir  lentement  à  leur  position  naturelle.  Le 
tsoul-tsouroi  diffère  du  précédent  en  ce  qu'on  lie  d'abord  ensem- 
ble les  doigts  des  deux  pieds,  puis  on  place  entre  les  jambes 
une  grosse  pièce  de  bois,  et  deux  hommes  tirant  en  sens  contraire 
des  cordes  attachées  à  chaque  genou,  les  rapprochent  peu  à  peu 
jusqu'à  les  faire  toucher.  Le  pal-tsouroi  est  la  dislocation  des  bras. 
On  les  attache  derrière  le  dos  l'un  contre  l'autre  jusqu'au-dessus 
du  coude,  puis  avec  deux  gros  bâtons  qu'on  emploie  comme 
leviers,  on  force  les  épaules  à  se  rapprocher.  Après  quoi  l'exécu- 
teur délie  les  bras,  et,  appuyant  un  pied  sur  la  poitrine,  les 
ramène  à  lui  pour  remettre  les  os  à  leur  place.  Quand  les  bour- 
reaux sont  habiles,  ils  savent  comprimer  les  os  de  façon  à  les 
faire  seulement  ployer,  mais  s'ils  sont  novices  et  inexpérimentés, 
les  os  se  rompent  au  premier  coup,  et  la  moelle  s'en  échappe 
avec  le  sang. 

4^  La  suspension  (hap-tsoum).  On  dépouille  le  patient  de  tous 
ses  vêtements,  on  lui  attache  les  mains  derrière  le  dos,  et  on  le 
suspend  en  l'air  par  les  bras  ;  puis  quatre  hommes  se  relèvent 
pour  le  frapper  tour  à  tour  à  coups  de  rotin.  Au  bout  de  quelques 
minutes,  la  langue  couverte  d'écume  pend  hors  de  la  bouche,  le 
visage  prend  une  couleur  violet  sombre,  et  la  mort  suivrait 
immédiatement  si  l'on  ne  descendait  la  victime,  pour  la  laisser 
reposer  quelques  instants,  après  quoi  on  recommence.  Le  Isou- 
tsang-tsii  est  une  autre  espèce  de  suspension  dans  laquelle  le 
patient  est  attaché  en  haut  par  les  cheveux,  et  agenouillé  sur 
des  fragments  de  pots  cassés,  tandis  que  les  satellites  placés 
de  chaque  côté,  lui  frappent  les  jambes  à  coups  de  bâton. 

5®  Le  top-tsil  où  sciage  des  jambes.  Avec  une  corde  de  crin 
on  serre  la  cuisse,  et  deux  hommes  tenant  chacun  un  bout  de  cette 
corde,  la  tirent  et  la  laissent  aller  alternativement  jusqu'à  ce 
qu'elle  soit  parvenue  à  l'os  en  rongeant  les  chairs.  Après  quoi 
on  recommence  un  peu  plus  haut  ou  un  peu  plus  bas.  D'autres 
fois  le  sciage  se  fait  avec  un  bâton  triangulaire  sur  le  devant  des 
jambes. 


IIITRODUCTION.  l.XVII 

6^  Le  sam-mo-tsang  ou  incisions  faites  avec  une  hache  ou 
oogoée  en  bois  qui  enlève  des  tranches  de  chair. 

Etc..  etc. 

L'application  plus  ou  moins  longue  et  plus  ou  moins  cruelle 
de  ces  diverses  tortures,  est  entièrement  laissée  au  caprice  des 
joges,  qui  souvent,  surtout  quand  il  s'agit  de  chrétiens  empri- 
sonnés pour  cause  de  religion,  se  livrent  à  des  excès  de  rage,  et 
inventent  des  raffinements  de  barbarie,  à  faire  frémir  la  nature. 
Il  est  rare  qu*après  un  interrogatoire  suivi  de  pareilles  tortures, 
le  patient  puisse  se  traîner  ;  les  bourreaux  le  ramassent  sur  deux 
bltODS,  et  le  portent,  bras  et  jambes  pendants,  à  la  prison.  Quand 
un  accusé  est  reconnu  coupable,  et  que  malgré  les  supplices  il 
refuse  de  confesser  sa  faute,  le  juge  compétent  porte  la  sentence 
de  mort,  et  à  dater  de  ce  moment,  il  est  défendu  de  le  torturer 
davantage.  La  loi  exige  que  le  condamné,  avant  de  subir  sa  sen- 
tence, la  signe  de  sa  propre  main  pour  reconnaître  la  justice  du 
châtiment  qui  lui  est  infligé.  Les  martyrs  ont  souvent  refusé  de 
signer,  parce  que  la  formule  officielle  de  condamnation  portait 
en  Udots  ou  d'autres  analogues  :  coupable  d'avoir  suivi  une  reli- 
gion &usse,  une  superstition  nouvelle  et  odieuse,  etc..  «  Notre 
religion  est  la  seule  vraie,  disaient-ils,  nous  ne  pouvons  attester 
qa*elle  est  fausse.  »  En  pareil  cas,  on  leur  prenait  la  main,  et  on 
les  faisait  signer  de  force. 

Quand  le  condamné  à  mort  est  un  grand  dignitaire,  sa  sentence 
sexécute  en  secret,  par  le  poison.  Généralement,  on  fait  entrer 
la  victime  dans  une  chambre  extraordinaircment  chaufTée,  on  lui 
donne  une  forte  dose  d'arsenic,  et  il  meurt  en  peu  de  temps. 
Tous  les  autres  coupables  sont  mis  à  mort  publiquement. 

Il  y  a  trois  sortes  d'exécutions  solennelles  : 

La  première  est  Texécution  militaire,  nommée  koun-moun- 
hio-siou.  Elle  se  fait  dans  un  lieu  spécial,  à  Sai-nam-to,  à  dix  lys 
de  la  capitale.  Cet  endroit  est  quelquefois  aussi  appelé  No-toul, 
du  nom  d'un  village  qui  se  trouve  non  loin  delà,  sur  les  bords 
du  fleuve.  Le  condamné  y  est  porté  sur  une  litière  en  paille. 
L'exécution  doit  être  présidée  par  le  général  commandant  Tun 
des  grands  établissements  militaires  de  la  capitale.  Les  troupes 
commencent  par  faire  autour  du  patient  une  série  de  manœuvres 
et  d'évolutions  ;  puis  on  lui  barbouille  le  visage  de  chaux,  on  lui 
lie  les  bras  derrière  le  dos,  et,  lui  passant  un  bâton  sous  les 
épaules,  on  le  promène  à  diverses  reprises  autour  du  lieu  du  sup- 
plice. Ensuite,  on  hisse  un  drapeau  au  sommet  d'un  mât,  et  on 
lit  à  haute  voix  la  sentence  avec  tous  ses  considérants.  Enfin  on 


LXVIIl  INTRODOCTION. 

passe  une  flèche,  la  pointe  en  haut,  dans  chaque  oreille  repliée  ; 
on  dépouille  le  condamné  de  ses  vêtements  jusqu'à  la  ceinture, 
et  les  soldats,  courant  et  gesticulant  autour  de  lui,  le  sabre  à  la 
main,  font  voler  sa  tête. 

La  deuxième  espèce  d'exécution  publique,  est  celle  des  coupa- 
bles ordinaires.  Elle  a  lieu  en  dehors  de  la  petite  porte  de  TOuest. 
Au  moment  voulu,  on  amène  devant  la  prison  une  charrette  au 
milieu  de  laquelle  est  dressée  une  croix  de  six  pieds  ou  six  pieds 
et  demi  de  haut.  Le  bourreau  entre  dans  le  cachot,  charge  le 
condamné  sur  ses  épaules,  et  vient  rattacher  à  la  croix  par  les 
bras  et  les  cheveux,  les  pieds  reposant  sur  un  escabeau.  Quand 
le  convoi  arrive  à  la  porte  de  TOuest,  oii  commence  une  pente 
très-rapide,  le  bourreau  enlève  Tescabeau  par  un  mouvement 
subit,  et  le  conducteur  pique  les  bœufs  qui  se  précipitent  sur  la 
descente.  Gomme  le  chemin  est  raboteux  et  rempli  de  pierres,  la 
charrette  fait  des  cahots  terribles,  et  le  patient,  n'étant  plus  sou- 
tenu que  par  les  cheveux  et  les  bras,  reçoit  à  droite  et  à  gauche 
des  mouvements  saccadés  qui  le  font  horriblement  souffrir.  Arrivé 
au  lieu  de  Texécution,  on  le  dépouille  de  ses  habits,  le  bourreau 
le  fait  agenouiller,  lui  place  un  billot  sous  le  menton,  et  lui 
tranche  la  tête.  D'après  la  loi,  un  général  devrait  accompagner 
le  cortège,  mais  il  est  rare  qu'il  se  rende  jusqu'au  lieu  de  l'exé- 
cution. Quelquefois,  quand  il  s'agit  d'un  coupable  dangereux  et 
que  les  ordres  de  la  cour  pressent,  on  ne  remplit  pas  les  forma- 
lités habituelles,  et  l'exécution  à  lieu  à  Tintérieur  de  la  ville  près 
de  la  porte  de  l'Ouest. 

Pour  les  rebelles  et  les  criminels  de  lèse-majesté,  il  y  a  une 
troisième  espèce  d'exécution  publique.  Tout  sepasse  comme  nous 
venons  de  le  dire  ;  mais  après  que  la  tête  est  séparée  du  tronc,  on 
coupe  les  quatre  membres,  qui,  avec  la  tête  et  le  tronc,  forment 
six  morceaux.  Autrefois  on  ne  se  servait  pas  de  la  hache  ou  du 
sabre  pour  enlever  les  membres  ;  on  les  attachait  à  quatre  bœufs 
qui,  aiguillonnés  en  sens  contraire,  écartelaient  le  corps  du 
décapité. 

L'exécution  militaire  n'a  lieu  qu'à  la  capitale,  les  deux  autres 
se  font  aussi  dans  les  provinces,  avec  cette  différence  que  les 
patients  sont  conduits  au  lieu  du  supplice  sans  croix  ni  char- 
rette. 

Habituellement  les  corps  des  suppliciés  sont  rendus  à  leurs 
familles,  et  quand  plusieurs  sont  exécutés  à  la  fois,  on  attache  au 
corps  de  chacun  des  plaques  de  métal  ou  d'autres  signes  parti- 
culiers pour  les  faire  reconnaître.  Quelquefois  on  les  enterre  en 


I?ITR0DUCT10If.  LXIX 

secret,  sans  marque  aucune,  dans  des  lieux  écartés,  afin  qu'il 
soit  impossible  de  les  retrouver.  Quant  aux  grands  criminels, 
dont  le  corps  est  coupé  en  six  morceaux,  Tusage  est  d'envoyer  les 
membres  dans  les  diverses  provinces  pour  effrayer  le  peuple  et 
décourager  les  conspirations.  De  vils  satellites  promènent  ces  lam- 
beaux bideux  sur  les  grandes  routes,  et  se  font  donner  de  l'argent 
par  tous  ceux  qu'ils  rencontrent.  Personne  n'ose  leur  résister, 
car  ils  voyagent  au  nom  du  roi,  et  pour  une  affaire  d'État. 
Mgr  Ferréol  raconte  que,  pendant  la  persécution  de  1839,  les 
satellites  gardaient  ordinairement  pendant  trois  jours  les  corps 
des  martyrs  pour  empêcher  les  chrétiens  de  les  enlever.  Après 
quoi  les  mendiants  s'en  emparaient,  leur  attachaient  une  corde 
sous  les  bras,  et  les  traînaient  devant  les  maisons  du  voisinage. 
Les  habitants  épouvantés  se  hâtaient  de  donner  de  l'argent  pour 
être  délivrés  au  plus  vite  de  cet  affreux  spectacle.  Plus  tard,  n'y 
teoaut  plus,  ils  supplièrent  le  mandarin  de  désigner  un  autre 
lieu  de  supplice  pour  les  chrétiens. 


VI.  ^ 

Examens  publics.  —  Grades  et  dignités.  —  Eooles  spéciales.  ^ 

# 

Tout  le  monde  sait  qu*en  Chine  il  n*y  a  pas,  légalemeoti  ^^ 
d'autre  aristocratie  que  celle  des  lettrés.  Dans  nul  autre  ptjSi  ^ 
on  ne  professe  une  aussi  grande  admiration  pour  la  science,  us  ^ 
aussi  haute  estime  pour  les  hommes  qui  la  possèdent.  L'élude  : 
est  Tunique  chemin  des  dignités,  et  Tétude  est  accessible  à  tons.  -^ 
Sous  la  dynastie  actuelle,  il  est  vrai,  les  Mandchoux  seuls  ooea^  K_ 
peut  presque  toutes  les  charges  militaires  de  Tempire,  et  bi  :  ; 
mandarinats  militaires  de  premier  ordre  sont  réservés  à  ceux  de  ^ 
cette  race  qui  ont  un  titre  de  noblesse  héréditaire.  Lesempereon   -- 
mandchoux  ont  voulu  ainsi  contre-balancer  Tinfluence  desdigoi* 
laires  chinois.  Mais  c'est  la  seule  exception.  Pour  avoir  droit  aux 
charges  les  plus  élevées  de  Tordre  civil,  pour  obtenir  les  emplois, 
les  places,  les  faveurs,  il  est  nécessaire  et  il  suffit  d'avoir  réussi 
dans  les  examens  publics.  On  ne  s'enquiert  ni  de  Torigine  ni  de 
la  fortune  de  celui  qui  a  fait  ses  preuves  de  savoir.  Qeux-lk  seuls 
sont  exclus  qui  ont  exercé  une  profession  réputée  infamante. 
En  théorie,  tout  individu,  si  pauvre  et  si  humble  qu'il  soit,  peut, 
s'il  a  conquis  les  hauts  grades  littéraires,  devenir  le  premier  man- 
darin de  Tempire  ;  mais  celui  qui  échoue  dans  les  examens,  fût-il 
fils  d'un  ministre  ou  d'un  marchand  dix  fois  millionnaire,  est 
légalement  incapable  d'exercer  aucune  fonction  publique.  Sans 
doute  cette  loi  fondamentale  est  très-souvent  éludée  en  pratique, 
mais  tous  la  reconnaissent,  et  elle  fait  la  base  de  l'organisation 
administrative  du  Céleste-Empire. 

La  Corée  étant  depuis  plusieurs  siècles  Thumble  vassale  de 
la  Chine,  et  n'ayant  jamais  eu  de  relations  avec  aucun  autre 
peuple,  ou  comprend  facilement  l'influence  puissante  qu'y  exer- 
cent la  religion,  la  civilisation,  les  idées  et  les  mœurs  chinoises. 
Aussi  trouvons-nous  en  Corée  le  même  respect  pour  la  science, 
la  même  vénération  enthousiaste  pour  les  grands  philosophes, 
et,  au  moins  en  théorie,  le  même  système  d'examens  littéraires 
pour  les  emplois  et  dignités.  Les  savants  hors  ligne  sont  con- 
sidérés comme  les  précepteurs  du  peuple  entier,  et  consultés  sur 


INTRODUCTION.  LXXI 

toutes  les  matières  difficiles.  Les  plus  hautes  dignités  leur  sont 
accessibles,  et  s'ils  y  renoncent,  leur  crédit  n'en  est  que  plus 
grand,  et  leur  influence  près  du  roi  et  des  ministres  plus  réelle. 
Quand  le  christianisme  s'introduisit  en  Corée,  la  plupart  des 
néophytes  étaient  des  docteurs  célèbres,  et  le  roi  Tsieng-tsong 
a?ait  pour  eux  une  si  grande  considération  que,  malgré  toutes 
les  intrigues  de  leurs  ennemis  politiques  et  religieux,   il  ne 
put  jamais  se  décider  à  les  sacrifier.  Ce  ne  fut  qu'après  sa  mort 
arrivée  en  1800,  et  pendant  une  minorité,  que  Ton  réussit  à  les 
bire  condamner  à  mort.  11  n*est  pas  rare  de  rencontrer,  encore 
aujourd'hui,  des  païens  amenés  à  la  foi  par  la  renommée  scien- 
tifique et  littéraire  de  ces  premiers  convertis. 

Il  y  a,  cependant,  entre  la  Chine  et  la  Corée,  au  sujet  des 
études  littéraires  et  des  examens  publics,  deux  différences  nota- 
bles. Li  première  est  que,  en  Corée,  les  études  n'ont  absolument 
rien  de  national.  Les  livres  qu'on  lit  sont  des  livres  chinois  ;  la 
langue  qu'on  étudie  est,  non  pas  le  coréen,  mais  le  chinois  ; 
l'histoire  dont  on  s'occupe  est  celle  de  la  Chine,  à  l'exclusion 
de  celle  de  Corée  ;  les  systèmes  philosophiques  qui  trouvent  des 
aieptes  sont  les  systèmes  chinois,  et  par  une  conséquence  natu- 
nlle,  la  copie  étant  toujours  au-dessous  du  modèle,  les  savants 
coréens  sont  très-loin  d'avoir  égalé  les  savants  chinois. 

Une  autre  différence  beaucoup  plus  importante,  c'est  que, 
tandis  que  la  Chine  entière  est  une  démocratie  cgalitairc  sous 
on  maître  absolu,  il  y  a  en  Corée,  entre  le  roi  et  le  peuple,  une 
noblesse  nombreuse,  excessivement  jalouse  de  ses  privilèges, 
et  toute-puissante  pour  les  conserver.  Le  système  des  examens 
en  Chine  sort  naturellement  de  l'état  social  ;  en  Corée,  au  con- 
traire, il  lui  est  antipathique.  Aussi,  dans  l'application,  voyons- 
nous  ce  qui  arrive  toujours  en  pareil  cas,  une  espèce  de  com- 
promis entre  les  influences  contraires.  En  droit,  et  d'après  la 
lettre  de  la  loi,  tout  Coréen  peut  concourir  aux  examens,  et, 
s'il  gagne  les  grades  littéraires  nécessaires,  être  promu  aux 
emplois  publics  ;  en  fait,  il  n'y  a  guère  que  des  nobles  qui  se 
présentent  au  concours,  et  celui  qui  h  son  titre  de  licencie  ou 
de  docteur  ne  joint  pas  un  titre  de  noblesse,  n'obtient  que  diffici- 
lement quelque  place  insignifiante,  sans  aucun  espoir  d'avan- 
cement. 11  est  inouï  qu'un  Coréen,  même  noble,  ait  été  nommé 
à  un  mandarinat  important,  sans  avoir  reçu  son  diplôme  univer- 
sitaire ;  mais  il  est  plus  inouï  encore,  qu*avec  tous  les  diplômes 
possibles,  un  Coréen  non  noble  ait  été  honoré  de  quelque  haute 
fonction  admistrative  ou  militaire. 


LXXII  I^ITRODLXTION. 

Les  examens  qui  ont  lieu  dans  chacune  des  provinces,  B*<mt 
de  valeur  que  pour  les  emplois  subalternes  des  préfectures. 
Si  Ton  veut  arriver  plus  haut,  il  faut,  après  avoir  subi  cette 
première  épreuve,  venir  passer  un  autre  examen  à  la  capitale. 
On  ne  demande  aucun  certificat  d'étude  ;  chacun  étudie  oii  il 
veut,  comme  il  veut,  et  sous  le  maître  qui  lui  plaît.  Les  examens 
se  font  au  nom  du  gouvernement,  et  les  examinateurs  sont  déâ- 
gnés  par  le  ministre,  soit  pour  les  examens  littéraires  propre- 
ment dits  qui  ouvrent  la  porte  des  emplois  civils,  soit  pour  les 
examens  militaires. 

Voici  comment  les  choses  se  passent  habituellement.  A  Tépoque 
fixée,  une  fois  par  an,  tous  les  étudiants  des  provinces  se  mettent 
en  route  pour  la  capitale.  Ceux  de  la  même  ville  ou  du  même 
district  voyagent  ensemble,  presque  toujours  à  pied,  par  bandes 
plus  ou  moins  nombreuses.  Comme  ils  sont  soindisant  convoqués 
par  le  roi,  leur  insolence  n'a  pas  de  bornes  ;  ils  commettent 
impunément  toutes  sortes  d'excès,  et  traitent  les  aubergistes  des 
villages  en  peuple  conquis,  à  ce  point  que  leur  passage  est 
redouté  autant  que  celui  des  mandarins  et  des  satellites.  Arrivés 
à  la  capitale,  ils  se  dispersent,  et  chacun  loge  où  il  peut. 

Quand  vient  le  jour  du  concours,  le  premier  point  est  de 
s'installer  dans  le  local  désigné,  lequel  est  assez  étroit  et  aussi 
mal  disposé  que  possible.  En  conséquence,  dès  la  veille,  chaque 
candidat  fait  quelques  provisions,  amène  avec  lui  un  ou  deux 
domestiques  s'il  en  a ,  et  se  hâte  de  prendre  place.  On  peut 
imaginer  l'effroyable  cohue  qui  résulte,  pendant  la  nuit,  de  la 
présence  de  plusieurs  milliers  de  jeunes  gens  dans  cet  espace 
resserré  et  malpropre.  Quelques  travailleurs  opiniâtres  conti- 
nuent, dit-on,  à  étudier  et  à  préparer  leurs  réponses  ;  d'autres 
essayent  de  dormir  ;  le  plus  grand  nombre  mangent,  boivent, 
fument,  chantent,  crient,  gesticulent,  se  bousculent,  et  font  un 
tapage  abominable. 

Le  concours  terminé,  ceux  qui  ont  obtenu  des  grades  revêtent 
l'uniforme  convenable  à  leur  nouveau  titre,  puis,  à  cheval,  accom- 
pagnés de  musiciens,  vont  faire  les  visites  d'étiquette  aux  prin- 
cipaux dignitaires  de  TËtat,  à  leurs  protecteurs,  aux  examina* 
leurs,  etc..  Cette  première  cérémonie  terminée,  en  vient  une 
autre  qui,  sans  être  prescrite  par  la  loi,  est  néanmoins  absolument 
nécessaire,  si  l'on  veut  se  faire  reconnaître  par  la  noblesse,  et, 
plus  tard,  être  présenté  aux  charges  publiques.  C'est  une  espèce 
d'initiation  ridicule  qui  rappelle  les  scènes  grotesques  du  bap- 
tême de  la  ligne,  et  dont  on  trouve  Tanalogue,  même  aujour- 


INTRODUCTION. 


Lxxni 


t.  -  -     . 


■CI 


F»    -■       m 


an 

a- 
1^ 


dliai,  diiis  les  plus  célèbres  écoles  et  universités  d'Europe.  Un 
des  parents  ou  amis  du  nouveau  gradué,  docteur  lui-même,  et 
appartenant  au  même  parti  politique,  doit  lui  servir  de  parrain, 
et  présider  la  cérémonie.  Au  jour  marqué,  le  jeune  bachelier  ou 
dacteur  se  présente  devant  ce  parrain,  le  salue,  fait  quelques  pas 
et  arrière,  et  s'assied.  Le  parrain,  avec  la  gravité  voulue,  lui 
biri)oaille  le  visage,  d'encre  d'abord,  puis  de  farine.  Chacun 
desassistants  vient  à  son  tour  lui  faire  subir  la  même  opération. 
Tous  les  amis  ou  connaissances  ayant  le  droit  de  se  présenter, 
■  ont  garde  de  manquer  une  aussi  belle  occasion.  Le  piquant  du 
jet  est  de  laisser  croire  au  patient,  à  diverses  reprises,  qu'il  n'y  a 
pifls  personne  pour  le  tourmenter,  et  quand  il  s'est  lavé,  raclé, 
lettoyé,  pour  la  dixième  ou  quinzième  fois,  d'introduire  de  nou- 
max  personnages  pour  recommencer  son  supplice.  Pendant 
Hat  ce  temps,  les  allants  et  venants  mangent,  boivent  et  se 
Npient  aux  frais  de  leur  victime,  et  s'il  ne  s*exécute  pas  géné- 
msement,  on  le  lie,  on  le  frappe,  on  va  même  jusqu  a  le  sus- 
pendre en  l'air,  pour  le  forcer  à  délier  les  cordons  de  sa  bourse. 
Cest  seulement  après  cette  farce  grossière,  que  son  titre  littéraire 
ett  reconnu  valable  dans  la  société. 

Les  grades  que  l'on  obtient  dans  les  concours  publics  sont  au 
aombre  de  trois  :  tchô-si,  tsio-sa,  et  keup-tchiei,  que  Ton  pour- 
rait comparer  à  nos  degrés  universitaires  de  bachelier,  licencié, 
docteur  ;  avec  cette  différence  cependant  qu'ils  ne  sont  pas  suc- 
(ttsifs,  et  que  l'on  peut  gagner  le  plus  élevé  sans  passer  par  les 
aitres.  Il  y  a  des  docteurs  (keup-tchiei)  qui  n'ont  pas  le  titre  de 
ieeicié  (tsin-sa),  et  un  licencié  n'a  pas  plus  de  facilité  qu'un 
utre  iffdividu  pour  obtenir  le  diplôme  de  docteur.  Comme  par* 
tMtf  Texamen  comprend  une  composition  écrite  et  des  réponses 
traies.  Les  diplômes  sont  délivrés  au  nom  du  roi,  celui  de  tsin-sa 
sir  papier  blanc,  celui  de  keup-tchiei  sur  papier  rouge  orné  de 
{Birlandes  de  fleurs. 

Les  tsin-sa,  d'après  la  loi  et  la  coutume,  sont  surtout  destinés 
à  remplir  les  charges  administratives  dans  les  provinces.  Quel- 
fies  années  après  leur  promotion,  on  en  fait  des  mandarins 
erdinaires  de  districts,  des  gardiens  de  sépultures  royales,  etc.  ; 
■lis  ils  ne  peuvent  prétendre  aux  grandes  dignités  du  royaume. 
Les  keup-tchiei  ont  une  position  à  part.  Ils  sont  comme  liés 
âTÉtat,  et  remplissent  immédiatement,  de  degré  en  degré  et 
cmme  à  tour  de  rôle,  les  charges  du  palais,  et  les  grandes 
fenctions  administratives  de  la  capitale.  On  les  envoie  assez 
novent  en  province  comme  gouverneurs,    ou  mandarins  de 


LXXIV  I>TR0Dl'CT10?i. 

grandes  villes,  mais  ce  n'est  qu'en  passant,  et  pour  qQeb|M 
années.  Leur  place  est  à  la  capitale,  dans  les  ininistères,  et 
auprès  du  roi. 

Les  examensniilitaires  sont  très-difTérentsdes  examens  litléraini 
proprement  dits.  Les  nobles  de  hante  famille  ne  s'y  présenleil 
point,  et  si  par  hasard  quelqu'un  d'eux  veut  embrasser  la  ctrrièn 
militaire,  il  trouve  moyen  d'obtenir  un  diplôme  sans  passer  ptr 
la  formalité  du  concours  public.  Les  nobles  pauvres  et  les  gem 
du  peuple  sont  les  seuls  prétendants.  L'examen  porte  sartoit 
sur  le  tir  de  Tare  et  les  autres  exercices  militaires  ;  on  y  joint  une 
composition  littéraire  insignifiante.  11  n'y  a  qu'un  seul  degré 
nommé  keup-tchiei.  Celui  qui  l'obtient  peut,  s'il  est  noble,  etsil 
a  d'ailleurs  du  talent  et  des  protections,  prétendre  à  tous  les 
grades  de  Tarmée  ;  s'il  n'est  pas  noble,  il  reste  ordinairaneot 
avec  sou  titre  seul.  Tout  au  plus  lui  donnera>t-on,  après  des 
années  d'attente,  une  misérable  place  d*o(ficier  subalterne. 

Au  reste,  quelle  qu'ait  pu  être  autrefois  la  valeur  des  examM 
et  concours  publics,  il  est  certain  que  cette  institution  estaajofl^ 
d'hui  en  pleine  décadence.  Les  diplômes  se  donnent  actuellement 
non  pas  aux  plus  savants  et  aux  plus  capables,  mais  aux  pto 
riches,  à  ceux  qui  sont  appuyés  des  plus  puissantes  protec- 
tions. Le  roi  Ken-tsong  commença  de  vendre  publiquement  lei 
grades  littéraires,  aussi  bien  que  les  dignités  et  emplois,  et, 
depuis  lors,  les  ministres  ont  continué  ce  trafic  à  leur  profit 
Dans  le  principe,  il  y  eut  des  protestations  et  des  résistances 
aujourd'hui  l'usage  a  prévalu  et  personne  ne  réclame.  Au  vu  e 
au  su  de  tous,  les  jeunes  gens  qui  se  présentent  aux  concour 
annuels,  achètent  à  des  lettrés  mercenaires  des  composition 
toutes  faites,  et  il  n'est  pas  rare  qu'on  connaisse  la  liste  de 
futurs  licenciés  et  docteurs  même  avant  l'ouverture  de 
examens.  Les  études  sont  abandonnées,  la  plupart  des  man 
darins  ne  savent  presque  plus  lire  et  écrire  le  chinois,  qc 
cependant  demeure  la  langue  ofSciellc,  et  les  véritables  lettré 
tombent  dans  un  découragement  de  plus  en  plus  profond. 

Quelques  détails  sur  certaines  écoles  spéciales  du  gouverne 
ment  compléteront  les  notions  précédentes. 

Les  études  qui  ont  pour  objet  les  sciences  exactes,  la  linguis 
tique,  les  beaux-arts,  etc.,  sont  loin  d'être  en  aussi  gran 
honneur  que  les  éludes  littéraires  et  philosophiques.  Peu  à 
lettrés  nobles  s'y  adonnent,  et  quand  ils  le  font  c'est  pour  eu 
affaire  de  pure  curiosité.  Elles  sont  l'apanage  à  peu  prts  exclus 
d'un  certain  nombre  de  familles  qui  forment  en  Corée  une  class 


ITITBODDCTIOIf.  LXXV 

>  kptrt,  laqoelle  étant  au  service  du  roi  et  des  ministres,  a  des 
jéiiléges  particuliers,  et  jouit  d'une  assez  grande  considération 
ans  le  pays.  On  la  désigne  fréquemment  sous  le  nom  de  classe 
wyenne,  vu  sa  position  intermédiaire  entre  la  noblesse  et  le 
fenple.  Les  individus  de  cette  classe  se  marient  ordinairement 
;  fËreeox,  et  leurs  emplois  passent  de  génération  en  génération 
llenrs  descendants.  Gomme  les  nobles,  ils  peuvent  être  dégradés 
et  réhabilités.  Ils  sont  exempts  de  la  cote  personnelle  et  du  ser- 
vice militaire  ;  ils  ont  droit  de  porter  le  bonnet  des  nobles,  et 
Mx-ci,  dans  leurs  relations  avec  eux,  les  traitent  sur  un  certain 
fied  d'égalité.  Us  sont  tenus  de  se  livrer  à  certaines  études  déter- 
lioées,  et  passent  des  examens  spéciaux  pour  obtenir  leurs 
Afférents  grades  comme  interprètes,  médecins,  astronomes,  etc., 
et  one  fois  reçus  dans  telle  ou  telle  partie,  ils  ne  peuvent  plus 
fisserà  une  autre.  Avant  de  leur  conférer  des  grades,  on  fait, 
comme  pour  les  nobles,  Texamen  de  leur  extraction  et  de  leur 
firenté,  et  leur  nomination  se  décide  par  le  ministre  compétent, 
asNsté  de  deux  autres  dignitaires.  Ils  ont  en  outre,  comme  tous 
h  autres  Coréens,  le  droit  de  concourir  aux  examens  publics 
nk  civils,  soit  militaires,  et,  s'ils  y  réussissent,  peuvent  obtenir 
lei  places  de  mandarins  jusqu'aux  degrés  de  mok~sa  et  pou-sa 
iidasivement,  mais  pas  plus  haut.  La  plupart  des  piel-tsang 
(petits  mandarins  militaires  ou  sous-lieutenants),  tsiem-sa  (sous- 
préfets  maritimes),  et  pi-tsiang  (secrétaires  des  gouverneurs  et 
fiotres  grands  mandarins)  appartiennent  à  la  classe  moyenne. 
Les  fonctions  exclusivement  remplies  par  des  membres  de 
tttte  classe,  se  rattachent  à  huit  établissements  ou  départements 
fttincts. 

!•  Le  corps  des  interprètes.  C'est  le  premier,  le  plus  irapor- 
tiil,  et  celui  dont  les  emplois  sont  le  plus  courus.  Leurs  éludes 
«it  pour  objet  quatre  langues  différentes  :  le  chinois  (Tsieng- 
kak),  le  mandchou  (Hon-hak),  le  mongol  (Mong-hak),  et  le 
^ponais  (Oai-hak)  ;  et  quand  ils  ont  reçu  leur  diplôme  dans  une 
t  ces  langues,  ils  ne  peuvent  plus  concourir  pour  une  autre. 
Ht  a  toujours  un  certain  nombre  d'interprètes  avec  Tambassade 
k  Chine.  Pour  celle  du  Japon,  qui  depuis  longtemps  a  perdu 
fcson  importance,  c'est  un  înierprèle  qui  fait  lui-même  l'office 
fimbassadeur.  De  plus,  un  autre  interprète,  qui  a  le  titre  de 
bin-to,  réside  continuellement  à  Tong-naï,  dans  le  voisinage 
!•  poste  japonais  de  Fousan-kaï,  pour  les  rapports  habituels 
atre  les  deux  peuples. 

2®  Le  Koan-sang-kam,  ou  École  des  sciences,  subdivisé  en 


LXXTI  l.lTHODUCnon. 

trois  branches,  où  Ton  étudie  séparémeoi  l'astronomie, 
scopie,  et  l'art  de  choisir  les  jours  favorahles.  Celle  éco 
que  pour  le  service  du  roi. 

3°  L'Ei-sa  ou  Ëcole  de  médeciDe.  Il  y  a  deux  sabdl 
suivant  que  tes  étudiants  se  destinent  au  service  dn  palaii 
service  du  public.  En  fait  cependant,  les  médecins  so 
l'une  ou  de  l'autre  sont  également  admis  au  palais,  et  [ 
aux  emplois  officiels. 

4"  Le  Sa-lsa-koan  ou  École  des  chartes,  dont  les  élèr 
employés  à  la  conservaliou  des  archives,  et  k  la  rédacti 
rapports  ofliciels  que  le  ^ouverment  envoie  à  Péking. 

S"  Le  To-hoa-se  ou  Ecole  de  dessin,  pour  les  cartes  et 
et  surtout  pour  les  portraits  des  rois. 

6°  Le  Nioul-hak  ou  Ëcole  de  droit.  Cet  établisseni< 
annexé  au  tribunal  des  crimes.  On  y  étudie  surtout  le  code 
et  SCS  employés  servent  dans  certains  tribunaux  pour  ic 
aux  juges  la  nature  exacte  des  peines  portées  par  la  loi,  i 
ou  tel  cas,  d'après  les  conclusions  de  la  procédure. 

7°  Le  Kiei-sa  ou  École  de  calcul,  d'où  sortent  les  com 
ministère  des  finances.  Outre  les  comptes  habituels  de  reo 
de  dépenses,  ils  sont  chargés  d'évaluer  les  frais  présun 
divers  travaux  publics,  et  quelquefois  même  de  présidei 
exécution. 

8°  Le  Hem-nou-koan  ou  Ëcole  de  l'horloge.  C'est  U 
prend  les  directeurs  et  surveillants  de  l'horloge  du  gouverD> 
la  seule  qu'il  y  ait  en  Corée.  C'est  une  machine  hydrauli( 
mesure  le  temps,  en  laissant  tomber  des  gouttes  d'eau  à  inie 
égaux. 

On  compte  aussi  souvent  comme  faisant  partie  de  la 
IDoyenne  les  musiciens  du  palais,  mais  c'est  à  tort.  Ces 
ciens  forment  un  corps  à  )>arE,  et  d'une  condition  un  pe 
rieure. 


ft.  <.  ^     «     •    .       W  A.    ' 


A' 


H ISTOII{E  DE  L'EGLISE    DE  COI^ËE 


na-vài 


tnion 


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kameul  hion 


nolpeal      -i 


Jco-tchml    hoano 


^ 


U 


U 


VII. 


La  langue  coréenne. 


mens  dont  nous  venons  de  parler  se  font  en  chi- 
)Our  objet  que  les  caractères  et  les  livres  chinois. 
*andes  écoles  du  gouvernement,  on  n*étudiequela 
s  sciences  chinoises,  tandis  que  la  langue  natio- 
ée  et  méprisée.  Ce  fait  étrange  s'explique  par 
ys.  Depuis  plus  de  deux  siècles,  la  Corée  est  lelle- 
à  la  Chine,  que  le  chinois  est  devenu  la  langue 
ivernement  et  de  la  haute  société  coréenne.  Tous 

pouvoir  doivent  écrire  leurs  rapports  en  chinois. 

roi  et  du  royaume,  les  proclamations,  les  édits 
les  jugements  des  tribunaux,  les  livres  de  science, 
i  sur  les  monuments,  les  correspondances,  les 
es  de  compte  des  négociants,  les  enseignes  des 
.,  tout  est  en  caractères  chinois. 
;culement  les  lettrés  et  les  personnes  instruites, 
nombre  de  gens  du  peuple  savent  lire  et  écrire 
On  les  enseigne  dans  les  familles,  dans  les  écoles, 
fants  des  nobles  surtout,  on  peut  dire  que  c'est 
s.  Il  n'y  a  pas  de  dictionnaires  coréens,  de  sorte 
^endre  un  mot  coréen  dont  on  ignore  le  sens,  il 
le  caractère  chinois  correspondant,  ou  s'adresser 
i  le  connaisse.  En  Chine,  les  livres  oii  les  enfants 
apprendre  les  caractères  sont  imprimés  en  types 
le  nos  abécédaires.  Le  plus  souvent,  on  étudie 
men-ly  ou  livre  des  mille  caractères,  qui  date  des 
1  et  Hàn.  En  Corée  on  se  sert  des  mêmes  livres, 
>  chaque  caractère  chinois  se  trouvent  :  à  droite, 
n  à  la  manière  coréenne  ;  à  gauche,  le  mot  coréen 
La  planche  I,  ci-jointe,  est  la  reproduction  de  la 

du  Tchouèn-ly,  tel  qu'il  est  employé  dans  les 
!S  coréennes, 
nt  les  Coréens  prononcent  le  chinois  en  fait,  pour 

langue  à  part.  Du  reste,  on  sait  que,  même  en 


LXXVIII  INTRODUCTION. 

Chine,  les  habitants  des  diverses  provinces  ont  une  noaniëre  trës- 
difTérente  de  parler  leur  langue.  Les  caractères  sont  les  mêmes 
et  ont  le  même  sens  pour  tous,  mais  leur  prononciation  varie 
tellement  que  les  habitants  du  Fokien,  par  exemple,  ou  de 
Canton,  ne  sont  compris  dans  aucune  autre  province.  II  n'y  a 
donc  pas  lieu  de  s'étonner  que  le  chinois  des  Coréens  soit 
incompréhensible  aux  habitants  du  Céleste-Empire,  et  que  les 
deux  peuples  ne  puissent  ordinairement  converser  que  par  écrit, 
en  dessinant  les  caractères  sur  le  papier  avec  un  pinceau,  ou 
dans  la  paume  de  la  main  avec  le  doigt. 

Avant  que  la  conquête  chinoise  eût  amené  Tétat  actuel  des 
choses,  les  Coréens  ont-ils  eu  une  littérature  nationale?  et  qu'é- 
tait cette  littérature  ?  La  question  est  très-difficile  à  résoudre, 
car  les  anciens  livres  coréens,  tombés  dans  un  oubli  complet, 
ont  presque  tous  disparu.  Pendant  les  longues  années  de  son 
apostolat,  Mgr  Daveluy  était  parvenu  h  en  recueillir  quelques-uns 
excessivement  curieux.  Ils  ont  péri  dans  un  incendie.  Aujour- 
d'hui, on  n'écrit  presque  plus  de  nouveaux  livres.  Quelques 
romans,  quelques  recueils  de  poésie,  des  histoires  pourles  enfants 
et  les  femmes,  c'est  h  peu  près  tout. 

Les  enfants  apprennent  à  lire  le  coréen,  sans  s'en  douter  pour 
ainsi  dire,  par  la  traduction  qui  est  donnée  dans  les  livres  élé- 
mentaires où  ils  étudient  le  chinois;  mais  ils  ne  reconnaissent 
les  syllabes  que  par  habitude,  car  ils  ne  savent  pas  épeler,  ou 
décomposer  ces  syllabes  en  lettres  distinctes.  Les  femmes,  les 
gens  de  basse  condition  qui  n'ont  pas  le  moyen  ou  le  temps 
d'apprendre  les  caractères  chinois,  sont  forcés  d'étudier  les  lettres 
coréennes;  ils  s'en  servent  pour  leur  correspondance,  leurs  livres 
de  compte,  etc..  Tous  les  livres  de  religion  imprimés  par  les 
missionnaires  sont  en  caractères  coréens.  Aussi  presque  tous  les 
chrétiens  savent  lire  et  écrire  leur  langue,  en  lettres  aphabéti- 
ques,  que  les  enfants  apprennent  très-rapidement. 

Cette  rareté  des  livres  coréens,  le  peu  de  cas  que  les  lettrés  font 
de  leur  langue  nationale,  et  surtout  la  législation  barbare  qui 
interdit  l'accès  du  pays  atout  étranger,  sous  peine  de  mort,  sont 
cause  que  la  langue  coréenne  est  complètement  ignorée  des 
orientalistes.  Depuis  bientôt  quarante  ans,  il  y  a  des  mission- 
naires français  en  Corée  ;  seuls,  de  tous  les  peuples,  ils  ont  vécu 
dans  le  pays,  parlant  et  écrivant  cette  langue  pendant  de  longues 
années.  Et  néanmoins,  chose  étrange  !  jamais  aucun  savant  n'a 
songé  à  s'adresser  à  eux  pour  avoir,  à  ce  sujet,  les  notions 
exactes  que  seuls  ils  pouvaient  communiquer.  Il  n'entre  pas  dans 


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H ISTOIItE  DE  L'EGLISE    DE  COI(ËE   liUmàus&mm 


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INTRODUCTION.  LXXIX 

lonner  ici  une  grammaire  délaiilée  de  celte  langue, 

le  est  absolument  inconnue  en  Europe,  quelques 

mrront  intéresser  tous  les  lecteurs  par  la  nou- 

\,  et  n'être  pas  inutiles  aux  savants  de  profession. 

ins  le  cours  de  notre  histoire,  que  les  missionnaires 

avec  ardeur  à  Tétude  du  coréen.  Mgr  Daveluy 

longtemps  à  un  dictionnaire  chinois-coréen-fran- 

irlhié  en  avait  composé  un  autre  coréen-chinois- 

litnicolas  avait  fait  le  dictionnaire  latin-coréen  qui 

n||us  de  trente  mille  mots  latins  et  près  de  cent  mille 

Ces  divers  dictionnaires,  ainsi  qu'une  grammaire 

|conimun,  étaient  achevés,  et  on  travaillait  au  collège 

afin  de  conserver  dans  la  mission  un  exemplaire  de 

lant  qu'un  autre  serait  envoyé  en  France  pour  y 

lorsque  éclata  la  persécution  de  1866.  Tout  fut 

aux  flammes.  Depuis  lors,  Mgr  Ridel,  vicaire  apos- 

»rée,  et  ses  nouveaux  confrères  ont  refait,  en  partie, 

martyrs  leurs  prédécesseurs,  et  préparé,  à  l'aide  de 

Stiens  indigènes  Irès-insiruils,  une  grammaire  et  un 

de  la  langue  coréenne.  Ces  ouvrages  seront  publiés 

5nt,  si  les  circonstances  le  permettent. 

1.  — Lettres,  écriture,  prononciation. 

-  On  voit  dans  le  tableau  ci-joint  (planche  II)  que 
oréen  se  compose  de  vingt-cinq  lettres  :  onze  voyelles 
consonnes. 

voyelles,  sept  sont  simples  :  a,  ^,  o,  ou,  eu,  t,  à;  les 
s  sont  mouillées,  c'est-à-dire  précédées  du  son  t,  lequel 
avec  la  voyelle  suivante  d'une  seule  émission  de  voix: 
cm.  Celte  modification  de  son  s'indique  dans  l'écriture 
ant  le  signe  caractéristique  de  la  voyelle, 
«f  consonnes  simples  :  k,  n,  t,  /,  m,  p,  5,  ng,  ts,  et 
les  :  tch,  kh,  th,  ph,  h.  —  Les  quatre  consonnes  fc,  t, 
quelquefois  doublées  pour  indiquer  un  son  plus  sec, 
■que  celui  de  la  consonne  simple, 
position  et  la  valeur  des  diphlhongues  est  indiquée 
leaii.  Nous  remarquerons  seulement  qu'en  coréen  le 
fermé)  ou  c  (ouvert)  ne  peut  s'écrire  que  par  une 
oe. 

les  voyelles  ou  diphthongues  peuvent  commencer  ou 
syllabe.  Toutes  les  consonnes,  excepté  ngf,  peuvent 


t^galemeiK  commencer  une  sjlbhtc? 
lement  peuvent  la  terminer,  c'est — ^^~ftii 
on  un  mol  ne  peut  finir  par  f»  ou  j->^rf 
Les  sons  qui  manquent  en  rorût^*'^  mi 
français,  quoique  le  son  d'une  <ies     *iiphi 
un  peu  ;  pour  les  consonnes  :  h.  y      àur, 
quefois  k  prend  le  son  de  g  dur,  m 
mais  les  Coréens  ne  peuvent  pas  pronom 
même,  quoiqu'ils  prononccDl  irès-faien 
ils  ne  peuvent  prononcer  cette  kilre,  ni 
mot,  ni  quand  elle  est  jointe  ininit^diatei 
sonne  :  pour  pra,  tra,  etc.,  ils  soron  (  obf 

Écriture.  —  Les  lettres  coréen  nés. 
langues,  ont  deux  formes  :  la  forme  on 
donnée  dans  le  tableau  (pi.  Il),  et  i|ui  seri 
mes  (pi.  III),  et  la  forme  cursivc   ou 
rante  (pi.   IV).    Les  livres  impnin<5s  éi 
main,  avant  d'éirc  décalqués  sur  \iac  pli 
d'y  rencontrer  certaines  lettres  qui     s'élt 
forme  el  se  rapprochent  de  la  secon  J  c 
Chaque  ligne  s'écrit  de  haut  en  bas, 
colonne  perpendiculaire.  On  commence  à 
pagination  .■îe  compte  également  de    Jroi|| 
que  la  fin  d'un  livre  coréen  si-  iroiive  f" 
commencement.  Quand  une  sylJiibe    coiui 
celle   voyelle  initiale  est  loujonis   pr*'-<'< 
voyelles  de  forme  vcriicalc  se  phu-eiil  ; 
droite  des  consonnes  qui  les  précèdent  ; 
horizontale  se  placent  dessous  (pi-  H)-  Aîi 
î  [ko),  ,;„  (tioii).  Si  la  syllabe  se  lerraine  ^- 
consonne  s'écrit  toujours  au  dessotjs   de 
p  {ap)^^{kak),  ",'  {pat)... 

—  Le  coréen  pourrait  aussi  s'écrire  sur  "«"^ 
ù  Bouche,  syllabe  par  syllabe,  comme  o«  '1=  ''^'^ 
coréens  de  deux  syllabes.  Hais  ce  &vslfc*ï^e  «es 
livre  purcmcnl  coréen.  Les  missionnaires  «=LlVes  c 
entre  eux  avec  stcuriU',  s'ëcriveni  en  l»  ^  "«*^*  " 
leurs  lettres  seraient  inicrceptées,  les  i-»«^\w*'  ™ 
bas,  n'y  verraient  qu'une  succession  de  s.~^^  \\bWs« 
Il  n'y  a  pas,  en  coréen,  de  si^  ^^■be?-  '^^ 
point,  deux-points,  etc..  nous  v*^  ^-.^voto^V^w 
supplée. 

Le   signe  abréviatif  (pi.    H) 


\ 


I\\\  13ITR0DCCnO5. 

•^gaiement  commencer  une  syllabe,  mais  les  huit  premièi 
lement  peuvent  la  terminer,  c'est-à-dire  que  jamais  une 
ou  un  mot  ne  peut  finir  par  ts  ou  par  Tudc  des  lettres  as| 
Los  sons  qui  manquent  en  coréen  sont  :  pour  les  voyd 
français,  quoique  le  son  d'une  des  dipbthongues  seo  n| 
un  peu;  pour  les  consonnes  :  6,  g  dur,  /\  v,  j,  cK  d^i 
quefois  k  prend  le  son  de  g  dur,  m  et  p  prennent  le  sm 
mais  les  Coréens  ne  peuvent  pas  prononcer  les  autres  letti 
même,  quoiqu'ils  prononcent  très-bien  r  entre  deux  t9 
ils  ne  peuvent  prononcer  cette  lettre,  ni  au  commenceme 
mot,  ni  quand  elle  est  jointe  immédiatement  à  une  aaU 
sonne  :  pour  pra^  ira,  etc.,  ils  seront  obligés  de  direpîn 

Écriture,  —  Les  lettres  coréennes,  comme  celles  de  toi 
langues,  ont  deux  formes  :  la  forme  ordinaire  que  noas 
donnée  dans  le  tableau  (pi.  II),  et  qui  sert  pour  les  livres 
mes  (pi.  111),  et  la  forme  cursive  ou  celle  de  récriiur 
rante  (pi.  IV).  Les  livres  imprimés  étant  d'abord  écri 
main,  avant  d'être  décalqués  sur  une  planche,  il  n'est  p 
d'y  rencontrer  certaines  lettres  qui  s'éloignent  de  la  pr 
forme  et  se  rapprochent  de  la  seconde. 

Chaque  li^me  s'écrit  de  haut  en  bas,  syllabe  sur  sylli 
colonne  perpendiculaire.  Un  commence  â  droite  de  la  pij 
pai^nnation  se  compte  également  de  droite  à  gauche,  d< 
que  la  lin  d'un  livre  coréen  m^  trouve  là  où  est  pour  i 
commencement.  Quand  une  syllabe  commence  par  uiievi 
cette  voyelle  initiale  est  toujours  précédée  du  signe  : 
\oyelles  de  forme  verticale  se  placent  sur  la  môme  li| 
droite  des  consonnes  qui  les  précèdent  ;  les  voyelles  de 
horizontale  se  placent  dessous  (pi.  II).  Ainsi  on  écrira  h 
f.  h'o)'^  i.m(^*'ou).  Si  la  syllabe  se  termine  par  une  consonne 
consonne  s'écrit  toujours  au  dessous  de  la  voyelle  précà 

—  Le  coKvn  pourrait  aussi  s'écrire  sur  une  ligne  horizontale,  de 
À  }:aucht\  syllabe  lur  syllabe,  comme  ou  le  voit,  planche  1,  pour  k 
oonvns  de  deux  s>llabes.  Mais  ce  sysK'me  n'est  jamais  employé  dk 
li\re  puri'ment  ooroen.  Los  missiounaires  et  les  chrétiens,  pourcorroi 
oiiiro  eux  avec  socuriti*.  »*èiTiveu(  en  lignes  1 1 or izon taies.  Lors  méi 
lours  loi  1res  seraionl  iniorcepuVs,  les  païens,  habitués  à  lire  de  I 
l»as.  u*>  verraient  iiuune su-XYSsiou  de  syllal)es  incohérentes. 

Il  n'y  a  pas.  on  coréen,  de  signes  de  ponctuation  :  vil 
jHMni.  deu\-poinis,  eio...  nous  verrons  plus  loin  comment 
supplée. 

Le   si^Mie  abieviaiit  ^pl.    U^   indique  qu'il  faut  répA 


INTRODUCTION.  LXXXI 

superposée.  S'il  est  écrit  deux  ou  trois  fois,  c*est  qu*il 
tr  les  deux  ou  les  trois  syllabes  précédentes. 

lois  euphoniques  font  modifier  le  son  de  telle  ou  telle 

rant  telle  ou  telle  initiale.  Le  plus  souvent  on  n'écrit  pas 

ments.  Quelquefois  cependant  ils  passent  dans  Técri- 

ir  exemple  :  {  finale  se  trouvant  presque  toujours  élidée, 

prononciation,  devant  une  consonne  initiale,  il  n*est  pas 

'on  se  permette  de  la  supprimer  en  écrivant. 

rtion.  —  Nulle  règle  écrite  ne  peut  enseigner  la  pro- 
ion  exacte  d'une  langue  étrangère.  Cet  axiome  est  vrai 
pour  la  langue  coréenne,  à  cause  des  voyelles  indétermi- 
eu^  d,  qui  représentent  toutes  les  nuances  de  son,  depuis 
moet,  en  passant  par  eu  fermé  (comme  dans  peu),  par  eu 
(comme  dans  peur),  jusqu'à  Yo  ouvert  (comme  dans  or). 
féiles  se  prennent  aisément,  en  certains  cas,  Tune  pour 
et  les  Coréens  eux-mêmes  s'y  trompent. 
a  des  voyelles  et  des  diphthongues  brèves  et  longues, 
seul  peut  les  faire  reconnaître,  car  aucun  signe  particu- 
les distingue  dans  l'écriture. 
|eoDsonne  tj  ou  ts  a  été  quelquefois  traduite  par  dj  ou  tch. 
l,  elle  a  une  valeur  mitoyenne  entre  ces  diverses  pronon- 
\,  et  ne  peut  être  représentée  exactement  par  aucune, 
consonnes  désignées  dans  le  tableau  sous  le  nom  i'aspi- 
iraient  plutôt  s'appeler  expirées.  Le  terme  adéquat  serait  : 
crachées,  car  le  son  que  produit  un  gosier  coréen  en 
lODçant  ressemble  à  celui  de  l'expectoration, 
tr  plus  de  détails,  voir  la  planche  11. 

§  2.  —  Grammaire  (parties  du  discours). 

:,  déclinaisons.  — 11  y  a  en  coréen  un  très-grand  nombre 
ibstantifs  monosyllabiques.  Exemple  :  fc/io,  nez  ;  tp,  bouche  ; 
œil  ;  ni,  dent  ;  moun,  porte  ;  kat,  chapeau  ;  piôk,  mur,  etc. 
[plupart  sont  de  deux  syllabes.  Exemples  :  saràm,  homme  ; 
U  front  ;  sàtjà,  lion  ;  kitong,  colonne,  etc.  —  Ceux  de  trois 
labes  et  plus  sont  presque  toujours  des  noms  composés. 
Les  mots  chinois  abondent  dans  la  langue  coréenne.  Le  peuple 
I  campagnes  s'en  sert  assez  peu,  mais  les  savants,  les  habi- 
Ils  des  villes  et  surtout  ceux  de  la  capitale,  les  emploient  avec 
itfasion.  Ces  mots  suivent  les  règles  ordinaires  de  la  gram- 
lire  coréenne. 
Les  substantifs  n'ont  pas  de  genre.  On  indique  la  différence 

T.  !•  —  L^ÉGUSE  DK  CORÉK.  f 


LXXXII  INTRODUCTION. 

des  sexes  par  des  noms  différeots  ;  ou  bien  on  met  les  m 
siou^  mâle  ;  am,  femelle,  devant  le  nom  de  Tespèce.  Les  p 
des  animaux  se  désignent,  suivant  Tespèce,  par  les  mots  m 
atji^  etc.,  ajoutés  au  nom  ordinaire. 

Les  noms  de  métiers,  professions,  etc. ,  se  forment  avec  la 
ticuleXrotin  qui  correspond  à  la  terminaison  latine  atar.  E\. 
ouvrage, t{-^un,  ouvrier;  namouy  bois  ;  namou-koun^  bûche 
tjim^  faix,  tjinv-koun^  portefaix  ;  norom,  jeu,  norom-ftotin,  jeu 

Le  coréen  étant  une  des  langues  qu'on  nomme  agglutinw 
pour  les  distinguer  des  langues  à  flexions,  n'a  qu'une  s 
déclinaison.  Elle  est  formée  de  neuf  cas,  ou,  si  Ton  veut,  de 
En  efTet,  par  une  particularité  assez  bizarre,  le  nominatif  a 
terminaison  spéciale  qui  le  distingue  du  nom  pur  et  sin 
Voici  les  terminaisons  des  différents  cas  : 


Nominatif  : 

• 

le,  la,  quidam. 

Instrumental  : 

ro. 

par,  quo^  quâ. 

Génitif  : 

eûé, 

de,  du,  de  la. 

Datif  : 

éké^ 

à,  au,  à  la. 

Accusatif  : 

eul^ 

le,  la. 

Vocatif  : 

a, 

ô. 

Locatif  : 

en,  sur,  m,  ubi 

Ablatif: 

ésiÔ^ 

de,  ex,  a6,  unA 

Déterminatif: 

eun. 

quant  à. 

Ces  divers  cas  s'ajoutent  au  radical  du  nom  de  la  mai 
suivante  : 

Lorsque  le  nom  se  termine  par  une  voyelle,  on  insère  ava 
terminaison  de  Taccusatif,  la  lettre  euphonique  r;  avant 
du  vocatif,  la  lettre  t  ;  avant  celle  du  déterminatif,  la  lettre 
ce  dernier  cas  s'écrit  alors  nàn  au  lieu  de  neuriy  les  deux 
étant  presque  identiques.  Ex.: 


sio^ 

bœuf. 

Nominatif  : 

siO'iy 

le  bœuf. 

Instrumental  : 

sio^o, 

par  le  bœuf. 

Génitif  : 

sio-eué^ 

du  bœuf. 

Datif  : 

siO'éké, 

au  bœuf. 

Accusatif  : 

sio-{ryeul. 

le  bœuf. 

Vocatif  : 

sto-(i)-a. 

ô  bœuf. 

Locatif  : 

sio-é^ 

dans,  sur  le  bœu 

Ablatif  : 

sio'ésiô. 

du  bœuf. 

Déterminatif  : 

siO'{nyân, 

quant  au  bœuf. 

Nota»  —  {•  Si  la  voyelle  finale  est  /  ou  Tune  des  diphlhoDgues  foi 


INTRODUCTION.  LXXXIII 

ajODte  pas  la  terminaison  du  nominatif,  qui,  en  ce  cas,  n'est  que 

'  et  simple. 

3t  les  mots  terminés  en  a  insèrent  entre  cette  finale  et  les  termi- 

nelles  la  consonne  h  euphonique.  Ils  se  déclinent  alors  comme 

-minés  par  une  consonne,  excepté  pour  le  vocatif  dans  lequel  Vh 

i  le  vocatif  devient  (i)-a,  selon  la  règle  ordinaire. 

)ms  terminés  par  une  voyelle,  font  quelquefois  leur  nominatif  en 

au  lieu  de  t,  les  autres  cas  restant  les  mêmes. 

le  le  nom  se  termine  par  une  consonne  autre  que  I,  on 
ant  la  terminaison  de  Tinstrumental  la  lettre  eupho- 
Ex.  : 


saràm, 

homme. 

f: 

«arâm-t, 

rhomme. 

ital  : 

8aràm'-{euyro^ 

par  rhommé. 

saràm-euéj 

de  rhomme. 

saràm-éké, 

à  rhomme. 

• 
• 

sartfm-ew/, 

rhomme. 

saràm'-a^ 

ô  homme. 

saràm-é, 

dans,  sur  Thomme 

sar&m-esiô, 

de  rhomme. 

atif: 

sar&fï^-eun^ 

quant  à  Thomme. 

1»  Les  mots  terminés  en  n^,  insèrent  quelquefois  un  h  euphoni- 
les  terminaisons  casuelles,  excepté  au  vocatif.  Avec  Vh  eupho- 
tif  est  indifféremment  héké  ou  heuéké,  Tablatif  hésiô  ou  heuésiô, 
is  grand  nombre  des  mots  terminés  en  s  et  quelques-uns  terminés 
ent  un  j  ou  ts  euphonique  avant  les  terminaisons  des  cas  autres 
itif,  ce  qui  entraîne  certains  changements  euphoniques  :  inst.  (i-â)- 
'èké^  accus,  (syàl^  etc... 

le  le  mot  se  termine  par  la  consonne  /,  la  terminaison 
strumental  devient  par  affinité  lo.Ex.  : 

pal^  pied, 

if  :  pal-i,  le  pied  (pron.  :  par-i^  v.  pi.  II,  Obs.) 

ntal  :      pal-lo,  par,  avec  le  pied. 

pal^eué^  du  pied  (prononcez  :  par-eue). 
,  etc. 

iriel  de  tous  les  mots  se  forme  en  ajoutant  la  terminaison 
e  décline  suivant  la  règle  précédente.  Ex.  : 
1,  homme,  saràm-teul^  les  hommes,  saràm-teul-i ^ 
ul-loy  saràm-teul-eué^ saràm-teul'éké,  etc.  (Prononcez: 
eur-t,  saràm-teur-'euéy  saràm-teur-éké,  etc.) 
remarques  compléteront  cet  exposé  des  règles  de  la 
>on  coréenne.  1°  Dans  un  certain  nombre  de  mots  ter- 
ût  par  une  consonne,  soit  par  une  voyelle,  Tusage  a  rem- 
terminaison  éké  du  datif,  par  la  contraction  kki.  2®  En 


LXXXIV  IWTROOUCTIOW . 

coréen,  comme  dans  la  plupart  des  langues  agglutinatives,  on 
indique  certaines  nuances  de  signification,  en  surajoutant  les 
unes  aux  autres  les  terminaisons  de  divers  cas.  Ainsi  on  ren- 
contre les  terminaisons  composées  :  ké-ro  (dat.  instr.),  kè-ro-siè 
(dat.  instr.  abl.),  etc. 

Adjectifs.  —  En  coréen,  il  n'y  a  pas  d'adjectifs  proprement 
dits.  On  les  remplace  par  des  substantifs  ou  par  des  verbes. 

Quand  un  adjectif  indique  la  matière  d'un  objet,  sa  nature, 
son  essence  distincte,  et  quMl  peut,  en  français,  se  remplacer  par 
un  nom  au  génitif,  comme  dans  les  expressions  :  âme  humam 
(d'homme),  brise  printanière  (de  printemps),  cet  adjectif  se 
rend  en  coréen  par  un  substantif  que  Ton  place  avant  le  nom 
qualifié. 

Exemples  :  langue  coréenne,  isio-siôn-mal  (Corée-langage)  ; 
Toreille  humaine,  saràm-koui  (homme-oreille).  Le  premier 
substantif  reste  toujours  invariable,  et  le  second  seul  se  décline. 

Les  adjectifs  qualificatifs,  comme:  bon^ grand,  puissant,  sont 
remplacés  par  des  verbes,  de  la  manière  suivante.  Si  Tadjectil 
est  seul  avec  le  substantif,  on  se  sert  du  participe  relatif  passé, 
qui  se  place  avant  le  substantif  et  demeure  invariable.  Si,  au 
contraire,  Tadjectif  est  Tattribut  de  la  proposition,  le  verbe  se 
met  après,  au  temps  voulu. 

Exemple  :  le  verbe  neutre  kheu-ta  signifie  :  être  grand  ;  son 
participe  relatif  passé  est  kheun,  qui  a  été  grand,  qui  est  grand. 
Les  expressions  :  une  grande  maison,  de  grandes  maisons,  à  une 
grande  maison,  etc.,  se  diront  :  kheun  tsip,  kheun  tsip-teul, 
kheun  tsip-éké,  etc.  Si,  au  contraire,  on  veut  traduire  :  la  maison 
est  grande,  la  maison  sera  grande,  la  maison  était  grande,  on 
dira  :  tsip-i  kheu  ta,  tsip-i  kheu-ket-ta,  tsip-i  kheu-tôni,  etc., 
en  conjuguant  le  verbe  kheu-ta  dont  tsip  est  le  sujet. 

On  se  sert  presque  toujours  comme  adjectif  du  participe  rela- 
tif passé,  parce  que  la  qualité  existe  dans  Tobjet  antérieurement 
à  Taffirmation  qu'on  en  fait.  Avec  les  expressions  :  digne  de, 
propre  à,  probablement,  etc.,  on  emploierait  le  participe  relalH 
futur,  parce  que  ces  expressions  impliquent  une  nuance  de 
fu  tu  ri  té. 

Tous  les  mots  coréens  peuvent  devenir  adjectifs,  à  l'aide  def 
participes  du  verbe  être  ou  du  verbe  faire.  (Voir  divers  excraplef 
dans  le  Pater  et  YAve,  pi.  III,  IV.) 

Les  participes  relatifs  employés  comme  adjectifs,  deviennent 
quelquefois  de  véritables  substantifs  et  se  déclinent  comme  tels 


IIITRODUGTIOIV.  LXXXV 

De  même  que  nous  disons  en  français  :  un  égal,  les  petits,  etc., 
OD  dira  en  coréen  :  kàtheun-éki,  à  un  égal  ;  tsiôkeun-eu-ro^  par 
an  petit,  etc. 

Le  comparatif  s'exprime  par  les  mots  :  td,  plus,  ou  MI,  moins, 
placés  devant  Tadjectif  (participe  ou  verbe).  Ex.  :  tô  nap-ta^ 
être  plus  haut  ;  tôl  peulkeun  kôt^  la  chose  moins  rouge  {litt.^ 
BQoiDS  rouge-étant  chose).  On  peut  employer  aussi  le  verbe  po-ta^ 
voir.  Ex.  :  t  saràm-i  na  po-ta  kheu~ta^  cet  homme  est  plus 
grand  que  moi  {litt.  cet  homme  moi  voir  étre-grand).  —  Enfin 
ffhîa  peut  s'employer  avant  les  mots  td  et  loi.  Ex.  :  hè  tàl 
po-(a  tô  nop-to,  le  soleil  est  plus  haut  que  la  lune  {Htl.  soleil 
Inné  voir  plus  étre-haut);  hè  piôl  po-ta  tôl  nop-ta^  le  soleil  est 
moins  haut  que  les  étoiles. 

Le  superlatif  relatif  se  rend  par  le  mot  t$%oung-é,  entre, 
parmi,  qui  précède  Tadjectif.  —  Ex.  :  moteun  saràm  tsioung^ 
kheik4a,  être  le  plus  grand  des  hommes  {litt.  tous  hommes  entre 
être-grand). 

Le  superlatif  absolu  se  forme  avec  les  adverbes  tsikeuk-hi^ 
Ms,  extrêmement  ;  onf^ûm-t,  entièrement,  etc.,  placés  devant 
Fadjectif.  Ex.  :  tsikeuk-hi  nop-ta^  très-haut  {litt.  extrêmement 
itre-haut). 

Noms  de  nombre.  —  La  langue  coréenne  n'a  de  noms  que 
pour  les  unités  et  les  dizaines. 

1,  hàna;  3,  tout;  3,  set;  4,  net;  5,  tasàt;  6,  iôsat;  7,  ilkop; 
8,  iôtalp  ;  9,  ahop;  10,  iôl. 

li,  itfr-fctfna (dix-un);  12,  iôl-toul  (dix-deux),  etc.. 

SO,  seumoul;  30,  siorheun;  40,  maheun;  50,  souin;  60, 
iimun;  70,  irheun;  80,  iôteun;  90,  aheun. 

Les  noms  :  cent,  mille,  dix  mille,  etc.,  sont  tirés  du  chinois, 
et  quand  on  les  emploie  au  pluriel ,  leur  nombre  doit  être 
indiqué  par  les  noms  chinois  des  unités.  Ex.  :  trois  cent 
ioixante-cinq  ans,  le  mot  pe/c,  cent,  étant  chinois,  on  ne  peut 
pas  employer  le  mot  coréen  sét,  trois,  et  dire  sét-pèk;  il  faut 
prendre  le  mot  chinois  sam,  trois,  et  dire  sam-pèk.  Ensuite,  si  le 
nom  de  la  chose  comptée  est  coréen,  soixante-cinq  se  dira  en 
coréen  ;  si  ce  nom  est  chinois,  soixante-cinq  devra  être  également 
en  chinois  ;  par  conséquent,  selon  qu'on  emploiera  pour  le  mot  : 
année,  Texpression  coréenne  Aé,  ou  l'expression  chinoise  niôn^  on 
dira  :  samnpèkiisioun'tasàt  hè,  ou  bien  sam-pèk-niouk-sip-o 
nifti,  trois  cent  soixante-cinq  ans. 

IjCs  noms  de  nombres  cardinaux  se  placent  avant  le  mot  dont 


LIIXTI  INTRODDCTIOll. 

ils  désirent  la  quantité.  Exemple  :  ammotU-sarilm,  i 
liommes. 

Ces  noms  employés  seuls  peuvent  se  décliner  comtnetm 
autres  noms  ;  mais,  placés  devant  un  subslaoïif  pour  le  quai 
ils  deviennent  adjectifs,  et  par  conséquent  restent  invariabli 

Les  nombres  ordinaux  se  forment  en  ajoutant  aux  non 
cardinaux  coréens  la  terminaison  tsè.  Ex.  :  toul-tsè,  deuiii 
ilkop-tsè^  septième.  De  même  qu'en  français  on  ne  dit  [ 
unième,  en  corûen  on  ne  dit  pas  kàna-tsè,  mais  tchiSt-t 
premier.  Les  nombres  ordinaux  chinois  s'obtiennent  en  pré 
aux  nombres  cardinaux  le  mot  tiei.  Ex.  :  tiei-sam,  trois! 
liei-sip,  dixième  ;  tiei-pék,  centième.  Ils  s'emploient  avi 
mois  chinois,  selon  la  règle  expliquée  plus  haut. 

Les  noms  de  nombres  ordinaux  précèdent  le  substantif  el 
invariables.  Employés  seuls,  ils  peuvent  se  décliner. 

Pronoms.  —  Le  coréen  n'a  que  deux  pronoms  personnel: 
je,  moi;  et  nô,  tu,  toi.  Comme  dans  les  autres  langues 
même  famille,  c'est  un  des  pronoms  démonstratifs  qui  sert 
la  troisième  personne  :  il,  lui.  Le  plus  ordinairement  empic 
lia,  celui-là,  celle-là,  cela. 

Na  etnï  se  dâclinent  suivant  la  règle  générale.  Deux  ca 
lement  font  exception.  Le  nominatif,  qui  se  forme  avec  I 
minaison  ka,  est  pour  la  première  personne  :  nè-ka  au  1 
na-ka  ;  pour  la  seconde  :  né-ka  au  lieu  de  nâ-ka.  L'instruc 
de  la  première,  personue  est  nal-lo,  celui  de  la  seconde  est  i 
Enfin,  on  trouve  au  datif,  outre  la  forme  régulière,  les  forme 
tractées  :  nè-kké,  ne'-fcfce. 

Le  pluriel  de  la  première  personne  est  :  ouri,  nous  ;  ce 
la  seconde  :  nôheuè,  vous.  On  emploie  égalemeoi  d'autre 
riels  dérivés  des  précédents  :  ouri-teul,  nous  ;  nôkeué-têui 
Tous  ces  pluriels  .se  déclinent  suivant  la  règle  générale. 

Chez  toutes  les  nations,  mais  surlout  dans  les  pays  m 

pronoms  pcrsonoeU  est  restreinl  par  les  règles  de  la  pirtIU 
homme  du  peuple,  s'adressant  iM/ÊÊÊBAuîa,  ne  ^n' 
je  ou  moi,  il  tlira,  en  pnrlant^^^^^^  -    — ' 

forte  raison  nedira-l-il  p"»  S^ 
litre  voulu,  c 
(leur,  eic...  ! 


oun, 


Il  n'y  a  pas  de  pronoi 
ce  sont  les  pronoms 
nôheué,  placés 


par  position,  ei 


INTROOUGTlOIf.  LXXXVII 

dire  qa'ils  demeurent  alors  invariables.  Le  substantif 
lide  et  prend,  le  cas  échéant,  la  marque  du  pluriel. 
rail  également  employer  le  pronom  personnel  au  géni- 
par  exemple  :  na-eué  tsoé^  de  moi  le  péché,  au  lieu  de 
m  péché. 

noms  et  adjectifs  démonstratifs  sont  :  i,  fîo,  keu,  (sa, 
is  signifient  :  ce,  cet,  celui,  celle,  ceux,  celles,  ces. 
e  les  personnes  ou  les  choses  rapprochées,  et  corres- 
elui-ci,  ceci,  etc.  —  tid  s'emploie  pour  les  personnes 
»es  éloignées,  et  signifie  :  celui-là,  cela,  etc.  —  keu 
personne  ou  la  chose  dont  on  vient  de  parler.  —  tsia 
iploient  avec  les  participes  relatifs  des  verbes.  Ex.  : 
tn  tsia  (salut  ayant  fait  celui),  celui  qui  a  sauvé; 
rang  hànàn  pa  (père-mère  amour  faisant  celui),  celui 
es  parents.  —  tsia  se  dit  des  personnes,  pa  se  dit  des 
et  des  choses.  . 

;  pronoms,  quand  ils  ne  sont  pas  joints  à  un  substantif, 
it  suivant  la  règle  générale.  Quand  ils  précèdent  un 

ils  deviennent  adjectifs  et  restent  invariables, 
loms  et  adjectifs  interrogatifs  sont  :  nout,  noukou^  qui  ? 
lersonnes  ;  moudt^  quoi?  pour  les  choses  ;  Snà^  dttdn^ 
*  les  personnes  et  les  choses.  iSnà  signifie  proprement  : 
mtre  plusieurs  {quis)  ;  ôti^,  quel  ?  de  quelle  espèce? 
Ex.  :  Snà  saràm  tnta,  quel  homme  est-ce?  ioan-i 
m  être),  c'est  Jean,  ôttdn  saràm  tnta,  quel  homme 
éak  hàn  saràm-i  olsipAa  (mal  ayant  fait,  mal  faisant 
e),  c'est  un  mauvais  homme.  Ces  pronoms  se  déclinent 
ont  employés  comme  pronoms,  c'est-à-dire  isolément, 
ijectifs,  ils  restent  invariables, 
om  réfléchi  est  tsakeué^  soi-même,  qui  se  décline  régu- 

On  emploie  aussi  tsô^  tsé  qui  se  décline  comme  le 
5  la  seconde  personne  n^,  ne,  etc.. 

pas  en  coréen  de  pronoms  relatifs,  on  y  supplée  par 
ipes  relatifs  joints  aux  substantifs  ou  aux  pronoms 
tifs,  comme  nous  venons  de  le  voir. 

,  conjugaison.  —  Il  y  a,  en  coréen,  des  verbes  actifs  et 
neutres,  mais  ces  dénominations  n'ont  pas  exactement 
îns  que  dans  nos  langues.  Un  verbe  actif,  en  coréen, 
ui  exprime  une  action,  qu*ellc  soit  faite  ou  reçue  par  le 
^lle  se  passe  en  lui  ou  hors  de  lui  ;  ce  qui  inclut  les 
nsitifs,  intransîtifs  et  passifs  de  nos  grammaires.  Fatre, 


LXXXVllI  INTRODUCTION. 

pâtir,  dormir,  sont  des  verbes  actifs.  Les  verbes  neutres,  qni 
seraient  peut-être  mieux  nommés  verbes  qualificatifs  ou  verbes 
adjectifs,  sont  ceux  qui  expriment  une  qualité  ou  une  manière 
d'être  :  être  grand,  être  beau,  etc. . . 

Il  suit  de  là  que  les  verbes  coréens  n'ont  pas  de  voix  passive. 
Un  y  supplée  par  les  divers  modes  du  verbe  actif,  surtout  pir 
les  participes  relatifs,  ou  bien  par  une  inversion  dans  la  cons- 
truction de  la  phrase. 

En  revanche,  les  verbes  coréens  comptent  au  moins  sept  voix 
différentes.  Outre  la  voix  active  ou  verbe  afiirmatif,  il  y  a  le 
verbe  éventuel,  le  verbe  interrogatif,  le  verbe  négatif,  le  verbe 
honorifique,  le  verbe  causatif,  le  verbe  motivant,  etc.. 

Comme  plusieurs  autres  langues  de  la  même  famille,  le  coréen 
a  deux  verbes  substantifs  :  it-ta,  qui  signifie  Texistence  pure  et 
simple,  et  il^ta,  qui  signifie  Tessence,  la  nature  du  sujet,  it-ta 
veut  dire  :  exister;  il-ta  veut  dire  :  être  telle  chose. 

Les  verbes  composés  sont  excessivement  nombreux.  Ils  se 
forment  par  Tunion  d*un  substantif  et  d'un  verbe,  ou  de  deux 
verbes  ensemble.  —  Tous  les  noms  peuvent  devenir  des  verbes 
par  Taddition  du  verbe  il-ta,  être  :  homnie-être,  f ère-être,  etc.  ; 
ou  du  verbe  hà-ta,  faire  :  travail-faire  (travailler),  joie-fairt 
(se  réjouir),  etc.  —  Quand  deux  verbes  se  joignent,  le  premier  est 
au  participe  passé  verbal,  ou  gérondif  passé,  et  le  second  seul 
se  conjugue.  C'est  de  cette  manière  que  la  langue  coréenDe 
supplée  à  ces  prépositions  qui  jouent  un  si  grand  rôle  dans  les 
verbes  de  nos  langues.  Ex.  :  apporter  se  traduira  par  les  verbes 
prendre  et  venir  :  ayant  pris,  viens  (apporte)  ;  emporter  se 
construira  de  la  même  manière  :  ayant  pris,  va  (emporte]. 

La  conjugaison  coréenne  est  d'une  simplicité  toute  primitive. 
11  n'y  a  ni  nombres,  ni  personnes.  La  même  expression  signifie  : 
je  fais,  tu  fais,  il  fait,  nous  faisons,  vous  faites,  ils  font.  Si  le 
sens  de  la  phrase  ne  suffit  pas  pour  indiquer  le  sujet,  on  fait  pré- 
rider le  verbe  d'un  pronom  personnel.  —  Les  modes  sont  :  l'in- 
dicatif, l'impératif,  Tinfinitif  et  les  participes.  Il  n'y  a  pas  de 
subjonctif  ou  optatif. 

Dans  chaque  forme  du  verbe,  il  faut  distinguer  trois  choses  : 
la  racine,  le  signe  du  temps,  la  terminaison.  —  La  racine,  ou 
le  radical  du  verbe,  indique  purement  et  simplement  l'état  ou 
l'action  que  signifie  le  verbe.  Elle  est  par  conséquent  immuable. 
—  Le  signe  du  temps  indique  si  cet  état  ou  cette  action  a  eu 
lieu  auparavant,  a  lieu  maintenant,  ou  aura  lieu  plus  tard.— 
La  terminaison  marque  la  différence  entre  les  temps  principaux 


IlfTRODUCTIOIH .  LXXX1X 

les  temps  secondaires.  Elle  change  ordinairement  avec  les 
«fses  voix  des  verbes. 

Les  radicaux  coréens  sont  de  deux  espèces  :  ceux  qui  rendent 
iréela  consonne  qui  les  suit  immédiatement,  et  ceux,  beau- 
p  plus  nombreux,  qui  n'exigent  pas  cette  aspiration.  La  ter- 
aison  de  Tinfinitif,  qui  est  ta  dans  ces  derniers,  devient,  dans 
iremiers,  tlia.  Ex.  :  hà-ta,  faire  ;  no-tha,  lâcher, 
es  signes  de  temps  n'étant  autres  que  les  participes  verbaux, 
iporte,  avant  tout,  de  bien  déterminer  ce  que  sont  ces  parti- 
s,  et  de  les  distinguer  des  participes  relatifs.  Dans  nos  lan- 
,  le  même  mot  joue  les  deux  rôles  ;  nous  disons  :  dominant 
dère,  il  garda  le  silence,  et  :  Thomme  dominant  ses  passions 
ophera.  Dans  le  premier  exemple,  dominant  n'est  pas  un 
able  participe  puisqu'il  ne  participe  pas  de  la  nature  de 
xtif,  ce  serait  plutôt  une  espèce  de  gérondif.  Dans  le  second 
dominant  joue  le  rôle  d'adjectif,  et  remplace  le  verbe  avec 
relatif.  Or  il  y  a,  en  coréen,  deux  formes  différentes  de 
cipes^  pour  exprimer  ces  deux  sens  difTérents.  Les  premiers 
les  participes  verbaux,  et  les  seconds  les  véritables  parti- 
,  ou  participes  relatifs. 

lÎDtenant,  comment  se  forment  les  participes  verbaux?  —  Le 
npe  futur  se  forme  en  ajoutant  au  radical  la  particule  ké 
ans  les  verbes  en  tha  devient  khé.  Ex.  :  hà-ta^  faire,  hà-ké, 
it  faire  ;  no-tha,  lâcher,  no-khé,  devant  lâcher.  —  Le  par- 
)  passé  se  forme  en  ajoutant  au  radical  Tune  des  voyelles 
ô.  Dans  les  verbes  en  tha,  cette  particule  devient  ha  ou  hd 
no-tha,  lâcher,  no-ha,  ayant  lâché  ;  nd-tha^  placer,  nd-hô, 
placé.  Dans  les  verbes  en  ta,  la  voyelle  a  ou  J  se  joint  au 
il  soit  directement,  soit  à  l'aide  d'une  lettre  euphonique. 
hà'ta,  faire,  hà-iô,  ayant  fait  ;  tsô-ta,  boiter,  tsd-^,  ayant 
;  sin^tà,  chausser,  sin-d,  ayant  chaussé.  Les  verbes  dont  le 
al  est  en  a,  n'ajoutent  rien.  Ex.  :  tsa-ta,  dormir,  tsa,  ayant 
1. 

3-  —  Les  règles  euphoniques  à  observer  dans  la  formation  du  participe 
verbal,  étant  assez  compliquées,  le  dictionnaire,  tout  en  donnant  les 
sa  rmfinitif,  indique  toujours  ce  participe. 

n'y  a  pas  en  coréen  de  participe  verbal  du  présent.  C'est  le 
iâlpur  et  simple  qui  en  tient  lieu.  En  effet,  dès  lors  que  la 
ièrc  d'être  ou  l'action  affirmée  par  le  verbe  n'est  rapportée 
«passé,  ni  au  futur,  elle  est,  par  cela  même,  au  présent 
itud.  Ce  présent  suffit  pour  les  verbes  neutres,  puisqu'ils 
riment  seulement  un  état,  une  manière  d'être  ;  il  suffit,  par 


XCIV  INTRODUCTION. 

Od  voit  que  les  règles  de  la  civilité  compliquent  terriblement  les 
règles  de  la  grammaire.  —  3^  Beaucoup  de  terminaisons  sont 
usitées,  pour  indiquer  certaines  nuances  de  sens  :  l'affirmation, 
la  possibilité,  le  doute,  la  probabilité,  Tespérance,  le  repro- 
che, etc.  etc..  —  3*"  Enfin,  il  y  a  des  terminaisons  spéciales 
pour  indiquer  que  le  sens  de  la  phrase  est  suspendu  ou  terminé, 
en  un  mot,  pour  remplacer  la  ponctuation. 

Ces  diverses  particules  terminatives  s'ajoutent  :  les  unes  au 
radical,  les  autres  aux  participes  verbaux,  d'autres  à  la  termi- 
naison régulière,  d'autres  enfin  à  l'une  ou  à  l'autre  forme  indifTé- 
remment.  De  plus,  elles  se  surajoutent  et  s'agglutinent  très-sou- 
vent les  unes  aux  autres,  pour  former  un  sens  complexe,  lequel 
est  la  résultante  des  sens  de  chaque  fragment  séparé.  On  conçoit 
qu'avec  un  pareil  système,  applicable  aux  divers  temps  et  ^ux 
diverses  voix  de  chaque  verbe,  la  somme  de  toutes  les  termi- 
naisons simples  ou  composées  que  peut  avoir  un  radical  s'élève 
à  un  chiffre  énorme:  Les  Coréens  en  comptent  plusieurs  milliers, 
mais  dans  les  listes  qu'ils  en  donnent^  il  faut  retrancher  beau- 
coup de  composés  qui  sont,  non  des  terminaisons,  mais  de  véri- 
tables phrases.  Ainsi,  par  exemple,  ils  comptent  parmi  les  ter- 
minaisons des  verbes  le  mot  (té,  temps  (ou  son  locatif  ttè-é),  qui 
se  joint  aux  participes  relatifs  pour  signifier  :  lorsque  :  hàn-ttè-é, 
lorsqu'il  a  fait  ;  hàl-Uè-é,  lorsqu'il  fera. 

Un  mot  seulement  des  terminaisons  qui  constituent  la  ponc- 
tuation et  remplacent  la  virgule,  le  point,  le  point  et  virgule, 
les  deux  points,  signes  inconnus  dans  l'écriture  coréenne.  —  La 
virgule  s'indique  le  plus  ordinairement  par  la  terminaison  ko, 
quelquefois  par  mid,  ou  par  io  (du  verbe  %l~ta),  ou  isio  (du  verbe 
honorifique  m-to).  La  conjonction  :  et,  en  coréen  oa,  koa^  hoa, 
les  formes  du  vocatif  a,  ta,  id,  peuvent  également  indiquer  une 
virgule.  —  Le  point  et  virgule  se  rend  par  les  terminaisons 
miô^  hàni,  tm.  —  Les  deux  points  sont  indiqués  par  les  termi- 
naisons a,  ia^  iô  d'un  participe  passé,  lorsqu'une  énumération 
doit  suivre,  et  parla  particule  té,  lorsqu'on  va  citer  les  paroles 
de  quelqu'un.  —  Le  point  est  exprimé  par  toutes  les  combi- 
naisons de  particules  qui  se  terminent  en  ta  on  ra:  niray  intra, 
nanita,  nantota^  tota^  tosoita^  et  par  d'autres  encore  comme  sio- 
sid,  etc.  (Voyez  le  JPatér  et  VAve  Maria  en  coréen,  pi.  III  et  IV). 

Adverbes.  —  Les  adverbes  simples  sont  en  assez  petit  nombre. 
Ex.  :  tô,  plus;  toi,  moins;  tto,  encore;  miôt,  combien;  man, 
seulement,  etc.  Ces  mots  ont  été  ou  sont  encore  de  véritables 


INTRODUCTION.  XCV 

substantifs,  signifiant  :  le  plus,  le  moins,  etc..  Parmi  les 
adverbes  composés,  les  uns  sont  des  substantifs,  adjectifs,  ou 
pronoms  mis  au  cas  voulu,  le  plus  souvent  à  Tablalif,  au  locatif 
et  à  instrumental.  La  plupart  sont  plutôt  des  locutions  adver- 
biales. Ex.  :  ônà'Uè  (quel  temps)  quand  ?  ;  tiô-ttè  (ce  temps-là), 
dernièrement  ;  tsion-é  (dans  le  devant) ,  avant  ;  hou-^é  (dans 
l'arrière),  après  ;  iô-keué,  ici  ;  xô-heui-siô^  d'ici  ;  tiô-keué^  là; 
tiô-kené  sid,  de  là  ;  tt(hhan^  aussi  ;  han-katsi-rOy  ensemble  ;  ôttô- 
khé,  comment  ;  etc.  Les  autres  adverbes  composés  se  forment 
des  verbes  neutres  en  ajoutant  au  radical  i,  At,  kei,  kheiy  Ex.  : 
polk'i,  évidemment;  kateuk-hi,  pleinement;  kheu-ket^  grande- 
ment; etc. 

Postposttions.  —  Elles  tiennent  lieu  de  nos  prépositions.  Les 
principales  sont  celles  qui  servent  pour  la  déclinaison,  il  y  en  a 
une  ou  deux  autres.  Ex.  :  Aiiri,  avec.  Les  Coréens  en  comptent  un 
certain  nombre,  qui  sont  en  réalité  des  locutions  postpositives. 
Ex.  :  po-ta,  en  comparaison  de  {liit.  voir)  ;  isoung-é^  dans, 
parmi;  tV/fdfta,  par  ;  oui-hàiay  pour.  Ces  deux  dernières  sont  des 
participes  verbaux  qui  gouvernent  Taccusatif. 

Conjonctions.  —  La  conjonction  et  se  traduit  par  oa  quand  le 
mot  précédent  finit  par  une  consonne ,  par  hoa  lorsqu'il  finit 
par  une  voyelle.  Souvent  aussi  on  emploie  ko,  seul  ou  avec  le 
radical  M  du  verbe  faire  :  hà-ko.  Ces  particules  étant  plutôt  des 
participes  continuatifs  que  de  véritables  conjonctions,  se  placent 
après  le  mot,  et  doivent  être  répétées  après  chacun  des  mots  ou 
des  propositions  que  l'on  veut  relier  ensemble.  Ex.  :  kenl-sseu-ko 
tsèk'po'ko,  écrire-et  lire-et.  Les  autres  conjonctions  sont  :  Aofc, 
ou;  manàn,  mais;  pirok^  quoique,  etc..  On  rencontre  aussi 
des  locutions  conjonctives.  Ex.  :  iônkoro,  donc  {litt.  par  le  être 
ainsi). 

Interjections.  —  Les  principales  sont  :  éfco,  hélas  !  ;  é,  é,  fi  !  ; 
ana,  iôpo,  eh  \;ia,  holà  !  etc....  On  peut  aussi  rattacher  aux 
interjections  les  deux  formes  ordinaires  de  l'affirmation  :  onta,  oui 
(du  supérieur  à  l'inférieur),  te,  oui  (de  l'inférieur  au  supérieur). 

§  3.  —  Grammaire  (syntaxe;. 

Le  principe  fondamental  de  la  syntaxe  coréenne  est  celui-ci  : 
le  mot  qui  gouverne  est  invariablement  placé  après  le  mot  qui 
est  gouverné.  D'où  il  suit  que  :  —  dans  la  déclinaison,  la  pré- 
position indiquant  le  cas  change  de  place,  et  devient  postposition 


XCVI  INTRODUCTION. 

parce  qu'elle  gouverne  le  nom;  —  le  nom  au  génilif  précède 
celui  qui  le  gouverne  ;  —  l'adjectif  ou  participe  relatif  précède 
le  nom  auquel  il  se  rattache  ;  —  l'adverbe  précède  le  verbe  ; 
—  le  substantif  précède  le  verbe  par  lequel  il  est  gouverné,  etc.. 
La  forme  invariable  d'une  phrase  coréenne  est  donc  :  1^  le  sujet 
précédé  de  tous  ses  attributs,  s'il  en  a  ;  3°  le  régime  indirect  au 
cas  voulu,  précédé  également  de  ses  attributs  ;  3^  le  régime  direct 
précédé  de  tout  ce  qui  s'y  rattache  ;  4®  enfin  le  verbe,  précédé  des 
adverbes,  etc.,  lequel  termine  nécessairement  la  phrase. 

Cette  règle  générale  sera  suffisamment  complétée  par  les  obser- 
vations suivantes. 

Souvent  on  omet  le  signe  du  pluriel,  surtout  dans  le  langage 
ordinaire  de  la  conservation.  Ex.  :  seumou  saràm,  vingt  hommes, 
pour  seumou  saràm-teul. 

On  omet  aussi  volontiers  le  signe  du  génitif.  Ex.  :  naniou-nôp, 
feuille  d'arbre  {litt,  arbre-feuille),  au  lieu  de  namou-eué  nôp. 
Dans  les  mots  tirés  du  chinois,  cette  exception  devient  la  règle 
absolue.  Ex  :  thiôn-tsiou-kiông^  prière  du  maître  du  ciel  {litt, 
ciel-maître-prière) 

Quand  divers  noms  sont  reliés  par  des  conjonctions,  le  dernier 
seul  prend  le  signe  du  cas,  les  autres  restant  invariables.  Ex  : 
nakoui-^a  màl-koa  kè-éké  tsouôttàpnàita^  j'ai  donné  à  l'âne,  au 
cheval  et  au  chien. 

Les  mots  chinois  sont  très-employés,  à  l'exclusion  des  mois 
coréens,  par  les  gens  de  la  haute  classe  et  par  les  habitants  des 
villes;  les  paysans  eux-mêmes  s'en  servent  quelquefois.  En  pareil 
cas,  les  adjectifs,  noms  de  nombre,  adverbes,  etc.,  qui  accom- 
pagnent un  substantif  ou  un  verbe  chinois,  doivent  aussi  être 
chinois.  Jamais  on  ne  met  un  adjectif  coréen  à  un  nom  chinois, 
et  réciproquement. 

Quand  plusieurs  adjectifs  se  rapportent  à  un  seul  sujet,  le 
dernier  adjectif  seul  prend  la  forme  ordinaire  (participe  relatif)  ; 
les  autres  sont  au  radical  avec  la  conjonction  fco.  Ex  :  kôm-ko 
heuê-ko  peulk-ko  pheur-àn  pit.  Les  couleurs  :  noire,  blanche, 
rouge  et  bleue. 

Dans  uneénumération,  contrairement  à  nos  idées  de  politesse, 
le  pronom  je  ou  ynoi  se  met  le  premier.  Ex.  :  na-hàko  apôtsi- 
hàko  ôrnôni-hâko  tong-sàing-hàko  nounim-hàko  aki-hàko  tsal- 
teuritta.  Ce  qui  signifie  littéralement  moi-et,  père-el,  mère-et, 
frère-et,  sœur-et,  petit  enfant-et,  bien  (portants)  être. 

Quand  les  termes  d'une  énuraération  sont  des  verbes  h  Tinfi- 
nitif,  le  dernier  seul  se  conjugue,  les  autres  sont  au  radical  suivi 


INTRODUCTION.  XCYU 

de  la  conjonction  ko.  Ex  :  pallo-to  ssao-ko^  soneuro-to  ssao-ko 
niro^to  ssaoat-ta.  Us  ont  combattu  des  pieds,  des  mains  et  des 
dents.  {LiU.  par  pied  aussi  combattre-et,  par  main  aussi  corn* 
battre-et,  par  dent  aussi  ils  ont  combattu). 

Généralement  les  choses  inanimées  ne  peuvent  pas  être  le  sujet 
d'un  verbe.  En  pareil  cas,  on  tourne  la  phrase  d'une  autre  manière. 

Quoique  les  verbes  actifs  gouvernent  Taccusatif,  le  signe  de  ce 
cas  est  très-souvent  omis  après  les  régimes  directs,  surtout  en 
conversation. 

S  4.  —  A  QUELLE  FAMILLE  APPARTIENT  LA  LANGUE  CORÉENNE  ? 

Dans  la  classification  des  langues,  l'élément  fondamental  est 
la  ressemblance  ou  la  diversité  de  structure  grammaticale.  La 
ressemblance  ou  la  diversité  des  mots  n'a  qu*une  importance 
très-secondaire.  Or  toutes  les  règles  dont  nous  venons  de  donner 
un  résumé,  démontrent  d'une  manière  évidente  que  le  coréen 
appartient  à  cette  famille  de  langues  que  Ton  nomme  généra- 
lement :  mongoles,  oural-altaïques,  touraniennes,  etc.,  et  qui 
serait  mieux  caractérisée  par  le  terme  :  scythiques  ou  tartares, 
puisque  les  mots  :  Scythes^  chez  les  anciens,  et  Tartares^  chez 
les  modernes,  ont  toujours  servi  à  désigner  l'ensemble  des 
peuples  de  la  haute  Asie. 

Quels  sont  en  effet  les  principaux  caractères  des  langues  tar- 
tares, par  contradistinction  avec  les  langues  indo-européennes? 

Les  langues  indo-européennes  ont  des  mots  de  genre  diffé- 
rent non-seulement  pour  les  êtres  vivants,  dans  lesquels  existe  la 
distinction  de  sexe,  mais  aussi  pour  les  êtres  inanimés  et  pour 
les  idées  abstraites  ;  dans  les  langues  tartares,  au  contraire,  les 
noms  sont  tous  neutres  ou  plutôt  n'ont  point  de  genre. 

Les  langues  indo-européennes  ont  diverses  déclinaisons  pour 
les  noms  singuliers  ;  le  pluriel  y  est  toujours  distinct  et  se  décline 
d'une  manière  différente  ;  les  terminaisons  des  cas,  quelle  qu^ait 
été  leur  origine  primitive,  sont  devenues  des  changements  ou 
flexions  du  mot  lui-même,  d'où  leur  nom  de  langues  à  flexions. 
Dans  les  langues  tartares  il  n'y  a  qu'une  seule  déclinaison  ;  les 
cas  se  forment  par  l'addition  de  postpositions  qui  restent  dis- 
liDctes  et  séparables  du  nom  ;  le  pluriel  est  indiqué  par  une  par- 
ticule spéciale  jointe  au  radical,  à  laquelle  s'ajoutent  pour  la 
déclinaison  les  mêmes  postpositions  qu'au  singulier;  enfin,  par 
une  ressemblance  curieuse,  la  postposition  du  datif  est  carac- 
térisée dans  un  certain  nombre  de  ces  langues  par  la  gutturale  k. 
qui  se  trouve  dans  les  langues  du  sud  de  Tlnde  comme  en  coréen. 

T.  I.  ^  L'ÉGUSE  de  CORÉE.  g 


XCVIll  ]!ITRODUCTlO?i. 

Les  langues  indo-européennes  ont  des  adjectifs  qui  se  dé 
nent  comme  les  substantifs,  et  s'accordent  avec  eux  en  genre, 
nombre  et  en  cas.  Dans  les  langues  tartares,  les  adjectirsp 
prement  dits  sont  très-rares,  et  toujours  invariables  ;  les» 
ou  verbes  de  qualité  et  de  relation  qui  tiennent  leur  place, 
deviennent  adjectifs  par  leur  position  avant  le  substantif,  u 
comme  tels,  invariables. 

Les  langues  indo-européennes  ont  des  pronoms  pour  lesti 
personnes.  Les  langues  tarlares ,  surtout  les  plus  primitif 
manquent  du  pronom  de  la  troisième  personne  qu'elles  reoq 
cent  par  un  pronom  démonstratif. 

Les  langues  indo-européennes  sont  toutes  abondamment  pi 
vues  de  pronoms  relatifs.  Dans  la  plupart  des  langues  tarti 
on  ne  trouve  pas  de  trace  de  Texistenee  de  ces  pronoms 
on  les  remplace  par  des  participes  relatifs,  qui  incluent  en 
seul  mot  ridée  exprimée  par  le  verbe  et  Fidée  de  relation. 

Dans  les  conjugaisons  variées  des  langues  indo-européen 
les  divers  modes,  temps  ou  personnes  sont  indiqués  par 
changements  ou  flexions  du  verbe  lui-même.  Dans  les  lanj 
tartares.  Tunique  conjugaison  se  forme  par  voie  agglutinât 
en  ajoutant  ou  surajoutant  des  particules  qui  restent  touji 
distinctes. 

Les  prépositions  séparées,  ou  préfixées  aux  noms  et  aux  ve 
pour  en  modifier  le  sens,  jouent  un  grand  rôle  dans  les  lanj 
indo-européennes.  Les  langues  tartares  remplacent  les  pH 
sitions  isolées  qui  indiquent  un  rapport  quelconque  par  desp 
positions,  et  ne  forment  des  verbes  composés  qu  a  Taide  de  n 
ou  d'autres  verbes. 

Les  langues  indo-européennes  ont  toutes  la  voix  passive  n 
lièrement  conjuguée,  avec  des  terminaisons  différentes  de  Tac 
elles  manquent  de  verbes  négatifs,  qu'elles  remplacent  par 
négation  distincte  employée  adverbialement.  Dans  les  lanj 
tartares  qui  ont  le  passif,  il  se  forme  par  l'addition  au  rad 
d'une  particule  spéciale  à  laquelle  se  joignent  les  terminais 
de  la  conjugaison  ordinaire.  Dans  les  autres,  la  voix  pas 
manque  absolument.  En  revanche,  l'existence  de  verbes  négi 
disiiacts,  et  d'une  voix  négative  commune  à  tous  les  verl 
80DC  des  particularités  spéciales  aux  langues  tartares. 

Enfin,  pour  ne  pis  prolonger  inutilement  cette  comparai! 
dans  les  langues  indo-européennes,  le  mot  qui  gouverne  pré( 
fénéralement  le  mot  qui  est  gouverné,  au  lieu  que  dans  toi 
les  langues  tartares,  il  est  invariablement  placé  après. 


INTRODUCTION.  XCIX 

ignés  caractéristiques  des  langues  tartares^  que  nous 
lumérer,  nous  les  retrouvons  tous  sans  exception  dans 
ire  coréenne  ;  donc  le  coréen  appartient  à  la  famille 
s  tartares.  Le  fait  est  hors  de  doute.  Maintenant,  à 
>e  de  cette  famille  se  rattache-t-il  plus  particulière- 
;  une  question  qui  devra  être  éclaircie  plus  tard,  lors 
ication  de  la  grammaire  et  du  dictionnaire.  Un  fait 
l'il  n'est  pas  inutile  de  noter  en  passant,  c'est  la 
ce  entre  la  grammaire  coréenne  et  la  grammaire  des 
ividiennes,  ou  langues  du  sud  de  Flnde.  Dans  beau- 
s,  les  règles  sont,  non-seulement  analogues,  mais 
La  ressemblance  entre  certains  mots  coréens  et  dra- 
st  pas  moins  frappante.  L'étude  approfondie  de  ces 
(Itérait  un  grand  jour  sur  quelques  points  importants 
i  primitive  des  peuples  indous,  et  sur  diverses  ques- 
graphiques  encore  peu  connues. 


VIII 


État  scK-ial.  —  Différentes  classes.  —  Noblesse.  —  Peuple.  —  Esclaves. 


li  y  a  cinq  siècles,  dans  les  premiers  temps  de  la  dynastie 
actuelle,  la  société  coréenne  était  divisée  en  deux  classes  seule- 
ment ;  les  nobles,  et  les  serfs  ou  esclaves.  Les  nobles  étaient 
les  partisans  du  fondateur  de  la  dynastie,  ceux  qui  l'avaient 
aidé  à  s'asseoir  sur  le  trône,  et  qui,  en  récompense,  avaient 
obtenu  les  richesses,  les  honneurs,  et  le  droit  exclusif  de  posséder 
les  dignités  et  de  remplir  les  fonctions  publiques.  La  masse  de 
la  population,  placée  sous  leur  autorité,  se  composait  de  serfs 
attachés  k  la  glèbe,  et  d'esclaves.  Les  descendants  de  ces  premiers 
nobles,  et  ceux  de  quelques  autres  personnes  qui  à  diverses 
époques  rendirent  aux  rois  des  services  signalés,  forment  encore 
actuellement  Taristocratie  coréenne.  Mais  par  la  force  naturelle 
des  choses,  il  est  arrivé  pour  les  serfs,  ce  qui  s'est  vu  en  Europe 
pendant  le  moyen  âge;  le  plus  grand  nombre  ont,  peu  h  peu, 
conquis  leur  liberté,  et  ont  formé,  avec  le  temps,  le  peuple  de 
laboureurs,  soldats,  marchands,  artisans,  etc.,  tel  qu'il  existe 
de  nos  jours.  De  sorte  qu'il  y  a  maintenant  en  Corée  trois  classes 
distinctes,  subdivisées  en  diverses  catégories  :  les  nobles,  les  gens 
du  peuple,  et  les  esclaves  proprement  dits.  Ces  derniers  sont  en 
assez  petit  nombre. 

La  noblesse  est  héréditaire,  et  comme  les  emplois  et  dignités 
sont  le  patrimoine  à  peu  près  exclusif  des  nobles,  chaque  famille 
conserve  avec  une  précaution  jalouse  ses  tables  généalogiques, 
ainsi  que  des  listes  complètes,  détaillées,  et  fréquemment  révi- 
sées de  chacun  de  ses  membres  vivants.  Ceux-ci  ont  grand 
soin  d'entretenir  des  relations  suivies  entre  eux,  et  avec  le 
représentant  de  la  branche  principale  de  leur  race,afin  de  trouver 
appui  et  protection  en  cas  de  besoin. 

Autrefois  et  pendant  plusieurs  siècles,  la  loi  ne  reconnaissait 
comme  nobles  que  les  descendants  légitimes  des  familles  aristo- 
cratiques. Il  n'y  avait  d'exception  que  pour  les  bâtards  des  rois 
qui  toujours  ont  été  traités  comme  nobles  de  droit.  Mais  depuis 
plus  d'un  siècle,  les  enfants  naturels  des  nobles,  qui  jadis 


INTRODUCnOIf.  C 

formaient  une  classe  à  part  et  très-inférieure  «  sont  devenus 
tellement  nombreux  et  puissants,  qu'ils  ont  peu  à  peu  usurpé  tous 
les  privilèges  des  véritables  nobles.  En  1851,  un  décret  royal  a 
renversé  les  dernières  barrières  qui  les  séparaient  des  enfants 
légitimes,  en  leur  reconnaissant,  comme  à  ceux-ci,  le  droit  de 
parvenir  à  presque  toutes  les  dignités  du  royaume.  Quelques-unes 
sont  encore  exceptées,  par  un  reste  de  respect  pour  les  anciennes 
coutumes,  mais  l'exception  ne  peut  tarder  à  disparaître  complè- 
tement. Néanmoins,  les  vrais  nobles  conservent  toujours  au  fond 
du  cœur  un  grand  mépris  pour  ces  parvenus,  mépris  qui  se 
manifeste  assez  fréquemment,  bien  que,  dans  les  relations  ordi- 
naires de  la  vie,  ils  soient  obligés  de  les  traiter  avec  toutes  les 
formes  habituelles  du  respect  et  de  Tétiquette. 

Le  dévergondage  des  mœurs  n'a  pas  été  la  seule  cause  de 
cette  révolution  importante  dans  les  coutumes  de  Taristocratie 
coréenne.  Les  luttes  violentes  entre  les  partis  politiques,  et  par 
suite  l'avantage  énorme  pour  les  grandes  familles  d'avoir  le  plus 
possible  de  partisans,  y  ont  puissamment  contribué.  Les  bâtards 
nobles,  quoiqu'ils  se  marient  généralement  sans  distinction  de 
partis  civils,  sout  toujours  comptés  comme  appartenant  à  la 
famille  de  leurs  pères  respectifs.  C'est  cette  famille  qui  les  pousse 
dans  les  emplois,  les  protège  contre  les  mandarins  criminels 
quand  ils  ont  commis  quelque  délit,  et  en  retour,  ces  hommes 
naturellement  frondeurs,  audacieux  et  turbulents,  lui  prêtent 
un  puissant  concours  en  temps  de  troubles  et  de  commotions 
politiques. 

Tous  les  nobles  ont  certains  privilèges  communs,  tels  que 
celui  de  ne  pas  être  inscrits  sur  les  rôles  de  l'armée,  celui  de 
l'inviolabilité  pour  leurs  personnes  et  leurs  demeures,  celui  de 
porter  chez  eux  le  bonnet  de  crin  qui  est  le  signe  distinctif  de 
leur  rang,  etc.  Cependant,  il  y  a  dans  la  noblesse  divers  degrés 
plus  ou  moins  élevés.  Les  familles  de  ceux  qui  ont  rendu  à  l'état 
quelque  service  signalé,  ou  accompli  quelque  grand  acte  de 
dévouement  à  la  personne  du  roi,  ou  acquis  une  réputation 
exceptionnelle  de  science,  de  piété  filiale,  etc.,  sont  beaucoup 
plus  influentes  que  les  autres,  etaccaparent  les  principales  charges 
de  la  cour.  Les  princes  du  sang  et  leurs  descendants  ont,  en  tant 
qu'ils  appartiennent  à  la  famille  royale,  des  titres  honorifiques 
très-fastueux,  mais  jamais  d'emplois  importants.  Les  rois  de 
Corée,  comme  tous  les  rois  absolus,  sont  trop  jaloux  de  leur 
autorité,  et  trop  soupçonneux  de  complots  vrais  ou  faux,  pour 
leor  laisser  la  moisire  participation  à  l'exercice  du  pouvoir. 


ai  IRTRODUCTIOII. 

li  en  est  de  même  pour  les  parents  des  reines.  La  première  femme 
du  roi  est  toujours  choisie  dans  quelque  grande  famille,  et  par 
le  fait  de  son  mariage  avec  le  souverain,  son  père  et  ses  frères 
obtiennent  de  hautes  dignités,  quelquefois  même  des  emplois 
lucratifs,  mais  presque  jamais  de  fonctions  qui  leur  donnent  une 
autorité  réelle.  Ce  n'est  que  par  des  voies  indirectes,  par  Tinfluence 
des  reines,  par  toutes  sortes  d'intrigues,  ou  bien  en  temps  de 
minorité  de  Théritier  du  trône,  qu'ils  exercent  une  influence  plus 
ou  moins  puissante. 

La  noblesse  se  perd  de  diverses  manières,  par  jugement,  par 
mésalliance,  par  prescription.  Quand  un  noble  quelconque  est 
exécuté  comme  coupable  de  rébellion  ou  de  lèse-majesté,  ses 
parents,  ses  enfants,  et  les  membres  de  sa  famille  à  un  degré 
assez  éloigné,  sont  tous  dégradés,  privés  de  leurs  emplois  et  de 
leurs  titres  de  noblesse,  et  relégués  au  rang  des  gens  du  peuple. 
Quand  un  noble  épouse  en  légitime  mariage  une  veuve  ou  une 
esclave,  ses  descendants  perdent  à  peu  près  tous  les  privilèges  de 
leur  caste,  et  Taccès  des  emplois  leur  est  fermé.  De  même,  quand 
une  famille  noble  a  été  exclue  de  toute  espèce  d'emplois  publics 
pendant  un  temps  considérable,  ses  titres  sont  par  le  fait  même 
annulés,  et  les  tribunaux  lui  refusent  les  privilèges  de  son  rang. 

L'aristocratie  coréenne  est  relativement  la  plus  puissante  et 
la  plus  orgueilleuse  de  l'univers.  Dans  d'autres  pays,  le  souve- 
rain, la  magistrature,  les  corporations  diverses,  sont  des  forces 
qui  maintiennent  la  noblesse  dans  ses  limites,  et  contrebalancent 
son  pouvoir.  En  Corée,  les  nobles  sont  si  nombreux,  et  malgré 
leurs  querelles  intestines,  savent  si  bien  s'unir  pour  conserver  et 
augmenter  les  privilèges  de  leur  caste,  que  ni  le  peuple,  ni  les 
mandarins,  ni  le  roi  lui-même  ne  peuvent  lutter  contre  leur 
autorité.  Un  noble  de  haut  rang,  soutenu  par  un  certain  nombre 
de  familles  puissantes,  peut  faire  casser  les  ministres,  et  braver 
le  roi  dans  son  palais.  Le  gouverneur  ou  mandarin  qui  s'aviserait 
de  punir  un  noble  haut  placé  et  bien  protégé,  serait  infaillible- 
ment destitué. 

Le  noble  coréen  agit  partout  en  maître  et  en  tyran.  Qu'un 
grand  seigneur  n'ait  pas  d'argent,  il  envoie  ses  valets  saisir  un 
marchand  ou  un  laboureur.  Si  celui-ci  s'exécute  de  bonne  grâce, 
on  le  relâche  ;  sinon  il  est  conduit  dans  la  maison  du  noble, 
emprisonné,  privé  d'aliments,  et  battu  jusqu'à  ce  qu'il  ait  payé 
la  somme  qu'on  lui  demande.  Les  plus  honnêtes  de  ces  nobles 
déguisent  leurs  vols  sous  forme  d'emprunts  plus  ou  moins  volon- 
taires, mais  personne  ne  s'y  trompe,  car  ils  ne  rendent  jamais 


INTRODUCTION.  CUI 

ce  qu'ils  ont  emprunté.  Quand  ils  achètent  à  un  homme  de 
peuple  un  champ  ou  une  maison,  ils  se  dispensent  le  plus  souvent 
de  payer,  et  il  n'y  a  pas  un  mandarin  capable  d'arrêter  ce  brigan- 
dage. 

D'après  la  loi  et  les  coutumes,  on  doit  à  un  noble  quel  qu'il 
soit,  riche  ou  pauvre,  savant  ou  ignorant,  toutes  les  marques 
possibles  de  respect.  Nul  n'ose  approcher  de  sa  personne,  et  le 
satellite  qui  oserait  mettre  la  main  sur  lui,  même  par  erreur, 
serait  sévèrement  puni.  Sa  demeure  est  un  lieu  sacré  ;  entrer 
même  dans  la  cour  serait  un  crime,  excepté  pour  les  femmes, 
qui,  de  quelque  rang  ou  quelque  condition  qu'elles  soient, 
peuvent  pénétrer  partout.  Un  homme  du  peuple  qui  voyage  à 
cheval  doit  mettre  pied  à  terre  en  longeant  la  maison  d'un  noble. 
Dans  les  auberges,  on  n'ose  ni  l'interroger,  ni  même  le  regarder  ; 
on  ne  peut  fumer  devant  lui,  et  on  est  tenu  de  lui  laisser  la  meil- 
leure place,  et  de  se  gêner  pour  qu'il  soit  à  son  aise.  En  route, 
un  noble  à  cheval  fait  descendre  tous  les  cavaliers  plébéiens  ; 
ordinairement  ils  le  font  d'eux-mêmes,  mais  au  besoin  on  les 
presse  à  coups  de  bâton,  et  s'ils  résistent,  on  les  culbute  de  force 
dans  la  poussière  ou  dans  la  boue.  Un  noble  ne  peut  aller  seul 
à  cheval  ;  il  lui  faut  un  valet  pour  conduire  l'animal  parla  bride, 
et,  selon  ses  moyens,  un  ou  plusieurs  suivants.  Aussi  va-t-il  tou- 
jours au  pas,  sans  trotter  ou  galoper  jamais. 

Les  nobles  sont  très-pointilleux  sur  toutes  leurs  prérogatives, 
et  quelquefois  se  vengent  cruellement  du  moindre  manque  de 
respect.  On  cite  le  fait  suivant  d'un  d'entre  eux  qui,  réduit  à  la 
misère  et  pauvrement  vêtu,  passait  dans  le  voisinage  d'une  pré- 
fecture. Quatre  satellites,  lancés  à  la  recherche  d'un  voleur,  le 
rencontrèrent,  conçurent  quelques  soupçons  à  sa  mine,  et  lui 
demandèrent  assez  cavalièrement  s'il  ne  serait  point  leur  homme. 
«  Oui,  répondit-il,  et  si  vous  voulez  m'accompagner  à  ma 
maison,  je  vous  indiquerai  mes  complices,  et  vous  montrerai  le 
lieu  où  sont  cachés  les  objets  volés.  »  Les  satellites  le  suivirent, 
mais  à  peine  arrivé  chez  lui,  le  noble  appelant  ses  esclaves  et 
quelques  amis,  les  fit  saisir,  et  après  les  avoir  roués  de  coups,  fit 
crever  les  deux  yeux  h  trois  d'entre  eux,  et  un  œil  au  quatrième, 
et  les  renvoya  en  leur  criant  :  «  Voilà  pour  vous  apprendre  à  y 
voir  plus  clair  une  autre  fois,  je  vous  laisse  un  œil  afin  que  vous 
puissiez  retourner  chez  le  mandarin.  »  11  va  sans  dire  qqe  cet 
acte  de  barbarie  sauvage  est  demeuré  impuni.  De  semblables 
exemples  ne  sont  pas  rares,  aussi  le  peuple,  surtout  dans  les 
campagnes,  redoute  les  nobles  comme  le  feu.  On  effraye  les 


civ  irrrRODCcnoN. 

enfants  en  leur  disant  que  le  noble  vient  ;  on  les  menace  de  cet  être 
malfaisant,  comme  en  France  on  les  menace  de  Croquemitaine. 
Le  plus  souvent,  leurs  injustices  et  leurs  insolences  sont  subies 
avec  une  résignation  stupide;  mais  chez  beaucoup  d'hommes  du 
peuple,  elles  font  naître  et  entretiennent  une  haine  sourde  et 
vivace  qui,  à  la  première  occasion  favorable,  amènera  de  san- 
glantes représailles. 

Depuis  la  fondation  de  la  dynastie  actuelle,  et  par  conséquent 
depuis  Torigine  de  Taristocratie  coréenne  telle  qu'elle  existe 
aujourd'hui,  on  compte  seize  ou  dix-sept  générations.  Aussi,  le 
nombre  des  nobles,  qui  tout  d'abord  était  considérable,  s'est-il 
multiplié  dans  des  proportions  énormes.  C'est  là  aujourd'hui  la 
grande  plaie  de  ce  pays;  c'est  delà  surtout  que  viennent  les  abus 
dont  nous  avons  parlé.  Car,  en  même  temps  que  la  caste  aristo- 
cratique est  devenue  plus  puissante,  un  plus  grand  nombre  de  ses 
membres,  tombés  dans  un  dénûment  absolu,  sont  réduits  à  vivre 
de  pillage  et  d'exactions.  En  effet,  il  est  absolument  impossible 
de  donner  à  tous  des  dignités  et  des  emplois  ;  tous  cependant 
les  recherchent,  tous  dès  Tenfance  se  préparent  aux  examens  qui 
doivent  leur  en  faciliter  l'accès ,  et  presque  tous  n'ont  aucun 
autre  moyen  de  vivre.  Trop  fiers  pour  gagner  honnêtement  leur 
subsistance,  par  le  commerce,  Tagriculture,  ou  quelque  travail 
manuel,  ils  végètent  dans  la  misère  et  l'intrigue,  criblés  de 
dettes,  attendant  toujours  que  quelque  petit  emploi  leur  arrive, 
se  pliant  à  toutes  les  bassesses  pour  l'obtenir,  et  s'ils  ne  peuvent 
réussir,  finissant  par  mourir  de  faim.  Les  missionnaires  en 
ont  connu  qui  ne  mangeaient  de  riz  qu'une  fois  tous  les  trois 
ou  quatre  jours,  passaient  les  hivers  les  plus  rudes  sans  feu, 
et  presque  sans  habits,  et  cependant  refusaient  obstinément  de 
se  livrer  à  quelque  travail  qui,  tout  en  leur  procurant  une 
certaine  aisance,  les  eût  fait  déroger  à  leur  noblesse,  et  les  eût 
rendus  inhabiles  aux  fonctions  de  mandarin.  Les  nobles  chré- 
tiens qui,  depuis  les  dernières  persécutions  surtout,  obtiennent 
très-difficilement  des  charges  publiques,  sont  les  plus  malheu- 
reux de  tous.  Quelques-uns  ont  essayé  de  se  faire  laboureurs, 
mais  ne  connaissant  pas  le  métier,  et  n'ayant  pas  la  force  que 
donne  la  longue  habitude  des  travaux  du  corps,  ils  peuvent  à 
peine  suffire  à  leurs  plus  pressants  besoins. 

Quand  un  noble  parvient  à  quelque  emploi,  il  est  obligé  de 
pourvoir  à  l'entretien  de  tousses  parents,  mêmeles  plus  éloignés. 
Par  cela  seul  qu'il  est  mandarin,  les  mœurs  et  l'usage  constant 
du  pays  lui  font  un  devoir  de  soutenir  tous  les  membres  de  sa 


INTRODUCnO?».  CV 

famille,  et  s'il  ne  montre  pas  assez  d'empressement,  les  plus 
avides  mettent  en  usage  divers  moyens  de  se  procurer  de  Targent 
à  ses  dépens.  Le  plus  souvent,  ils  se  présentent  chez  un  des  rece- 
veurs subalternes  du  mandarin,  pendant  Tabsence  de  celui-ci, 
et  demandent  une  somme  quelconque.  Naturellement,  le  receveur 
proteste  qu'il  n'a  pas  en  caisse  une  seule  sapèque  ;  on  le  menace, 
on  lui  lie  les  bras  et  les  jambes,  on  le  suspend  au  plafond  par  les 
poignets,  on  lui  inflige  une  rude  bastonnade,  et  on  parvient  à  lui 
extorquer  l'argent  demandé.  Plus  tard,  le  mandarin  apprend 
raiïaire,  mais  il  est  obligé  de  fermer  les  yeux  sur  un  acte  de 
pillage,  qu'il  a  peut-être  commis  lui-même  avant  d'être  fonc- 
tionnaire, ou  qu'il  est  prêt  à  commettre  demain,  s'il  perd  sa 
place. 

Les  emplois  publics  étant,  pour  la  noblesse  coréenne,  la  seule 
carrière  honorable  et  souvent  le  seul  moyen  de  vivre,  on  com- 
prend aisément  quelle  nuée  de  flatteurs,  de  parasites,  de  pétition- 
naires, de  candidats  malheureux,  d'<acheteurs  de  places,  doivent 
encombrer  jour  et  nuit  les  salons  des  ministres  et  autres  grands 
dignitaires  de  qui  dépendent  les  nominations.  Cette  foule  de 
mendiants  avides  spécule  sur  leurs  passions,  flatte  leur  orgueil, 
et  met  constamment  enjeu,  avec  plus  ou  moins  de  succès,  mais 
toujours  sans  le  moindre  scrupule,  toutes  les  intrigues,  toutes  les 
flatteries,  toutes  les  caresses,  toutes  les  ruses  dont  la  bassesse 
humaine  est  capable. 

M.  Pourthié,  l'un  des  missionnaires  martyrisés  en  1866,  s'est 
amusé  à  décrire  en  détail,  dans  une  de  ses  lettres,  l'espèce  la 
plus  commune  de  ces  solliciteurs,  ceux  qu'on  appelle  moun-kaik. 
Son  récit,  quoiqu'un  peu  long,  met  si  bien  en  relief  divers  aspects 
intéressants  du  caractère  coréen,  que  nous  le  donnons  tout  entier. 

«  Le  moun-kaik,  comme  l'indique  son  nom,  est  un  hôte  qui 
a  ses  entrées  dans  les  salons  extérieurs  ;  mais  on  applique  plus 
spécialement  cette  dénomination  aux  individus  pauvres  et  dé- 
sœuvrés, qui  vont  passer  leurs  journées  dans  les  maisons  des 
grands,  et  qui,  k  force  de  ramper  et  de  prodiguer  leurs  services, 
parviennent  à  recevoir,  en  récompense,  quelque  dignité.  Il  y  a 
différentes  catégories  de  moun-kaik,  selon  le  degré  de  noblesse 
ou  les  prétentions.  Autres  sont  ceux  qui  hantent  le  palais  du  roi, 
autres  ceux  qui  entourent  un  petit  mandarin  ;  mais  tous  se 
ressemblent. 

«  Dès  que  le  moun-kaik  a  trouvé  un  prétexte  plausible  pour 
s'introduire  chez  le  ministre,  le  mandarin,  ou  le  noble  dont  il 
convoite  la  faveur,  un  soin  unique  le  préoccupe  :  c'est  celui  de 


GVl  INTRODUCTION. 

conoaitre  à  fond  le  caractère,  les  penchants  et  les  caprices  de 
son  protecteur,  et  de  gagner  ses  bonnes  grâces  a  force  d'esprit, 
de  souplesse  et  de  protestations  de  dévouement.  Il  étudie  avec 
soin  les  goûts  dominants  du  cercle  qu'il  fréquente,  et  faisant 
bonne  contenance  contre  mauvaise  fortune,  il  s'y  plie  avec  une 
adresse  incomparable.  Il  est  tour  à  tour  causeur,  lorsqu'il  aurait 
plus  d'envie  de  se  taire,  content  et  radieux  lorsque  le  mauvais 
état  de  sa  famille  et  de  ses  finances  l'accable  de  tristesse,  emporté 
et  furieux,  triste  et  en  pleurs  lorsque  son  cœur  est  dominé  par 
les  sentiments  du  bonheur  et  de  la  joie.  Sa  femme  et  ses  enfants 
succomberaient-ils  aux  tourments  de  la  faim,  lui-même  passe- 
rait-il de  longues  journées  à  jeun,  il  faut  néanmoins  qu'arrivé 
dans  les  salons,  il  rie  avec  ceux  qui  rient,  joue  avec  ceux  qui 
jouent  ;  il  faut  qu'il  compose  et  chante  des  vei*s  sur  le  vin,  les 
festins  et  les  plaisirs.  C'est  pour  lui  un  devoir  de  n'avoir  ni 
manières,  ni  couleurs,  ni  tempérament  à  lui  propres.  L'air 
joyeux  ou  affligé,  passionné  ou  calme,  vivant  ou  abattu,  qui  se 
voit  sur  les  traits  de  son  maître,  doit  être  réfléchi  sur  les  siens 
comme  dans  un  miroir.  Il  ne  doit  être  qu'une  copie^  et  plus  la 
copie  est  fidèle,  plus  ses  .chances  augmentent. 

«  A  une  complaisance  sans  bornes,  le  moun-kaik  doit  joindre 
un  assortiment  complet  de  tout  ce  que  l'on  nomme  talents  de 
société.  C'est  toujours  lui  qui  se  met  en  avant  pour  ranimer  la 
gaieté  de  la  compagnie,  soutenir  et  intéresser  la  conversation. 
Répertoire  vivant  de  toutes  les  histoires  et  de  toutes  les  fables,  il 
s'ingénie  à  raconter  souvent  et  avec  intérêt  ;  il  connaît  le  premier 
toutes  les  nouvelles  de  la  province  et  de  la  capitale,  toutes  les 
anecdotes  de  la  cour,  tous  les  scandales,  tous  les  accidents.  Il 
est,  auprès  des  dignitaires,  la  renommée  aux  cent  bouches,  un 
véritable  journal  ambulant.  Il  pénètre  tous  les  desseins,  les  plans 
secrets,  les  intrigues  des  différents  partis  ;  il  compte  sur  ses 
doigts  le  nombre,  le  nom,  la  position  et  les  chances  de  tous  les 
mandarins  qui  montent  et  descendent  dans  l'échelle  des  faveurs 
du  gouvernement  ;  il  récite  avec  aisance  le  catalogue  universel 
et  l'état  financier  de  tous  les  nobles  du  royaume. 

«  Nouveau  Janus  au  double  visage,  sans  conscience,  et  vrai 
caméléon  de  la  politique,  le  moun-kaik  a  soin  d'exposer  sa  belle 
face  au  soleil  levant  de  la  faveur.  Toutes  ses  gentillesses  sont 
exclusivement  pour  le  côté  d'où  peuvent  venir  les  dignités  ;  mais 
à  tout  ce  qui  lui  est  inutile,  ou  hostile,  ou  inférieur,  il  laisse 
voir  une  âme  basse  et  cupide,  uniquement  gouvernée  par  les 
instincts  du  plus  froid  égoïsme.  Il  tourne  avec  la  fortune,  flattant 


INTRODUCTION.  CVII 

ceux  qu'elle  flatte,  laissant  de  côté  ceux  qu'elle  abandonne,  cal- 
culant toujours  s'il  est  de  son  intérêt  de  se  montrer  raide  ou 
souple,  avare  ou  généreux,  traître  ou  fidèle.  Mettre  la  division 
là  où  elle  le  sert,  séparer  les  parents  et  les  amis,  susciter  des 
haines  et  des  inimitiés  mortelles  entre  les  familles  au  pouvoir, 
faire  tour  à  tour  agir  les  ressorts  de  la  vérité  et  du  mensonge, 
de  la  louange  et  de  la  calomnie,  du  dévouement  et  de  l'ingra* 
titude,  tels  sont  ses  moyens  d'action  les  plus  habituels. 

«  Sachant  qu'en  Corée  le  cœur  des  grands  ne  s'épanouit  que 
lorsqu'on  repait  leurs  yeux  de  la  vue  des  sapèques,  il  est  à  la 
quête  de  tous  les  gens  en  procès,  de  tous  les  criminels,  de  tous 
les  ambitieux  de  bas  étage ,  leur  offre  son  entremise  et  leur 
promet  son  crédit,  moyennant  une  bonne  somme  pour  lui-même, 
et  une  plus  grosse  encore  pour  le  mattre  dont  il  doit  faire  inter- 
venir la  puissance.  L'argent  une  fois  payé,  les  rustres,  par  son 
aide,  deviennent  grands  docteurs,  les  roturiers  nobles,  les 
criminels  innocents,  les  voleurs  magistrats  ;  bref,  il  n'y  a  pas 
de  difficultés  que  le  moun-kaik  et  l'argent  ne  puissent  aplanir, 
pas  de  souillure  qu'ils  ne  parviennent  à  laver,  paç  de  crime  qu'ils 
ne  sachent  justifier,  pas  d'infamie  qu'ils  ne  viennent  à  bout  de 
dissimuler  et  d'ennoblir. 

«  Cependant,  le  moun-kaik  ne  perd  pas  de  vue  que  sa  pro- 
fession actuelle  n'est  qu'un  chemin  pour  parvenir  au  but  de  son 
ambition.  Toujours  vigilant,  toujours  aux  aguets,  il  n'examine 
que  le  moment  favorable  où  il  pourra  surprendre  ou  arracher  à 
son  protecteur  le  don  de  quelque  fonction,  de  quelque  dignité. 
Malheureusement  pour  lui,  son  influence  n'est  pas  seule  en  jeu. 
L'argent,  la  parenté,  l'intérêt,  les  sollicitations  diverses,  font 
porter  ailleurs  le  choix  du  ministre,  et  souvent  l'infortuné  passe 
de  longues  années  dans  une  pénible  attente.  Dans  ce  cas,  le 
moun-kaik  déploie  une  constance  admirable.  Au  reste  la  vertu 
dominante  du  Coréen  candidat  est  la  patience.  Il  n'est  pas  rare 
de  voir  des  vieillards  à  cheveux  blancs  se  traîner  avec  peine  pour 
la  vingtième,  la  quarantième  ou  même  la  cinquantième  fois  aux 
examens  du  baccalauréat.  Notre  moun-kaik  est,  lui  aussi,  armé 
d'une  patience  héroïque  ;  plutôt  que  de  désespérer  et  d'abandonner 
la  partie,  il  continuera  indéfiniment  h  vivre  de  misères  et  de 
déceptions.  Enfin,  s'il  ne  peut  emporter  l'affaire  par  la  douceur 
et  les  caresses,  il  s'armera  quelquefois  d'impudence,  et  fera 
comme  violence  à  son  protecteur. 

«  Un  bachelier  de  la  |merâK»  Hoftog-hal  était  depuis  trois  ou 
quatre  ans  trte-assMtiigHÉii^  ministre,  et  comme  il 


.>^ 


K 


CVIII  INTRODUCTION. 

avait  de  Tesprit,  aucun  des  moyens  d'attirer  un  sourire  de  la 
fortune  n'avait  été  négligé.  Néanmoins,  nulle  lueur  d'espoir  ne 
brillait  encore.  Un  jour  qu'il  se  trouvait  seul  avec  le  ministre, 
celui-ci,  occupé  à  chercher  un  mandarin  pour  un  district,  se  prit 
à  dire  :  «  Tel  district  est-il  un  bon  mandarinat  ?»  Le  bachelier 
se  lève  brusquement,  se  prosterne  aux  pieds  du  ministre,  et 
répond  d'un  ton  pénétré  :  «  Votre  Excellence  est  vraiment  trop 
«  bonne,  et  je  la  remercie  bien  humblement  de  penser  à  donner 
«  à  son  petit  serviteur  un  district  quel  qu'il  soit.  »  Le  ministre,  qui 
n'avait  d'autre  intention  que  de  lui  demander  des  renseigne- 
ments,  resta  interdit  devant  cette  réponse,  et  n'osant  pas  contrister 
trop  le  pauvre  moun-kaik,  lui  donna  cette  préfecture. 

a  D'autres  fois  ce  sera- un  trait  d'esprit,  une  bouffonnerie 
qui  mettra  le  moun-kaik  sur  le  piédestal.  L'exemple  que  je  vais 
citer,  est  demeuré  célèbre  dans  le  pays.  Un  bachelier  militaire 
faisait  très-fidèlement  sa  cour  au  ministre  de  la  guerre.  Quinze 
années  s'étaient  écoulées  depuis  qu'il  avait  commencé  ce  rude 
métier,  et  cependant  rien  ne  semblait  indiquer  qu'il  fût  plus 
avancé  que  le  premier  jour.  A  chaque  moment,  des  nominations 
se  faisaient  sous  ses  yeux,  et  néanmoins  il  n'avait  encore  pu  sur- 
prendre ni  un  signe,  ni  une  parole,  qui  dénotât  qu'on  pensait  à 
lui.  Son  talent  à  raconter  des  histoires,  l'avait  rendu  le  boute-en- 
train de  la  société  habituelle  du  ministre,  et  ses  absences,  lors- 
qu'elles avaient  lieu,  produisaient  un  vide  notable  dans  l'assem- 
blée. Un  temps  vint  où  il  cessa  tout  à  coup  de  se  montrer  dans 
les  salons,  et  quoique  les  grands,  en  ce  pays-ci,  fassent  en  général 
peu  d'attention  à  ces  sortes  de  choses,  notre  ministre  remarqua 
que  son  assidu  moun-kaik  avait  disparu,  mais  s'imaginant  qu'il 
était  tombé  malade,  ou  bien  qu'il  s'était  mis  en  voyage  pour 
des  affaires  particulières,  il  ne  s'en  inquiéta  pas  davantage.  Cette 
absence  du  moun-kaik  se  prolongeait  depuis  près  de  trois 
semaines,  lorsqu'enfin,  un  beau  jour,  il  reparaît  tout  pétillant 
de  joie  et  s'en  vient  avec  empressement  saluer  le  ministre. 
Celui-ci ,  content  aussi  de  le  revoir,  n'a  rien  de  plus  pressé,  après 
avoir  reçu  son  salut,  que  de  lui  demander  comment,  après  une 
si  longue  disparition,  il  est  enfin  tombé  du  ciel.  —  «  Ah  !  » 
répond  le  moun-kaik.  «  Votre  Excellence  dit  en  ce  moment  plus 
«  vrai  qu'elle  ne  pense  !  —  Quoi  donc,  »  reprend  le  ministre, 
w  expliquez-vous,  avez-vous  été  malade?  —Un  bachelier  qui  est 
«  sur  le  pavé  depuis  quinze  ans,  ne  peut  manquer  d'avoir  une 
«  maladie  que  Votre  Excellence  connaît  fort  bien,  mais  néanmoins 
«  ce  n'est  pas  cela.  Oh  !  en  ce  monde  il  arrive  des  histoires  bien 


INTRODUCTION.  CIX 

a  étranges  !  —  Mais  expliquez-vous  donc,  pourquoi  nous  tenir 
«  en  suspens?  —  Moi,  vous  tenir  en  suspens,  jamais.  Je  viens  de 
«  faire  une  expérience  telle  que  je  ne  désire  certes  plus,  ni  à  moi 
c(  ni  aux  autres,  d'être  suspendu  en  Tair.  »  Le  ministre,  de  plus 
en  plus  intrigué  et  impatient  de  connaître  une  histoire  qui 
semblait  devoir  être  curieuse,  dit  d'un  air  piqué  :  «  Si  votre 
«  histoire  est  étrange,  il  faut  avouer  que  vous  Tètes  encore  davan- 
«  tage  vous-même  ;  encore  une  fois,  expliquez-vous  sans  détour. 
«  —  Puisque  Votre  Excellence  le  commande  je  vais  tout  révéler  ; 
«  mais  c'est  si  extraordinaire  qu'il  n'a  fallu  rien  moins  qu'un 
«  ordre  de  Votre  Excellence  pour  me  décider  à  faire  connaître 
«  une  histoire  à  laquelle  nul  ne  voudra  ajouter  foi. 

((  11  y  a  une  vingtaine  de  jours,  voulant  me  délivrer  de  l'ennui 
a  qui  me  poursuivait,  je  songeai  à  me  distraire  en  faisant  une 
((  partie  de  pêche.  Je  pris  donc  ma  ligne,  et  fus  me  poster  sur  le 
«  bord  d'un  grand  étang  aux  environs  de  la  capitale.  Â  peine  ma 
«  ligne  avait-elle  touché  Teau,  que  des  milliers  de  cigognes 
«  vinrent  s'abattre  tout  près  de  moi.  Pensant  de  suite  que  quel- 
ce  qu'un  de  ces  oiseaux  pourrait  bien  avoir  envie  de  mordre  k 
«  rhameçon,  et  prévoyant  que  mon  poignet  ne  serait  pas  assez 
«  robuste  pour  comprimer  ses  ébats,  je  me  hâtai  de  saisir  l'extré- 
a  mité  de  la  longue  corde  de  ma  ligne,  et  je  la  fixai  solidement 
«  autour  de  mes  reins.  Cette  précaution  était  à  peine  prise, 
«  qu'une  grosse  cigogne  plus  voracc  que  les  autres  se  jeta  sur 
a  l'appât,  et  le  dévora  en  un  clin  d'œil.  Envie  me  prit  de  laisser 
«  la  captive  avaler  paisiblement  l'hameçon  ;  je  ne  bougeai  pas, 
«  et  ma  cigogne  de  son  côté  resta  calme  et  immobile  comme  quel- 
((  qu'un  qui  médite  un  mauvais  coup.  Mais  ces  volatiles  ont  l'es- 
c(  tomac  tellement  chaud,  et  la  digestion  tellement  rapide,  que 
«  mon  hameçon,  une  minute  et  demie  après,  reparut  à  l'autre 
ff  bout.  Pendant  que  je  restais  stupéfait  de  cette  merveille,  une 
«  autre  cigogne  se  jette  sur  l'appât,  l'avale  et  le  digère  à  son  tour. 
«  Une  troisième  la  suit;  bref:  cinq,  vingt,  cinquante  cigognes 
«  viennent  successivement  s'enfiler  dans  ma  ligne.  Toutes  y 
«  auraient  passé  jusqu'à  la  dernière,  mais  ne  pouvant  plus  tenir 
a  à  un  si  étrange  spectacle,  je  partis  d'un  éclat  de  rire,  et  je 
«  remuai.  Soudain,  l'escadron  effrayé  prend  son  vol,  et  comme 
«  j'étais  lié  par  les  reins,  je  suis  emporté  avec  lui  dans  les  airs. 
«  Plus  nous  allions  et  plus  les  cigognes  s'effarouchaient.  Il  ne 
«  m'agréait  que  tout  juste  de  voler  ainsi,  suspendu  à  des  distances 
«  énormes  au-dessus  de  la  terre,  tratné  à  droite,  à  gauche,  plus 
«  haut,  plus  bas,  à  travers  des  lùmf»  interminables;  mais  je 


C\  INTRODUCTION. 

«  n'avais  pas  à  choisir,  et  je  me  cramponnais  le  mieux  possible  h 
«  ma  corde,  lorsqu'enfin,  lasses  de  me  voiturer  ainsi,  les  cigo- 
(c  gnes  allèrent  s'abattre  dans  une  vaste  plaine  déserte. 

a  Je  n'eus  rien  de  plus  pressé  que  de  les  délivrer  en  me 
«  délivrant  moi-même.  Je  revivais  ;  mais  étais-je  en  Corée?  ou 
«  m'avaient-elles  transporté  aux  derniers  confins  du  monde  ? 
«  C'est  ce  qu'il  m'était  impossible  de  savoir.  De  plus,  parti  ino- 
«  pinément  pour  un  voyage  si  long,  je  n'avais  pu  faire  aucune  pro- 
((  vision,  et,  à  peine  redescendu  en  ce  bas  monde,  je  me  sentis 
«  dévoré  d'une  faim  canine  ;  mais  la  solitude  m'environnait  de 
«  toutes  parts.  Pestant  contre  moi-même  et  contre  les  cigognes, 
«  je  me  dirigeai  machinalement  vers  un  énorme  roc  qui  dominait 
«  toute  la  plaine  et  dont  la  cime  semblait  toucher  les  cieux.  J'ar- 
«  rivai  tout  auprès,  et  à  mon  grand  étonnement,  ce  que  j'avais 
«  pris  pour  un  roc  ne  fut  plus  qu'une  statue  colossale  dont  la  tête 
«  s'élevait  à  perte  de  vue.  Chose  plus  admirable  encore,  un  grand 
«  poirier  chargé  de  fruits  magnifiques  avait  pris  racine  et  s'éle- 
«  vait  majestueusement  sur  la  tête  du  colosse.  La  vue  seule  de 
«  ces  fruits  faisait  découler  dans  mon  estomac  je  ne  sais  quelle 
«  douce  liqueur  qui  paraissait  me  faire  grand  bien,  et  excitait  d'au- 
a  tant  plus  mon  appétit  :  mais  comment  les  cueillir?  comment 
«  atteindre  à  cette  hauteur  démesurée  ?  La  nécessité  fut,  dit-on, 
((  la  mère  de  l'industrie.  La  plaine  était  couverte  de  roseaux.  La 
«  pensée  me  vint  d'en  couper  une  grande  quantité,  puis,  les  enfi- 
«  lant  les  uns  au  bout  des  autres,  je  fabriquai  une  perche  aussi  Ion- 
«  gue  que  la  hauteur  de  la  statue.  Alors,  enfonçant  l'extrémité  dans 
«  les  narines  du  colosse,  je  poussai  tant  et  si  bien,  que  la  gigan- 
«  tesque  tête  de  la  statue,  prise  d'un  éternuement  formidable, 
a  s'agita  dans  des  convulsions  terribles,  et  secoua  si  fortement  le 
«  poirier  que  toutes  les  poires  tombèrent  à  mes  pieds.  La  bonté 
«  en  égalait  la  beauté  ;  je  me  rassasiai  de  ces  fruits  succulents, 
«  puis  j'allai  à  la  découverte  du  pays.  J'appris  bientôt  que  le  lieu 
«  où  je  me  trouvais  était  le  district  d'Eun-tsin  (province  de  Tsiong- 
«  Tsieng,  k  quatre  cent  lys  de  la  capitale),  et  sans  tarder,  je 
a  repris  le  chemin  de  Séoul,  ou  me  voici  enfin  revenu.  Cepen- 
«  dani  je  dois  avouer  que,  quoique  étourdi  par  la  rapide  suc- 
ce  cession  de  tant  d'événements  extraordinaires,  je  n'oubliai  pas 
((  un  instant  Votre  Excellence,  et,  en  preuve,  voici  une  de  ces 
«  poires  que  j'ai  soigneusement  conservée  pour  vous  en  faire 
«  connaître  la  suavité,  plutôt  que  pour  appuyer  la  vérité  de 
«  mon  étrange  histoire.  »  En  même  temps  le  moun-kaik  plaça 
dans  les  mains  du  ministre   une  énorme  poire.  Le    ministre 


INTRODUCTION.  CXI 

voulut  la  goûter  sur-le-champ,  et  la  trouva  délicieuse.  Le  len- 
demain le  moun-kaik  était  nommé  mandarin.  » 

Outre  les  nobles  de  naissance  dont  nous  avons  parlé  jusqu'à 
présent,  il  y  a  des  nobles  d'adoption.  Ce  sont  des  individus  riches 
qui  achètent  à  prix  d'argent  des  titres  de  noblesse,  non  pas  an 
roi  ni  aux  ministres,  mais  k  quelque  puissante  famille,  lis  obtien- 
nent ainsi  d'être  inscrits  sur  les  registres  généalogiques  comme 
descendants  de  tel  ou  tel^  et  dès  lors  tous  les  membres  de  cette 
famille  les  reconnaissent  comme  parents  devant  le  gouverne- 
ment et  le  public,  les  soutiennent  et  les  protègent  comme  tels  en 
toute  circonstance.  Cette  pratique  est  contraire  au  texte  de  la  loi  ; 
mais  elle  a  de  nos  jours  passé  dans  les  mœurs,  et  les  ministres 
et  le  roi  lui-même  sont  obligés  de  la  tolérer. 

Mentionnons  enfin  la  classe  inférieure  de  la  noblesse,  c'est-à- 
dire  les  familles  que  l'on  appelle  :  demi-nobles  ou  nobles  de 
province.  Ce  sont  les  descendants  de  personnes  qui  ont  rempli 
quelque  charge  publique  peu  importante  comme  celle  de  tsoa-siou 
ou  de  piel-kam  (4).  Ces  familles  ont  quelques  privilèges, 
entreautres  celui  de  porter  le  bonnet  de  crin,  et  quand  leurs 
membres  ont  souvent  été  honorés  de  ces  emplois  secondaires, 
elles  jouissent,  dans  la  province  même,  d'une  certaine  considé- 
ration. On  doit  se  servir  en  leur  parlant  des  mêmes  formules  de 
courtoisie  qu'envers  les  vrais  nobles.  Mais  au  fond  leur  autorité 
est  beaucoup  moins  grande,  et  en  dehors  de  leur  propre  district, 
elle  devient  presque  nulle. 

Inutile  d'ajouter  qu'en  Corée  comme  ailleurs  les  usurpations 
de  titres  de  noblesse  ne  sont  pas  rares.  Beaucoup  d'aventuriers, 
quand  ils  se  trouvent  dans  une  province  éloignée  de  la  leur,  se 
font  passer  pour  nobles,  prennent  le  bonnet  de  crin,  et  usent 
et  abusent  de  tous  les  autres  privilèges  de  caste,  avec  une  inso- 
lence tout  à  fait  aristocratique.  Quand  la  fraude  est  découverte, 
on  les  traîne  à  la  préfecture  la  plus  voisine,  et  ils  reçoivent  une 
forte  bastonnade  ;  mais  s'ils  ont  des  talents,  de  l'adresse,  de  l'ar- 
gent surtout,  les  mandarins  ferment  les  yeux,  et  le  peuple  est 
obligé  de  les  supporter.  Souvent,  pendant  les  persécutions,  des 
chrétiens  oni  employé  ce  moyen  pour  se  mettre  à  l'abri  des 
molestations,  et,  s'en  trouvant  bien,  persistent  à  se  faire  passer 
pour  nobles.  «  De  temps  en  temps,  écrivait  Mgr  Daveluy,  je  me 
permets  de  plaisanter  un  peu  ces  nobles  d'emprunt.  Mais  les 


(t)  Voir  plus  haut,  fi^  uMé^>\^' 


exil  INTRODUCTION. 

quelques  chréliensqui  sont  véritablement  de  race  noble  prennent 
la  chose  plus  au  sérieux.  Ils  font  entendre  des  plaintes  amères 
sur  un  abus  qui  est  à  leurs  yeux  un  crime  énorme.  Ils  m'accusent 
d'une  tolérance  coupable  envers  ces  roturiers  qui  osent  les  traiter 
d'égal  à  égal,  et  j'ai  quelquefois  peine  à  lies  calmer.  » 

Entre  la  noblesse  et  le  peuple  proprement  dit,  se  trouve  la 
classe  moyenne,  qui  n'existe  réellement  qu'à  la  capitale.  Elle  se 
compose  des  familles  qui  depuis  plusieurs  générations  remplissent 
auprès  du  gouvernement  certaines  fonctions  spéciales,  telles  que 
celles  d'interprètes,  d'astronomes,  de  médecins,  etc..  Nous  en 
avons  parlé  plus  haut. 

Au-dessous  de  la  classe  moyenne  vient  le  peuple,  qui  n'a  abso- 
lument aucune  influence  politique.  Légalement,  un  homme  du 
peuple  peut  concourir  aux  examens  publics  pour  les  emplois 
civils  et  militaires;  maison  fait,  quelque  titre  qu'il  obtienne, 
même  de  licencié  ou  de  docteur,  il  ne  recevra  jamais  du  gouver- 
nement que  des  fondions  insignifiantes.  Pour  se  défendre  contre 
les  exactions,  les  cruautés  et  l'arbitraire  des  nobles,  les  gens  des 
diverses  classes  de  métiers  se  sont  unis  entre  eux,  et  ont  formé 
des  associations  qui,  à  la  longue,  sont  devenues  assez  puissantes, 
à  la  capitale  surtout,  et  dans  les  grandes  villes.  Quelques-unes 
de  ces  corporations,  telles  que  :  les  faiseurs  de  cercueils,  les  cou- 
vreurs, les  maçons,  les  porte-faix,  etc..  possèdent,  soit  par  droit 
écrit,  soit  par  prescription,  le  monopole  de  leur  industrie.  Elles 
payent  régulièrement  au  trésor  royal  une  contribution  déterminée, 
afin  dempécher  tout  autre  que  leurs  membres  d'exercer  tel  ou 
tel  métier.  D'autres  sociétés  n'ont  pas  de  monopole  ;  le  but 
unique  de  leurs  membres  est  de  se  protéger  réciproquement,  et 
de  se  faciliter  les  moyens  de  travail.  Ces  dernières  reçoivent  dans 
leur  sein  quiconque  se  présente,  ouvrier  ou  non,  pourvu  qu'il 
paye  sa  cotisation,  et  se  soumette  aux  règles  communes. 

Cet  esprit  d'association,  si  naturel  et  si  nécessaire  dans  un  pays 
oii  il  n  y  a  guère  d'autre  loi  que  celle  du  plus  riche  ou  du  plus 
fort,  est  très-répandu  parmi  les  Coréens,  depuis  les  familles  prin- 
cières  jusqu'aux  derniers  esclaves.  Nous  l'avons  signalé  dans  les 
divers  partis  politiques  qui  divisent  l'aristocratie,  dans  la  classe 
moyenne,  parmi  les  prétoriens  et  satellites  des  tribunaux.  Nous 
le  retrouvons  dans  toutes  les  classes  du  peuple.  Chaque  village 
forme  une  petite  république,  et  possède  une  caisse  commune  à 
laquelle  toutes  les  familles  sans  exception  doivent  contribuer. 
Cet  argent  est  placé  en  fonds  de  terre  ou  à  intérêt,  et  les  revenus 
servent  à  payer  les  suppléments  d'impôts,  les  objets  d'tttiUté 


INTRODUCTION.  CXIII 

publique  pour  les  mariages,  enterrements,  etc...,  et  autres 
dépenses  imprévues.  Les  individus  attachés  aux  temples  de 
Confucius  ou  d'autres  grands  hommes  ;  les  gardiens,  les  portiers, 
les  commissionnaires,  les  différentes  espèces  de  domestiques  des 
palais  royaux  ;  les  employés  des  ministères,  des  administrations 
civile,  militaire  ou  judiciaire  ;  tous  ceux,  en  un  mot,  qui  ont 
un  genre  de  travail  ou  des  intérêts  communs,  forment  entre  eux 
des  corporations  ou  sociétés,  analogues  à  celles  des  ouvriers 
proprement  dits,  et  ceux  qui  n'appartiennent  par  leur  état  ou 
leur  situation  à  aucune  de  ces  sociétés,  s'y  font  affilier^  moyen- 
nant une  somme  plus  ou  moins  considérable,  afin  de  trouver  aide 
et  protection  en  cas  de  besoin. 

Une  des  corporations  les  plus  puissantes  et  les  mieux  orga- 
nisées est  celle  des  porte-faix.  Le  commerce  intérieur  se  faisant 
presque  toujours  à  dos  d'hommes  ou  de  bêtes  de  charge,  est 
entièrement  entre  leurs  mains.  La  plupart  d'entre  eux  sont  des 
gens  veufs  ou  qui  par  pauvreté  n'ont  pu  se  marier  ;  les  autres 
traînent  à  leur  suite,  le  long  des  routes,  leurs  femmes  et  leurs 
enfants.  Répandus  dans  le  pays  au  nombre  de  huit  ou  dix  mille, 
ils  sont  subdivisés  par  provinces  et  par  districts,  sous  les  ordres 
de  chefs,  sous-chefs,  censeurs,  inspecteurs,  etc..  Ils  parlent  un 
langage  de  convention  pour  se  reconnaître  entre  eux,  se  saluent 
partout  oii  ils  se  rencontrent,  et  se  prodiguent  les  marques  exté- 
rieures du  respect  le  plus  cérémonieux.  Ils  sont  soumis  à  des 
règles  sévères,  et  leurs  chefs  punissent  eux-mêmes,  quelquefois 
de  mort,  les  crimes  et  délits  commis  par  les  confrères.  Ils  pré- 
tendent que  le  gouvernement  n'a  pas  le  droit  de  se  mêler  de 
leurs  affaires,  et  jamais  on  n'en  a  vu  aucun  demander  justice  à  un 
mandarin.  Ils  passent  généralement  pour  probes  et  honnêtes,  et 
les  paquets  ou  ballots  qu'on  leur  confie  pour  les  provinces  les 
plus  éloignées,  sont  fidèlement  remis  à  leur  adresse.  On  prétend 
que  leurs  mœurs  sont  très-corrompues,  et  que  presque  tous 
s'adonnent  à  des  vices  contre  nature.  Néanmoins,  leurs  femmes 
sont  respectées,  et  celui  d'entre  eux  qui  toucherait  à  la  femme 
d'un  de  ses  confrères,  serait  immédiatement  mis  à  mort.  Ils  sont 
insolents  vis-à-vis  du  peuple,  et  se  font  redouter  même  des  man- 
darins. Quand  ils  croient  avoir  à  se  plaindre  d'un  affront,  d'une 
injustice  quelconque,  ils  se  retirent  en  masse  du  district  ou  de  la 
ville,  et  leur  retraite  arrêtant  le  commerce,  et  empêchant  la 
circulation  des  marchandises,  on  est  obligé  de  parlementer  avec 
eux,  et  de  subie  leurs  conditions,  aprte  quoi  ils  reviennent  plus 
fiers  qne  jamais. 

T.  u  —  h*imiu  M  csoaiit  fi 


CXIV  INTRODUCTION. 

La  corporation  la  plus  méprisée  est  celle  des  valets  de  bouchers 
ou  abatteurs  de  bœufs.  Le  bœuf  étant  un  animal  absolument 
nécessaire  pour  la  culture  et  le  transport  des  fardeaux,  une  loi 
très-ancienne  défend  de  le  tuer  sans  permission  du  gouverne- 
ment, et  Topinion  publique,  d'accord  avec  la  loi,  regarde  Tacte 
de  tuer  un  bœuf  comme  le  plus  avilissant  de  tous.  Les  abatteurs 
de  bœufs  forment  donc  une  classe  à  part,  plus  dégradée  aux  yeux 
de  tous  que  les  esclaves  eux-mêmes.  Ils  ne  peuvent  demeurer 
dans  rintérieur  des  villages  ;  ils  vivent  en  dehors  de  la  popu- 
lation qui  les  repousse  avec  horreur,  et  ne  se  marient  qu'entre  eux. 
C'est  parmi  eux  que  sont  pris  les  exécuteurs  des  hautes  œuvres. 
Seuls  ils  ont  le  droit  d'abattre  les  bœufs,  et  tout  autre  Coréen 
qui  le  ferait  serait  chassé  de  son  village  et  de  sa  famille,  et  forcé 
de  se  réfugier  chez  eux.  11  est  bon  de  noter  en  passant  que  le 
mépris  public  n'atteint  que  ceux  qui  tuent  l'animal,  et  nulle- 
ment les  bouchers  qui  en  vendent  la  viande.  Ceux-ci  sont  de  gros 
personnages  nommés  par  les  mandarins,  auxquels  ils  payent  un 
impAt  très-lourd  afin  de  conserver  leur  monopole.  Tout  autre 
individu  qui  ferait  abattre  un  bœuf,  aurait  à  payer  une  amende 
de  54  à  56  francs,  prix  ordinaire  d'un  petit  bœuf. 

Le  nombre  des  esclaves  est  aujourd'hui  bien  moins  considé- 
rable qu'autrefois,  et  va  toujours  en  diminuant.  On  n'en  ren- 
contre plus  guère,  au  moins  dans  les  provinces  centrales,  que 
chez  les  grandes  familles  nobles.  Sont  esclaves  :  ceux  qui  naissent 
d'une  mère  esclave;  ceux  qui  se  vendent  ou  sont  vendus  par  leurs 
parents  comme  tels  ;  enfin  les  enfants  abandonnés  qui  sont 
recueillis  et  élevés  ;  mais  dans  ce  dernier  cas  l'esclavage  est  per- 
sonnel, et  les  enfants  de  celui  qui  a  ainsi  perdu  sa  liberté,  nais- 
sent libres.  L'esclavage  est  très-doux  dans  ce  pays;  généralement 
on  ne  garde  et  on  n'emploie  comme  esclaves  que  les  jeunes  gens, 
surtout  les  jeunes  filles  pour  le  service  intérieur  de  la  famille. 
Quand  ils  sont  en  âge  de  se  marier,  les  garçons  sont  le  plus 
souvent  laissés  libres  de  se  retirer  ou  ils  voudront,  à  seule  charge 
de  payer  au  maître  une  espèce  de  capitation  annuelle  ;  d'autres 
fois,  le  maître  les  garde  auprès  de  lui  et  les  marie  à  quelqu'une 
de  ses  esclaves.  Les  filles  demeurent  dans  la  famille  du  maître, 
et  après  leur  mariage  habitent  une  petite  maison  à  part.  Elles 
sont  astreintes  à  quelques  travaux,  et  tous  leurs  enfants  appar- 
tiennent au  maître. 

Le  maître  a  droit  de  vie  et  de  mort  sur  ses  esclaves  ;  néan- 
moins, s'il  usait  de  ce  droit  dans  les  circonstances  ordinaires, 
ou  même  s'il  les  frappait  trop  violemment,  il  serait  justiciable  des 


INTRODUCTION.  CXV 

tribunaux.  Les  inissioDnaires  assurent  qu'il  y  a  peu  d'excès  de  ce 
genre.  En  somme,  le  sort  des  esclaves  est  souvent  préférable  à 
celui  des  pauvres  villageois,  et  il  n'est  pas  rare  de  voir  des  gens 
du  peuple  se  réfugier  auprès  des  grands,  demander  à  épouser 
leurs  esclaves,  et  à  devenir  esclaves  eux-mêmes,  pour  se  mettre  à 
Tabri  des  exactions  et  des  violences  des  nobles  ou  des  mandarins. 
Outre  les  esclaves  qui  sont  la  propriété  des  particuliers,  il  y  en 
d'autres  qui  appartiennent  au  gouvernement.  Ils  sont  attachés  aux 
diverses  administrations,  ministères,  préfectures,  où  ils  remplis- 
sent les  plus  bas  offices  de  domesticité.  Quelques-uns  de  ces 
esclaves  le  sont  de  naissance  ;  la  plupart  le  sont  devenus  par  suite 
d'une  condamnation  en  cause  criminelle,  et  ces  derniers  sont 
des  forçats  plutôt  que  des  esclaves.  Cet  esclavage  est,  surtout 
pour  les  femmes,  beaucoup  plus  pénible  que  l'esclavage  ordi- 
naire. Les  femmes  esclaves  des  préfectures  sont  traitées  à  peu 
près  comme  des  animaux.  Elles  sont  à  la  merci,  non-seulement 
des  mandarins,  mais  des  prétoriens,  des  satellites,  des  valets,  du 
premier  venu.  Rien  n'égale  le  mépris  qu'on  a  pour  elles,  et  la 
condamnation  à  une  telle  servitude  est,  pour  une  honnête  femme, 
mille  fois  pire  que  la  mort. 


ii'j^irfl 


IX 


Condition  des  femmes.  —  Mariage. 


En  Corée,  comme  dans  les  autres  pays  asiatiques,  les  mœi 
sont  effroyablement  corrompues,  et  par  une  suite  toute  nai 
relie,  la  condition  ordinaire  de  la  femme  est  un  état  d'abjecti 
et  d'infériorité  choquantes.  Elle  n'est  point  la  compagne 
rhomme,  elle  n'est  qu'une  esclave,  un  instrument  de  plaisir 
de  travail,  à  qui  la  loi  et  les  mœurs  ne  reconnaissent  aucun  di 
et,  pour  ainsi  dire,  aucune  existence  morale.  C'est  un  princ 
généralement  admis,  consacré  par  les  tribunaux,  et  que  pi 
sonne  ne  songe  à  contester,  que  :  toute  femme  qui  n'est  pas  s( 
puissance  de  mari  ou  de  parents,  est,  comme  un  animal  si 
maître,  la  propriété  du  premier  occupant. 

Les  femmes  n'ont  pas  de  nom.  La  plupart  des  jeunes  fil 
reçoivent,  il  est  vrai,  un  surnom  quelconque,  par  lequel 
parents  plus  âgés,  ou  les  amis  delà  famille  les  désignent  pendi 
leur  enfance.  Mais  aussitôt  qu'elles  ont  atteint  l'âge  de  puber 
I  le  père  et  la  mère  seuls  peuvent  employer  ce  nom  ;  les  auti 

!  membres  de  la  famille,  ainsi  que  les  étrangers,  se  servent 

'  périphrases  telles  que  :  la  fille  d'un  tel,  la  sœur  d'un  tel.  Ap 

le  mariage  une  femme  n'a  plus  de  nom.  Ses  propres  parents 
s  désignent  le  plus  souvent  par  le  nom  du  district  oii  elle  a 

mariée  ;  les  parents  de  son  mari,  par  le  nom  du  district  où  e 
vivait  avant  son  mariage.  Quelquefois  on  l'appelle  tout  coui 
la  maison  d'un  tel  (nom  du  mari).  Quand  elle  a  des  fils,  les  bi( 
séances  demandent  qu'on  se  serve  de  la  désignation  :  mi 
d'un  tel.  Quand  une  femme  est  forcée  de  comparaître  devant 
tribunaux,  le  mandarin,  pour  faciliter  les  débats,  lui  imp( 
d'office  un  nom  pour  le  temps  que  doit  durer  le  procès. 

Dans  les  hautes  classes  de  la  société,  l'étiquette  exige  que 
enfants  des  deux  sexes  soient  séparés  dès  l'âge  de  huit  ou  < 
ans.  A  cet  âge,  les  garçons  sont  placés  dans  l'appartement  exi 
rieur  011  vivent  les  hommes.  C'est  là  qu'ils  doivent  passer  le 
temps,  étudier,  et  même  manger  et  dormir.  On  ne  cesse  de  k 
répéter  qu'il  est  honteux  à  un  homme  de  demeurer  dans  l'appj 
,  tement  des  femmes,  et  bientôt  ils  refusent  d'y  mettre  les  pie< 


iNTRODucTion.  cxvn 

Les  jeunes  filles  au  contraire  sont  enfermées  dans  les  salles  inté- 
rieures, où  doit  se  faire  leur  éducation,  où  elles  doivent  apprendre 
à  lire  et  à  écrire.  On  leur  enseigne  qu*elles  ne  doivent  plus  jouer 
avec  leurs  frères  et  qu'il  est  inconvenant  pour  elles  de  se  laisser 
apercevoir  des  hommes,  de  sorte  que,  peu  à  peu,  elles  cherchent 
d'elles-mêmes  à  se  cacher. 

Ces  usages  se  conservent  pendant  toute  la  vie,  et  leur  exagé- 
ration a  complètement  détruit  la  vie  de  famille.  Presque  jamais 
un  Coréen  de  bon  ton  n'aura  de  conversation  suivie  même  avec 
sa  propre  femme,  qu'il  regarde  comme  infiniment  au-dessous  de 
lui.  Jamais  surtout  il  ne  la  consultera  sur  rien  de  sérieux,  et 
quoique  vivant  sous  le  même  toit,  on  peut  dire  que  les  époux 
sont  toujours  séparés,  les  hommes  conversant  et  se  délassant 
ensemble  dans  les  salles  extérieures,  et  les  femmes  recevant 
leurs  parentes  ou  amies  dans  les  appartements  qui  leur  sont 
réservés.  La  même  coutume,  basée  sur  le  même  préjugé,  em- 
pêche les  gens  du  peuple  de  rester  dans  leurs  maisons  quand  ils 
veulent  prendre  un  instant  de  récréation  ou  de  repos.  Les 
hommes  cherchent  leurs  voisins,  et,  de  leur  côté,  les  femmes  se 
réunissent  à  part. 

Parmi  les  nobles,  quand  une  jeune  fille  est  arrivée  à  Tàge 
nubile,  ses  propres  parents,  excepté  ceux  du  degré  le  plus  rap- 
proché, ne  sont  plus  admis  ni  à  la  voir  ni  à  lui  parler,  et  ceux 
qui  sont  exceptés  de  cette  loi  ne  lui  adressent  la  parole  qu'avec 
la  plus  cérémonieuse  retenue.  Après  leur  mariage,  les  femmes 
nobles  sont  inabordables.  Presque  toujours  consignées  dans  leurs 
appartements,  elles  ne  peuvent  ni  sortir,  ni  même  jeter  un  regard 
dans  la  rue,  sans  la  permission  de  leur  mari  ;  et  de  là,  pour 
beaucoup  de  dames  chrétiennes,  surtout  en  temps  de  persé- 
cution, Timpossibilité  absolue  de  participer  aux  sacrements. 
Cette  séquestration  jalouse  est  portée  si  loin,  que  Ton  a  vu  des 
pères  tuer  leurs  filles,  des  maris  tuer  leurs  femmes,  et  des  femmes 
se  tuer  elles-mêmes,  parce  que  des  étrangers  les  avaient  touchées 
du  doigt.  Mais  très-souvent  aussi,  cette  réserve  ou  cette  pudeur 
exagérée  produit  les  inconvénients  qu'elle  est  destinée  à  éviter. 
Si  quelque  libertin  effronté  parvient  à  pénétrer  secrètement  dans 
Tappartement  d'une  femme  noble,  elle  n'osera  ni  pousser  un  cri, 
ni  opposer  la  moindre  résistance  qui  pourrait  attirer  l'atten- 
tion ;  car  alors,  coupable  ou  non,  elle  serait  déshonorée  à  tout 
jamais,  par  le  seul  fait  qu'un  homme  est  entré  dans  sa  chambre, 
tandis  que,  la  chose  restant  secrète,  sa  réputation  est  sauve. 
D'aillears,  si  elle  résistait,  persomie  M4«i-  es  saurait  gré,  pas 


CXniI  INTRODUCTION. 

même  son  mari,  à  cause  de  Téclat  fâcheux  qui  serait  ainsi 
occasionné. 

Quoique  les  femmes  en  Corée  ne  comptent  absolument  pour 
rien,  ni  dans  la  société,  ni  dans  leur  propre  famille,  elles  sont 
entourées  cependant  d'un  certain  respect  extérieur.  On  se  sert  en 
leur  parlant  des  formules  honorifiques,  et  nul  n'oserait  s'en  dis- 
penser, si  ce  n'est  envers  ses  propres  esclaves.  On  cède  le  pas 
dans  la  rue  à  toute  femme  honnête,  même  du  pauvre  peuple. 
L'appartement  des  femmes  est  inviolable;  les  agents  de  l'autorité 
eux-mêmes  ne  peuvent  y  mettre  le  pied,  et  un  noble  qui  se  retire 
dans  cette  partie  de  la  maison  n'y  sera  jamais  saisi  de  force. 
Le  cas  de  rébellion  est  seul  exce[»té,  parce  qu'alors  les  femmes 
sont  supposées  complices  du  coupable.  Dans  les  autres  circons- 
tances, les  satellites  sont  forcés  d'user  de  ruse  pour  attirer  leur 
proie  au  dehors,  en  un  lieu  où  ils  puissent  légalement  l'arrêter. 
Quand  un  acheteur  vient  visiter  une  maison  en  vente,  il  avertit 
de  son  arrivée,  afin  qu'on  ferme  les  portes  des  chambres  réservées 
aux  femmes,  et  il  n'examine  que  les  salons  extérieurs  ouverts  à 
tous.  Quand  un  homme  veut  monter  sur  son  toit,  il  prévient  les 
voisins  afin  que  l'on  ferme  les  portes  et  les  fenêtres. 

Les  femmes  des  mandarins  ont  le  droit  d'avoir  des  voitures  à 
deux  chevaux,  et  ne  sont  point  obligées  de  faire  cesser,  dans 
l'enceinte  de  la  capitale,  les  cris  des  valets  de  leur  suite,  ce  que 
doivent  faire  les  plus  hauts  fonctionnaires,  même  les  gouverneurs 
et  les  ministres.  Les  femmes  ne  font  la  génuflexion  à  personne, 
si  ce  n'est  à  leurs  parents,  dans  le  degré  voulu,  et  selon  les  règles 
fixées.  Celles  qui  se  font  porter  en  chaise  ou  palanquin,  sont 
dispensées  de  mettre  pied  à  terre  en  passant  devant  la  porte  du 
palais.  Ces  usages  semblent  dictés  par  le  sentiment  des  conve- 
nances ,  mais  il  en  est  d'autres  qui  viennent  évidemment  du 
mépris  qu'on  a  pour  le  sexe  le  plus  faible  ou  de  la  licence  des 
mœurs.  Ainsi,  les  femmes,  à  quelque  classe  de  la  société  qu'elles 
appartiennent,  ne  sont  presque  jamais  traduites  devant  les  tribu- 
naux, quelque  délit  qu'elles  puissent  commettre,  parce  qu'on  ne 
les  suppose  pas  responsables  de  leur  actes.  Ainsi  encore,  elles  ont 
droit  de  pénétrer  partout  dans  les  maisons,  de  circuler  en  tout 
temps  dans  les  rues  de  la  capitale,  même  la  nuit  ;  tandis  que, 
depuis  neuf  heures  du  soir,  moment  où  la  cloche  donne  le  signal 
de  la  retraite,  jusqu'à  deux  heures  du  matin,  aucun  homme  ne 
peut  sortir,  sauf  le  cas  d'absolue  nécessité,  sans  s'exposer  à  une 
forte  amende. 

Lorsque  les  enfants  ont  atteint  l'âge  de  puberté,  ce  sont  les 


INTRODUGTlOIf.  GXIX 

parents  qui  les  fiancent  et  les  marient,  sans  les  consulter,  sans 
s'inquiéter  de  leurs  goûts,  et  souvent  même  contre  leur  gré.  De 
part  et  d'autre  on  ne  s'occupe  que  d'une  chose,  la  convenance  de 
rang  et  de  position  entre  les  deux  familles.  Peu  importent  les 
aptitudes  des  futurs  époux,  leur  caractère,  leurs  qualités  ou  leurs 
défauts  physiques,  leur  répugnance  mutuelle.  Le  père  du  garçon 
se  met  en  relation  avec  le  père  de  la  fille,  de  vive  voix  s'ils 
demeurent  dans  le  voisinage  Tun  de  Vautre,  par  lettre  s'ils  sont 
trop  éloignés.  On  discute  les  diverses  conditions  du  contrat,  on 
convient  de  tout,  on  marque  l'époque  qui  semble  la  plus  favorable 
d'après  les  calculs  des  devins  ou  astrologues,  et  cet  arrangement 
est  définitif. 

La  veille  ou  l'avant-veille  du  jour  fixé  pour  le  mariage,  la 
demoiselle  invite  une  de  ses  amies  pour  lui  relever  les  cheveux  ; 
le  jeune  homme  de  son  côté  appelle  l'un  de  ses  parents  ou  con- 
naissances pour  lui  rendre  le  même  service.  Ceux  qui  doivent 
faire  cette  cérémonie  sont  choisis  avec  soin  ;  on  les  appelle  pok- 
siou,  c'est-à-dire  :  main  de  bonheur.  Voici  sur  quoi  est  fondé 
cet  usage.  En  Corée,  les  enfants  des  deux  sexes  portent  leurs 
cheveux  en  une  seule  tresse  qui  pend  sur  le  dos.  Ils  vont  toujours 
nu-tête.  Tant  que  Ton  n'est  pas  marié,  on  reste  au  rang  des  enfants 
(ahai),  et  l'on  doit  conserver  ce  genre  de  coiffure.  On  peut  alors 
faire  toutes  sortes  d'enfantillages  et  de  folies,  sans  que  cela  tire 
à  conséquence  ;  on  n'est  pas  supposé  capable  de  penser  ou  d'agir 
sérieusement,  et  les  jeunes  gens,  eussent-ils  vingt-cinq  ou  trente 
ans,  ne  peuvent  prendre  place  dans  aucune  réunion  où  l'on  traite 
d'affaires  importantes.  Mais  le  mariage  amène  l'émancipation 
civile,  à  quelque  âge  qu'il  soit  contracté,  fût-ce  à  douze  ou  treize 
ans.  Dès  lors  on  devient  homme  fait  (euroun),  les  jeux  d'enfants 
doivent  être  abandonnés,  la  nouvelle  épouse  prend  son  rang 
parmi  les  matrones,  le  jeune  marié  a  le  droit  de  parler  dans  les 
réunions  d'hommes  et  de  porter  désormais  un  chapeau.  Après 
que  les  cheveux  ont  été  relevés  pour  le  mariage,  les  hommes  les 
portent  noués  sur  le  sommet  de  la  tête,  un  peu  en  avant.  D'après 
les  vieilles  traditions,  ils  ne  devraient  jamais  se  couper  un  seul 
cheveu  ;  mais,  à  la  capitale  surtout,  les  jeunes  gens  qui  veulent 
faire  valoir  leurs  avantages  personnels ,  et  n'avoir  pas  sur  le 
crâne  un  trop  gros  paquet  de  cheveux,  se  font  raser  le  sommet 
de  la  tête,  de  façon  à  ce  que  le  nœud  ne  soit  pas  plus  gros  qu'un 
œuf.  Les  femmes  mariées,  au  contraire,  non-seulement  conser- 
vent tous  leurs  cheveux,  mais  s'en  procurent  de  faux,  afin  de 
grossir  autant  que  possible  les  deu  tresMS  qui  pour  elles  sont 


GXX  INTRODUCTION. 

de  règle  stricte.  Les  femmes  de  tout  râag  à  la  capitale,  et  les 
femmes  nobles  dans  les  provinces  forment  avec  ces  deux  tresses 
un  gros  chignon  qui,  maintenu  par  une  longue  aiguille  d'argent 
ou  de  cuivre  placée  en  travers,  retombe  sur  le  cou.  Les  femmes 
du  peuple,  dans  les  provinces,  roulent  les  deux  tresses  autour  de 
leur  tête,  comme  un  turban,  et  les  nouent  sur  le  front.  Les 
jeunes  personnes  qui  refusent  de  se  marier,  et  les  hommes  qui, 
arrivés  à  un  certain  âge,  n'ont  pu  trouver  femme,  relèvent  eux- 
mêmes  leurs  cheveux  secrètement  et  en  fraude,  afin  de  ne  pas 
être  éternellement  traités  comme  des  enfants  ;  c'est  une  violation 
grave  des  usages,  mais  on  la  tolère. 

Au  jour  fixé,  on  prépare  dans  la  maison  de  la  jeune  £lle  une 
estrade  plus  ou  moins  élevée,  ornée  avec  tout  le  luxe  possible  ; 
les  parents  et  amis  sont  invités,  et  s'y  rendent  en  foule.  Les 
futurs  époux  qui  ne  se  sont  jamais  vus,  ni  jamais  adressé  la 
parole,  sont  amenés  solennellement  sur  Testrade,  et  placés  Tun 
en  face  de  Tautre.  Ils  y  restent  quelques  minutes,  se  saluent  sans 
mot  dire,  puis  se  retirent  chacun  de  son  côté.  La  jeune  mariée 
rentre  dans  Tappartement  des  femmes ,  et  le  marié  demeure 
avec  les  hommes  dans  les  salons  extérieurs,  où  il  se  réjouit  avec 
tous  ses  amis,  et  les  fête  de  son  mieux.  Quelque  considérables 
que  puissent  être  les  dépenses,  il  doit  s'exécuter  de  bonne  grâce; 
sinon,  on  emploiera  tous  les  moyens  imaginables,  jusqu'à  le 
lier  et  le  suspendre  au  plafond,  pour  le  forcer  à  se  montrer 
généreux. 

C'est  cette  salutation  réciproque,  par  devant  témoins,  qui 
signifie  le  consentement,  et  constitue  le  mariage  légitime.  Dès 
lors  le  mari,  à  moins  qu'il  n'ait  répudié  sa  femme  dans  les  formes 
voulues,  peut  toujours  et  partout  la  réclamer  ;  et,  l'eût-il  répu- 
diée, il  lui  est  interdit  de  prendre  lui-même  une  autre  femme 
légitime,  du  vivant  de  la  première,  mais  il  reste  libre  d'avoir 
autant  de  concubines  qu'il  en  peut  nourrir.  Quant  aux  concubines, 
il  suffit  qu'un  homme  puisse  prouver  qu'il  a  eu  des  relations  inti- 
mes avec  une  fille  ou  une  veuve,  pour  que  celle-ci  devienne  sa 
propriété  légale.  Personne  ne  peut  la  lui  enlever,  et  les  parents 
eux-mêmes  n'ont  pas  droit  de  la  réclamer.  Si  elle  s'enfuit,  il  peut 
la  faire  ramener  de  force  à  son  domicile. 

Le  fait  suivant,  arrivé  il  y  a  quelques  années  dans  un  village 
oii  se  trouvait  un  missionnaire,  nous  fera  mieux  comprendre  ces 
diverses  lois  et  coutumes  au  sujet  du  mariage.  Un  noble  avait  à 
marier  sa  propre  fille  et  celle  de  son  frère  défunt,  toutes  deux 
du  même  âge.  11  voulait  pour  chacune  d'elles,  mais  pour  sa  fiUe 


1?ITR0DUCTI0ÎI.  CXXl 

surtout^  le  plus  excellent  mari  qui  se  pût  rencontrer,  et  dans  son 
désir  de  faire  le  meilleur  choix  possible,  il  avait  refusé  déjà  plu- 
sieurs partis  très-convenables.  Un  jour  enfin,  on  lui  fait  une 
demande  de  la  part  d'une  riche  et  grande  famille.  Après  avoir 
hésité  quelque  temps  s'il  donnerait  sa  fille  ou  sa  nièce,  il  se 
détermine  pour  sa  fille,  et  sans  avoir  jamais  vu  son  futur  gen- 
dre, engage  sa  parole  et  convient  de  Tépoque  des  noces.  Mais 
trois  jours  avant  la  cérémonie,  il  apprend  par  des  sorciers  que 
le  jeune  homme  est  un  niais,  très-laid  et  très-ignorant.  Que 
faire?  Il  n'y  avait  plus  moyen  de  reculer.  Il  avait  donné  son  con- 
sentement, et  en  pareil  cas  la  loi  est  inflexible.  Dans  son  déses- 
poir, il  imagina  un  moyen  d'amortir  le  coup  qu'il  ne  pouvait  parer 
entièrement.  Le  jour  du  mariage,  dès  le  matin,  il  se  rendit  à 
l'appartement  des  femmes  et  donna  ses  ordres  de  la  manière  la 
plus  absolue,  pour  que  sa  nièce,  et  non  sa  fille,  fût  coiffée, 
habillée,  et  conduite  sur  l'estrade  saluer  le  futur  mari.  Sa  fille, 
stupéfaite,  n'avait  qu'à  obéir.  Les  deux  cousines,  étant  à  peu  près 
de  la  même  taille,  la  substitution  fut  facile,  et  la  cérémonie  eut 
lieu  dans  les  formes  voulues.  Le  nouveau  marié,  [selon  l'usage, 
passa  l'après-midi  dans  l'appartement  des  hommes,  et  quelle  ne 
fut  pas  la  stupéfaction  du  vieux  noble  lorsqu'il  vit  que,  loin  d'être 
le  badaud  que  lui  avaient  dépeint  les  sorciers,  il  était  beau,  bien 
fait,  très-spirituel,  très-instruit  et  très-aimable  !  Désolé  d'avoir 
perdu  un  pareil  gendre,  il  songea  à  réparer  le  mal,  et  ordonna 
secrètement  que,  le  soir,  on  introduisit  dans  la  chambre  nuptiale 
non  point  sa  nièce,  mais  sa  propre  fille.  Il  savait  bien  que  le 
jeune  homme  ne  se  douterait  de  rien,  parce  que  pendant  les  salu- 
tations officielles  sur  l'estrade,  les  nouvelles  mariées  sont  telle- 
ment affublées  et  surchargées  d'ornements  qu'il  est  impossible 
de  distinguer  leur  visage.  Tout  se  fit  comme  il  le  désirait.  Pen- 
dant les  deux  ou  trois  jours  que  l'on  passa  en  famille,  le  vieux 
noble,  heureux  du  succès  de  ses  stratagèmes,  se  félicitait  d'avoir 
un  gendre  aussi  parfait.  Le  nouveau  marié  de  son  côté,  se  montrait 
de  plus  en  plus  charmant,  et  gagna  tellement  le  cœur  de  son 
beau-père,  qu'à  la  fin,  dans  un  épanchement  d'affection,  celui-ci 
lui  raconta  tout  ce  qui  était  arrivé,  les  bruits  qui  avaient  couru 
sur  son  compte,  et  les  substitutions  successives  de  la  nièce  à  la 
lille,  et  de  la  fille  à  la  nièce.  Le  jeune  homme  fut  tout  d'abord 
interdit,  puis  reprenant  son  sang-froid  :  «  C'est  très-bien,  dit-il, 
et  très-adroit  de  votre  part.  Mais  il  est  clair  que  les  deux  jeunes 
personnes  m'appartiennent,  et  je  les  réclame  toutes  les  deux, 
votre  nièce  qui  seule  est  ma  légitime  épouse,  puisqu'elle  m'a 


CXXII  INTRODUCTION. 

fait  les  salutations  légales  ;  votre  fille  parce  que,  introduite  par 
vous-même  dans  la  chambre  nuptiale,  elle  est  devenue  de  droit  et 
de  fait  ma  concubine.  »  Il  n'y  avait  rien  à  répondre  ;  les  deux 
jeunes  femmes  furent  conduites  à  la  maison  du  nouveau  marié,  et 
le  vieillard  demeuré  seul  fut  bafoué  de  tous  pour  sa  maladresse 
et  sa  mauvaise  foi. 

Le  jour  du  mariage,  la  jeune  fille  doit  montrer  la  plus  grande 
réserve  dans  ses  paroles.  Sur  Testrade,  elle  ne  dit  pas  un  mot,  et 
le  soir,  dans  la  chambre  nuptiale,  l'étiquette,  surtout  entre  gens 
de  la  haute  noblesse,  lui  commande  le  silence  le  plus  absolu. 
Le  jeune  marié  Taccable  de  questions,  de  compliments;  elle  doit 
rester  muette  et  impassible  comme  une  statue.  Elle  s'assied  dans 
un  coin,  revêtue  d'autant  de  robes  qu'elle  en  peut  porter.  Son 
mari  la  déshabillera  s'il  le  veut,  mais  elle  ne  s'en  mêlera  pas.  Si 
elle  prononçait  une  parole  ou  faisait  un  geste,  elle  deviendrait 
un  objet  de  risée  et  de  plaisanterie  pour  ses  compagnes,  car  les 
femmes  esclaves  de  la  maison  se  tiennent  auprès  des  portes  pour 
écouter,  regardent  par  toutes  les  fentes,  et  se  hâtent  de  publier 
ce  qu'elles  peuvent  voir  et  entendre.  Un  jeune  marié  fit  un  jour 
avec  ses  amis  la  gageure  d'arracher  quelques  mots  à  sa  femme 
dès  la  première  entrevue.  Celle-ci  en  fut  avertie.  Le  jeune  homme 
après  avoir  vainement  (enté  divers  moyens,  s'avisa  de  lui  dire  que 
les  astrologues,  en  tirant  Thoroscope  de  sa  future,  lui  avaient 
affirmé  qu'elle  était  muette  de  naissance,  qu'il  voyait  bien  que 
tel  était  le  cas,  et  qu'il  était  résolu  à  ne  pas  prendre  une  femme 
muette.  La  jeune  femme  aurait  pu  se  taire  impunément,  car 
les  cérémonies  légales  une  fois  accomplies,  que  l'un  des  deux 
conjoints  soit  muet  ou  aveugle,  ou  impotent,  peu  importe,  le 
mariage  existe.  Mais  piquée  de  ces  paroles,  elle  répondit  d'un 
ton  aigre- doux  :  «  Hélas!  l'horoscope  tiré  sur  ma  nouvelle  famille 
est  bien  plus  vrai  encore.  Le  devin  m'a  annoncé  que  j'épouserais 
le  fils  d'un  rat,  et  il  ne  s'est  pas  trompé.  »  C'est  là  pour  un 
Coréen  la  plus  grossière  injure,  et  elle  atteignait  non-seulement 
l'époux  mais  son  père.  Les  éclats  de  rire  des  femmes  esclaves  en 
faction  auprès  de  la  porte  augmentèrent  la  déconvenue  du  jeune 
homme.  II  avait  gagné  son  pari,  mais  les  moqueries  de  ses  amis 
lui  firent  payer  bien  cher  et  bien  longtemps  sa  malencontreuse 
bravade. 

Cet  état  de  réserve  et  de  contrainte  entre  les  nouveaux  mariés 
doit,  selon  les  lois  de  l'étiquette,  se  prolonger  très-longtemps. 
Pendant  des  mois  entiers,  la  jeune  femme  ouvre  à  peine  la 
bouche  pour  les  choses  les  plus  nécessaires.  Point  de  conversa- 


INTRODUCTIOTC.  CXXllI 

lions  suivies  avec  son  mari,  point  de  confidences,  jamais  Tombre 
de  cordialité.  Vis-k-vis  de  son  beau-père,  Tusage  est  encore  plus 
sévère;  souvent  elle  passe  des  années  entières  sans  oser  lever  les 
yeux  sur  lui  ou  lui  adresser  la  parole,  sinon  pour  lui  donner  de 
loin  en  loin  quelque  brève  réponse.  Avec  sa  belle-mère  elle  est 
un  peu  plus  à  Taise,  et  se  permet  quelquefois  de  petites  conver- 
sations ;  mais,  si  elle  est  bien  élevée,  ces  conversations  seront 
rares  et  de  peu  de  durée.  Inutile  d'ajouter  que  les  chrétiens  de 
Corée  ont  laissé  de  côté  la  plupart  de  ces  observances  ridicules. 

D'après  tout  ce  que  nous  venons  de  dire,  on  comprend  combien 
rares  doivent  être  en  Corée  les  mariages  heureux,  les  unions 
bien  assorties.  La  femme  n'a  que  des  devoirs  envers  son  mari, 
tandis  que  celui-ci  n'en  a  aucun  envers  elle.  La  fidélité  conjugale 
n'est  obligatoire  que  pour  la  femme.  Si  insultée,  si  dédaignée 
qu'elle  soit,  elle  n'a  pas  le  droit  de  se  montrer  jalouse;  Tidée 
même  ne  lui  en  vient  pas.  D'ailleurs,  Tamour  mutuel  entre  les 
époux  est  un  phénomène  que  les  mœurs  rendent  presque  impos- 
sible. Les  bienséances  tolèrent  qu'un  mari  respecte  sa  femme  et 
la  traite  convenablement  ;  mais  on  se  moquerait  cruellement  de 
celui  qui  lui  donnerait  une  marque  d'affection  véritable,  et  qui 
l'aimerait  comme  la  compagne  de  sa  vie.  Elle  n'est  et  ne  doit  être, 
pour  un  homme  qui  se  respecte,  qu'une  esclave  d'un  rang  un 
peu  plus  élevé,  destinée  à  lui  donner  des  enfants,  à  surveiller 
l'intérieur  de  la  maison ,  et  k  satisfaire  quand  il  lui  plait  ses 
passions  et  ses  appétits  naturels.  Parmi  les  nobles,  le  jeune  marié 
après  avoir  passé  trois  ou  quatre  jours  avec  sa  nouvelle  épouse, 
doit  la  quitter  pour  un  temps  assez  long,  afin  de  prouver  qu'il  ne 
fait  pas  d'elle  trop  grand  cas.  Il  la  laisse  dans  un  état  de  veuvage 
anticipé,  et  se  dédommage  avec  des  concubines.  En  agir  autrement 
serait  de  mauvais  goût.  On  cite  des  nobles,  qui  pour  avoir  laissé 
échapper  quelques  larmes  à  la  mort  de  leur  femme,  ont  été  obli- 
gés de  s'absenter  pendant  plusieurs  semaines  des  salons  de  leurs 
amis  où  l'on  ne  cessait  de  les  poursuivre  de  quolibets. 

Parmi  les  femmes,  un  certain  nombre  acceptent  cet  état  de 
choses  avec  une  résignation  exemplaire.  Elles  se  montrent 
dévouées,  obéissantes,  soigneuses  de  la  réputation  et  du  bien-être 
de  leurs  maris.  Elles  ne  se  révoltent  pas  trop  contre  les  exigences 
souvent  tyranniques  et  déraisonnables  de  leurs  belles-mères. 
Habituées  dès  l'enfance  à  porter  le  joug,  à  se  regarder  elle-mêmes 
comme  une  race  inférieure,  elles  n'ont  pas  même  l'idée  de  pro- 
tester contre  les  usages  établis,  ou  de  briser  les  préjugés  dont 
elles  sont  victimes.  Mais  beaucoup  d'autres  femmes  se  laissent 


CXXIV  INTRODUCTION. 

aller  à  tous  leurs  défauts  de  caractère,  sont  violentes,  insubor- 
données, mettent  dans  leurs  maisons  la  division  et  la  ruine,  se 
battent  avec  leurs  belles-mères,  se  vengent  de  leurs  maris  en  leur 
rendant  la  vie  insupportable,  et  provoquent  sans  cesse  des  scènes 
de  colère  et  de  scandale.  Chez  les  gens  du  peuple,  en  pareil  cas,  le 
mari  se  fait  justice  à  coups  de  poing  ou  de  bâton  ;  mais  dans  les 
hautes  classes,  Tusage  ne  permettant  point  à  un  noble  de  frapper 
sa  femme,  il  n'a  d'autre  ressource  que  le  divorce,  et  s*il  ne  lui  est 
pas  facile  d'y  recourir  et  de  faire  les  frais  d'un  autre  mariage,  il 
faut  qu'il  se  résigne.  Si  sa  femme,  non  contente  de  le  tourmenter, 
lui  est  infidèle  ou  s'enfuit  de  la  maison  conjugale,  il  peut  la  con- 
duire au  mandarin,  qui,  après  avoir  fait  administrer  la  baston- 
nade à  la  dame,  la  donne  pour  concubine  à  quelqu'un  de  ses 
satellites  ou  de  ses  valets. 

Quelquefois  cependant,  même  en  Corée,  les  femmes  de  tact  et 
d'énergie  savent  se  faire  respecter,  et  conquérir  leur  position 
légitime,  comme  le  prouve  l'exemple  suivant,  extrait  d'un  traité 
coréen  de  morale  en  action,  à  l'usage  des  jeunes  gens  des  deux 
sexes.  Vers  la  fin  du  siècle  dernier,  un  noble  de  la  capitale,  assez 
haut  placé,  perdit  sa  femme  dont  il  avait  plusieurs  enfants.  Son 
âge  déjà  avancé  rendait  un  second  mariage  difficile  ;  néanmoins, 
après  de  longues  recherches,  les  entremetteurs  employés  en 
pareil  cas  firent  décider  son  union  avec  la  fille  d'un  pauvre  noble 
de  la  province  de  Kieng-sang.  Au  jour  fixé,  il  se  rendit  à  la  mai- 
son de  son  futur  beau-père,  et  les  deux  époux  furent  amenés  sur 
l'estrade  pour  se  faire  les  salutations  d'usage.  Notre  dignitaire  en 
voyant  sa  nouvelle  femme,  resta  un  moment  interdit.  Elle  était 
très-petite,  laide,  bossue,  et  semblait  aussi  peu  favorisée  des  dons 
de  l'esprit  que  de  ceux  du  corps.  Mais  il  n'y  avait  pas  à  reculer, 
et  il  en  prit  son  parti,  bien  résolu  à  ne  jamais  l'amener  dans  sa 
maison  et  à  n'avoir  aucun  rapport  avec  elle.  Les  deux  ou  trois 
jours  que  Ton  passe  dans  la  maison  du  beau-père  étant  écoulés,  il 
repartit  pour  la  capitale,  et  ne  donna  plus  de  ses  nouvelles.  La 
femme  délaissée,  qui  était  une  personne  de  beaucoup  d'intelli- 
gence, se  résigna  à  son  isolement,  et  demeura  dans  la  maison 
paternelle,  s*informant  de  temps  en  temps  de  ce  qui  arrivait  à  son 
mari.  Elle  apprit,  après  deux  ou  trois  ans,  qu'il  était  devenu 
ministre  de  second  ordre,  qu'il  venait  de  marier  très-honorable- 
ment ses  deux  fils,  puis,  quelques  années  plus  tard,  qu'il  se 
disposait  à  célébrer,  avec  toute  la  pompe  voulue,  les  fôtes  de  sa 
soixantième  année. 

Aussitôt,  sans  hésiter,  malgré  l'opposition  et  les  remontrances 


INTRODUCTION.  CXXV 

de  ses  parents,  elle  prend  le  chemin  de  la  capitale,  se  fait  porter  h 
la  maison  du  ministre,  et  annoncer  comme  sa  femme.  Elle  descend 
de  son  palanquin  sous  le  vestibule,  se  présente  d*un  air  assuré, 
promène  un  regard  tranquille  sur  les  dames  de  la  famille  réunies 
pour  la  fête,  s'assied  à  la  place  d'honneur,  se  fait  apporter  du 
feu,  et  avec  le  plus  grand  calme,  allume  sa  pipe  devant  toutes 
les  assistantes  stupéfaites.  La  nouvelle  est  portée  de  suite  à  Tap- 
partement  des  hommes,  mais  par  bienséance  personne  n'a  Tair  de 
s'en  émouvoir.  Bientôt  la  dame  fait  appeler  les  esclaves  de  ser- 
vice, et  d'un  ton  sévère  :  «  Quelle  maison  est-ce  que  celle-ci  ? 
leur  dit-elle  ;  je  suis  votre  maîtresse  et  personne  ne  vient  me 
recevoir.  Où  avez-vous  été  élevées?  je  devrais  vous  infliger  une 
grave  punition,  mais  je  vous  fais  grâce  pour  cette  fois.  Où  est 
Tappartement  de  la  maîtresse  ?»  On  se  hâte  de  l'y  conduire,  et  là, 
au  milieu  de  toutes  les  dames  :    «  Où  sont  mes  belles-filles? 
demande-t-elle,  comment  se  fait-il  qu'elles  ne  viennent  pas  me 
saluer  ?  Elles  oublient  sans  doute  que  par  mon  mariage  je  suis 
devenue  la  mère  de  leurs  maris,  et  que  j'ai  droit  de  leur  part  à 
tous  les  égards  dus  à  leur  propre  mère.  »  Aussitôt,  les  deux 
belles-filles  se  présentent,  l'air  honteux,  et  s'excusent  de  leur 
mieux  sur  le  trouble  où  les  a  jetées  une  visite  aussi  inattendue. 
Elle  les  réprimande  doucement,  les  exhorte  à  se  montrer  plus 
exactes  dans  l'accomplissement  de  leurs  devoirs,  et  donne  diffé- 
rents ordres  en  sa  qualité  de  maîtresse  de  la  maison. 

Quelques  heures  après,  voyant  qu'aucun  des  maîtres  ne  parais- 
sait, elle  appelle  une  esclave  et  lui  dit  :  «  Mes  deux  fils  ne  sont 
certainement  pas  sortis  en  un  jour  comme  celui-ci  ;  voyez  s'ils 
sont  à  l'appartement  des  hommes,  et  faite&-les  venir.  »  Ils  arrivent 
très-embarrassés,  et  balbutient  quelques  excuses.  «  Comment, 
leur  dit-elle,  vous  avez  appris  mon  arrivée  depuis  plusieurs 
heures,  et  vous  n'êtes  pas  encore  venus  me  saluer  !  Avec  une 
aussi  mauvaise  éducation,  une  pareille  ignorance  des  principes, 
que  ferez-vous  dans  le  monde  ?  J'ai  pardonné  aux  esclaves  et  à 
mes  belles-filles  leur  manque  de  politesse,  mais,  pour  vous  autres 
hommes,  je  ne  puis  laisser  votre  faute  impunie.  »  En  même 
temps,  elle  appelle  un  esclave,  et  leur  fait  donner  sur  les  jambes 
quelques  coups  de  verges.  Puis  elle  ajoute  :  «  Pour  votre  père  le 
ministre,  je  suis  sa  servante,  et  n'ai  pas  d'ordres  à  lui  donner; 
mais  vous,  désormais,  faites  en  sorte  de  ne  plus  oublier  les 
convenances.  » 

A  la  fin,  le  ministre  lui-même,  bien  étonné  de  tout  ce  qui  se 
passait,  fut  obligé  de  s'exécuter  et  vint  saluer  sa  femme.  Trois 


CXXVI  INTRODUCTION. 

jours  après,  les  fêtes  étant  terminées,  il  retourna  au  palais.  Le 
roi  lui  demanda  familièrement  si  tout  s'était  passé  aussi  heureuse- 
ment que  possible  ;  le  ministre  raconta  en  détail  Thistoire  de  son 
mariage,  Tarrivée  inopinée  de  sa  femme  et  la  manière  dont  elle 
avait  su  se  conduire.  Le  roi,  qui  était  un  homme  de  sens,  lui 
répondit  :  «  Vous  avez  fort  mal  agi  envers  votre  épouse.  Elle  me 
parait  une  femme  de  beaucoup  d*esprit  et  d*un  tact  extraordi- 
naire; sa  conduite  est  admirable,  et  je  ne  saurais  assez  la  louer. 
J'espère  que  vous  réparerez  les  torts  que  avez  eus  envers  elle.  » 
Le  ministre  le  promit,  et  quelques  jours  plus  tard,  le  prince 
conféra  solennellement  à  la  dame  une  des  plus  hautes  dignités 
de  la  cour. 

La  femme  épousée  légitimement,  à  moins  qu'elle  ne  soit  une 
veuve  ou  une  esclave,  entre  en  tout  et  pour  tout  en  participation 
de  Tétai  social  de  son  mari.  Quand  même  elle  ne  serait  pas  noble 
de  naissance,  elle  le  devient  si  elle  épouse  un  noble,  et  ses  enfants 
le  sont  aussi.  Si  deux  frères  par  exemple,  épousent  la  tante  et  la 
nièce,  et  que  la  nièce  tombe  en  partage  à  Tatné,  elle  devient  par 
le  fait  la  sœur  ainée,  et  la  tante  sera  traitée  comme  la  sœur 
cadette,  ce  qui  dans  ce  pays  fait  une  énorme  différence. 

Dans  toutes  les  classes  de  la  société,  la  principale  occupation 
des  femmes  est  d'élever,  ou  plutôt  de  nourrir  leurs  enfants.  La 
mère  se  dispense  rarement  de  ce  devoir,  plus  sacré  encore  en  ce 
pays,  où  l'on  n'a  aucune  idée  de  l'allaitement  artificiel,  et  où 
par  conséquent  les  enfants  qui  perdent  leur  mère  dans  les  pre- 
mières années  meurent  presque  tous.  Les  Coréens  ne  savent  pas 
traire  les  animaux,  et  n'usent  jamais  de  lait  de  vache  ou  de 
chèvre.  La  seule  exception  est  en  faveur  du  roi  qui  en  prend 
quelquefois.  Dans  ce  cas,  on  s'en  procure  à  l'aide  d'une  opération 
très-compliquée.  Ou  couche  la  vache  sur  le  flanc,  en  présence  de 
toute  la  cour,  puis  avec  des  planchettes  ou  bâtons  on  presse  les 
mamelles,  et  le  lait,  que  les  opérateurs  en  font  découler  à  la 
sueur  de  leurs  fronts,  est  précieusement  recueilli  pour  l'usage 
de  Sa  Majesté. 

Quand  il  n'y  a  pas  d'autres  enfants  plus  jeunes,  la  mère 
allaite  son  nourrisson  jusqu'à  l'âge  de  sept  ou  huit  ans,  quelque- 
fois même  jusqu'à  dix  ou  douze  ans.  Cette  coutume  dégoûtante 
semble  si  naturelle  en  ce  pays  que  la  chose  se  fait  publiquement, 
et  l'on  voit  des  enfants  presque  aussi  grands  que  leurs  mères 
prendre  le  sein,  sans  que  personne  songe  à  se  scandaliser.  L'édu- 
cation du  reste  exige  peu  de  soins.  Elle  consiste  habituellement 
à  faire  toutes  les  volontés  de  l'enfant,  surtout  si  c'est  un  fils,  à  se 


INTRODUCTION.  CXXVII 

plier  à  tous  ses  caprices,  et  à  rire  de  tous  ses  défauts,  de  tous  ses 
vices,  sans  jamais  le  corriger.  En  dehors  du  soin  de  leur  progé- 
niture, les  femmes  nobles  n'ont  rien  à  faire  qu'à  diriger  leurs 
servantes,  et  maintenir  Tordre  dans  les  appartements  intérieurs. 
Leur  vie  s'écoule  presque  tout  entière  dans  l'inaction  la  plus 
complète.  Mais  les  femmes  du  peuple  ont  une  rude  besogne.  Elles 
doivent  préparer  les  aliments,  confectionner  les  toiles,  en  faire 
des  habits,  les  laver  et  blanchir,  entretenir  tout  dans  la  maison, 
et  de  plus,  pendant  l'été,  aider  leurs  maris  dans  tous  les  travaux 
de  la  campagne.  Les  hommes  travaillent  au  temps  des  semailles 
et  de  la  moisson,  mais  en  hiver  ils  se  reposent.  Leur  seule  occu- 
pation alors  est  de  couper  sur  les  montagnes  le  bois  nécessaire 
pour  le  feu  ;  le  reste  de  leur  temps  se  passe  à  jouer,  fumer,  dor- 
mir, ou  visiter  leur  parents  et  amis.  Les  femmes,  comme  de 
véritables  esclaves,  ne  se  reposent  jamais. 

L'injuste  inégalité  entre  les  sexes  continue,  même  après  que  le 
mariage  est  finalement  dissous  par  la  mort  d'un  des  conjoints^ 
Le  mari  porte  le  demi-deuil,  après  la  mort  de  sa  femme,  pen- 
dant quelques  mois  seulement,  et  peut  se  remarier  aussitôt.  La 
femme  au  contraire,  surtout  dans  les  hautes  classes,  doit  pleurer 
son  mari  et  porter  le  deuil  toute  sa  vie.  Ce  serait  une  infamie  pour 
une  veuve  de  bon  ton,  si  jeune  qu'elle  soit,  de  se  remarier.  Le 
roi  Sieng-tsong,  qui  régna  de  1469  à  1494,  interdit  les  examens 
publics  aux  enfants  des  femmes  nobles  mariées  en  secondes  noces, 
et  défendit  de  les  admettre  à  aucun  emploi.  Aujourd'hui  encore, 
ils  sont  considérés  par  la  loi  comme  des  enfants  illégitimes. 

De  cette  prohibition  inique  des  secondes  noces  résultent  néces- 
sairement de  graves  désordres,  chez  un  peuple  aussi  brutalement 
passionné  que  les  Coréens.  Les  jeunes  veuves  nobles  ne  se  rema- 
rient point,  mais  presque  toutes  sont,  publiquement  ou  secrète- 
ment, les  concubines  de  ceux  qui  veulent  les  nourrir.  D'ailleurs, 
celles  qui  s'obstinent  à  vivre  honnêtement  dans  la  solitude  sont 
très-exposées.  Tantôt  on  les  enivre  à  leur  insu,  en  jetant  des 
narcotiques  dans  leur  boisson,  et  elles  se  réveillent  déshonorées, 
à  côté  d'un  scélérat  qui  a  abusé  d'elles  pendant  leur  sommeil; 
tantôt  on  les  enlève  de  force  pendant  la  nuit ,  à  l'aide  de 
quelques  bandits  soudoyés  ;  et  quand,  d'une  manière  ou  d'une 
autre,  elles  ont  été  une  fois  victimes  de  la  violence  de  celui  qui 
les  convoite,  il  n'y  a  plus  de  remède  possible  :  elles  lui  appar- 
tiennent de  par  la  loi  et  la  coutume.  On  voit  quelquefois  de 
jeunes  veuves  se  donner  la  mort  aiU8U6t  âoi^  les  funérailles  de 
leur  mari,  afin  de  mieux  proa?er  mettre  leur 


CXXVIII  INTRODUCTION. 

réputation  et  leur  honneur  hors  de  toute  atteinte.  Les  nobles 
n'ont  pas  assez  de  voix  pour  célébrer  ces  femmes  modèles,  et  ils 
obtiennent,  presque  toujours,  que  le  roi  leur  décerne  un  monu- 
ment public,  colonne  ou  temple,  destiné  à  conserver  la  mémoire 
de  leur  héroïsme.  Il  y  a  vingt  ans,  de  vagues  rumeurs  d'une  guerre 
civile  prochaine  s'étant  répandues  dans  le  pays,  des  veuves  chré- 
tiennes demandèrent  au  missionnaire  la  permission  de  se  suici- 
der si  les  bandes  armées  approchaient  de  leur  maison,  et  le  prêtre 
eut  beaucoup  de  difficulté  à  leur  faire  comprendre  que,  même  en 
pareil  cas,  le  suicide  est  un  crime  abominable  devant  Dieu. 

Aux  gens  du  peuple,  les  secondes  noces  ne  sont  défendues  ni 
parla  loi,  ni  par  la  coutume.  Dans  les  familles  riches,  on  tient 
assez  souvent,  par  amour-propre,  à  imiter  la  noblesse  en  ce  point 
comme  en  d'autres.  Mais,  chez  les  pauvres,  la  nécessité  pour  les 
hommes  d'avoir  quelqu'un  qui  prépare  leur  nourriture,  la  néces- 
sité pour  les  femmes  de  ne  pas  mourir  de  faim,  rendent  ces  sortes 
de  mariages  assez  fréquents. 


:iitj 


Famille.  —  Adoption.  —  Liens  de  parenté.  —  Deuil  légal. 


Le  Coréen  est  fou  de  ses  enfants,  surtout  des  garçons  qui,  à 
ses  yeux,  ont  au  moins  dix  fois  la  valeur  des  filles  ;  et  celles-ci 
même  lui  sont  chères.  Aussi  ne  voit-on  presque  jamais  d'exemple 
d'enfants  exposés  ou  abandonnés.  Quelquefois,  aux  époques  de 
grande  famine,  des  gens  qui  meurent  de  faim  sont  poussés  à  cette 
extrémité  :  mais,  alors  même,  ils  cherchent  plutôt  à  les  donner 
ou  à  les  vendre,  et  les  premières  ressources  qu'ils  peuvent  réunir 
ensuite  sont  destinées  à  les  racheter  si  possible.  Jamais  ils  ne 
trouvent  leur  famille  trop  nombreuse,  et,  soit  dit  en  passant,  la 
conduite  de  ces  pauvres  païens  sera,  au  jour  du  jugement,  Toppro- 
bre  et  la  condamnation  de  ces  parents  infâmes  qui,  dans  nos  pays 
chrétiens,  ne  craignent  pas  de  violer  les  lois  de  Dieu  et  d'outrager 
la  nature,  pour  s'épargner  les  ennuis  et  les  fatigues  de  l'éduca- 
tion des  enfants.  Un  Coréen,  si  pauvre  qu'il  soit,  est  toujours 
heureux  d'être  père,  et  il  sait  trouver  dans  son  dénûment  de 
quoi  nourrir  et  élever  toute  la  famille  que  Dieu  lui  envoie. 

La  première  chose  que  l'on  inculque  à  l'enfant  dès  son  plus 
bas  âge,  c'est  le  respect  pour  son  père.  Toute  insubordination 
envers  lui  est  immédiatement  et  sévèrement  réprimée.  Il  n'en 
est  pas  de  même  vis-à-vis  de  la  mère.  Celle-ci,  d*après  les  moeurs 
du  pays,  n'est  rien  et  ne  compte  pour  rien,  et  l'enfant  l'apprend 
trop  tôt.  Il  ne  l'écoute  guère,  et  lui  désobéit  à  peu  près  impuné- 
ment. En  parlant  du  père,  on  ajoute  fréquemment  les  épithètes  : 
em-trim,  em-pou-hien,  qui  signifient  :  sévère,  redoutable,  et 
impliquent  un  profond  respect.  Au  contraire,  on  joint  au  nom 
de  la  mère  les  mots  :  tsa-tsin,  tsa-tang,  c'est-à-dire  :  bonne, 
indulgente,  qui  n'est  pas  à  craindre,  etc....  Cette  difTérence  a 
certainement  sa  racine  dans  la  nature,  mais,  exagérée  comme  elle 
l'est  en  ce  pays,  elle  devient  un  abus  déplorable. 

Le  fils  ne  doit  jamais  jouer  avec  son  père,  ni  fumer  devant  lui, 

ni  prendre  en  sa  présence  une  posture  trop  libre  ;  aussi  dans  les 

familles  aisées,  y  a-t-il  un  appartement  spécial  où  il  peut  se 

mettre  à  Taise  et  joaer  avec  ses  amis.  Le  fils  est  le  serviteur  du 

T.  I.  "-  touti  M  ooaii.  i 


.  f 


GXXX  INTRODUCTION. 

père  ;  souvent  il  lui  apporte  son  repas,  le  sert  à  table  et  pré- 
pare sa  couche.  Il  doit  le  saluer  respectueusement  en  sortant  de 
la  maison,  el  en  y  rentrant.  Si  le  père  est  vieux  ou  malade,  le  fils 
ne  le  quitte  presque  pas  un  instant,  et  couche  non  loin  de  lui 
afin  de  subvenir  à  tous  ses  besoins.  Si  le  père  est  en  prison,  le 
fils  va  s'établir  dans  le  voisinage  afin  de  correspondre  facilement 
avec  lui,  et  de  lui  faire  parvenir  quelques  soulagements  ;  et  quand 
cette  prison  est  celle  du  Keum-pou  (1)  le  fils  doit  rester  age- 
nouillé devant  la  porte,  à  un  endroit  désigné,  et  attendre  ainsi 
jour  et  nuit  que  le  sort  de  son  père  soit  décidé.  Quand  un  cou- 
pable est  envoyé  en  exil,  son  fils  est  tenu  de  raccompagner  au 
moins  pendant  tout  le  trajet,  et  si  Tétat  de  la  famille  le  permet, 
il  s'établit  lui-même  dans  le  lieu  ob  son  père  subit  la  condamna- 
tion. Un  fils  qui  rencontre  son  père  sur  la  route,  doit  lui  faire 
de  suite  la  grande  génuflexion  et  se  prosterner  dans  la  poussière 
ou  dans  la  boue.  En  lui  écrivant,  il  doit  se  servir  des  formules  les 
plus  honorifiques  que  connaisse  la  langue  coréenne.  Les  manda- 
rins obtiennent  fréquemment  des  congés  plus  ou  moins  longs  afin 
d'aller  saluer  leurs  parents,  et  si,  pendant  qu'ils  sont  en  charge, 
ils  viennent  à  perdre  leur  père  ou  leur  mère,  ils  doivent  donner 
de  suite  leur  démission  pour  s*occuper  uniquement  de  rendre  au 
défunt  les  derniers  devoirs,  et  ne  peuvent  exercer  aucune  fonc- 
tion tant  que  dure  le  deuil  légal.  Nulle  vertu,  en  Corée,  n'est 
estimée  et  honorée  autant  que  la  piété  filiale,  nulle  n'est  enseignée 
avec  plus  de  soin,  nulle  n'est  plus  magnifiquement  récompensée, 
par  des  exemptions  d'impôts,  par  l'érection  de  colonnes  monu- 
mentales, ou  même  de  temples,  par  des  dignités  et  des  emplois 
publics  ;  aussi  les  exemples  extraordinaires  de  cette  vertu  sont-ils 
assez  fréquents,  surtout  de  la  part  d'un  fils  ou  d'une  fille  envers 
son  père.  Ils  se  rencontrent  plus  rarement  de  la  part  des  enfants 
envers  leur  mère,  et  cela  à  cause  des  préjugés  d'éducation  dont 
nous  avons  parlé. 

L'adoption  des  enfants  est  très-commune  en  Corée.  Celui  qui 
n'a  pas  de  fils  nés  de  lui,  doit  en  choisir  dans  sa  parenté,  et  la 
grande  raison  de  cet  usage  se  trouve  dans  les  croyances  reli- 
gieuses du  pays.  En  efTet,  ce  sont  les  descendants  qui  doivent  ren- 
dre aux  ancêtres  le  culte  habituel,  garder  leurs  tablettes,  observer 
les  nombreuses  cérémonies  des  funérailles  et  du  deuil,  offrir  les 
sacrifices,  etc..  La  conservation  de  la  famille  n'est  qu'une  fin 


(1)  Voir  plus  haut,  p.  lviii. 


'.'i^L'Jità 


INTRODUCTION.  CXXXI 

secondaire  de  Tadoption  ;  aussi  n'adopte-t-OD  jamais  de  filles, 
parce  qu'elles  ne  peuvent  accomplir  les  rites  prescrits.  D'un 
autre  côté,  le  consentement  de  Tadopté  ou  de  ses  parents  n'est 
nullement  nécessaire,  parce  qu'il  s'agit  d'une  nécessité  religieuse 
et  sociale,  dont  le  gouvernement,  en  cas  de  besoin,  impose  de 
force  l'acceptation. 

Légalement,  l'adoption  pour  être  valide  devrait  être  enre- 
gistrée au  Niei-tso  ou  tribunal  des  rites,  mais  cette  formalité  est 
tombée  en  désuétude.  Il  suffit  qu'elle  ait  été  faite  publiquement, 
en  conseil  de  famille,  et  reconnue  de  tous  les  parents.  L'enfant 
adoptif  doit  être  pris  dans  la  parenté  du  côté  paternel,  c'est-à- 
dire  parmi  ceux  qui  portent  le  même  nom,  et,  dans  le  cas  où  la 
famille  est  trop  nombreuse,  parmi  ceux  qui  appartiennent  à  une 
même  branche.  Il  faut  de  plus  que  l'adopté  soit  parent  de  l'adop- 
tant en  ligne  collatérale  inégale,  mais  inégale  d'un  degré  seule- 
ment. C'est-à-dire  qu'un  homme  peut  adopter  le  fils  de  son 
frère,  ou  le  fils  de  son  cousin  germain,  ou  le  fils  de  son  cousin 
issu  de  germain,  et  ainsi  de  suite  :  mais  il  ne  pourrait  adopter 
ni  son  frère  ni  un  cousin  quelconque,  ni  leurs  petits-fils.  Celui 
qui  aurait  eu  un  fils  marié,  mort  sans  enfant,  ne  peut  plus 
adopter  en  son  propre  nom,  mais  au  nom  de  son  fils  mort,  et  par 
conséquent,  en  vertu  de  la  règle  précédente,  il  doit  choisir  le 
petit-fils  d'un  de  ses  frères  ou  cousins,  c'est-à-dire  quelqu'un 
qui  puisse  être  le  fils  de  son  fils. 

Le  plus  souvent  l'adopté  est  un  enfant  encore  à  la  mamelle, 
mais  il  n'y  a  pas  de  condition  d'âge.  L'enfant  adoptif  est  tenu 
envers  ses  nouveaux  parents  à  tous  les  devoirs  de  fils  ;  et  il  en 
possède  tous  les  droits  et  privilèges  sans  exception.  Ces  adop- 
tions, la  plupart  forcées,  amènent  bien  des  divisions  dans  les 
familles  et  sont  la  cause  d'une  foule  de  misères.  Il  est  bien  diffi- 
cile à  l'adoptant  d'aimer  comme  son  propre  fils  l'enfant  d'un 
autre,  et  de  son  côté  l'adopté,  peu  satisfait  de  sa  position,  regrette 
souvent  ses  propres  parents.  Dans  les  hautes  classes,  on  conserve 
par  décorum,  devant  les  étrangers,  tous  les  dehors  delà  plus  vive 
affection  ;  mais  chez  les  gens  du  peuple,  les  discordes,  les  querel- 
les éclatent  tous  les  jours.  L'adoption  légale  ne  peut  être  cassée 
que  par  une  permission  spéciale  du  tribunal  des  rites,  et  il  est 
assez  difficile  de  l'obtenir.  Quand  une  adoption  a  été  annulée,  on 
est  libre  d'en  faire  une  autre.  Les  adoptions,  même  revêtues  de 
toutes  les  formes  officielles,  n'ont  jamais  été,  en  Corée,  reconnues 
par  l'Église,  parce  que  le  plus  souvent  elles  sont  imposées  par 
force  et  tuiûrenls  et  aux  enfants. 


u. 


m:':- 


x 


•^ 


CXXXU  INTRODUCTION . 

Il  y  a  une  autre  espèce  d'adoption  qui  n'est  pas  reconni 
la  loi,  et  qui  ne  confère  aucun  droit  ou  privilège  à  W 
adoptif.  Elle  a  lieu  surtout  parmi  les  classes  inférieures,  < 
des  personnes,  qui  n'ont  pas  d'enfants  ou  qui  n'ont  que  des 
élèvent  l'enfant  d'un  autre  afin  d'avoir  en  lui  un  soutien 
leur  vieillesse  et  leurs  infirmités.  Cette  adoption  se  fait  san 
malités  extérieures,  et  sans  aucune  restriction  de  nom,  de  ps 
'  ou  de  famille.  Ceux-là  seulement  y  ont  recours  qui,  à  eau 
leur  pauvreté,  ne  peuvent  trouver  à  adopter  un  fils  dai 
formes  voulues  par  la  loi  ;  et  quand  ils  meurent,  la  propri^ 
leur  maison,  de  leurs  meubles  et  autres  objets  d'une  valeur 
gnifiante,  passe  sans  contestation  à  leur  enfant  adoptif. 
En  Corée,  comme  dans  la  plupart  des  pays  d'Orient,  les 
«S  de  famille  sont  beaucoup  plus  resserrés  et  s'étendent  beai 

j^  plus  loin,  que  chez  les  peuples  européens  de  notre  époque. 

les  parents  jusqu'au  quinzième  ou  vingtième  degré,  quell 
soit  d'ailleurs  leur  position  sociale,  qu'il  soient  riches  ou  pai 
savants  ou  ignorants,  fonctionnaires  publics  ou  mendiants, 
ment  un  clan,  une  tribu  et,  pour  parler  plus  juste,  une 
famille,  dont  tous  les  membres  ont  des  intérêts  communs  ei 
vent  se  soutenir  réciproquement.  A  la  mort  du  père,  le  fih 
prend  sa  place  ;  il  conserve  la  propriété.  Les  cadets  reçoive 
leurs  parents  des  donations  plus  ou  moins  importantes  à  l'é] 
•j:  de  leur  mariage,  et  dans  certaines  autres  circonstances, 

l'usage,  le  rang,  et  la  fortune  des  familles  ;  mais  tous  les 
restent  à  l'ainé,  qui  est  tenu  de  prendre  soin  de  ses  frères  c( 
de  ses  propres  enfants.  Ses  frères ,  de  leur  côté ,  le  rega 
^1  comme  leur  père,  et  quand  il  est  condamné  à  la  prison  ou  à  1 

lui  rendent  les  mêmes  services  qu'à  leur  propre  père.  En  géi 

les  rapports  entre  parents  sont  d'une  grande  cordialité.  La  m 

,^  de  Tun  est  la  maison  de  tous,  les  ressources  de  l'un  sont  ; 

j^  près  celles  de  tous,  et  tous  appuient  celui  d'entre  eux  i 

quelque  chance  d'obtenir  un  emploi  ou  de  gagner  de  Tar 
parce  que  tous  en  profileront.  C'est  là  l'usage  universel,  et 
le  reconnaît,  car  on  fait  payer  aux  plus  proches  parents  non 
lement  les  impôts  et  contributions  qu'un  des  leurs  ne  paye 
mais  même  les  dettes  particulières  qu'il  ne  peut  pas  ou  ne 
pas  acquitter.  Les  tribunaux  prononcent  toujours  dans  ce 
et  il  ne  vient  à  l'esprit  de  personne  de  s'en  plaindre  o 
protester. 

((   Dernièrement,  écrivait  en  1865  Mgr  Daveluy,  un  j 
homme  de  plus  de  vingt  ans  fut  traduit  devant  un  mandarin 


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INTRODUCTIOI^.  CXXXIII 

quelques  francs  de  cote  personnelle,  dus  au  fisc,  et  qu'il  se  trouvait 
dans  Timpossibilité  de  payer.  Le  magistrat,  prévenu  d'avance, 
arrangea  l'affaire  d'une  manière  qui  fut  fort  applaudie.  -  <c  Pour- 
«  quoi  n'acquittes  tu  pas  tes  contributions  ?  r>  demanda-t-il  au 
jeune  homme.  —  «  Je  vis  difficilement  de  mes  journées  de  travail, 
«  et  je  n'ai  aucune  ressource.  —  Où  demeures  tu  ?  —  Dans  la 
n  rue.  —  Et  tes  parents?  —  Je  les  ai  perdus  dès  mon  enfance. 
«  —  Ne  reste-t-il  personne  de  ta  famille?  —  J*ai  un  oncle  qui 
«  demeure  dans  telle  rue,  et  vit  d'un  petit  fonds  de  terre  qu'il 
«  possède.  —  Ne  vient-il  pas  à  ton  aide?  —  Quelquefois,  mais  il 
<c  a  lui-même  ses  charges,  et  ne  peut  faire  que  bien  peu  pour 
a  moi.  »  Le  mandarin  sachant  que  le  jeune  homme  parlait  ainsi 
par  respect  pour  son  oncle,  et  qu'en  réalité  celui-ci  était  un  vieil 
avare,  fort  à  son  aise,  qui  abandonnait  le  pauvre  orphelin,  con- 
tinua de  le  questionner.  —  «  Pourquoi,  à  ton  âge,  n'es-tu  pas 
((  encore  marié?  —  Est-ce  donc  si  facile?  Qui  voudrait  donner 
((  sa  fille  à  un  jeune  homme  sans  parents  et  dans  la  misère  ?  — 
«  Désires-tu  te  marier? —  Ce  n'est  pas  l'envie  qui  me  manque, 
((  mais  je  n'ai  pas  le  moyen.  —  Eh  bien  !  je  m'en  occuperai;  tu 
«  me  parais  un  honnête  garçon,  et  j'espère  en  venir  à  bout. 
((  Avise  au  moyen  de  payer  la  petite  somme  que  tu  dois  au  gou- 
a  vernement,  et  dans  quelque  temps  je  te  ferai  rappeler.  » 

a  Le  jeune  homme  se  retira,  sans  trop  savoir  ce  que  tout  cela 
signifiait.  Le  bruit  de  ce  qui  s'était  passé  en  plein  tribunal  arriva 
bientôt  aux  oreilles  de  l'oncle,  qui,  honteux  de  sa  conduite,  et 
craignant  quelque  affront  public  de  la  part  du  mandarin,  n'eut 
rien  de  plus  pressé  que  de  faire  des  démarches  pour  marier  son 
neveu.  L'affaire  fut  rapidement  conclue,  et  on  fixa  le  jour  de  la 
cérémonie.  La  veille  même,  lorsqu'on  venait  de  relever  les  che- 
veux du  futur  époux,  le  mandarin  qui  se  faisait  secrètement 
tenir  au  courant  de  tout,  le  rappelle  au  tribunal  et  lui  réclame 
l'argent  de  l'impôt.  Le  jeune  homme  paye  immédiatement.  — 
(c  Eh  quoi  !  »  dit  le  mandarin,  «  tu  as  les  cheveux  relevés.  Es-tu 
«  déjà  marié?  Comment  as-tu  fait  pour  réussir  si  vite?  —  On  a 
ff  trouvé  pour  moi  un  parti  convenable,  et  mon  oncle  ayant  pu 
«  me  donner  quelques  secours,  les  choses  sont  conclues,  je  me 
«  marie  demain.  —  Très-bien  !  mais  comment  vivras-tu?  As-tu 
«  une  maison?  —  Je  ne  cherche  pas  à  prévoir  les  choses  de  si 
«  loin,  je  me  marie  d'abord  ;  ensuite  j'aviserai.  —  Mais  en 
«  attendant,  où  logeras-tu  ta  femme  ?  —  Je  trouverai  bien  chez 
«  mon  oncle  ou  ailleurs  un  petit  coin  pour  la  caser,  en  attendant 
ff  que  j'aie  one  maison  à  moi.  -^  Bl^iniis  le  moyen  de  t'en 


CXXXIV  INTRODUCriON. 

«  faire  avoir  une?  —  Vous  êtes  trop  bon  de  penser  à  moi,  cela 
«  s'arrangera  peu  à  peu.  —  Mais  enfin,  combien  te  faudrait-il 
«  pour  te  loger  et  t'établir  passablement  ?  —  Ce  n'est  pas  petite 
«  affaire.  Il  me  faudrait  une  maison,  quelques  meubles,  et  un 
«  petit  coin  de  terre  à  cultiver.  —  Deux  cents  nhiangs  (environ 
«  quatre  cents  francs)  te  suffiraient-ils?  — Je  crois  qu'avec  deux 
«  cents  nhiangs  je  pourrais  m'en  tirer  très-passablement.  —  Eh 
«  bien  !  j'y  songerai.  Marie-toi,  fais  bon  ménage,  et  sois  plus 
«  exact  d4ormais  à  payer  tes  impôts.  »  Chaque  mot  de  cette 
conversation  fut  répété  à  Toncle  ;  il  vit  qu'il  fallait  s'exécuter  sous 
peine  de  devenir  la  fable  de  toute  la  ville,  et  quelques  jours  après 
ses  noces,  le  neveu  eut  à  sa  disposition  une  maison,  des  meubles, 
et  les  deux  cents  nhiangs  dont  avait  parlé  le  mandarin.  » 

Si  ce  système  de  communauté  d'intérêts  et  d'obligations  réci- 
proques entre  les  membres  d'une  même  famille  a  ses  avantages, 
il  ne  manque  pas  non  plus  d'inconvénients  graves.  Nous  en  avons 
déjà  signalé  quelques-uns  en  parlant  des  fonctionnaires  publics. 
Il  est  rare  que,  dans  une  famille  un  peu  nombreuse,  il  ne  se  trouve 
pas  quelques  fainéants,  quelques  individus  dévoyés,  qui,  incapa- 
bles d'occuper  un  emploi  ou  de  gagner  honnêtement  leur  vie, 
vivent  aux  dépens  de  leurs  proches,  volant  à  celui-ci  un  bœuf,  à 
celui-là  un  chien,  à  un  autre  de  la  toile,  de  l'argent,  des  provi- 
sions, empruntant  pour  ne  jamais  rendre,  et  arrachant  par  vio- 
lence ce  qu'on  ne  veut  pas  leur  donner  de  bonne  grâce.  Quelque- 
fois ils  vont  jusqu'à  enlever  des  titres  de  propriété  qu'ils  vendent 
à  leur  profit,  ou  même  jusqu'à  fabriquer  des  titres  faux  qu'ils  don- 
nent en  gage  à  des  étrangers.  Ils  sont  presque  assurés  de  l'impu- 
nité, car  non-seulement  les  mœurs  du  pays  ne  permettent  pas  de 
livrer  un  parent  à  la  justice,  mais  elles  obligent  tous  les  siens  à  le 
soutenir  et  à  le  défendre  s'il  tombe  entre  les  mains  du  mandarin. 
Les  voisins,  quand  ils  ne  sont  pas  lésés  personnellement,  ne  peu- 
vent pas  intervenir  ;  on  les  prierait  de  se  mêler  de  leurs  propres 
affaires.  Les  mandarins  ne  peuvent  guère  s'occuper  d'eux,  puis- 
qu'il n'y  a  pas  d'accusation  formelle,  et  qu'il  serait  impossible  de. 
trouver  des  témoins  dans  la  famille  des  coupables.  D'ailleurs,  en 
règle  générale,  un  mandarin  est  un  homme  qui  se  résigne  à  grand' 
peine  à  examiner  et  traiter  les  affaires  qu'il  ne  peut  éviter  ;  où  en 
trouver  un  qui  par  amour  platonique  de  la  justice,  irait,  de  gaieté 
de  cœur,  se  créer  des  embarras  ou  des  ennuis?  La  seule  ressource 
des  familles  en  pareil  cas,  est  de  prendre  la  loi  entre  leurs  mains. 
Il  faut  qu'un  des  chefs  donne  les  ordres  nécessaires  ;  les  autres 
saisissent  le  coupable,  l'enferment  ou  lui  infligent  une  vigoureuse 


INTRODUCTlOlf.  CXXXV 

bastonnade.  Celui-ci  n'a  pas  le  droit  de  se  défendre,  et  si  on 
montre  un  peu  d-énergie,  il  est  obligé  ou  de  changer  de  conduite 
ou  de  s'enfuir  et  de  quitter  la  province.  Malheureusement,  il  est 
rare  que  les  familles  aient  la  persévérance  requise,  et  ces  punitions, 
ordinairement  insuffisantes,  ne  font  que  pallier  le  mal. 

Tout  ce  que  nous  venons  de  dire  de  la  parenté,  de  ses  liens  et 
de  ses  obligations,  ne  doit  s'entendre  que  de  la  parenté  par  le 
père,  c'est-à-dire  entre  ceux  qui  portent  le  même  nom.  Elle 
s'étend  jusqu'au  delà  du  vingtième  degré,  et  n'a  pas,  pour  ainsi 
dire^  de  limite  légale,  tandis  que  la  parenté  par  la  mère  est  à  peu 
près  nulle.  Dès  la  seconde  génération,  on  ne  se  connaît  plus,  on 
ne  s'entr'aide  plus,  et  l'on  ne  porte  plus  le  deuil. 

Les  noms  de  famille  sont  en  très«petit  nombre,  cent  quarante- 
cinq  ou  cent  cinquante  au  plus,  et  encore  beaucoup  de  ces  noms 
sont  peu  répandus.  Tous  sont  formés  d'un  seul  caractère  chinois, 
sauf  six  ou  sept  qui  se  composent  de  deux  caractères.  Pour  dis- 
tinguer les  différentes  familles  qui  portent  le  même  nom,  on  joint 
à  ce  nom  ce  qu'on  appelle  le  poti,  c'est-à-dire  :  l'indication  du 
pays  d'où  ces  familles  sont  venues  originairement.  Si  ce  pou  est 
différent,  on  n'est  pas  censé  parent,  mais  s'il  est  le  même, 
on  est  parent  aux  yeux  de  la  loi,  et  le  mariage  est  interdit.  Il  y  a 
des  noms  comme  Kim  et  Ni  qui  ont  plus  de  vingt  pouy  c'est-à-dire 
qui  sont  communs  à  plus  de  vingt  familles  d'origine  différente. 
Nous  les  avons  indiqués  dans  cette  histoire  sous  le  nom  de  : 
branche  de  tel  ou  tel  endroit.  Le  nom  de  famille  ne  s'emploie 
jamais  seul  ;  il  est  suivi  ou  d'un  nom  propre,  ou  du  mot  so-pang 
pour  les  hommes  encore  jeunes,  ou  du  titre  saing-ouen  pour  les 
nobles  âgés,  les  chefs  de  famille,  etc..  Ces  expressions  répondent 
à  peu  près  à  nos  mois  :  monsieur,  seigneur. 

Outre  ces  noms  de  famille,  il  y  a  les  noms  propres  de  chaque 
individu.  On  en  compte  habituellement  trois,  savoir  :  le  nom 
d'enfant,  le  nom  propre  volgaire,  et  le  nom  propre  légal,  aux- 
quels il  faut  ajouter  le  surnom  ou  sobriquet,  et,  pour  les  chré- 
tiens, le  nom  de  baptême.  Le  nom  d'enfant  se  donne  quelque 
temps  après  la  naissance,  et  tout  le  monde,  sauf  les  esclaves  et 
domestiques,  s'en  sert  comme  appellalif  de  la  personne  jusqu'à 
l'époque  de  son  mariage  ;  ce  nom  est  un  des  mots  de  la  langue 
ordinaire.  Il  s'emploie  seul  ou  à  la  suite  du  nom  de  famille.  Après 
le  mariage  il  n'est  plus  jamais  employé  pour  les  hommes,  sauf 
quelquefois  par  le  père,  la  mère,  le  précepteur  et  autres  per- 
sonnes semblables.  Le  nom  propre  vulgaire  se  donne  au  moment 
du  mariage.  Il  sert  d'apjpellatif  de  la  part  des  sopérirars  et  des 


XVI  INTRODUCTION. 

ux.  Les  amis  et  connaissances  n'en  emploient  pas  d'autre,  et 
t  le  plus  généralement  connu.  Les  femmes  ne  changent  pas 
lom  propre  à  leur  mariage.  Elles  conservent  leur  nom  d'en- 
,  ou  plutôt  n'ont  plus  de  nom  particulier.  On  les  désigne 
éralement  par  le  nom  de  leur  mari  suivi  du  mot  :  taik, 
lame,  ou  koa-taik,  madame  veuve.  Le  nom  propre  légal  est 
osé  quelquefois  dès  l'enfance,  le  plus  souvent  à  l'époque  du 
iage.  Il  se  compose  de  deux  caractères  chinois,  et  parmi 
nobles,  tous  ceux  qui  descendent  d'une  branche  ou  souche 
imune  doivent  y  faire  entrer  un  caractère  de  convention  qui 
Qge  à  chaque  génération  :  de  sorte  qu'à  la  seule  vue  de  ce 
ictère,  on  connaîtra  de  suite  le  nombre  de  générations  qui 
irent  en  ligne  directe  de  la  souche  originaire,  et  le  degré  de 
Bnté  en  ligne  collatérale.  Ce  nom  n'est  pas  employé  dans  les 
lions  habituelles  de  la  vie,  sinon  envers  les  dignitaires  et  les 
imes  haut  placés,  mais  il  est  le  seul  qui  paraisse  dans  les 
^s  publics ,  dans  les  contrats  civils ,  dans  les  examens,  les 
ces,  etc..  Il  sert  de  signature  lorsqu'on  écrit  une  lettre  impor- 
te. Souvent  ce  nom,  quoique  inscrit  dans  les  listes  généalogi- 
s,  ou  dans  les  registres  officiels  de  l'État,  est  inconnu  des 
sonnes  qui  ne  sont  pas  de  la  famille,  ou  n'ont  pas  de  rapports 
uents  avec  l'individu.  Ordinairement,  les  gens  du  peuple 
Il  pas  de  nom  civil.  Les  sobriquets  sont  très-communs  en 
ée,  et  tout  le  monde  peut  les  employer. 
Remarquons  ici  que  l'étiquette  coréenne  défend  non-seulement 
»peler  par  leur  nom  le  père  ou  la  mère,  ou  les  oncles,  ou 

autre  supérieur,  mais  qu'elle  interdit  même  de  prononcer 
nom.  En  pareil  cas,  les  gens  bien  élevés  ont  recours  à 
irses  périphrases.  Le  nom  du  roi,  composé  d'un  ou  deux 
ictères  chinois,  est  imposé  par  la  cour  de  Péking  quand 

donne  l'investiture  ;  il  ne  doit  jamais  se  prononcer,  et  le 
pie  ne  connaît  même  pas  ce  nom.  ^près  la  mort  du  prince, 

successeur  lui  donne  un  nom  sous  lequel  l'histoire  devra  le 
gner. 

!uelques  mots,  en  terminant,  sur  le  deuil  légal  tel  qu'il  est 
irvé  en  Corée,  surtout  dans  les  hautes  classes.  Quand  un  noble 
rdu  son  père,  sa  mère,  ou  un  de  ses  proches  parents,  il  n'est 
libre  de  le  pleurer  à  sa  manière  ;  il  doit,  et  pour  le  temps,  et 
r  le  lieu,  et  pour  la  méthode,  et  pour  la  durée  du  deuil,  se 
brmer  aux  rubriques,  telles  qu'elles  sont  expliquées  au  long 
^  un  traité  officiel,  publié  par  le  gouvernement.  Y  manquer 
m  point  grave  serait  perdre  la  face,  Qn  d'autres  termes,  être 


INTRODUCTION.  CXXXVII 

désboDoré  au  point  de  ne  plus  oser  se  montrer  à  qui  que  ce  soit. 
On  commence  par  placer  le  corps  du  mort  dans  un  cercueil  de  bois 
très-épais,  que  Ton  conserve  plusieurs  mois  dans  un  appartement 
spécial,  préparé  et  orné  à  cet  effet.  Les  gens  du  peuple  qui  n^ont 
pas  le  moyen  d'avoir  une  chambre  pour  le  cadavre,  gardent  le 
cercueil  en  dehors  de  leur  maison,  et  le  recouvrent  de  nattes  en 
paille  pour  le  protéger  contre  la  pluie.  C'est  dans  Tappartement 
du  mort  que  Ton  doit  aller  pleurer  au  moins  quatre  fois  le  jour, 
et  pour  y  pénétrer,  on  fait  une  toilette  spéciale.  Elle  consiste  en 
une  grande  redingote  de  toile  grise,  déchirée,  rapiécetée,  et  aussi 
sale  que  possible.  On  se  ceint  les  reins  d'une  corde  de  la  grosseur 
du  poignet,  partie  en  paille  et  partie  en  fil.  Une  autre  corde  sem- 
blable, grosse  comme  le  pouce,  fait  le  tour  de  la  tête  qui  est 
couverte  d'un  bonnet  de  toile  grise.  Les  deux  bouts  de  cette  corde 
retombent  par  devant  sur  chaque  joue.  Des  bas  et  des  souliers 
spéciaux,  et,  à  la  main,  un  gros  bâton  noueux  complètent  le 
costume. 

Dans  cet  accoutrement  on  se  rend  à  la  chambre  mortuaire,  le 
matin  en  se  levant,  puis  avant  chaque  repas.  On  apporte  une 
petite  table  chargée  de  divers  mets  que  l'on  place  sur  un  autel, 
à  côté  du  cercueil  ;  puis  la  personne  qui  préside  la  cérémonie, 
courbée  et  appuyée  sur  son  bâton,  entonne  les  gémissements 
funèbres.  Pour  un  père  ou  une  mère  ces  gémissements  se  com* 
posent  des  syllables  :  ai-kô,  que  l'on  répète  sans  interruption, 
d'un  ton  lugubre,  pendant  un  quart  d'heure  ou  une  demi-heure. 
Pour  les  autres  parents,  on  chante  :  ôî,  ôï.  Plus  la  voix  qui  se 
lamente  est  forte,  plus  la  séance  est  longue,  et  plus  l'individu  en 
deuil  monte  dans  l'estime  publique.  Les  gémissements  terminés, 
on  se  retire,  on  emporte  les  mets,  on  quitte  les  habits  de  deuil, 
et  on  prend  son  repas.  A  la  nouvelle  et  à  la  pleine  lune,  tous  les 
parents,  amis  et  connaissances  sont  invités  à  prendre  part  à  la 
cérémonie.  Ces  pratiques  se  continuent  même  après  l'enterrement, 
pendant  deux  ou  trois  ans,  et,  dans  cet  intervalle,  un  noble  qui 
se  respecte  doit  aller  souvent  pleurer  et  gémir  sur  le  tombeau  de 
ses  parents.  Quelquefois  il  y  passe  toute  la  journée  et  même  la 
nuit.  On  en  cite  qui  ont  fait  bâtir  une  petite  maison  près  de  ces 
tombeaux,  pour  y  demeurer  pendant  plusieurs  années,  et  qui  par 
là  ont  acquis  une  haute  renommée  de  sainteté,  et  la  vénération 
universelle. 


XI 


Religion.  —  Culle  des  ancêtres.  —  Bonzes.  —  Superstitions  populaires. 


D'après  les  traditions  locales,  le  bouddhisme  ou  doctrine  de 
Fô  pénétra  en  Corée  au  quatrième  siècle  de  Tère  chrétienne,  et  se 
répandit,  avec  plus  ou  moins  de  succès,  dans  les  trois  royaumes  qui 
alors  se  partageaient  la  péninsule.  Lorsque  la  dynastie  Korie  eut 
réuni  ces  divers  États  en  une  seule  monarchie,  elle  protégea  les 
sectateurs  de  cette  doctrine  qui  devint  la  religion  officielle.  A  la 
fin  du  quatorzième  siècle,  la  dynastie  Korie  ayant  été  renversée, 
les  princes  de  la  dynastie  Tsi-tsien,  qui  lui  succéda,  cédant  à 
Vinfluence  et  peut-être  aux  ordres  formels  des  empereurs  de 
Péking,  adoptèrent  non-seulement  la  chronologie  et  le  calendrier 
chinois,  mais  aussi  la  religion  de  Confucius.  Us  ne  proscri- 
virent point  la  religion  ancienne,  mais  ils  Tabandonnèrent  à 
elle-même,  et,  par  la  marche  naturelle  des  choses,  le  nombre 
des  bouddhistes  a  toujours  été  en  diminuant,  et  leur  doctrine 
aussi  bien  que  leurs  bonzes  sont  aujourd'hui  tombés  dans  le 
mépris.  La  doctrine  de  Confucius,  au  contraire,  établie  par  la  loi, 
est  devenue  la  religion  dominante  ;  son  culte  est  le  culte  officiel,  et 
toute  contravention  à  ses  règlements  en  matière  grave  peut  être 
punie  du  dernier  supplice,  comme  le  prouvent  les  pièces  du  pro- 
cès de  Paul  loun  et  de  Jacques  Kouen,  et  d'autres  documents 
que  nous  donnons  tout  au  long  dans  cette  histoire. 

Nous  ne  parlerons  pas  ici  de  cette  doctrine  de  Confucius  en 
elle-même.  Les  travaux  des  missionnaires  et  des  sinologues, 
depuis  deux  siècles,  ont  épuisé  la  question,  et  à  travers  les  exagé- 
rations opposées  de  louange  ou  de  blàme,  on  est  aujourd'hui  par- 
venu à  en  avoir  une  idée  à  peu  près  exacte.  Voyons  seulement  ce 
qu'elle  est  en  Corée.  Pour  la  masse  du  peuple,  elle  consiste  dans 
le  culte  des  ancêtres,  et  dans  l'observation  des  cinq  grands 
devoirs  :  envers  le  roi,  envers  les  parents,  entre  époux,  envers 
les  vieillards,  et  entre  amis.  A  cela  se  joint  une  connaissance 
plus  ou  moins  vague  du  Siang-tiei  que  la  plupart  confondent 
avec  le  ciel.  Pour  les  lettrés,  il  faut  ajouter  :  le  culte  de  Confucius 
et  des  grands  hommes,  la  vénération  des  livres  sacrés  de  la  Chine, 


INTRODUCTlOrV.  CXXXIX 

el  enfin  un  culte  officiel  au  Sia-tsik  ou  génie  protecteur  du 
royaume.  Quelquefois  aussi,  dans  les  actes  publics  du  gouverne- 
ment, il  est  fait  mention  des  bons  génies  et  du  destin. 

Les  missionnaires  ont  souvent  interrogé  des  Coréens  très- 
instruits  sur  le  sens  qu'ils  attachent  au  mot  Siang-tiei,  sans 
jamais  obtenir  de  réponse  claire  et  précise.  Les  uns  croient  que 
Ton  désigne  par  là  TÊtre  suprême,  créateur  et  conservateur  du 
monde  ;  d'autres  prétendent  que  c'est  purement  et  simplement  le 
ciel,  auquel  ils  reconnaissent  un  pouvoir  providentiel,  pour  pro- 
duire, conserver  et  faire  mûrir  les  moissons,  pour  éloigner  les 
maladies,  etc..  ;  le  plus  grand  nombre  avouent  qu'ils  Tignorent 
el  qu'ils  ne  s'en  inquiètent  guère.  Quand  on  offre  des  sacrifices 
publics  pour  obtenir  la  pluie  ou  la  sérénité,  ou  pour  conjurer 
divers  fléaux,  la  prière  s'adresse  soit  à  l'Être  suprême,  soit  au 
ciel,  selon  le  texte  que  rédige  le  mandarin  chargé  de  la 
cérémonie. 

Voici  quelques  détails  sur  ces  sacrifices,  assez  peu  fréquents 
d'ailleurs.  Quand  des  districts  ou  des  provinces  souffrent  de  la 
sécheresse,  le  gouvernement  envoie  un  ordre  aux  mandarins,  et 
chacun  d'eux,  au  jour  marqué,  se  rend  dès  le  matin  avec  sa  suite, 
ses  prétoriens  et  ses  satellites  au  lieu  qui  lui  est  désigné.  Là,  il 
attend  patiemment  sans  prendre  aucune  nourriture,  sans  même 
fumer  de  tabac,  que  l'heure  propice  arrive.  C'est  ordinairement 
vers  minuit,  et  en  tout  cas,  le  mandarin  ne  doit  rentrer  chez  lui 
qu'après  minuit  passé.  Au  moment  précis,  il  immole  des  porcs, 
des  moutons,  des  chèvres,  dont  le  sang  et  les  chairs  crues  sont 
offertes  à  la  divinité.  Le  lendemain  il  se  repose,  pour  recom- 
mencer le  surlendemain,  et  ainsi  de  suite,  de  deux  en  deux  jours, 
jusqu'à  l'obtention  de  la  pluie.  A  la  capitale,  les  mandarins  se 
relèvent,  afin  que  les  sacrifices  aient  lieu  tous  les  jours.  Si  après 
deux  ou  trois  sacrifices  on  n'obtient  rien,  on  change  de  place,  et 
l'on  s'installe  dans  un  autre  endroit  plus  propice.  Les  diverses 
stations  que  l'on  doit  ainsi  occuper  sont  déterminées  par  d'an- 
ciens usages.  Si  les  prières  sont  inutiles,  les  ministres  viennent 
officier  à  la  place  des  mandarins  ;  et  enfin,  quand  ni  les  manda- 
rins ni  les  ministres  n'ont  pu  rien  obtenir,  le  roi  lui-même  vient 
en  grand  appareil  pour  sacrifier  et  obtenir  le  salut  de  son  peuple. 
Lorsque  la  pluie  arrive,  ni  le  sacrificateur  ni  les  gens  de  sa  suite 
nont  le  droit  de  se  mettre  à  l'abri  ;  ils  doivent  attendre  jusqu'a- 
près minuit  avant  de  rentrer  dans  leurs  maisons.  Tout  le  peuple 
les  imite,  car  on  croirait  faire  injure  au  ciel  en  cherchant  à 
éviter  une  pluie  si  ardemmeot  iéaité^  et  si  quelque  individu  a  la 


CXL  INTRODUCTIOlf. 

malencontreuse  idée  de  prendre  son  chapeau  ou  d'ouvrir  son 
parapluie,  on  lui  arrache  ces  objets  que  Ton  met  en  pièces,  et 
on  r«ccable  lui-même  de  coups  et  d'injures. 

Le  mandarin  après  le  sacrifice  duquel  la  pluie  arrive,  est 
regardé  comme  ayant  bien  mérité  de  la  patrie,  et  le  roi  le  récom- 
pense en  lui  donnant  de  Tavancement,  ou  en  lui  faisant  quelque 
cadeau  précieux.  Il  y  a  quelques  années,  un  mandarin  de  la  capi- 
tale, pour  avoir  fait  la  cérémonie  avant  Theure  fixée,  fut  immé- 
diatement destitué.  Mais  cette  nuit-là  même,  la  pluie  commença 
à  tomber;  il  fut  rétabli  dans  sa  charge,  et  partagea  la  récompense 
avec  le  mandarin  du  jour  suivant,  pendant  le  sacrifice  duquel  la 
pluie  tomba  en  grande  abondance.  Chacun  d'eux  reçut  du  roi  une 
peau  de  cerf,  qui  fut  portée  à  leur  domicile  avec  tout  l'appareil 
et  toute  la  pompe  possibles. 

Les  sacrifices  pour  obtenir  le  beau  temps  se  font,  à  la  capitale, 
sur  la  grande  porte  du  Midi.  L'heure  est  la  même,  le  sacrificateur 
garde  la  même  abstinence,  et  pendant  tout  le  temps  que  durent 
ces  sacrifices  la  porte  reste  fermée  jour  et  nuit,  et  la  circulation 
est  arrêtée.  Quelquefois  aussi  on  interdit,  pendant  ce  temps,  de 
transporter  les  morts.  Ceux  qui  alors  font  la  levée  du  corps  et  se 
mettent  en  route,  malgré  la  défense,  soit  parce  qu'ils  l'ignorent, 
soit  parce  qu'ils  espèrent  passer  en  contrebande ,  soit  enfin 
parce  que  le  jour  du  convoi  a  été  fixé  par  les  devins  et  ne  peut 
être  changé,  sont  impitoyablement  arrêtés  aux  portes  de  la  ville. 
Comme  ils  ne  peuvent  retourner  chez  eux  avant  l'enterrement,  ils 
doivent  demeurer  à  la  pluie,  eux  et  les  cercueils  qu'ils  portent, 
souvent  pendant  plusieurs  jours,  jusqu'à  ce  que  le  retour  de  la 
séri^nité  fasse  lever  la  prohibition. 

Quelquefois,  dans  les  grandes  calamités,  comme  au  temps  du 
choléra,  les  particuliers  se  cotisent  ou  font  des  quêtes  pour  four- 
nir aux  frais  de  sacrifices  plus  nombreux,  et  le  roi,  de  son  côté, 
cherche  à  apaiser  le  courroux  du  ciel  en  accordant  des  amnis- 
ties partielles  ou  générales. 

Outre  ce  culte  officiel  du  Siang-liei  ou  du  ciel,  le  gouverne- 
ment entretient  à  la  capitale  un  temple  et  fait  offrir  régulièrement 
des  sacrifices  au  Sia-tsik.  «  J'ai  souvent  demandé,  écrit  Mgr 
Daveluy,  ce  qu'est  ce  Sia-lsik.  Les  réponses  sont  fort  obscures. 
La  plupart  prétendent  que  Sia  est  le  génie  de  la  terre,  et  Tsik 
l'inventeur  de  l'agriculture  en  Chine,  placé  aujourd'hui  parmi  les 
génies  tulélaires.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  peuple  ne  s'occupe  guère 
du  Sia-tsik,  ei  dans  les  provinces,  on  ignore  et  son  nom  et  son 
culte.  Mais,  à  la  capitale,  son  temple  est  ce  qu'il  y  a  de  plus  sacré; 


INTRODUCTION.  CXLl 

le  temple  où  Ton  conserve  les  tablettes  des  ancêtres  de  la  dynastie 
régnante  ne  vient  qu^en  second  lieu.  » 

La  partie  principale  de  la  religion  des  lettrés,  la  seule  qu6  con- 
naisse et  pratique  fidèlenoent  Timmense  majorité  de  la  population, 
est  le  culte  des  ancêtres.  De  Ih  Timportance  des  lois  sur  le  deuil, 
sur  le  lieu  où  doivent  être  placés  les  tombeaux,  et  sur  la  conser- 
vation dans  chaque  famille  des  tablettes  des  parents  défunts.  A 
propos  des  funérailles  royales  et  des  devoirs  de  parenté,  nous 
avons  déjà  donné  des  détails  sur  le  deuil  et  sur  les  tombeaux  des 
rois;  voici  maintenant,  pour  compléter,  quelques  notions  sur  les 
sépultures  ordinaires  et  sur  les  tablettes. 

Le  choix  d*un  lieu  d'enterrement  est  pour  tout  Coréen  une 
affaire  majeure  ;  pour  les  gens  haut  placés,  on  peut  dire  que  c'est 
leur  principale  préoccupation.  Ils  sont  convaincus  que  de  ce  choix 
dépendent  le  sort  de  leur  famille  et  la  prospérité  de  leur  race,  et 
ils  n'épargnent  rien  pour  découvrir  un  endroit  propice.  Aussi,  les 
géoscopes  et  les  devins,  qui  se  font  une  spécialité  de  cette  étude, 
abondent  dans  le  pays.  Quand  le  lieu  de  la  sépulture  est  fixé  et 
qu'on  y  a  déposé  le  corps,  il  est  défendu  désormais  à  qui  que  ce 
soit  d'y  enterrer,  de  peur  que  la  fortune  ne  passe  de  son  côté,  et 
la  prohibition  s'étend  à  une  distance  plus  ou  moins  considérable, 
suivant  le  degré  d'autorité  de  celui  qui  l'établit.  Pour  les  tom< 
beaux  des  rois,  le  terrain  réservé  s'étend  h  plusieurs  lieues  tout 
autour,  et  comprend  les  montagnes  environnantes  d'où  Ton  peut 
voir  le  tombeau.  De  leur  côté,  les  grands  et  les  nobles  prennent  le 
plus  d'espace  possible;  ils  y  plantent  des  arbres  qu'il  est  défendu 
de  couper  jamais,  et  qui  avec  le  temps  deviennent  de  véritables 
forêts.  Si  quelqu'un  parvient  à  enterrer  furtivement  sur  une 
montagne  déjà  occupée  par  d'autres,  cette  montagne  devient,  aux 
yeux  de  la  loi,  la  propriété  du  dernier  inhumant,  et  dans  ce  cas, 
lorsque  les  premiers  tombeaux  appartiennent  à  des  nobles  ou  à 
des  gens  riches,  on  fait  déterrer  les  corps,  sinon  on  se  contente 
de  raser  les  tombes  et  d'en  faire  disparaître  la  trace,  en  nivelant 
le  terrain.  De  là  des  querelles,  des  rixes,  des  haines  violentes  qui, 
comme  toutes  les  haines  du  Coréen,  se  transmettent  de  génération 
en  génération. 

La  loi  défend  de  déterrer  le  corps  d'un  individu  appartenant  à 
une  autre  famille,  les  parents  du  mort  ont  seuls  le  droit  d'y  tou- 
cher. Il  y  a  quelques  années,  derrière  la  montagne  où  habitait  un 
missionnaire,  un  riche  marchand,  qui  venait  de  perdre  son  père, 
trouva  un  lieu  de  sépulture  à  sa  convenance.  Près  de  là  étaient 
quelques  tombeaux  de  nobles.  La  distance  étant  légalement 


c\i.ii  iNTnoiit:aio>. 

suffisante,  le  miirclianil  avait  le  droit  d'enterrer  ;  mais  la  ruMoè 
plus  Tort  est,  en  Corée,  presque  toujours  la  meillenre,  et  le 
nobles  firent  opposition.  Le  marchand  persista,  loua  secrÈtenwi 
une  centaine  d'individus  déterminés,  pour  vaiocre  toute  réÉf 
tance  de  la  part  des  gardiens,  fit  Tinhumalion  selon  les  riflM 
et  se  retira  avec  sa  troupe.  Il  était  environ  six  heures  da  H> 
Les  nobles,  premiers  possesseui-s  du  terrain,  demeuraient  i  tnï 
lieues  de  lii,  et,  bien  qu'on  les  eut  avertis  dès  le  matin,  ilii 
purent  arriver,  avec  deux  ou  trois  cents  hommes,  qu'une  itM 
heure  trop  tard.  La  montagne  leur  élait  ravie.  N'osant  toiuil 
au  cadavre  fraîchement  inhumé,  ils  se  lancèrent  avec  leurs  ga 
à  la  poursuite  du  marchand,  battirent  ses  affidés,  le  saisirent  In 
même,  lui  lièrent  tes  pieds  et  les  mains,  et  l'apportèrent,  au  milÏB 
des  plus  effroyables  vociférations,  jusque  sur  la  tombe  de  lo 
père.  Le  pauvre  malheureux,  h  moitié  mort  de  frayeur  et  4 
fatigue,  donna  le  premier  coup  de  bêche.  Les  autres  purent  alM 
déterrer  le  corps,  ce  qui  fui  fait  en  quelques  minutes,  et  ie  nul 
ehand  dut  chercher  ailleurs  un  lieu  de  sépulture. 

Les  gens  du  peuple  ont  recours  h  tous  les  moyens  pour  pri 
léger  leurs  tombeaux.  Un  jour,  des  prétoriens  voulurent  entem 
un  des  leurs  dans  l'endroit  que  possédait  une  famille  pauvre.  I 
chef  de  cette  lamillc  voyant  que  toutes  les  réclamations  étaîM 
inutileî,  assista  tranquillement  h  renlcrremenl  fait  par  les  préli 
riens  et,  après  la  cérémonie,  offrit  du  vin  aux  fossoyeurs,  f 
l'acceptèrent.  Puis  avec  le  plus  grand  sang-froid,  il  se  coupa  la 
même  les  chairs  des  cuisses,  et  leur  en  olîrit  les  morceaux  M 
gnanls  pour  compléter  leur  repas.  Le  mandarin  appreniol 


fait,  el  eniendanl  les  exécrations 

don!  le  peuple  chargeait  * 

]>réloriens,  les  fit  punir  sévèrM 

jtet  les  força  à  déterrer jl 

mortel  II  rendre  Jii  placf^au  g^g 

^^priétaire.  Une  atilfH| 

lin  aballeur  de  liœufs  fui  di"^^ 

Hft  ta  sr-[)ijlltire  de  son*!! 

JMM  nol>l<!  l^ès-|>!li^^.l,,l 

^tra  s:i  rni-ro  dans  le  R0 

^^keux         de  'lis,,,,.^^ 

Hp  tiouime,  loin  4»jfaid 

^^^^B  de      meillciii'u^^^l 

^^^^^^^L^^^^M^H 

^^^^Bt  obtint,  en  ^^^^Ê 

^^^^^^^B^^^^r 

^^^^Bnrdien  du  ^^^^^Ê 

^^^^^^^^^^^^ 

1 

^^Hi^ril^^H 

m.à 

INTROnuCTIO.N.  CXUII 

'aalre.  Il  y  a  quelques  nuits,  j'ai  vu  le  corps  de  mon 
er, marcher  droit  au  tombeau  de  madame  votre  mère... 
îhever  ;  mais  dès  le  matin,  j"ai  planté  cette  haie  pour 
]ne  aussi  scandaleuse  proranation.  »  Le  noble,  k  moitié 
onte,  ne  répondit  pas  un  mot.  Le  soir  même,  il  fît 
cercueil  de  sa  mère,  et  le  transporta  ailleurs. 
.  après  la  mort,  on  Tabrique  la  tablette  dans  laquelle 
résider  l'âme  du  dérunl.  Ces  tablettes  sont  générale- 
)is  de  châtaignier,  et  l'arbre  doit  être  lire  des  forêts  les 
lées  de  toute  habitation  humaine,  ce  que  les  Coréens 
par  ces  mots  :  «  Pour  les  tablettes  il  faut  un  bois  qui, 
at(avant  d'être  coupé),  n'ait  jamais  entendu  ni  l'aboie- 
lien,  ni  le  chant  du  coq.  »  Celte  tablette  est  une  petite 
late  que  l'on  peint  avec  du  blanc  de  céruse,  et  sur 
1  inscrit  en  caractères  chinois  le  nom  du  défunt.  Sur  le 
ratique  des  trous  par  lesquels  doit  entrer  l'âme.  La 
lacée  dans  une  boite  carrée,se  conserve  :  chez  les  riches, 
chambre  ou  salle  spéciale  :  chez  les  gens  du  peuple 
spècede  niche,  au  coin  de  la  maison.  Les  pauvres  font 
ttesen  papier.  Pendant  les  vingt-sept  mois  du  deuil,  les 
>e  font  tous  les  jours  devant  ces  tablettes.  On  se  pros- 
>nt  dans  la  poussière  ;  ou  offre  divers  mets  préparés  avec 
ibac  ï  fumer,  et  de  l'encens.  Après  le  deuil,  on  continue 
}  sacrihces  plusieurs  fois  par  mois,  à  des  jours  fixés  par 
jsage,  soit  devant  les  tablettes,  soit  sur  le  tombeau.  A 
me  génération,  od  enterre  les  tablettes,  e(  te  culte 
lilirement,  si  ce  n'est  pour  les  hommes  extraordinaires 
iblelies  se  conservent  h  perpétuité. 
C  calt«  des  ancêtres,  commun  à  tous  les  Coréens,  les 
les   nobles   ont   celui   dp  Confiiciiis   ei  des  grands 


auxquels 
BOD  pan 


ci'ilices  dans  îles  temples 

dent  comme  des  dieux,  mais 

sont  devenus  des  esprits  ou 

par  iJi?  il  est  difficile  de  le 

ivelu}',  on^^^>4s  de  notions 

'  Aa  con»-  *r  la  .spiri- 

Vonsacrés 

^e,  ne  sont 

.aux  âmes 

,û'[  ji'  disais 

.i.i.iiif.  Pour 

ime  se  dissipe 


CXLIV  INTRODUaiO>. 

avec  le  dernier  souffle  de  la  vie  ;  mais  pour  les  grands  hommes,  ils 
subsistent  encore  après  leur  mort.  Parlait-il  de  leur  âme,  ou  pré- 
tendait-il qu'ils  étaient  transformés  en  esprits  ou  génies  ?  Je 
Tignore,  et  lui-même  ne  le  savait  pas.  »  Dans  chaque  district,  se 
trouve  un  temple  de  Confucius.  Ce  sont  de  petits  bâtiments  assez 
beaux  pour  le  pays,  avec  de  vastes  dépendances.  On  les  appelle 
hiang-kio.  On  ne  peut  passer  à  cheval  devant  ces  temples,  et 
des  bornes,  placées  aux  extrémités  du  terrain  consacré,  marquent 
Tendroit  où  il  faut  mettre  pied  à  terre.  C'est  dans  ces  temples  que 
les  lettrés  tiennent  leurs  réunions,  et  Ton  y  offre  des  sacrifices,  à 
la  nouvelle  et  à  la  pleine  lune.  Quand  les  revenus  attachés  aux 
temples  ne  suffisent  pas  pour  couvrir  les  frais,  la  caisse  du  district 
doit  y  suppléer.  Les  lettrés  élisent  entre  eux  ceux  qui  doivent, 
pour  un  temps  donné,  exercer  les  fonctions  de  sacrificateur. 

Les  se-ouen  sont  des  temples  élevés  aux  grands  hommes  avec 
l'autorisation  du  roi.  Leurs  portraits  y  sont  conservés,  et  Ton 
témoigne  à  ces  portraits  une  vénération  presque  égale  à  celle  que 
l'on  a  pour  les  tablettes  des  défunts.  Si  ces  grands  hommes  ont 
laissé  des  descendants,  ceux-ci  sont,  de  droit,  fonctionnaires  de 
leurs  temples;  sinon,  les  lettrés  du  voisinage  remplissent  à  tour 
de  rôle,  l'office  de  sacrificateur.  Quelques-uns  de  ces  se-ouen  sont 
trës-célèbres  dans  le  pays,  et  le  gouverneur  ou  ministre  qui  refu- 
serait d'accorder  sur  les  deniers  publics  les  sommes,  quelquefois 
énormes,  exigées  par  les  fonctionnaires  de  ces  temples  pour  les 
frais  des  sacrifices,  compromettrait  gravement  sa  position. 

Les  livres  sacrés  de  la  Chine  sont  aussi  les  livres  sacrés  des 
Coréens.  Il  en  existe  une  traduction  officielle  en  langue  vulgaire, 
à  laquelle  il  est  défendu  de  changer  un  seul  mot  sans  l'ordre  du 
gouvernement.  Le  lettré  ou  docteur  qui  se  permettrait  de  donner 
une  interprétation  différente  sur  un  point  grave,  pourrait  bien 
payer  de  sa  tète  une  telle  audace.  11  y  a  quelques  années,  un  noble, 
poursuivi  pour  avoir  publié  quelques  attaques  contre  un  sage, 
disciple  de  Confucius,  faillit  périr  dans  une  émeute  de  lettrés, 
et  le  roi  eut  beaucoup  de  peine  à  lui  sauver  la  vie.  Outre  ces 
livres,  il  y  a  en  Corée  un  recueil  de  prophéties  ou  livre  sibyllin, 
prohibé  par  le  gouvernement,  et  qui  circule  en  cachette.  On 
attribue  k  ce  livre  une  très-grande  antiquité.  Il  annonce  claire- 
ment, dit-on,  pour  l'année  sainte,  rétablissement  d'une  religion 
qui  ne  sera  ni  celle  de  Fô,  ni  celle  de  Confucius.  Mais  qu'est-ce 
que  cette  année  sainte?  nul  ne  le  sait. 

A  côté  de  la  religion  officielle  se  trouve,  comme  nous  l'avons 
dit,  le  bouddhisme  ou  doctrine  de  Fô,  qui  est  mainteDaQteo 


) 


IlfTRODUCTlON.  CXLV 

pleine  décadence.  Avant  la  dynastie  actuelle,  le  bouddha  coréen, 
quelquefois  appelé  Sekael  (issu  de  la  famille  de  Se),  était  en 
très-grand  honneur^  ainsi  que  ses  bonzes.  C'est  alors  que 
furent  bâties  toutes  les  grandes  pagodes  dont  quelques-unes 
existent  encore  aujourd'hui.  On  en  trouvait  dans  chaque  district, 
et  les  largesses  du  peuple  et  des  rois  les  entretenaient  dans  la 
prospérité.  Quand  les  dons  volontaires  étaient  insuffisants,  le 
trésor  public  y  pourvoyait.  Plusieurs  rois  de  la  dynastie  Korie 
voulurent,  par  dévotion,  être  inhumés  dans  ces  pagodes,  à  la 
manière  bouddhique,  qui  consiste  à  brûler  les  corps  et  à  recueillir 
les  cendres  dans  un  vase,  que  Ton  conserve  en  un  lieu  spécial, 
ou  que  Ton  jette  à  Teau.  Un  de  ces  rois  fit  même  un  décret  pour 
obliger  chaque  famille  qui  aurait  trois  enfants,  à  en  donner  un 
pour  devenir  bonze.  A  la  fin  du  quatorzième  siècle,  la  nouvelle 
dynastie  qui  s'installa  sur  le  trône  de  Corée,  sans  prohiber  en 
aucune  manière  le  bouddhisme,  le  laissa  complètement  de  côté, 
et  depuis  cette  époque,  pagodes,  bonzes  et  bonzesses,  n'ont  cessé 
de  déchoir  dans  la  vénération  publique.  Quelquefois  encore,  même 
aujourd'hui,  le  gouvernement  invoquera  officiellement  le  nom  de 
Fô,  et  les  reines  ou  princesses  feront,  dans  des  circonstances 
particulières,  un  petit  présent  à  telle  ou  telle  pagode,  mais  rien 
de  plus,  et  tout  le  monde,  les  bouddhistes  eux-mêmes,  avouent 
que,  dans  quelques  générations,  il  ne  restera  de  leur  culte  qu'un 
souvenir. 

Les  pagodes  bouddhiques,  bâties  dans  le  genre  chinois,  n'ont 
généralement  rien  de  remarquable.  Le  sanctuaire  où  se  trouve 
la  statue  de  Fô  est  assez  étroit,  mais  il  est  toujours  entouré  de 
nombreux  appartements  qui  servent  aux  bonzes  de  demeure,  de 
salles  d'étude  et  de  lieux  de  réunion.  Du  plus  grand  nombre,  il  ne 
reste  que  des  ruines.  Ces  pagodes  sont  d'ordinaire  situées  dans 
les  montagnes,  dans  les  déserts,  et  souvent  le  site  en  est  admi- 
rablement choisi.  Pendant  Tété  surtout,  les  lettrés  s'y  réunissent 
souvent  pour  se  livrer  à  l'étude  et  aux  discussions  littéraires.  Ils 
y  trouvent  la  tranquillité,  la  solitude,  le  bon  air  ;  et  les  bonzes, 
moyennant  une  légère  rétribution ,  leur  servent  de  domes- 
tiques . 

Ces  bonzes  sont  maintenant  presque  sans  ressources.  Excepté 
dans  la  province  de  Kieng-sang,  où  ils  ont  conservé  quelque 
influence,  ils  sont  obligés,  pour  vivre,  de  mendier  ou  de  se  livrer 
à  divers  travaux  manuels,  tels  que  la  fabrication  du  papier  ou  des 
souliers.  Quelques-uns  cultivent  de  petits  coins  de  terre  appar- 
tenant anx  boDzeries.  Par  suite  du  discrédit  où  est  tombée  leur 

tàU-**  L*toUSE  DE  CORÉE.  } 


CXLVI  INTRODUCTION. 

religion,  ils  ne  peuvent  que  difficilement  se  recruter,  et  ont  dû 
abandonner  toute  espèce  d'études.  Ceux  qui  se  font  bonzes  aujour- 
d'hui sont,  pour  la  plupart,  des  gens  sans  aveu  qui  cherchent  un 
refuge  dans  les  pagodes,  des  individus  qui  n'ont  pas  pu  se  marier, 
des  veufs  sans  enfants  qui  ne  veulent  pas  ou  ne  peuvent  pas 
vivre  seuls,  etc..  Le  peuple  les  méprise,  les  regarde  comme  des 
querelleurs,  des  charlatans,  et  des  hypocrites;  néanmoins,  par 
habitude,  peut-être  aussi  par  une  certaine  crainte  superstitieuse, 
on  leur  fait  assez  facilement  l'aumône. 

On  trouve  aussi,  comme  dans  tous  les  autres  pays  bouddhistes, 
des  bonzesses  vivant  ensemble  dans  des  monastères,  non  loin  des 
pagodes  ob  il  leur  est  interdit  de  résider.  De  même  que  les 
bonzes,  elles  sont  tenues  à  garder  la  continence  pendant  leur 
séjour  dans  les  bonzeries,  et  il  y  a  peine  de  mort  contre  celles 
qui  auraient  des  enfants;  aussi,  à  ce  qu'on  assure,  sont-elles 
très-versées  dans  Tart  infâme  des  avortements.  Leurs  mœurs 
passent  pour  être  abominables.  Du  reste,  bonzes  ou  bonzesses  sont 
parfaitement  libres  de  quitter  leurs  couvents  quand  il  leur  plaît 
pour  rentrer  dans  la  vie  commune,  et  c'est  ce  qui  arrive  tous  les 
jours.  On  entre  dans  ces  maisons  parce  qu'on  ne  sait  que  faire, 
et  après  un  séjour  plus  ou  moins  long,  si  l'on  s'ennuie,  on  les 
quitte  pour  aller  chercher  fortune  ailleurs. 

Tel  est,  en  Corée,  l'état  actuel  de  la  religion  de  Confucius  et 
de  celle  de  Fô.  Ces  deux  doctrines,  comme  on  Ta  remarqué  bien 
souvent,  et  selon  nous  avec  beaucoup  de  justesse,  ne  sont,  au 
fond,  que  deux  formes  différentes  d'athéisme.  De  leur  coexistence 
légale,  de  leur  mélange  nécessaire  dans  Tespril  d'un  peuple  qui  ne 
raisonne  guère  sa  foi  religieuse,  est  sortie  cette  incroyance  pra- 
tique, cette  insouciance  de  la  vie  future  qui  caractérise  presque 
tous  les  Coréens.  Tous  font  les  prostrations  et  offrent  les  sacrifices 
devant  les  tablettes,  mais  peu  croient  sérieusement  à  leur  effica- 
cité. Ils  ont  une  notion  confuse  d'un  pouvoir  supérieur  et  de  l'exis- 
tence de  l'âme,  mais  ils  ne  s'en  inquiètent  pas,  et  quand  on  leur 
parle  de  ce  qui  suivra  la  mort,  ils  répondent  aussi  stupidement 
que  nos  libres  penseurs  de  haut  et  de  bas  étage  :  «  Qui  le  sait? 
personne  n'en  est  revenu  ;  l'important  est  de  jouir  de  la  vie  pen- 
dant qu'elle  dure.  »  Mais,  si  presque  tous  les  Coréens  sont  prati- 
quement athées,  en  revanche,  et  par  une  conséquence  inévitable, 
ils  sont  les  plus  superstitieux  des  hommes. 

Ils  voient  le  diable  partout;  ils  croient  aux  jours  fastes  et 
néfastes,  aux  lieux  propices  ou  défavorables  ;  tout  leur  est  un 
signe  de  bonheur  ou  de  malheur.  Sans  cesse  ils  consultent  leiNfl^ 


INTRODUCTION.  CXLVll 

et  les  devins;  ils  multiplient  les  conjurations,  les  sacrifices,  les 
sortilèges,  avant,  pendant,  et  après  toutes  leurs  actions  ou  entre- 
prises importantes.  Dans  chaque  maison,  il  y  a  une  ou  deux 
cruches  en  terre  pour  renfermer  les  dieux  pénates  :  Seng-tsou, 
le  protecteur  de  la  naissance  et  de  la  vie  ;  Tse-tsou,  le  protec- 
teur des  habitations,  etc.,  et  de  temps  en  temps  on  fait  devant 
ces  cruches  la  grande  prostration.  Si  quelque  accident  arrive  en 
passant  sur  une  montagne,  on  est  tenu  de  faire  quelque  offrande 
au  génie  de  la  montagne.  Les  chasseurs  ont  des  observances  spé- 
ciales pour  les  jours  de  succès  ou  d'insuccès;  les  matelots  plus 
encore,  car  ils  font  des  sacrifices  et  offrandes  à  tous  les  vents  du 
ciel,  aux  astres,  à  la  terre,  à  Teau.  Sur  les  routes,  et  surtout  au 
sommet  des  collines,  il  y  a  de  petits  temples  ou  seulement  des  las 
de  pierres;  chaque  passant  accrochera  au  temple  un  papier, 
ruban,  ou  autre  signe,  ou  jettera  une  pierre  dans  le  tas.  Le  ser- 
pent est  ici,  comme  partout  et  toujours  chez  les  païens,  Tobjet 
d'une  crainte  superstitieuse  ;  très-peu  de  Coréens  oseraient  en 
tuer  un.  Quelquefois  même,  ils  fournissent  de  la  nourriture  en 
abondance,  et  régulièrement,  aux  serpents  qui  se  logent  dans  les 
toits  ou  les  murailles  de  leurs  masures.  Un  homme  en  deuil  ne 
peut  donner  la  mort  à  aucun  animal  ;  il  n'ose  même  pas  se  débar- 
rasser de  la  vermine  qui  le  dévore.  Les  femmes,  qui  en  ce  pays 
font  tous  les  métiers  possibles,  ne  voudraient  jamais  tuer  un 
poulet,  ni  même  le  vider  après  qu'il  aurait  été  tué  par  une  autre 
personne. 

La  plupart  des  familles  conservent  précieusement  le  feu  dans 
la  maison,  et  font  en  sorte  de  ne  jamais  le  laisser  éteindre.  Si  un 
pareil  malheur  arrivait,  ce  serait  pour  la  famille  le  pronostic  et 
la  cause  des  plus  grandes  infortunes.  Pour  l'éviter,  tous  les  jours, 
après  avoir  préparé  le  repas  du  matin  ou  du  soir,  on  dépose  ce  qui 
reste  de  charbons  embrasés  avec  les  cendres  dans  un  vase  de 
terre,  en  forme  de  chaufferette,  et  on  prend  les  précautions  néces- 
saires afin  de  conserver  Télincelle  qui  servira  à  rallumer  le  feu 
à  la  prochaine  occasion.  Un  jour,  un  noble  qui  avait  grande  com- 
pagnie dans  ses  salons,  vit  un  esclave  sortir,  un  bouchon  de  paille 
à  la  main,  au  moment  oîz  l'on  devait  préparer  le  repas.  «  Oîi 
vas-tu?  lui  cria-t-ii.  —  Je  vais  chez  le  voisin  chercher  du  feu, 
répondit  l'esclave;  il  n'y  en  a  plus,  nulle  part,  dans  la  maison.  — 
Impossible,  »  dit  le  maître  en  pâlissant,  et  aussitôt,  laissant  ses 
hôtes,  il  court  aux  vases  où  dans  les  divers  appartements  on 
Gooservait  le  feu,  et,  à  genoux,  les  larmes  aux  yeux,  il  retourne 
\f>^^9ÊâtÊÊ^:Vf^^^^  attention  fiévreuse.  A  la  fin  il  aperçoit  une 


CXLVlll  INTRODUCTION. 

faible  lueur  ;  il  souflle  et  parvient  à  enflammer  une  allumette. 
«Victoire!  s*  écrie-t-il  en  rentrant  dans  le  salon,  les  destins  de  ma 
race  ne  sont  pas  encore  terminés  ;  j'ai  recouvré  ce  feu  que  mes 
ancêtres  se  sont  fidèlement  transmis  depuis  dix  générations,  et 
je  pourrai  à  mon  tour  le  léguer  à  mes  descendants.  » 

Nous  avons  dit  plus  haut  combien  la  petite  vérole  est  terrible 
en  Corée.  Quand  on  s'attend  à  la  voir  arriver  dans  un  village, 
hommes  et  femmes  se  baignent  la  tète  à  grande  eau  avec  des 
vases  neufs,  et  répètent  très-souvent  ces  ablutions,  afin  de  se  pré- 
parer à  recevoir  convenablement  la  visite  de  cette  illustre  dame. 
Si  Ton  peut  avoir  de  Teau  de  mer  en  pareil  cas,  elle  est  beaucoup 
plus  efficace  que  Teau  douce.  En  même  temps,  on  dispose  sous  le 
vestibule  ou  auprès  de  la  porte  de  chaque  maison,  une  table  char- 
gée de  fruits.  Lorsque  la  maladie  s'est  déclarée  dans  une  maison, 
on  y  place  un  petit  drapeau,  ou  bien  on  bariole  la  porte  avec  de 
la  terre  jaune,  pour  empêcher  les  étrangers  de  venir  par  leur 
présence  troubler  ou  contrarier  la  terrible  hôtesse.  On  s'efforce 
de  la  bien  traiter  pour  obtenir  ses  bonnes  grâces,  on  se  prosterne, 
on  prie,  on  chante,  on  multiplie  les  sacrifices  en  son  honneur,  on 
fait  des  gâteaux  de  riz  pour  régaler  en  son  nom  tous  les  voisins, 
et  si  le  riz  a  été  mendié  de  porte  en  porte,  Tœuvre  est  bien  plus 
méritoire.  On  fait  venir  les  mou-tang  ou  sorciers  avec  tous  leurs 
appareils  superstitieux,  et  Ton  finit^  chacun  selon  sa  fortune,  par 
une  grande  cérémonie  pour  éconduire  la  dame  avec  toute  la 
pompe  voulue.  Tous  sont  convaincus  que,  pendant  la  maladie, 
les  enfants  attaqués  sont  en  communication  avec  les  génies,  qu  ils 
ont  le  don  de  seconde  vue,  et  qu'ils  aperçoivent  à  travers  les 
murailles  ce  qui  se  passe  même  à  de  grandes  distances.  Il  y  a 
quelques  années,  pendant  qu'un  enfant  de  douze  à  treize  ans 
était  couché  malade  dans  une  maison,  un  noble  du  village  entra 
sans  y  faire  attention  dans  la  cour  attenante,  le  bonnet  de  crin 
sur  la  tête.  L'enfant,  qui  lui  gardait  rancune  pour  quelques  coups 
de  bâton  qu'il  en  avait  reçus,  le  vit  venir  et  s'écria  ;  «  Ce  noble 
qui  vient  ici  avec  son  bonnet,  irrite  la  dame,  redouble  mes  souf- 
frances et  va  être  cause  de  ma  mort.  Il  faut  le  battre  sur  le  der- 
rière pour  apaiser  la  fureur  de  la  dame.  »  Le  noble,  effrayé, 
reconnut  son  tort,  et  pour  détourner  les  malheurs  dont  le  mena- 
çait cette  colère  redoutable,  consentit  à  recevoir,  séance  tenante, 
la  bastonnade  expiatrice. 

Ces  superstitions  et  une  foule  d'autres,  qu'il  serait  trop  long 
d'énumérer  en  détail,  sont  très-répandues  dans  le  pays.  Quelques 
hommes  de  la  classe  instruite  les  méprisent  et  n'y  ont  aucune 


INTRODUCTION.  CXLIX 

foi,  mais  les  femmes  de  toutes  les  conditions  y  tiennent  comme  à 
leur  vie,  et  les  maris,  pour  ne  pas  compromettre  la  paix  de  leur 
ménage,  les  tolèrent  même  en  refusant  d'y  prendre  part,  de  sorte 
que  depuis  le  palais  jusqu'à  la  dernière  cabane,  elles  sont  uni- 
versellement pratiquées.  On  peut  juger  parla  combien  nombreux 
doivent  être  les  charlatans,  astrologues,  devins,  jongleurs,  diseurs 
de  bonne  aventure,  de  Tun  et  de  Tautresexe,  qui  vivent  en  Corée 
de  la  crédulité  publique.  On  en  rencontre  partout  qui,  moyen- 
nant finance,  viennent  examiner  les  terrains  propres  pour  bâtir 
ou  pour  enterrer,  déterminer  par  le  sort  les  jours  favorables  pour 
les  entreprises,  tirer  Thoroscope  des  futurs  époux,  prédire  l'ave- 
nir, conjurer  les  malheurs  ou  les  accidents,  chasser  le  mauvais 
air,  réciter  des  formules  contre  telle  ou  telle  maladie,  exorciser 
les  démons,  etc.,  et  toujours  avec  grandes  cérémonies,  foret', 
tapage,  et  quantité  de  nourriture,  car  la  gloutonnerie  des  devins 
est  proverbiale  en  Corée. 

Ceux  qui  ont  le  plus  de  succès  et  de  réputation  dans  ce  métier, 
sont  les  aveugles  qui,  presque  tous,  Texercent  depuis  leur  bas  âge, 
et  transmettent  leurs  secrets  aux  enfants  affligés  de  la  même  infir- 
mité. C'est  pour  ainsi  dire  leur  office  naturel,  et  le  plus  souvent 
leur  seul  moyen  de  subsistance.  Dans  les  districts  éloignés,  chacun 
d'eux  exerce  séparément,  à  ses  risques  et  périls  ;  mais  dans  les 
villes  et  surtout  à  la  capitale,  ils  forment  une  corporation  puis- 
samment organisée,  qui  est  reconnue  par  la  loi,  et  qui  paye  des 
impôts  au  gouvernement.  Seuls,  ils  ont  droit  de  circuler  dans  les 
rues  pendant  la  nuit.  Le  jour  on  les  rencontre,  deux  ou  trois 
ensemble,  poussant  un  cri  spécial  pour  attirer  l'attention  de  ceux 
qui  peuvent  avoir  besoin  de  leurs  services.  Pour  être  reçu  définiti- 
vement membre  de  la  société,  il  faut  passer  par  un  noviciat  d'au 
moins  trois  ans.  Ce  temps  est  consacré  à  étudier  les  secrets  de 
Tart,  et  surtout  les  rues  et  ruelles  de  la  capitale.  C'est  quelque 
chose  de  prodigieux,  et  qui  semble  naturellement  inexplicable, 
que  leur  adresse  à  se  retrouver  dans  le  dédale  de  rues  tortueuses, 
de  culs-de-sac,  d'impasses,  qui  forment  la  ville  de  Séoul.  Quand 
on  leur  a  indiqué  une  maison  quelconque,  ils  s'y  rendent,  en 
tâtonnant  un  peu  avec  leur  bâton,  presque  aussi  vite,  et  aussi 
sûrement  que  tout  autre  individu. 

On  les  fait  venir  pour  indiquer  l'avenir  découvrir  les  choses 
secrètes,  tirer  les  horoscopes,  mais  surtout  pour  chasser  les 
diables.  Dans  ce  dernier  cas,  il  convient  qu'ils  soient  plusieurs 
ensemble;  leurs  cérémonies  ont  alors  une  action  plus  rapide  et 
plus  efficace.  Ils  commencent  par  psalmodier  diverses  formules 


CL  INTBODUCnOIf. 

d^une  voix  grave  et  lente,  puis  peu  à  peu  haussent  le  ton,  en  s'ac- 
compagnant  du  roulement  monotone  et  de  plus  en  plus  rapide  de 
leurs  bâtons,  sur  le  plancher  et  sur  des  vases  de  terre  ou  de  cuivre. 
Ils  entrent  bientôt  dans  une  espèce  de  frénésie  étrange  ;  le  rhythme 
de  leurs  chants  devient  de  plus  en  plus  saccadé,  et  à  la  fin,  c'est 
un  vacarme  affreux  de  hurlements  et  de  vociférations  diaboli- 
ques. «  Quels  poumons  !  s'écrie  Mgr  Daveluy,  à  qui  nous  em- 
pruntons ces  détails  ;  je  vous  assure  qu'il  y  a  réellement  de  quoi 
mettre  en  fuite  tous  les  diables  de  Tenfer.  Chaque  exorcisme 
dure  trois  ou  quatre  heures,  et  quelquefois  on  recommence,  tou- 
jours plus  fort,  trois  fois  dans  une  même  nuit  et  plusieurs 
nuits  de  suite.  Malheur  aux  voisins  des  maisons  où  se  passent 
de  pareilles  scènes  !  il  leur  est  absolument  impossible  de  fermer 
Fœil,  comme  j'en  ai  fait  plusieurs  fois  Texpérience.  »  A  la  fin 
cependant,  les  opérateurs  parviennent  à  vaincre  le  diable  ;  ils 
Tacculent  dans  un  coin,  le  serrent  de  tous  côtés,  et  finissent  par 
le  forcer  à  se  réfugier  dans  un  pot  ou  dans  une  bouteille  que  Tun 
d'eux  tient  à  la  main.  On  bouche  et  on  ficelle  immédiatement 
cette  bouteille  avec  le  plus  grand  soin,  et,  la  maison  étant  débar- 
rassée de  son  hôte  incommode,  on  commence  le  chant  de  vic- 
toire. Pendant  toute  la  cérémonie  on  n'a  cessé  d'offrir  au  diable 
toutes  sortes  de  mets  pour  le  gagner  ;  ces  mets  deviennent  la 
propriété  des  aveugles,  à  qui  on  donne  en  outre  une  somme 
d'argent  plus  ou  moins  ronde. 

Quant  à  l'action  réelle  du  démon  dans  ces  cas  et  d'autres  analo- 
gues, il  est  difficile  de  la  déterminer.  Qu'il  y  ait  souvent  beaucoup 
de  jonglerie  et  de  charlatanisme,  nul  n'en  doule.  Mais  que,  de 
temps  en  temps,  le  démon  manifeste  réellement  sa  présence  et  son 
action  dans  les  hommes  ou  les  choses  par  des  phénomènes  con- 
traires aux  lois  de  la  nature  ;  qu'il  y  ait  de  véritables  sorciers,  des 
sorcières  surtout,  qui  par  des  rites  magiques  se  mettent  en  rapport 
direct  avec  les  puissances  infernales,  le  fait  est  absolument  cer- 
tain. Les  missionnaires  attestent  que  les  possessions  proprement 
dites  se  rencontrent  quelquefois  ;  de  môme,  les  obsessions,  sans 
être  fréquentes,  ne  sont  pas  rares,  même  parmi  les  chrétiens. 

Au  reste,  les  faits  de  cette  espèce,  qui  arrivent  en  Corée,  sont 
ceux  qui  se  sont  passés  et  se  passent  encore  chez  tous  les  peuples 
païens.  Toutes  les  pages  de  la  Bible,  dans  le  Nouveau  comme  dans 
l'Ancien  Testament,  sont  pleines  de  semblables  exemples  ;  et 
aujourd'hui  que  l'histoire  du  monde  est  mieux  connue,  aucun 
savant  sérieux  n'oserait  en  nier  la  possibilité. 


XII 


Caractère  des  Coréens  :  leurs  qualités  morales,  leurs  défauts,  leurs 

habitudes. 


La  grande  vertu  du  Coréen  est  le  respect  inné  et  la  pratique 
journalière  des  lois  de  la  fraternité  humaine.  Nous  avons  vu  plus 
haut  comment  les  diverses  corporations,  les  familles  surtout,  for- 
ment des  corps  intimement  unis  pour  se  défendre,  se  soutenir, 
s'appuyer  et  s'entr'aider  réciproquement,  Mais  ce  sentiment  de 
confraternité  s'étend  bien  au  delà  des  limites  de  la  parenté  ou  de 
l'association;  et  Tassistance  mutuelle,  l'hospitalité  généreuse 
envers  tous,  sont  des  traits  distinctifs  du  caractère  national,  des 
qualités  qui,  il  faut  l'avouer,  mettent  les  Coréens  bien  au  dessus 
des  peuples  envahis  par  l'égoïsme  de  notre  civilisation  con- 
temporaine. 

Dans  les  occasions  importantes  de  la  vie,  telles  qu'un  mariage 
ou  un  enterrement,  chacun  se  fait  un  devoir  d'aider  1^  famille 
directement  intéressée.  Chacun  apporte  son  offrande  et  rend 
tous  les  services  en  son  pouvoir.  Les  uns  se  chargent  de  faire  les 
achats,  les  autres  d'organiser  la  cérémonie  ;  les  pauvres,  qui  ne 
peuvent  rien  donner,  vont  prévenir  les  parents  dans  les  villages 
voisins  ou  éloignés,  passent  jour  et  nuit  sur  pied,  et  font  gratui- 
tement les  corvées  et  démarches  nécessaires.  11  semblerait  qu'il 
s'agit  non  pas  d'un  affaire  personnelle,  mais  d'un  intérêt  public 
de  premier  ordre.  Quand  une  maison  est  détruite  par  un  incen- 
die, une  inondation  ou  quelque  autre  accident,  les  voisins  s'em- 
pressent d'apporter  pour  la  rebâtir,  qui  des  pierres,  qui  du  bois, 
qui  de  la  paille  ;  et  chacun,  outre  ces  quelques  matériaux,  donne 
deux  ou  trois  journées  de  son  travail.  Si  un  étranger  vient  s'éta- 
blir dans  un  village,  chacun  l'aide  à  se  bâtir  une  petite  demeure. 
Si  quelqu'un  est  obligé  d'aller  au  loin  sur  les  montagnes  couper 
du  bois  ou  faire  du  charbon,  il  est  sûr  de  trouver  dans  le  village 
voisin  un  pied-à-terre  ;  il  n'a  qu'à  apporter  son  riz,  on  se  char- 
gera de  le  cuire,  et  on  y  mettra  les  quelques  assaisonnements 
nécessaires.  Lorsqu'un  habitant  du  village  tombe  malade,  ceux 
qui  auraient  à  la  maison  un  remède  n'attendent  pas  pour  le 


CLU  INTRODUCnOIf. 

doDner  qu'on  le  leur  demande  ;  le  plus  souvent,  ils  se  hâtent  de 
le  porter  eux-mêmes,  et  ne  veulent  point  en  recevoir  le  prix.  Les 
instruments  de  jardinage  ou  de  labour  sont  toujours  à  la  dispo- 
sition de  qui  vient  les  demander,  et  souvent  même,  excepté 
pendant  la  saison  des  travaux ,  les  bœufs  se  prêtent  assez 
facilement. 

L'hospitalité  est  considérée  par  tous  comme  le  plus  sacré  des 
devoirs.  D'après  les  mœurs^  ce  serait  non-seulement  une  honte, 
mais  une  faute  grave,  de  refuser  sa  part  de  riz  à  quiconque, 
connu  ou  inconnu,  se  présente  au  moment  du  repas.  Les  pauvres 
ouvriers  qui  prennent  leur  nourriture  sur  le  bord  des  chemins, 
sont  souvent  les  premiers  à  offrir  aux  passants  de  la  partager 
avec  eux.  Quand,  dans  une  maison  quelconque,  il  y  a  une  petite 
fête  ou  un  repas  solennel,  tous  les  voisins  sont  toujours  invités 
de  droit.  Le  pauvre  qui  doit  aller  pour  ses  affaires  dans  un  lieu 
éloigné  ou  visiter  à  de  grandes  distances  des  parents  ou  amis,  n'a 
pas  besoin  de  longs  préparatifs  de  voyage.  Son  bâton,  sa  pipe, 
quelques  bardes  dans  un  petit  paquet  pendu  à  l'épaule,  quelques 
sapèques  dans  sa  bourse,  si  toutefois  il  a  une  bourse  et  des 
sapèques  â  mettre  dedans,  voilà  tout.  La  nuit  venue,  au  lieu  de  se 
rendre  à  Tauberge,  il  entre  dans  quelque  maison  dont  les  appar- 
tements extérieurs  sont  ouverts  à  tout  venant,  et  il  est  sûr  d'y 
trouver  de  la  nourriture  et  un  gite  pour  la  nuit.  Quand  l'heure  du 
repas  arrive,  on  lui  donne  sa  part  ;  il  a  pour  dormir  un  coin  de 
la  natte  qui  recouvre  le  plancher,  et  un  bout  du  morceau  de  bois 
qui,  appuyé  contre  la  muraille,  sert  d'oreiller  commun.  S'il  est 
fatigué,  ou  que  le  temps  soit  trop  mauvais,  il  passera  ainsi  quel- 
quefois un  ou  deux  jours,  sans  que  l'on  songe  à  lui  reprocher  son 
indiscrétion. 

En  ce  bas  monde,  les  meilleures  choses  ont  toujours  un  mau- 
vais côté,  et  les  habitudes  toutes  patriarcales  que  nous  venons 
de  décrire,  produisent  bien  quelques  inconvénients.  Le  plus 
grave  est  Tencouragement  qu'elles  donnent  à  la  fainéantise  d'une 
foule  de  mauvais  sujets,  qui  spéculent  sur  l'hospitalité  publique, 
et  vivent  en  flânant  de  côté  et  d'autre  dans  une  complète  oisi- 
veté. Quelques-uns  des  plus  effrontés  viennent  s'établir,  pendant 
des  semaines  entières,  chez  les  gens  riches  ou  aisés,  et  se  font 
même  donner  des  vêtements  que  Ton  n'ose  pas  refuser  de  peur 
d'être  ensuite  injurié  et  calomnié  par  eux.  On  dit  que,  dans  la 
province  de  Pieng-an  surtout,  ces  cas  sont  assez  fréquents.  Dans 
les  montagnes  du  Kang-ouen,  on  voit  des  bandes  entières  s'éta- 
blir dans  un  village,  y  vivre  deux  ou  trois  jours  aux  finis  des 


■^.-* 


INTRODUCTION.  CUII 

habitants,  puis  passer  dans  un  autre,  et  ainsi  de  suite,  pendant 
des  mois  entiers,  sans  que  le  gouvernement  ose  intervenir  pour 
protéger  le  peuple.  Les  petits  marchands  ambulants,  les  comé- 
diens, les  astrologues  prennent  les  mêmes  libertés;  c'est  Tusage, 
et  nul  ne  réclame  ni  ne  songe  à  se  débarrasser  par  force  de  ces 
hôtes  incommodes.  Il  y  a  de  plus  les  mendiants  proprement  dits. 
Ce  sont  des  infirmes,  des  estropiés,  des  vieillards  sans  ressources, 
auxquels  chacun  donne  un  peu  de  riz  ou  quelques  sapèques.  Â 
Séoul,  se  trouve  une  corporation  de  mendiantes  qui  se  partagent 
les  différents  quartiers  de  la  capitale  et  quêtent  chaque  jour  de 
porte  en  porte.  Elles  sont  généralement  détestées  à  cause  de  leur 
méchanceté  et  de  leur  insolence  ;  mais  la  crainte  de  s'attirer  de 
mauvaises  affaires  de  la  part  de  toute  la  bande,  force  la  main  aux 
habitants  paisibles,  et  elles  recueillent  d'abondantes  aumônes. 
Parmi  les  mendiants  attitrés  il  faut  aussi  compter  tous  les  bonzes. 
Les  uns  mendient  par  nécessité,  les  autres  par  vertu;  on  donne 
k  ces  derniers  le  nom  de  San-lim.  Quoique  la  religion  de  Fô  soit 
maintenant  tombée  dans  un  discrédit  universel,  presque  toujours, 
par  pitié  ou  par  un  reste  de  superstition,  on  leur  donne  quelques 
poignées  de  riz. 

Les  visites,  soirées,  invitations,  et  autres  relations  ordinaires 
de  société  sont  très-multipliées,  et  la  plus  grande  liberté  y  règne. 
Les  femmes  ne  se  montrent  jamais  dans  ces  réunions  ;  elles 
passent  leur  vie  dans  les  appartements  intérieurs,  et  ne  se  visitent 
qu'entre  elles.  Mais  les  hommes  à  leur  aise,  les  nobles  surtout, 
naturellement  causeurs  et  paresseux,  vont  continuellement  de 
salon  en  salon  tuer  le  temps,  raconter  ou  inventer  des  nouvelles. 
Ces  salons  ou  appartements  extérieurs  sont  placés  sur  le  devant 
de  la  maison,  et  toujours  ouverts  à  tout  venant.  Le  maître  du 
logis  y  fait  sa  résidence  habituelle,  et  met  son  orgueil  à  recevoir 
et  à  bien  traiter  le  plus  d'amis  possible.  Naturellement  les  con- 
versations ne  roulent  guère  sur  la  politique  ;  personne  ne  s'en 
occupe,  et  d'ailleurs  un  tel  sujet  serait  dangereux.  Mais  on  se 
raconte  les  dernières  histoires  de  la  cour  et  de  la  ville,  on 
colporte  les  médisances  du  jour,  on  répète  les  bons  mots  qui  ont 
été  dits  par  tel  ou  tel  grand  personnage,  on  récite  des  fables  ou 
des  apologues,  on  parle  science  ou  littérature.  L'été  surtout,  ces 
réunions  entre  lettrés  deviennent  de  petites  académies,  ou  l'on 
s'assemble  trois  ou  quatre  fois  la  semaine  pour  discuter  des 
questions  de  critique  littéraire,  approfondir  le  sens  des  ouvrages 
célèbres,  comparer  diverses  compositions  poétiques.  Les  gens  du 
peaple,  de  leur  côté,  se  rencontrent  dans  les  rues,  le  long  des 


CLIV  l?«TRODUCTIOÎS. 

routes,  dans  les  auberges.  Quand  ils  sont  deux  ou  trois  ensemble, 
la  conversation  s'engage  immédiatenient  et  ne  languit  janoais. 
Us  se  font  les  questions  les  plus  indiscrètes,  sur  leur  nom,  leur 
âge,  leur  demeure,  leurs  occupations,  leur  commerce,  les 
dernières  nouvelles  qu'ils  ont  pu  apprendre,  etc.  Un  Coréen  ne 
peut  rien  garder  de  ce  qu'il  sait;  c'est  chez  lui  une  démangeaison 
incroyable  d'apprendre  toutes  les  nouvelles,  même  les  plus  insi- 
gnifiantes, et  de  les  communiquer  immédiatement  à  d'autres, 
ornées  de  toutes  les  exagérations  et  de  tous  les  mensonges 
possibles. 

En  Corée  on  parle  toujours  sur  un  ton  très-élevé,  et  les 
réunions  sont  extraordinairement  bruyantes.  Crier  le  plus  haut 
possible,  c'est  faire  preuve  de  bonnes  manières,  et  celui  qui, 
dans  une  société,  parlerait  sur  un  ton  ordinaire,  serait  mal  vu  des 
autres,  et  passerait  pour  un  original  qui  cherche  à  se  singula- 
riser. Le  goût  du  tapage  est  inné  en  eux,  et  rien  à  leur  sens  ne 
peut  être  fait  convenablement  sans  beaucoup  de  vacarme.  L'étude 
des  lettres  consiste  à  répéter  à  gorge  déployée,  chaque  jour, 
pendant  des  heures  entières,  une  ou  deux  pages  d'un  livre.  Les 
ouvriers,  les  laboureurs,  se  délassent  de  leurs  fatigues  en  luttant 
à  qui  criera  le  plus  fort.  Chaque  village  possède  une  caisse,  des 
cornes,  des  flûtes,  quelques  couvercles  de  chaudrons  en  guise  de 
cymbales,  et  souvent  pendant  les  rudes  travaux  de  l'été,  on 
s'interrompt  quelques  instants,  et  l'on  se  délasse  par  un  concert  à 
tour  de  bras.  Dans  les  préfectures  et  les  tribunaux,  les  ordres 
des  mandarins  sont  répétés  d'abord  par  un  crieur,  puis  par 
beaucoup  d'autres  échelonnés  h  tous  les  coins,  de  manière  à 
retentir  dans  les  quartiers  environnants.  Si  un  fonctionnaire 
public  sort  de  sa  maison,  les  cris  perçants  d'une  multitude  de 
valets  annoncent  sa  marche.  Dans  les  rares  circonstances  où  le 
roi  se  montre  en  public,  une  foule  de  gens  sont  postés  de  dis- 
lance en  distance  pour  pousser  les  plus  formidables  clameurs,  et 
ils  se  partagent  la  besogne  alternativement,  de  manière  à  ne  pas 
laisser  une  seconde  de  silence.  La  moindre  interruption,  en  pareil 
cas,  serait  un  manque  de  respect  envers  la  majesté  royale. 

Les  Coréens  des  deux  sexes  sont  naturellement  très-passionnés  ; 
mais  l'amour  véritable  ne  se  trouve  guère  en  ce  pays,  car  la 
passion  chez  eux  est  purement  physique,  le  cœur  n'y  est  pour 
rien.  Ils  ne  connaissent  que  l'appétit  animal,  l'instinct  de  la 
brute  qui,  pour  se  satisfaire,  se  rue  à  l'aveugle  sur  le  premier 
objet  à  sa  portée;  aussi  la  corruption  des  mœurs  dépasse  tout  ce 
qu'on  peut  imaginer.  Elle  est  telle,  que  l'on  peut  affirmer  hardie 


IJÏTRODUCTION.  CLV 

ment  que  plus  de  la  moitié  des  individus  ne  connaissent  pas  leurs 
véritables  parents.  Plusieurs  fois  des  chrétiennes,  sur  le  point 
d*être  violées  par  des  païens,  les  ont  arrêtés  par  ces  paroles  : 
«  Ne  m'approche  point,  je  suis  ta  propre  fille.  »  Et  le  païen 
reculait,  sachant  que  le  fait  était,  sinon  probable,  au  moins  très- 
possible.  Au  reste,  comment  pourrait-il  en  être  autrement  dans 
un  pays  où  aucun  frein  religieux  ne  vient  dominer  les  passions, 
et  où  les  coutumes,  les  nécessités  même  de  la  vie  matérielle 
forcent  souvent  les  pauvres,  c'est-à-dire  la  moitié  de  la  popula- 
tion, à  oublier  les  lois  de  la  pudeur?  En  effet,  les  maisons  des 
pauvres  ne  sont  que  de  misérables  huttes  de  terre.  Ils  n'ont  pas 
le  moyen  d'avoir  deux  chambres,  ou,  s'ils  en  ont  deux,  ils  ne 
peuvent  les  chauffer  toutes  deux  pendant  l'hiver.  Aussi,  père, 
mère,  frères  et  sœurs,  tous  dorment  ensemble,  sous  la  même 
couverture  s'ils  en  ont  une,  et,  s'ils  n'en  ont  point,  serrés  les  uns 
contre  les  autres  pour  se  réchauffer  un  peu. 

Presque  tous  les  enfants  jusqu'à  l'âge  de  neuf  ou  dix  ans, 
quelquefois  même  davantage,  vivent  pendant  Tété  absolument 
nus,  ou  revêtus  seulement  d'une  petite  jaquette  qui  descend 
jusqu'à  la  ceinture.  Les  enfants  chrétiens  sont  généralement 
vêtus  d'une  manière  plus  décente,  mais  les  missionnaires  ont  eu 
beaucoup  de  peine  à  obtenir  cette  concession.  Tout  homme, 
marié  ou  non,  est  libre  d'avoir  chez  lui  autant  de  concubines 
qu'il  peut  en  entretenir.  Quand  une  femme  arrive  dans  un 
village,  elle  trouve  toujours  où  se  placer;  si  nul  n'est  assez  riche 
pour  la  garder  chez  lui,  chacun  la  prend  dans  sa  maison  à  tour 
de  rôle,  et  la  nourrit  pendant  quelques  jours.  Une  femme  qui, 
voyageant  seule,  passerait  la  nuit  dans  une  auberge,  serait 
infailliblement  la  proie  du  premier  venu;  quelquefois  même  la 
compagnie  d'un  homme,  à  moins  qu'il  ne  soit  bien  armé,  ne 
suffit  pas  à  la  protéger.  Inutile  d'ajouter  que  la  prostitution 
s'étale  partout  au  grand  jour,  et  que  la  sodomie  et  autres  crimes 
contre  nature  sont  assez  fréquents.  Le  long  des  routes,  à  l'entrée 
des  villages  surtout,  les  filles  puMiques  de  bas  étage  s'installent 
avec  une  bouteille  d'eau-de-vie  de  riz,  dont  elles  offrent  aux 
voyageurs.  La  plupart  s'arrêtent  d'eux-mêmes  pour  les  faire 
chanter,  ou  badiner  avec  elles;  et  si  quelqu'un  passe  sans  les 
regarder,  elles  ne  se  gênent  nullement  pour  l'arrêter  par  ses 
habits  et  même  lui  barrer  le  chemin. 

Mais  détournons  les  yeux  de  ce  triste  spectacle,  et  hâtons-nous 
de  passer  à  un  autre  sujet. 

^  ^^^IVÉMbi^B^  généralement  le  caractère  entier,  difficile, 


CLVI  INTRODUCTION. 

colère  et  vindicatif.  C'est  le  fruit  de  la  demi-barbarie  dans 
laquelle  ils  sont  encore  plongés.  Parmi  les  païens,  l'éducation 
morale  est  nulle  ;  chez  les  chrétiens  eux-mêmes,  elle  no  pourra 
porter  ses  fruits  qu'à  la  longue.  Les  enfants  ne  sont  presque 
jamais  corrigés,  on  se  contente  de  rire  de  leurs  colères  conti- 
nuelles ;  ils  grandissent  ainsi,  et  plus  tard,  hommes  et  femmes  se 
livrent  sans  cesse  à  des  accès  d'une  fureur  aussi  violente 
qu'aveugle.  En  ce  pays,  pour  exprimer  une  résolution  arrêtée, 
on  se  pique  le  doigt,  et  on  écrit  son  serment  avec  son  propre 
sang.  Dans  un  accès  de  fureur,  les  gens  se  pendent  ou  se  noient 
avec  une  facilité  inexplicable.  Un  petit  déplaisir,  un  mot  de 
mépris,  un  rien,  les  entraine  au  suicide.  Ils  sont  aussi  vindicatifs 
qu'irascibles.  Sur  cinquante  conspirations,  quarante-neuf  sont 
trahies  d'avance  par  quelque  conjuré,  et  presque  toujours  pour 
satisfaire  une  rancune  particulière,  pour  se  venger  d'un  mot  un 
peu  vif.  Peu  leur  importe  d'être  punis  eux-mêmes,  s'ils  peuvent 
attirer  un  châtiment  sur  la  tête  de  leurs  ennemis. 

On  ne  peut  les  accuser  ni  de  mollesse  ni  de  lâcheté.  Â  Toccasion 
ils  supportent  les  verges,  le  bâton,  et  les  autres  supplices  avec 
un  grand  sang-froid,  et  sans  laisser  paraître  la  moindre  émotion. 
Ils  sont  patients  dans  leurs  maladies.  Ils  ont  beaucoup  de  goût 
pour  les  exercices  du  corps,  le  tir  de  l'arc,  la  chasse,  et  ne 
reculent  point  devant  la  fatigue.  Et  cependant,  chose  extraordi- 
naire, avec  tout  cela  ils  font  en  général  de  très-pauvres  soldats, 
qui,  au  premier  danger  sérieux,  ne  songent  qu'à  jeter  leurs  armes, 
et  à  s'enfuir  dans  toutes  les  directions.  Peut-être  est-ce  simple- 
ment le  manque  d'habitude,  et  le  défaut  d'organisation.  Les 
missionnaires  assurent  qu'avec  des  officiers  capables,  les  Coréens 
pourraient  devenir  d'excellents  soldats.  En  18Îfi,  les  Américains 
rencontrèrent  une  résistance  désespérée,  et  les  divers  récits  de 
leur  expédition  rendent  justice  au  courage  des  troupes  d'élite 
que  l'on  avait  envoyées  contre  eux. 

La  chasse  est  considérée  comme  une  œuvre  servile;  aussi  les 
nobles,  si  l'on  excepte  quelques  familles  pauvres  des  provinces, 
ne  s'y  livrent  presque  jamais.  Elle  est  tout  à  fait  libre  ;  point  de 
port  d'armes,  point  de  parcs  réservés,  point  d'époques  interdites. 
Le  seul  animal  qu'il  soit  défendu  de  tuer  est  le  faucon,  dont  la 
vie  est  protégée  par  des  lois  sévères.  Malheur  à  celui  qui  blesse- 
rait un  de  ces  oiseaux  !  il  serait  traîné  à  la  capitale  devant  la 
cour  des  crimes.  La  chasse  n'a  lieu  que  dans  les  montagnes,  car 
les  vallées  et  les  plaines,  presque  toutes  en  rizières,  n'offrent 
aucun  gibier  qui  puisse  tenter  les  chasseurs.  Leur  fusil  est  le 


I?ITRODUGTION.  CLVII 

fusil  japonais  à  pierre,  très-lourd  et  fort  peu  élégant.  Avec  cette 
arme  insuffisante,  un  Coréen  même  seul,  tirera  le  tigre,  quoique 
cet  animal,  quand  il  n'est  pas  tué  sur  le  coup,  s^élance  toujours 
droit  sur  l'ennemi  qui  devient  alors  facilement  sa  proie.  Quand 
le  tigre  fait  de  grands  ravages  dans  un  district,  le  mandarin 
réunit  les  chasseurs  et  organise  une  battue  dans  les  montagnes 
voisines,  mais  presque  toujours  sans  résultat,  car,  en  pareil  cas, 
la  peau  de  l'animal  est  pour  le  gouvernement,  et  le  mandarin 
garde  pour  lui  la  prime  due  aux  chasseurs.  Ceux-ci  préfèrent 
risquer  leur  vie  en  chassant  seuls,  parce  quMls  ont  alors  le 
bénéfice  de  la  peau  qu'ils  vendent  secrètement.  Ils  mangent  la 
chair  qu'ils  prétendent  être  très-succulente.  Les  os  piles  et 
bouillis  servent  à  faire  diverses  médecines.  On  les  vend  surtout 
aux  Japonais  qui  les  achètent  à  très-haut  prix  pour  en  fabriquer 
des  remèdes  secrets. 

Les  tigres  sont  excessivement  nombreux  en  Corée,  et  le  chiffre 
annuel  des  accidents  est  très-considérable.  Quand  le  tigre  pénètre 
dans  un  village  dont  les  maisons  sont  bien  fermées,  il  ne  cesse 
de  tourner  pendant  des  nuits  entières  autour  de  quelque  masure, 
et  si  la  faim  le  presse,  il  finit  par  s'y  introduire  en  bondissant 
sur  le  toit  de  chaume,  au  travers  duquel  il  fait  un  trou.  Le  plus 
souvent,  il  n'a  pas  besoin  de  recourir  à  cet  expédient,  car  les 
villageois  sont  dune  insouciance  telle,  que,  malgré  sa  présence 
dans  les  environs,  ils  dorment  habituellement,  pendant  l'été,  la 
porte  de  leurs  maisons  grande  ouverte,  et  quelquefois  même 
sous  des  hangars  ou  en  plein  champ  sans  songer  à  allumer  du 
feu.  Peut-être,  avec  des  battues  bien  suivies,  dans  la  saison 
propice,  réussirait-on  à  détruire  beaucoup  de  ces  animaux,  et  à 
refouler  le  reste  dans  les  grandes  chaînes  de  montagnes  qui  sont 
presque  inhabitées  ;  mais  chacun  ne  songe  qu'à  se  débarrasser 
du  péril  présent,  sans  s'inquiéter  de  l'avenir  ni  du  bien  général. 
On  prend  quelquefois  des  tigres  au  piège,  dans  des  fosses  pro- 
fondes recouvertes  de  feuillage  et  de  terre,  au  milieu  desquelles 
est  planté  un  pieu  aigu  ;  mais  ce  moyen  si  simple,  et  sans  danger 
aucun  pour  le  chasseur,  n'est  que  rarement  employé.  Pendant 
l'hiver,  quand  la  neige  est  à  demi  gelée,  assez  forte  pour  résister 
au  pied  de  l'homme,  elle  cède  encore  aux  pattes  du  tigre,  qui  s'y 
enfonce  jusqu'au  ventre  et  ne  peut  en  sortir.  Souvent  alors  on  en 
tue  à  coups  de  sabre  ou  de  lance. 

Les  chasseurs  coréens  ne  tirent  jamais  au  vol.  Ils  s'affublent 
de  peaux,  déplumes,  de  paille,  etc.,  et  se  tapissent  dans  quelque 
trou  pour  tromper  les  animaux  qui  viennent  à  leur  portée.  Ils 


CLVUÎ  INTRODUCTION. 

savent  contrefaire  parfaitement  les  cris  des  divers  oiseaux,  parti- 
culièrement celui  de  faisan  qui  appelle  sa  femelle,  et  par  là 
réussissent  à  prendre  beaucoup  de  ces  dernières.  Mais  leur  chasse 
principale  est  celle  du  cerf.  Elle  n'a  lieu  qu'au  moment  oii  ses 
bois  se  développent,  c'est-à-dire  pendant  la  cinquième  et  la 
sixième  lune  (juin  et  juillet),  parce  qu'alors  seulement  ces  bois 
se  vendent  à  un  prix  (rès-élevé.  Les  chasseurs  au  nombre  de 
trois  ou  quatre  au  plus,  battent  les  montagnes  plusieurs  jours  de 
suite,  et  quand  la  nuit  les  force  à  s'arrêter  pendant  quelques 
heures,  ils  ont  un  instinct  admirable  pour  retrouver  la  piste  de 
l'animal,  à  moins  que  la  terre  ne  soit  trop  desséchée.  D'ordinaire, 
ils  l'atteignent  avant  la  fin  du  troisième  jour,  et  le  tuent  à  coups 
de  fusil.  Cette  chasse,  quand  elle  réussit  bien,  leur  donne  de 
quoi  vivre  pendant  une  partie  de  l'année,  et  Ton  cite  des  indi- 
vidus qui  par  ce  moyen  ont  acquis  une  petite  fortune. 

Les  Coréens  sont  âpres  au  gain;  pour  se  procurer  de  l'argent, 
tous  les  moyens  leur  sont  bons.  Ils  connaissent  très-peu  et 
respectent  encore  moins  la  loi  morale  qui  protège  la  propriété  et 
défend  le  vol.  Néanmoins,  les  avares  sont  peu  nombreux,  et  ne 
se  trouvent  guère  que  parmi  les  riches  de  la  classe  moyenne  ou 
les  marchands.  En  ce  pays,  on  appelle  riche  celui  qui  a  deux  ou 
trois  mille  francs  vaillant.  En  général,  ils  sont  aussi  prodigues 
qu'avides,  et  aussitôt  qu'ils  ont  de  l'argent,  ils  le  jettent  à  pleines 
mains.  Ils  ne  songent  alors  qu'à  mener  grand  train,  bien  traiter 
leurs  amis,  satisfaire  leurs  propres  caprices  ;  et  quand  Tindi- 
gence  revient,  ils  la  subissent  sans  trop  se  plaindre,  et  attendent 
que  la  roue  de  la  fortune  en  tournant  leur  ramène  de  beaux 
jours.  Souvent,  l'argent  se  gagne  assez  vite,  mais  il  disparaît 
plus  vite  encore.  On  a  fait  gagner  un  procès  à  quelqu'un,  on  a 
trouvé  une  racine  de  gen-seng,  un  petit  morceau  d'or,  une  veine 
de  cristal,  n'importe  quoi,  on  est  à  flot  pour  quelques  jours,  et 
vogue  la  galère  !  l'avenir  s'occupera  de  l'avenir.  De  là  vient  que 
tant  de  gens  sont  toujours  sur  les  routes,  cherchant  une  chance 
heureuse,  espérant  rencontrer  là-bas  ce  qui  leur  manque  ici, 
trouver  quelque  trésor,  découvrir  quelque  source  de  richesse  non 
encore  exploitée ,  inventer  quelque  nouveau  moyen  de  battre 
monnaie.  Dans  certaines  provinces  surtout,  la  moitié  des  habi- 
tants n'ont  pour  ainsi  dire  pas  de  demeure  fixe;  ils  émigrent 
pour  échapper  à  la  misère,  restent  un  an  ou  deux,  et  émigrent 
de  nouveau,  pour  recommencer  plus  lard,  cherchant  toujours 
le  mieux,  et  presque  toujours  rencontrant  le  pire. 

Un  autre  grand  défaut  des  Coréens,  c'est  la  voracité.  Som^ 


INTRODUCTION.  CLIX 

rapport,  il  n'y  a  pas  la  moindre  différence  entre  les  riches  et  les 
pauvres,  les  nobles  et  les  $^ens  du  peuple.  Beaucoup  manger  est 
un  honneur,  et  le  grand  mérile  d'un  repas  consiste,  non  dans  la 
qualité,  mais  dans  la  quantité  des  mets  fournis  aux  convives. 
Aussi  cause-t-on  très-peu  en  mangeant,  car  chaque  phrase  ferait 
perdre  une  ou  deux  bouchées.  Dès  l'enfance,  on  s'applique  à 
donner  à  Festomac  toute  Télasticité  possible.  Souvent  les  mères 
prenant  sur  leurs  genoux  leurs  petits  enfants,  les  bourrent  de 
riz  ou  d'autre  nourriture,  frappent  de  temps  en  temps  avec  le 
manche  de  la  cuiller  sur  le  ventre  pour  voir  s'il  est  suffisam- 
ment tendu,  et  ne  s'arrêtent  que  quand  il  devient  physiquement 
impossible  de  les  gonfler  davantage.  Un  Coréen  est  toujours  prêt 
à  manger  ;  il  tombe  sur  tout  ce  qu'il  rencontre  et  ne  dit  jamais  : 
c'est  assez.  Les  gens  d'une  condition  aisée  ont  leurs  repas  réglés, 
mais  si  dans  l'intervalle  se  présente  l'occasion  d'avaler  du  vin, 
des  fruits,  des  pâtisseries,  etc.,  en  quelque  quantité  que  ce 
soit,  ils  en  profitent  largement,  et  l'heure  ordinaire  du  repas 
venue,  se  mettent  à  table  avec  le  même  appétit  que  s'ils  avaient 
jeûné  depuis  deux  jours.  La  portion  ordinaire  d'un  ouvrier  est 
d'environ  un  litre  de  riz,  lequel  après  la  cuisson  donne  une  forte 
écuelle.  Mais  cela  ne  suftit  pas  pour  les  rassasier,  et  beaucoup 
d'entre  eux  en  prennent  facilement  trois  ou  quatre  portions 
quand  ils  le  peuvent.  Certains  individus,  dit-on,  en  absorbent 
jusqu'à  neuf  ou  dix  portions  impunément.  Quand  on  tue  un  bœuf, 
et  que  la  viande  est  servie  à  discrétion,  une  écuelle  bien  remplie 
n'effraye  aucun  des  convives.  Dans  les  maisons  décentes,  le  bœuf 
ou  le  chien  sont  découpés  par  tranches  énormes,  et  comme 
chacun  a  sa  petite  table  à  part,  on  peut  se  montrer  généreux 
envers  tel  ou  tel  convive,  tout  en  ne  donnant  aux  autres  que  le 
strict  nécessaire.  Si  l'on  offre  des  fruits,  des  pèches  par  exemple 
ou  de  petits  melons,  les  plus  modérés  en  prennent  jusqu'à  vingt 
ou  vingt-cinq,  qu'ils  font  très-rapidement  disparaître,  sans  les 
peler. 

Inutile  d'ajouter  que  les  habitants  de  ce  pays  sont  loin 
d'absorber  chaque  jour  les  quantités  de  nourriture  dont  nous 
venons  de  parler.  Tous  sont  prêts  à  le  faire,  et  le  font  en  effet 
quand  ils  en  trouvent  l'occasion,  mais  ils  sont  trop  pauvres  pour 
la  trouver  souvent.  La  viande  de  bœuf  surtout  est  assez  rare. 
Nous  avons  dit  plus  haut  qu'un  boucher  est  une  espèce  de 
fonctionnaire  nommé  par  le  gouvernement,  et  qui  paye  un  impôt 
considérable  pour  avoir  le  droit  exclusif  de  faire  abattre  les 
lNBufii«  Quelques  nobles  haut  placés  se  permettent  aussi  d'avoir 


CLX  INTRODUCTION. 

des  bouchers  à  eux.  C'est  un  abus  que  Ton  tolère  faute  de  pouvoir 
Tempêcher.  Quelquefois  aussi,  dans  les  circonstances  extraordi- 
naires, le  roi  permet  d'abattre  un  bœuf  dans  chaque  village,  et 
alors  c'est  une  fête  universelle,  et  son  nom  est  béni  d'un  bout  à 
l'autre  du  royaume. 

Un  excès  en  appelle  un  autre,  et  l'abus  de  la  nourriture  amène 
naturellement  Tabus  de  la  boisson.  Aussi  l'ivrognerie  est-elle  en 
grand  honneur  dans  ce  pays,  et  si  un  homme  boit  du  vin  de  riz 
de  manière  à  perdre  la  raison,  personne  ne  lui  en  fait  un  crime. 
Un  mandarin,  un  grand  dignitaire,  un  ministre  même,  peut, 
sans  que  cela  tire  à  conséquence,  rouler  sur  le  plancher  à  la  fin 
de  son  repas.  On  le  laisse  cuver  son  vin  tranquillement,  et  les 
assistants  loin  d'être  scandalisés  de  ce  dégoûtant  spectacle,  le 
félicitent  intérieurement  d'être  assez  riche  pour  pouvoir  se 
procurer  un  aussi  grand  plaisir. 

Quant  à  la  préparation  de  la  nourriture,  les  Coréens  ne  sont 
nullement  difficiles;  tout  leur  est  bon.  Le  poisson  cru,  la  viande 
crue,  surtout  les  intestins,  passent  pour  des  mets  friands,  et 
parmi  le  peuple,  on  n'en  voit  guère  sur  les  tables,  car  un  pareil 
morceau  à  peine  aperçu  est  aussitôt  dévoré.  Les  viandes  crues  se 
mangent  habituellement  avec  du  piment,  du  poivre  ou  de  la 
moutarde,  mais  souvent  on  se  passe  de  tout  assaisonnement. 
Sur  le  bord  des  ruisseaux  ou  rivières,  on  rencontre  quantité  de 
pêcheurs  à  la  ligne,  dont  le  plus  grand  nombre  sont  des  nobles 
sans  le  sou  qui  ne  veulent  pas  ou  ne  peuvent  pas  travailler  pour 
vivre.  A  côté  d'eux  est  un  petit  vase  contenant  de  la  poudre  de 
piment  délayée,  et  aussitôt  qu'un  poisson  est  pris,  ils  le  saisissent 
entre  deux  doigts,  le  trempent  dans  cette  sauce  et  l'avalent  sans 
autre  cérémonie.  Les  arêtes  ne  les  effrayent  point  ;  ils  les  mangent 
avec  le  reste,  comme  ils  mangent  aussi  les  os  de  poulets  ou 
d'autres  volatiles  afin  de  ne  rien  laisser  perdre. 

Quelques  mots,  en  finissant  ce  chapitre,  sur  les  différences  de 
caractère  entre  les  habitants  des  diverses  provinces.  Ceux  des 
deux  provinces  du  Nord,  du  Pieng-an  particulièrement,  sont 
plus  forts,  plus  sauvages,  et  plus  violents  que  les  autres  Coréens. 
Il  y  a  très-peu  de  nobles  parmi  eux,  et  par  suite  très-peu  de 
dignitaires.  On  croit  qu'ils  sont  les  ennemis  secrets  de  la  dynastie; 
aussi  le  gouvernement,  tout  en  les  ménageant,  les  surveille  de 
près,  et  redoute  toujours  de  leur  part  une  insurrection  qu'il  serait 
très-difficile  de  vaincre.  Les  gens  du  Hoang-haï  passent  pour 
avoir  l'esprit  étroit  et  borné.  On  les  accuse  de  beaucoup  d'avarice 
et  de  mauvaise  foi.  La  population  du  Kieng-^keï,  ou  province  de 


li^. 


â 


INTRODUCTION.  CUl 

la  capitale,  est  légère,  inconstante,  adonnée  au  luxe  et  aux 
plaisirs.  C'est  elle  qui  donne  le  ton  au  pays  tout  entier;  c'est  à 
elle  surtout  que  s'applique  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut  de 
Fambition,  de  la  rapacité,  de  la  prodigalité,  et  du  faste  des 
Coréens.  Les  dignitaires,  nobles,  et  lettrés  y  sont  excessivement 
nombreux.  Les  gens  du  Tsiong-tsieng  ressemblent  de  tous  points 
à  ceux  du  Kieng-kei,  dont  ils  ont,  à  un  degré  moindre,  les  vices 
et  les  bonnes  qualités.  Dans  la  province  de  Tsien-la  on  rencontre 
peu  de  nobles.  Les  habitants  sont  regardés  par  les  autres  Coréens 
comme  des  gens  grossiers,  hypocrites,  fourbes,  ne  cherchant  que 
leurs  intérêts,  et  toujours  prêts  à  commettre  les  plus  odieuses 
trahisons  s'ils  y  trouvent  leur  profit.  La  province  de  Kieng-sang 
a  un  caractère  à  part.  Les  habitudes  y  sont  beaucoup  plus 
simples,  les  mœurs  moins  corrompues,  et  les  vieux  usages  plus 
fidèlement  conservés.  Peu  de  luxé,  peu  de  folles  dépenses  ;  aussi 
les  petits  héritages  se  transmettent-ils  de  père  en  fils,  pendant 
de  longues  années,  dans  les  mêmes  familles.  L'étude  des  lettres 
y  est  plus  florissante  qu'ailleurs,  et  souvent  l'on  voit  des  jeunes 
gens  qui  après  avoir  travaillé  aux  champs  tout  le  jour,  donnent  à 
la  lecture  le  soir  et  une  partie  de  la  nuit.  Les  femmes  de  condi- 
tion ne  sont  pas  enfermées  aussi  strictement  que  dans  les  autres 
provinces;  elles  sortent  pendant  le  jour,  accompagnées  d'une 
esclave,  et  n'ont  à  craindre  aucune  insulte  ni  aucun  manque 
d'égards.  C'est  dans  le  Kieng-sang  que  le  bouddhisme  ou  religion 
de  Fô  conserve  le  plus  de  sectateurs.  Ils  sont  très-attachés  à  leurs 
superstitions  et  difficiles  à  convertir  ;  mais  une  fois  devenus 
chrétiens,  ils  demeurent  fermes  et  constants  dans  la  foi.  Les 
nobles,  très-nombreux  dans  cette  province,  appartiennent' 
presque  tous  au  parti  Nam-in,  et  depuis  les  dernières  révolutions 
dont  nous  donnons  le  détail  dans  cette  histoire,  n'ont  plus  de 
part  aux  dignités  et  emplois  publics. 


XIII 


Jeux.  —  Comédies.  —  Fêtes  du  nouvel  an.  —  Le  Hoan-kap. 

Le  jeu  d'échecs  est  très-répandu  en  Corée,  et  on  prétend  qu'il 
y  a  des  joueurs  capables  de  tenir  tête  aux  Chinois  les  plus  habiles. 
Ils  ont  aussi  une  espèce  de  jeu  de  dames,  beaucoup  plus  com- 
pliqué que  le  nôtre,  le  trictrac,  le  jeu  d'oie,  et  divers  autres 
jeux  d'adresse  ou  de  hasard.  Hais  celui  qui  a  le  plus  de  vogue, 
est  le  jeu  de  cartes,  lequel  est  interdit  par  la  loi.  On  ne  le  permet 
qu'aux  soldats  qui  font  la  veillée  dans  un  poste  quelconque, 
pour  les  empêcher  de  s'endormir,  et  on  prétend  qu'en  temps  de 
guerre,  c'est  la  plus  sûre  sauvegarde  des  camps  contre  les 
surprises  et  les  attaques  nocturnes.  Malgré  la  prohibition,  ce  jeu 
est  en  grand  usage,  surtout  parmi  les  gens  du  peuple,  car  les 
nobles  le  regardent  comme  au-dessous  de  leur  dignité.  On  y  joue 
la  nuit,  en  cachette,  en  dépit  des  amendes  et  des  punitions  que 
les  tribunaux  infligent  journellement.  Il  y  a  des  bandes  de  joueurs 
qui  y  passent  leur  vie,  et  n'ont  pas  d'autre  métier.  Ce  sont 
presque  toujours  des  filous  fieffés,  qui  escroquent  à  leurs  dupes 
îles  sommes  considérables  et  mènent  grand  train  sans  s'inquiéter 
de  la  loi.  Les  prétoriens  et  autres  agents  de  l'autorité  ferment  les 
yeux  sur  leurs  contraventions,  tantôt  parce  qu'ils  sont  secrète- 
ment payés  pour  se  taire,  souvent  aussi  parce  qu'ils  redoutent 
la  vengeance  de  ces  individus,  qu'ils  savent  être  peu  scrupuleux, 
déterminés  et  capables  de  tout. 

A  la  capitale  et  dans  quelques  autres  grandes  villes,  beaucoup 
de  gens  inoccupés  passent  leur  temps  à  lancer  des  cerfs-volants, 
surtout  pendant  un  ou  deux  mois  d'hiver  quand  souffle  le  vent 
du  Nord.  La  foule  se  presse  h  ce  spectacle  ;  chacun  examine  les 
soubresauts  de  ces  cerfs-volants,  et  en  tire  des  pronostics  pour 
le  bon  ou  mauvais  succès  des  affaires  dans  lesquelles  il  est  alors 
engagé.  Souvent  on  se  porte  des  défis  mutuels,  h  qui  usera  ou 
coupera  le  plus  vite  la  corde  de  son  voisin,  en  faisant  rencontrer 
les  cerfs-volants  dans  les  airs,  et  là-dessus  s'engagent  des  paris 
quelquefois  considérables. 

Les  Coréens,  nobles  et  gens  du  peuple,  s'amusent  volontiers  à 
tirer  de  Tare.  Cet  exercice  est  encouragé  par  le  gouvernemenl 


t    Ëi 


INTRODUCTION.  CLXUI 

qui  y  voit  un  moyen  de  former  de  bons  archers.  A  certaines 
époques  de  Tannée,  les  villes  et  les  villages  un  peu  considérables 
donnent  des  prix  au  concours  pour  les  plus  habiles  tireurs,  et 
quelquefois  les  mandarins  en  envoient  d'autres  aux  frais  du  trésor 
public.  Souvent  aussi  il  y  a  des  boxes  ou  luttes  à  coups  de 
poing,  entre  des  champions  choisis,  de  village  contre  village, 
ou  de  certains  quartiers  d'une  ville  contre  les  autres.  Chaque 
année,  à  Séoul,  pendant  la  première  lune,  on  a  le  spectacle 
d'une  de  ces  luttes,  qui  ordinairement  dégénère  en  un  combat 
acharné.  On  commence  à  coups  de  poing,  mais  Ton  continue  à 
coups  de  bâton  et  de  pierres,  et  cela  dure  plusieurs  jours, 
pendant  lesquels  il  est  impossible  de  circuler  sans  danger  dans 
les  rues.  D'habitude,  il  reste  quatre  ou  cinq  morts  sur  le  terrain, 
les  blessés  et  les  estropiés  ne  se  comptent  pas  ;  mais  le  gouver- 
nement n'intervient  jamais,  et  laisse  les  choses  suivre  leur  cours, 
sous  prétexte  qu'il  s'agit  d'un  jeu. 

On  trouve  dans  toutes  les  villes  des  chœurs  de  musiciens  et 
de  chanteuses.  La  capitale  en  est  remplie.  Ces  chanteuses, 
élégamment  vêtues,  exécutent  des  chants  et  des  danses  pour 
l'amusement  des  spectateurs,  dans  les  parties  de  plaisir  que 
donnent  les  mandarins  ou  les  gens  haut  placés.  Ce  sont  ou  des 
esclaves  de  préfectures,  ou  des  femmes  que  la  misère  a  jetées 
dans  la  débauche;  et  toutes  joignent  le  métier  de  prostituées  à 
celui  de  musiciennes.  On  dit  cependant  que  leurs  danses  publiques 
n'ont  rien  de  trop  indécent. 

Il  n'est  pas  rare  non  plus  de  rencontrer  des  saltimbanques  ou 
comédiens  ambulants  qui  vont  par  bandes,  de  côté  et  d'autre, 
donnant  des  représentations  dans  les  maisons  de  ceux  qui  les 
payent,  à  l'occasion  d'un  mariage,  d'un  anniversaire  heureux,  ou 
d'une  fête  quelconque.  Us  sont  acrobates,  musiciens,  joueurs  de 
marionnettes,  escamoteurs,  font  mille  tours  de  force  et  d'adresse, 
et  passent  pour  être  souvent  d'une  habileté  merveilleuse.  À 
défaut  d'amateurs  bénévoles,  ils  s'imposent  aux  villages,  et 
comme  ils  ont  la  réputation  d'être  des  bandits,  capables  de 
toutes  sortes  de  crimes  et  d'actes  de  violence,  on  les  subit  par 
crainte,  et  on  les  paye  sur  les  fonds  communs  pendant  leur 
séjour. 

Le  théâtre  proprement  dit  n'existe  pas  en  Corée.  Ce  qui  se 
rapproche  le  plus  de  nos  pièces  dramatiques  est  la  récitation 
mimée  de  certaines  histoires,  par  un  seul  individu  qui  en  repré- 
sente successivement  tous  les  rôles.  Si ,  par  exemple ,  il  est 
question  dans  son  récit  d*iiB  mandariD,  d'on  bomnw  qi|.l9CWt  la 


CLXIV  lîfTRODUCTION. 

bastonnade,  d'un  mari  qui  se  dispute  avec  sa  femme,  etc.,  il 
imitera  alternativement  le  ton  grave  et  solennel  du  magistrat, 
les  plaintes,  les  cris  de  celui  qui  est  battu,  la  voix  du  mari,  le 
fausset  de  la  femme,  les  rires  de  celui-ci,  les  gestes  étranges  de 
celui-là,  la  stupéfaction  d'un  autre,  assaisonnant  le  tout  de 
compliments,  de  bons  mots,  de  lazzis  et  de  pasquinades  de  toute 
espèce.  Il  y  a  beaucoup  de  livres  ou  recueils  d'anecdotes  que  ces 
artistes  étudient  continuellement,  mais  ceux  qui  ont  du  talent  ne 
s'astreignent  point  aux  scènes  ainsi  préparées;  ils  les  changent 
et  les  entremêlent  avec  adresse,  y  introduisent,  séance  tenante, 
des  pointes,  des  allusions,  des  plaisanteries  appropriées  à  Taudi- 
toire,  et  conquièrent  ainsi  une  réputation  qui  peut  les  conduire  à 
la  fortune.  On  les  invite  aux  réunions  d*amis,  aux  fêtes  de 
famille;  ils  ne  manquent  jamais  d'accompagner  dans  leurs  visites 
officielles  les  nouveaux  dignitaires,  ainsi  que  les  candidats 
heureux  des  examens  publics,  et  dans  chaque  maison  on  leur 
donne  quelque  argent.  Les  hommes  seuls  font  ainsi  le  métier 
de  comédien. 

Le  jour  de  Tan  est  une  des  plus  grandes  fêtes  pour  toutes  les 
classes  de  la  société  coréenne,  et  la  manière  de  le  célébrer  offre 
une  certaine  analogie  avec  nos  usages  d'Europe.  La  plupart  des 
travaux  sont  interrompus  dès  le  troisième  jour  qui  précède  la  tin 
de  Tannée,  afin  de  donner  à  tous  le  temps  de  regagner  le  toit 
paternel  ou  de  rejoindre  leur  famille.  Très-peu  de  personnes 
passent  cette  époque  hors  de  leurs  maisons,  et  si  quelque  pauvre 
portefaix  ou  commissionnaire  est  forcé  par  des  retards  malen- 
contreux de  séjourner  dans  une  auberge  le  jour  de  Tan,  presque 
toujours  Taubergiste  lui  donne  la  nourriture  gratis.  À  cette 
époque  les  mandarins  évitent  de  faire  des  arrestations,  et  leurs 
tribunaux  sont  fermés.  Il  y  a  plus  :  beaucoup  de  prisonniers, 
détenus  pour  des  affaires  de  peu  d'importance,  obtiennent  un 
congé  plus  ou  moins  long,  afin  d'aller  rendre  leurs  devoirs  à  leurs 
parents  vivants  et  morts.  Les  fêtes  passées,  ils  doivent  d'eux- 
mêmes  revenir,  et  reviennent  en  effet,  se  constituer  prisonniers. 

Habituellement,  d'après  les  règles  de  l'étiquette,  on  se  fait 
deux  salutations  :  la  première,  le  soir  du  dernier  jour  de  l'an, 
ce  qu'ils  appellent  le  salut  de  l'année  qui  finit;  la  seconde,  le 
malin  du  premier  jour,  c'est  le  salut  de  l'année  qui  commence. 
Cette  dernière  salutation  seule  est  absolument  de  rigueur,  et 
personne  ne  s'en  dispense.  Elle  se  fait  à  tous  les  parents,  supé- 
rieurs, amis  et  connaissances.  Y  manquer  serait  provoquer 
infailliblement  une  rupture,  ou  un  refroidissement  marqué  dans 


INTRODUCTION.  CLXV 

les  relations.  La  principale  cérémonie  du  jour  de  Tan,  est  le 
sacrifice  aux  tablettes  des  ancêtres.  Chacun  y  déploie  toute  la 
pompe  que  lui  permet  sa  position,  et  c'est,  dans  l'opinion 
commune,  le  sacrifice  le  plus  indispensable  de  toute  Tannée.  Si 
les  tombeaux  des  parents  se  trouvent  près  de  la  maison,  on  s'y 
rend  de  suite  pour  faire  les  prostrations  et  cérémonies  voulues; 
sinon,  on  est  tenu  de  les  visiter  dans  le  courant  de  la  première 
lune.  Après  le  sacrifice  vient  la  distribution  des  étrennes,  qui 
généralement  sont  peu  considérables.  Elles  consistent  en  quelques 
vêtements  qu'on  donne  aux  enfants  ou  aux  inférieurs,  en  pâtisse- 
ries que  Ton  envoie  aux  supérieurs,  amis,  et  connaissances.  \ 
la  capitale,  les  parents  font  assez  souvent  cadeau  à  leurs  enfants 
de  quelques  joujoux  de  peu  de  valeur.  Les  jours  suivants  se 
passent  en  échange  de  civilités,  visites,  réunions,  soirées.  Les 
travaux,  les  transactions  commerciales,  les  séances  des  tribu- 
naux, etc.,  ne  peuvent  recommencer  que  le  cinquième  jour  de  la 
lune,  ce  qui  fait,  en  tout,  huit  jours  de  repos  légal.  En  fait,  ce 
repos  est  beaucoup  plus  prolongé,  et  quinze  ou  vingt  jours  se 
dépensent  en  jeux  et  en  parties  de  plaisir,  sans  que  personne  y 
trouve  à  redire. 

Les  familles  riches  célèbrent  aussi  Tanniversaire  de  la  nais- 
sance de  chacun  de  leurs  membres  par  une  réunion  et  un  festin  ; 
chez  les  pauvres  on  ne  tient  compte  que  du  jour  de  naissance  du 
chef  de  la  maison.  Ce  jour-là,  on  invite  les  voisins  à  un  petit 
régal.  Entre  tous  ces  anniversaires,  le  plus  célèbre  est  celui  de  la 
soixante  et  unième  année.  Les  Coréens  suivent  le  cycle  chinois  de 
soixante  ans,  et  chacune  des  années  porte  un  nom  particulier, 
comme  chez  nous  les  noms  des  jours  de  la  semaine  ou  des  mois 
de  Tannée.  Cette  période  de  soixante  ans  une  fois  écoulée,  les 
années  de  même  nom  recommencent  dans  le  même  ordre,  et 
Tannée  de  la  naissance  se  présente  après  une  révolution  entière 
du  cycle.  Cet  anniversaire  appelé  Hoan-kap,  est  en  ce  pays 
Tépoque  la  plus  solennelle  de  la  vie.  Riches  et  pauvres,  nobles 
et  gens  du  peuple,  tous  ont  à  cœur  de  fêter  dignement  ce  jour  oii 
Tàge  mûr  finit,  où  commence  la  vieillesse.  Celui  qui  atteint  cet 
âge  est  censé  avoir  rempli  sa  tâche,  achevé  sa  carrière  ;  il  a  bu 
à  longs  traits  la  coupe  deTexistence,  il  ne  lui  reste  qu'à  se  sou- 
venir et  à  se  reposer. 

Longtemps  d'avance  on  fait  les  préparatifs  de  la  fête.  Quelle 
plus  belle  occasion  de  montrer  de  la  piété  filiale!  de  prouver 
publiquement  combien  on  apprécie  Tinestimable  bonheur  d'avoir 
conservé  ses  parents  jusqu'à  un  âge  aussi  respectable!  Les  riches 


GLXVI  INTRODUCnON. 

prodiguent  leurs  ressources  pour  faire  venir,  même  des  proyinces 
éloignées,  tout  ce  qui  peut  orner  un  festin  ;  les  pauvres  s'ingé- 
nient à  ramasser  quelques  épargnes.  De  leur  côté,  les  lettrés 
composent  des  pièces  de  vers,  pour  chanter  cet  heureux  jour.  Le 
bruit  s'en  répand  dans  les  environs,  et  c'est  un  événement,  non- 
seulement  pour  le  village,  mais  pour  tout  le  canton.  A  Tintérieur 
de  la  maison,  on  est  continuellement  affaire.  Tous  les  habits 
devront  être  blancs  comme  la  neige,  les  jupes  bleues  comme 
Tazur;  un  nouvel  habit  de  soie  sera  Tornement  du  sexagénaire. 
11  faut  ramasser  du  vin  et  de  la  viande  en  abondance  pour 
rassasier  et  enivrer  parents,  amis,  voisins,  connaissances, 
étrangers,  etc..  Les  femmes  de  la  maison  sont  surchargées  de 
besogne,  mais  alors,  comme  du  reste  dans  les  autres  grandes 
circonstances,  leurs  voisines,  leurs  amies  s'empressent  de  venir 
k  leur  secours.  S'il  est  nécessaire,  les  voisins  contribuent 
généreusement  aux  frais  par  des  présents  en  argent  ou  en  nature. 
Ils  sont  tous  invités  de  droit,  et  ce  qu'ils  font  aujourd'hui  pour 
un  autre,  on  le  fera  demain  pour  eux. 

L'heureux  jour  arrivé,  on  conduit  le  héros  de  la  fête,  en 
grande  cérémonie,  à  la  place  d'honneur.  Il  s'assied,  et  reçoit 
d'abord  les  saints  et  félicitations  de  tous  les  membres  de  la 
famille,  puis  on  place  devant  lui  une  table  surchargée  des  meil- 
leurs mets  qu'il  a  été  possible  de  trouver.  Viennent  ensuite  les 
amis,  les  voisins,  les  connaissances,  les  parasites,  etc..  tous 
avec  les  plus  beaux  compliments  dans  la  bouche,  et  un  appétit 
féroce  dans  l'estomac.  Personne  n'est  repoussé,  personne  ne 
s'en  retourne  à  jeun  ;  les  passants,  les  voyageurs  profitent  de 
la  bonne  aubaine,  et  si  on  oublie  de  les  inviter,  ils  s'invitent 
eux-mêmes  sans  plus  de  formalités.  Bien  plus,  quand  les  res- 
sources le  permettent,  on  envoie  chez  tous  les  voisins  des  tables 
abondamment  servies.  La  musique  la  plus  étourdissante  vient 
réjouir  les  convives  ;  on  appelle  des  chœurs  de  musiciens  et  de 
danseuses,  des  comédiens,  tout  ce  qui  peut  embellir  la  fête,  et 
rehausser  l'éclat  de  la  solennité.  C'est  pour  des  enfants  bien 
élevés  la  plus  rigoureuse  des  obligations,  et  devraient-ils  se  sai- 
gner  à  blanc,  se  condamner  à  mourir  de  faim  le  reste  de  l'année, 
dépenser  leur  dernière  sapèque,  il  leur  faut  faire  les  choses 
avec  une  profusion  extravagante,  sous  peine  d'être  à  jamais 
déshonorés . 

Si  les  particuliers  doivent  ainsi  déployer  toute  la  prodigalité  pos- 
sible, on  peut  imaginer  avec  quelle  pompe,  quel  appareil,  quelles 
folles  dépenses,  les  grands  personnages  célèbrent  le  Hoan-kap. 


IFITRODUCTIOlf.  CLXVII 

Lorsque  la  reine  mère ,  la  reine,  et  surtout  le  roi  atteignent  la 
soixantaine,  le  royaume  entier  doit  prendre  part  à  la  fête.  Toutes 
les  prisons  s'ouvrent  parla  proclamation  d'une  amnistie  générale, 
et  il  y  a  une  session  extraordinaire  d'examens  pour  conférer  les 
grades  littéraires.  Tous  les  dignitaires  de  la  capitale  vont  en 
personne  présenter  au  roi  leurs  hommages  et  leur  vœux.  Dans 
chaque  district,  le  mandarin  précédé  de  la  musique,  escorté  de  ses 
prétoriens  et  satellites,  suivi  de  toute  la  population ,  se  rend 
au  chef-lieu,  k  Tendroit  ou  est  exposée  en  grand  apparat  la 
tablette  qui  représente  le  roi,  et  se  prosterne  humblement  pour  lui 
offrir  ses  congratulations  personnelles,  et  celles  de  ses  subordon- 
nés. Ce  jour  est,  pour  tous,  une  fête  chômée  de  premier  ordre. 
Tous  les  soldats  de  la  capitale  reçoivent  quelque  marque  de  la 
munificence  royale.  Des  tables  richement  servies,  des  cadeaux 
de  prix,  sont  envoyés  aux  ministres,  aux  fonctionnaires  du 
palais,  aux  grandes  familles  nobles,  à  tous  ceux  qui  ont  quelque 
crédit  à  la  cour. 

Malheureusement  pour  le  peuple,  ces  grandes  fêtes  se  donnent 
à  ses  dépens.  Le  plus  souvent,  c'est  au  moyen  de  rapines,  de  con- 
cussions, d'extorsions  de  toute  espèce,  que  les  parents  du  roi,  les 
ministres  et  autres  grands  personnages  se  procurent  les  ressources 
nécessaires.  Un  de  ces  Hoan-kap  a  été^  sous  ce  rapport,  scan- 
daleux entre  tous  :  c'est  celui  de  Kim  Moun-keun-i,  beau-père 
du  roi  Tchiel-tsong,  célébré  à  la  fin  de  1861.  Dès  les  premiers 
jours  de  l'automne,  toutes  les  productions  rares  des  provinces 
afDuèrent  à  sa  maison.  On  y  expédia  des  centaines  de  bœufs,  des 
milliers  de  faisans,  des  fruits  en  quantité  énorme.  Les  mandarins, 
tant  pour  obéir  à  l'usage  que  pour  s'attirer  les  bonnes  grâces 
d'un  homme  aussi  influent,  luttaient  à  qui  ferait  les  plus  riches 
offrandes,  en  argent  et  en  produits  de  leurs  districts  ou  préfec- 
tures. Le  gouverneur  de  la  province  de  Tsiong-tsieng  fut  destitué, 
quelques  jours  après  la  fête,  pour  n'avoir  envoyé  que  la  misé- 
rable somme  de  mille  nhiangs  (environ  deux  mille  francs),  tandis 
que  les  autres,  plus  généreux,  avaient  expédié  huit,  dix,  quelques- 
uns  même  vingt  mille  francs.  M.  Pourthié  raconte  qu'un  vieux 
mandarin  de  sa  connaissance,  criblé  de  dettes  et  sans  le  sou,  ne 
put  absolument  rien  envoyer.  Kim  Moun-keun-i  voulait  le  punir 
sévèrement.  «  Ne  touchez  pas  à  cet  homme,  lui  dirent  les  minis- 
tres ;  pour  avoir  osé  vous  insulter  ainsi,  il  faut  certainement 
qu'il  soit  bien  déterminé,  et  qu'il  ait  des  moyens  secrets  de 
braver  votre  colère  ;  il  est  plus  prudent  de  le  laisser  tranquille.  » 
Le  pauvre  mandarin  conserva  sa  place.  Les  gens  du  peuple,  même 


CLXVIII  INTRODUCTION. 

les  plus  pauvres,  furent  forcés,  par  insinuations  et  par  menaces, 
de  payer  sous  forme  d^offrandes  volontaires  un  impôt  considé- 
rable. On  rapporte  qu'un  malheureux  en  haillons,  aux  traits 
hâves  et  décharnés,  dut  apporter  lui-même  quelques  pelotons  de 
fil  de  soie,  sa  dernière  ressource.  Le  grand  personnage  eut  la 
bassesse  de  les  recevoir  de  sa  propre  main,  et  la  cruauté  de 
remercier  en  souriant. 

La  soixante  et  unième  année  du  mariage  donne  également 
occasion  à  des  rejouissances  extraordinaires,  à  peu  près  de  même 
genre  que  celles  du  Hoan-kap  ;  mais  ces  fêtes  sont,  naturelle* 
ment,  beaucoup  plus  rares. 


XIV 


Logements.  —  Habillements.  —  Coutumes  diverses. 

« 

L'extraii  suivant  d'une  lettre  de  M.  Pourlhié,  résume  de  la 
manière  la  plus  intéressante  diverses  notions  sur  la  vie  de  chaque 
jour  en  Corée,  sur  la  manière  de  se  loger,  de  s'habiller,  de  se 
nourrir,  etc... 

((  Voulez-vous,  écrit  le  missionnaire,  voulez-vous  avec  moi  faire 
une  course  dans  le  pays  ?  je  crois  que  vous  n'en  aurez  guère  le 
courage.  D'abord  vous  ne  serez  chaussé  que  de  sandales  de 
paille,  qui  permettent  rentrée  à  la  pluie,  à  la  neige,  à  la  boue,  et 
k  toutes  les  malpropretés;  ensuite,  comme  personne,  en  Corée, 
ne  se  mêle  d'entretenir  les  chemins,  vous  serez  bientôt  fatigué 
de  sauter  de  pierre  en  pierre  ;  vous  vous  lasserez  de  ces  ascen- 
sions et  descentes  continuelles,  souvent  très-rudes  ;  enfin,  si  vous 
n'y  faites  grande  attention,  votre  orteil  qui  dépasse  le  bout  de 
la  sandale,  et  s'avance  seul  et  sans  protection,  comme  une 
sentinelle  perdue,  ira  heurter  contre  les  pierres  ou  contre  les 
tronçons  de  broussailles,  ce  qui  vous  arrachera  des  cris  doulou- 
reux, et  vous  forcera  de  renoncer  à  votre  entreprise.  Arrêtons 
nous  plutôt  à  examiner  ces  maisons  que  vous  voyez  à  l'abri  du 
vent  dans  toutes  les  vallées,  et  qui  de  loin  ressemblent  à  de 
grandes  taches  noires  sur  la  neige. 

«  Vous  avez  vu  quelquefois  de  misérables  cabanes  :  hé  bien  ! 
rabattez  encore  de  la  beauté  et  de  la  solidité  des  plus  pauvres 
masures  que  vous  connaissez,  et  vous  aurez  une  idée  à  peu  près 
exacte  des  chétives  habitations  coréennes.  On  peut  dire  en  thèse 
générale  que  le  Coréen  habite  sous  le  chaume,  car  les  maisons 
couvertes  de  tuiles  sont  si  rares,  soit  dans  les  villes,  soit  dans 
les  campagnes,  qu'on  ne  pourrait  en  compter  une  sur  deux 
cents.  On  ne  connaît  pas  l'art  de  construire,  pour  les  maisons, 
des  murs  en  pierre,  ou  plutôt,  la  plupart  du  temps,  on  n'a  pas 
assez  de  sapèques  pour  une  telle  dépense.  Quelques  arbres  à 
peine  dégrossis,  quelques  pierres,  de  la  terre  et  de  la  paille  en 
sont  les  matériaux  ordinaires.  Quatre  piliers  fichés  en  terre 
soutiennent  le  toit.  Quelques  poutrelles  transversales,  auxquelles 
s'appuient  d'autres  pièces  de  bois  croisées  en  diagonale,  forment 


CLXX  INTRODUCTION. 

un  réseau  çt  supportent  un  mur  en  terre  pétrie  de  huit  à 
douze  centimètres  d'épaisseur.  De  petites  ouvertures,  fermées 
par  une  boiserie  en  treillis,  et  recouvertes  faute  de  verre  d'une 
feuille  de  papier,  servent  à  la  fois  de  portes  et  de  fenêtres.  Le 
sol  nu  des  chambres  est  couvert  de  nattes  bien  humbles,  si  vous 
les  comparez  aux  nattes  de  la  Chine  ou  de  Tlnde;  la  misère 
forcera  même  souvent  à  se  contenter  de  cacher  le  sol  sous  une 
couche  de  paille  plus  ou  moins  épaisse.  Les  gens  riches  peuvent 
tapisser  ces  murs  de  boue  d'une  feuille  de  papier,  et  pour  rem- 
placer les  planchers  et  des  dalles  d'Europe,  ils  colleront  au  sol 
d'épaisses  feuilles  de  papier  huilé.  Ne  cherchez  pas  des  maisons 
à  étages,  c'est  inconnu  en  Corée. 

((  Mais  pénétrons  dans  l'intérieur,  et  d'abord  ôtez  vos  sandales; 
l'usage  et  la  propreté  l'exigent.  Les  riches  gardent  leurs  bas 
seulement,  les  paysans  et  les  ouvriers  sont  ordinairement  pieds 
nus  dans  leurs  chambres.  Une  fois  entré,  tâchez  de  ne  pas  heurter 
la  tête  contre  la  (erre  pétrie  et  les  branchages  qui  forment  le 
plafond  ;  accroupissez-vous  plutôt  sur  la  natte,  et  gardez-vous  de 
chercher  un  siège,  car  le  roi  lui-même,  lorsqu'il  reçoit  les  pro- 
strations de  sa  cour,  est  accroupi  sur  un  tapis,  les  jambes  croisées 
à  la  façon  de  nos  tailleurs.  Peut-être  désirez-vous  prendre  des 
notes  sur  les  curieuses  choses  que  vous  voyez?  Inutile  de 
demander  une  table,  les  Coréens  n'en  ont  que  pour  les  sacrifices 
aux  ancêtres  et  pour  les  repas.  Mettez  donc  votre  calepin  sur  le 
genou,  et  écrivez  comme  si  c'était  pour  vous  une  habitude  que 
vous  trouvez  toute  naturelle  et  très- commode. 

«  Nous  sommes  en  novembre,  et  le  vent  du  nord-ouest,  tout 
en  procurant  un  automne  sec  et  serein,  vous  fera  frissonner  de 
froid  sur  votre  natte.  Vous  voulez  faire  fermer  la  porte,  mais  les 
nombreux  trous  pratiqués  aux  vieux  papiers  des  fenêtres  rendront 
la  précaution  à  peu  près  inutile.  D'ailleurs,  l'adresse  du  menui- 
sier coréen  aura  toujours  su  vous  ménager  assez  de  fentes  pour 
qu'il  n*y  ait  aucun  danger  d  asphyxie.  Et  en  cela  tout  le  tort  n'est 
pas  de  son  côté,  car  enfin  une  porte  de  douze  ou  vingt  sous, 
achevée  le  plus  souvent  avec  le  seul  secours  de  la  hache  et  du 
ciseau,  peut-elle  être  une  œuvre  parfaite?  Le  seul  moyen  est 
donc  d'avoir  recours  au  feu  :  mais  pas  de  cheminée,  et  com- 
ment allumer  du  feu  sur  la  natte?  On  y  a  pourvu.  A  Textérieur 
de  la  maison,  sur  le  côté,  se  trouve  le  foyer  de  la  cuisine  auquel 
viennent  aboutir  divers  conduits  qui  passent  sous  le  sol  de  la 
chambre.  Ces  conduits  ou  tuyaux  sont  couverts  de  grosses  pierres 
dont  on  a  rempli  les  interstices  et  comblé  les  inégalités  avec  de 


IIVTRODUCTION.  CLXXI 

la  terre  pétrie  ;  c'est  là-dessus  qu'est  étendue  votre  natte.  La 
fumée  et  la  chaleur  passant  par  ces  tuyaux  pour  sortir  de  Tautre 
côté  de  la  maison  font  arriver  jusqu'à  vous  une  chaleur  bienfai- 
sante qui^  grâce  à  l'épaisseur  des  pierres,  se  maintiendra  assez 
longtemps.  Vous  voyez  que  les  Coréens  ont  connu,  bien  avant 
nous,  Tusage  des  calorifères.  II  est  vrai  que  la  fumée  passe  en 
bouffées  abondantes  à  travers  les  fentes  du  sol,  mais  il  ne  faut 
pas  être  trop  délicat,  et  d'ailleurs,  en  ce  monde,  quelle  est  la 
bonne  chose  qui  n'ait  pas  ses  inconvénients  ? 

«  Vous  vous  empressez  de  jeter  un  regard  sur  Tameublement. 
Et  d'abord,  en  fait  de  lits  ne  croyez  pas  dé(*X)uvrir  quelqu'un 
de  ces  solennels  amas  de  matelas  avec  baldaquin  et  draperies. 
Presque  toute  la  Corée  couche  sur  des  nattes.  Les  pauvres, 
c'est-à-dire  la  grande  majorité,  s'étendent  dessus  sans  autre  cou- 
verture que  les  haillons  dont  ils  sont  revêtus  jour  et  nuit.  Ceux 
qui  ont  quelques  sapèques  se  donnent  le  luxe  d'avoir  une  cou- 
verture, et,  dans  la  classe  aisée,  on  y  joint  souvent  un  petit  mate- 
las d'un  à  deux  décimètres  d'épaisseur.  Tous,  riches  et  pauvres, 
ont  dans  un  coin  de  la  chambre  un  petit  tronçon  de  bois  qua- 
drangulaire,  épais  de  quelques  pouces,  qui  leur  sert  de  traversin. 
Quant  aux  autres  meubles,  les  pauvres  n'en  ont  aucun  ;  les  gens 
du  peuple  ont  un  bâton  transversal  sur  lequel  est  suspendu  un 
habit  de  rechange  ;  les  individus  à  leur  aise  ont  quelques  cor- 
beilles hissées  sur  des  barres  de  bois  ou  pendues  au  toit  ;  chez 
les  riches  on  trouve  des  malles  assez  grossières  ;  les  lettrés,  les 
marchands  sont  assis  près  d'une  petite  caisse  qui  contient  l'en- 
crier, les  pinceaux,  et  un  rouleau  de  papier.  Les  jeunes  dames 
ont  une  petite  malle  noire  garnie  de  deux  jupes,  l'une  rouge  et 
Tautre  bleue,  l'indispensable  présent  de  noces.  Enfin  chez  les 
grands  fonctionnaires  et  dans  les  maisons  de  la  haute  noblesse, 
on  rencontre  quelques  livres  chinois  et  des  armoires  vernissées 
(le  modestes  dimensions. 

«  Maintenant,  comment  serez-vous  habillé?  J'ai  déjà  parlé  des 
sandales  de  paille,  je  n'essayerai  pas  de  vous  les  décrire;  il  faut 
les  voir  pour  s'en  faire  une  idée.  C'est  la  chaussure  ordinaire  du 
pays,  surtout  dans  les  voyages.  La  semelle  tressée  en  paille  de 
riz  protège  un  peu  la  plante  du  pied  contre  les  cailloux,  mais 
c'est  là  sa  seule  utilité.  Aussi  n'est-ce  pas  une  petite  mortifica- 
tion, dans  les  rigoureux  hivers  de  Corée,  de  marcher  avec  des 
savates,  les  pieds  dans  la  neige  ou  dans  une  boue  glaciale. 
Pendant  Tété,  le  seul  inconvénient  est  de  prendre  quelquefois 
des  bains  de  pieds  ;  mais  lorsque  l'eau  n'est  pas  à  craindre,  votre 


GLXXII  IIITRODIICTION. 

chaussure  a  Tavantage  d'être  moins  chaude  que  nos  souliers. 
Avec  ces  sandales,  vous  pouvez  faire  jusqu'à  dix  lieues  de  suite, 
quelquefois  beaucoup  moins.  Il  faut  donc  à  chaque  moment 
les  renouveler;  toutefois,  on  le  peut  sans  beaucoup  de  frais, 
car  leur  prix  varie  de  trois  à  huit  sapèques  (deux  sapëques  et 
demie  valent  un  sou  de  France).  D'autres  sandales  un  peu  plus 
belles  et  plus  chères,  de  même  forme,  sont  confectionnées  avec 
du  chanvre  ou  avec  Técorce  de  Tarbrisseau  morus  papyrifera. 
mais  ces  dernières  se  perdent  au  moindre  contact  de  Teau.  Il 
y  a  aussi  des  souliers  en  cuir  assez  bizarres,  vilains,  et  incom- 
modes, mais,  outre  que  les  quatre-vingt-dix-neuf  centièmes  de 
la  population  ne  peuvent  pas  se  permettre  un  pareil  luxe,  cette 
chaussure  est  bonne  tout  au  plus  pour  circuler  dans  la  maison  ; 
nul  n'oserait  se  mettre  en  route  les  pieds  chargés  de  pareilles 
entraves. 

«  Mais,  au  moins,  vous  aurez  des  bas,  car  tout  Coréen,  lors- 
qu'il n*est  pas  occupé  aux  travaux  des  champs,  peut  se  donner 
cette  satisfaction,  à  moins  qu'il  ne  soit  réduit  à  une  extrême 
misère.  N'allez  pas  croire  cependant  qu'il  s'agit  de  bas  élastiques 
de  soie,  de  laine,  de  coton,  ou  de  toute  autre  matière  dont  on  se 
sert  en  Europe  pour  cet  usage  ;  deux  simples  morceaux  de  toile 
grossière  cousus  de  manière  à  se  terminer  en  pointe  et  suivre 
les  contours  du  pied,  vous  gêneront,  si  vous  voulez,  bien  souvent, 
mais  enfin  ils  vous  couvriront  les  pieds,  et  ce  seront  vos  bas 
coréens.  Une  culotte  aussi  ample  que  celle  des  zouaves,  mais  à 
formes  bien  moins  gracieuses,  remplace  on  ne  peut  plus  modes- 
tement le  pantalon;  des  guêtres  étroites  et  en  toile  viennent  se 
nouer  sous  le  genou  et  retiennent  les  jambes  de  la  culotte  plis- 
sées  contre  les  mollets.  Pour  couvrir  le  haut  du  corps  vous  aurez 
une  veste  qui,  pour  la  forme  et  la  longueur,  correspond  à  la  car- 
magnole que  portent  les  paysans  français  dans  certaines  provinces. 
Les  propriétaires  à  Taise  et  qui  ne  travaillent  pas  revêtent  ordi- 
nairement par-dessus  un  habit,  pourvu  de  larges  manches,  fendu 
sur  les  côtés,  et  qui  retombe  jusqu'aux  genoux  par  devant  et  par 
derrière,  à  peu  près  de  la  même  manière  que  le  grand  scapulaire 
des  religieux  carmes  ;  les  paysans  au  contraire  ne  revêtent  cet 
habit  que  lorsqu'ils  sont  en  voyage  ou  en  visite.  La  mode  s'est 
introduite  de  le  remplacer,  en  hiver,  par  une  redingote  qui,  chez 
les  dignitaires,  doit  toujours  être  fendue  par  derrière  comme  nos 
redingotes  françaises,  tandis  que  les  personnes  ordinaires  ne 
peuvent  pas  la  porter  fendue.  Enfin,  un  surtout  de  cérémonie  et 
(|ui  ne  diffère  de  celui  que  nous  venons  de  décrire  que  par  ses 


INTRODUCTION.  CLXXUI 

manches  encore  plus  larges,  couronne  le  tout  et  sert  dans  les 
voyages  ou  dans  les  grandes  circonstances. 

«  Ni  le  rasoir,  ni  les  ciseaux  ne  passent  jamais  sur  la  tête  ou 
sur  la  barbe  du  Coréen.  Dans  ces  derniers  temps  où  tout  dégé- 
nère, en  Corée  comme  ailleurs,  les  jeunes  gens  se  permettent 
quelquefois  de  raser  une  partie  de  la  tète,  afin  que  leurs  che- 
veux relevés  ne  forment  pas  un  chignon  disgracieux  par  trop 
d'épaisseur,  mais  c'est  une  violation  des  règles.  Ne  croyez  pas 
cependant  pour  cela  que  les  épaisses  chevelures  ou  les  fortes 
barbes  soient  communes  dans  le  pays.  Les  enfants  des  deux  sexes 
tressent  leurs  longs  cheveux  et  les  ramènent  par  derrière  en 
forme  de  queue.  L'époux  avant  d'aller  chercher  sa  fiancée,  fait 
disparaître  sa  queue,  retrousse  ses  cheveux,  et  les  noue  sur  le 
sommet  de  la  tête  ;  la  fiancée  de  son  côté  achète,  suivant  ses 
facultés,  force  faux  cheveux,  les  ajoute  à  sa  queue,  et  forme  ainsi 
une  longue  et  grosse  corde  qui  se  roule  sur  la  tête  en  plusieurs 
tours.  Cette  masse  de  cheveux  lourde  et  informe  ne  peut  être 
que  très-disgracieuse  aux  yeux  des  étrangers  ;  pour  le  Coréen,  au 
contraire,  c'est  du  plus  haut  ton  et  du  meilleur  goût.  Les 
femmes  et  les  enfants  vont  toujours  nu-léte  ;  Thomme  marié 
retient  ses  cheveux  contournés  en  haut  par  le  moyeu  d'un  serre- 
léte  en  crin  tressé  en  filet. 

«  Enfin  un  chapeau  ridicule  complète  Thabillement.  Imaginez 
un  tuyau  fermé,  rond  comme  dans  les  chapeaux  européens,  mais 
beaucoup  plus  étroit  et  légèrement  conique,  qui  s'ajuste  sur  le 
sommet  du  crâne,  et  dans  lequel  le  chignon  de  cheveux  peut 
seul  pénétrer.  Ce  tuyau  a  des  ailes  comme  les  chapeaux  d'Eu- 
rope, mais  des  ailes  si  démesurées  que  souvent  le  tout  forme  un 
cercle  de  plus  de  soixante  centimètres  de  diamètre.  La  charpente 
de  ce  chapeau  est  constituée  de  morceaux  de  bambou  découpés 
dans  leur  longueur  en  fils  très  déliés  :  sur  cette  charpente,  on 
tend  une  toile  de  crin  tre^ssée  à  jour.  Comme  ce  chapeau  ne 
pourrait  seul  rester  fixé  sur  le  chignon,  des  cordons  que  les  fonc- 
tionnaires publics  ornent  de  globules  d'ambre  jaune  ou  d'autres 
globules  précieux,  suivant  leur  fortune  et  leur  dignité,  viennent 
le  rattacher  sous  le  menton.  Ce  chapeau  ne  préserve  ni  de  la 
pluie,  ni  du  froid,  ni  même  du  soleil  ;  mais,  en  revanche,  il  est 
très-incommode,  surtout  quand  le  vent  le  fait  branler  sur  la  tète. 

«  Tous  les  habits  sont  communément  en  toile  grossière  de 
coton,  et  confectionnés  Dieu  sait  comment.  Il  y  a  quatre  ou 
cinq  cents  ans,  la  Corée  n'avait  pas  la  culture  du  cotonnier 
{gossypium  herbaceum),  dont  on  fait  id  maintenant  un  si 


CLXXIV  INTRODUCTION. 

grand  usage.  Le  gouvernement  chinois,  pour  conserver  le  mono- 
pole des  toiles,  défendait  rigoureusement  Texportation  des 
graines  de  cette  plante;  néanmoins  un  ambassadeur  coréen, 
nommé  Moun-iouk-i,  réussit,  pendant  son  voyage  de  Péking, 
à  se  procurer  quelques-unes  de  ces  graines,  les  cacha,  dans  le 
tuyau  de  sa  pipe  disent  les  uns,  dans  une  plume  suivant  d'au- 
tres, échappa  à  la  vigilance  des  gardes-frontières,  et  dota  son 
pays  de  cet  arbuste  précieux.  Si  la  toile  coréenne  est  si  gros- 
sière, cela  vient  de  ce  que  par  ici  on  compte  peu  d'artisans  pro- 
prement dits,  ou  plutôt  de  ce  que  tout  le  monde  est  artisan.  Dans 
chaque  maison,  les  femmes  filent,  tissent  la  toile  et  confection- 
nent les  habits,  d'où  il  résulte  que,  personne  n'exerçant  habi- 
tuellement ce  métier,  personne  n'y  devient  habile.  Il  en  est  de 
même  à  peu  près  pour  tous  les  arts,  aussi  les  Coréens  sont-ils 
en  tout  très-arriérés;  on  n'est  pas  plus  avancé  aujourd'hui  qu'on 
ne  Tétait  autrefois,  pas  plus  qu'on  ne  le  fut  au  lendemain  du 
déluge,  quand  tous  les  arts  et  métiers  recommencèrent. 

«  Le  lin  n'est  pas  employé.  Je  l'ai  souvent  aperçu  parmi  les 
graminées  des  montagnes;  mais  le  Coréen  le  confond  avec  les 
plantes  sans  valeur,  propres  seulement  à  être  jetées  au  feu.  Avec 
le  chanvre,  on  ne  fait  qu'une  toile  à  trame  claire  propre  aux  per- 
sonnes en  deuil,  et  qui  d'ailleurs  ne  sert  que  pour  les  habits 
d'été.  L'espèce  d'ortie  appelée  urtica  nivea,  est  cultivée  avec 
succès  dans  les  provinces  méridionales  ;  mais,  faute  de  savoir 
filer  et  tisser,  on  n'en  retire  que  des  toiles  à  mailles  inégales  et 
très-espacées  qui,  non  plus,  ne  sont  employées  qu'en  été. 

«  Sur  toutes  ses  montagnes,  la  Corée  pourrait  élever  des 
troupeaux  immenses  de  moutons,  mais  le  gouvernement  défend 
aux  particuliers  d'en  nourrir.  Dans  certaines  préfectures,  les 
mandarins  en  conservent  quelques-uns,  uniquement  pour  offrir 
leur  chair  dans  les  sacrifices  à  Confucius.  Aussi  les  Coréens 
n'ont-ils  jamais  essayé  de  tisser  la  laine;  à  peine  si  quelques 
draps  étrangers,  la  plupart  de  fabrique  russe,  parviennent  à 
grands  frais  jusqu'à  Séoul.  La  soie  indigène  est  très-grossière  et 
en  petite  quantité.  Cependant,  en  voyant  le  mûrier  croître 
spontanément  dans  les  montagnes,  et  les  vers  h  soie  réussir 
malgré  le  peu  de  soin  qu'on  en  prend,  je  suis  convaincu  que, 
sous  l'impulsion  d'un  gouvernement  intelligent,  cette  branche 
d'industrie  pourrait  acquérir  de  grandes  proportions. 

((  Les  toiles  européennes  de  coton,  importées  par  les  Chinois, 
commencent  à  se  vendre  en  Corée,  mais  leur  prix  très-élevé  et 
leur  peu  de  solidité  en  restreignent  forcément  l'usage.  )> 


INTRODUCTION.  CLXXV 

De  son  côté,  M.  Féron  écrivait  en  1858  : 

fit  J'habite  la  plus  belle  maison  du  village  :  c'est  celle  du  caté- 
chiste, un  richard  ;  on  estime  qu'elle  vaut  bien  vingt  francs.  Ne 
riez  pas,  il  y  en  a  de  quinze  sous.  Ma  chambre,  de  grandeur 
suffisante,  vu  Tameublement,  a  pour  porte  une  feuille  de  papier, 
pour  fenêtre  une  feuille  de  papier  ;  deux  autres  feuilles  de 
papier  forment  une  grande  porte  à  deux  battants,  qui  commu- 
nique avec  la  chambre  voisine.  Là  demeure  mon  serviteur,  et  les 
lieux  chambres  réunies  forment  Téglise  de  la  paroisse  ;  plus  tard, 
peut-être  y  ajoutera-t-on  un  clocher.  Pour  le  moment,  il  pleut 
chez  moi  comme  dehors,  et  deux  grands  chaudrons  ne  suffisent 
pas  à  recevoir  une  eau  rousse  comme  la  saumure  coréenne,  qui 
tiltre  à  travers  le  toit  d'herbes  de  mon  presbytère. 

«  Le  prophète  Elisée,  chez  la  Sunamite,  avait  pour  meubles 
un  lit,  une  table,  une  chaise  et  un  chandelier,  total  :  quatre.  Ce 
n'était  pas  du  luxe.  Pour  moi,  en  cherchant  bien,  je  pourrais 
peut-être  aussi  trouver  quatre  meubles  ;  voyons  :  un  chandelier 
en  bois,  une  malle,  une  pipe,  une  paire  de  souliers,  total  :  quatre. 
De  lit,  point  ;  de  chaises,  point  ;  «  attendu,  disent  les  Coréens, 
que  la  terre  n'est  pas  percée,  et  qu'il  doit  être  très-fatigant 
de  s'asseoir  sur  un  siège,  puisque,  évidemment,  ce  n'est  pas 
la  position  naturelle.  »  De  table,  point  :  je  vous  écris  sur  mes 
genoux,  dans  la  position  susdite  :  excusez  si  ce  n'est  pas  le 
mieux  du  monde.  Je  ne  suis  pas  encore  devenu  assez  Coréen 
pour  trouver  que  ce  soit  plus  commode  qu'un  bureau.  Quand  il 
s'agit  de  manger,  on  apporte  la  table  toute  servie  :  c'est  un  petit 
guéridon  d'un  pied  de  haut,  sur  lequel  sont  rangées,  dans  un 
ordre  aussi  parfaitement  réglé  que  celui  de  vos  plus  fins  desserts, 
deux  écuelles,  avec  trois  ou  cinq  soucoupes.  N'allez  pas  croire 
qu'on  mettra  jamais  à  gauche  Técuelle  ou  la  soucoupe  qui  doit 
être  à  droite.  Celui  qui  agirait  de  la  sorte  serait,  par  cela  même, 
convaincu  de  n'être  qu'un  grossier  personnage,  et  jamais  Coréen 
ne  se  permettra  pareille  inconvenance. 

a  Mon  ameublement  étant  tel,  suis-je  plus  riche  ou  plus 
pauvre  que  le  prophète?  C'est  une  question.  Sa  chambre  était 
plus  confortable  que  la  mienne,  mais  il  faut  dire  aussi  que  rien 
de  tout  cela  ne  lui  appartenait  ;  au  lieu  que  pour  moi,  s'il  est 
vrai  que  le  chandelier  soit  celui  de  la  chapelle,  et  la  malle  celle 
que  Mgr  Berneux  m'a  prêtée,  je  ne  puis  nier  que  la  pipe  et  les 
souliers  ne  soient  miens  :  ces  derniers  ne  me  servent  que  pour 
la  messe.  J'en  possédais,  il  est  vrai,  une  autre  paire  ;  mais  ayant 
eu  le  malheur  de  les  mettre  pour  sortir,  ils  ne  peuvent  plus 


CLXXVI  INTRODUCTION. 

paraître  dans  ma  chambre  :  ainsi  le  veulent  Tétiquette  et  la  pro- 
preté de  la  natte  qui  me  sert  de  siège,  de  lit  et  de  plancher. 
Donc,  je  suis  chaussé  simplement  avec  des  bas  de  coton.  Quant 
à  la  pipe,  elle  sert  de  contenance  en  voyage,  dans  un  pays  où 
tout  le  monde  fume  ;  cependant  je  n'ai  pu  encore  arriver  à  en 
comprendre  les  charmes,  bien  que  j*aie  essayé,  et  même  que  je 
me  sois  rendu  malade  deux  fois,  ce  qui  m*a  ôté  toute  envie  de 
recommencer.  Aussi  mes  gens  s'étonnent-ils  devoir  que  le  père 
fume  beaucoup  moins  que  la  bonne  femme  qui  fait  cuire  son  riz.» 

Complétons  ces  détails  à  l'aide  de  renseignements  puisés  dans 
diverses  lettres  des  autres  missionnaires.  Les  maisons  coréennes 
sont  en  général  très-petites  et  peu  commodes.  Elles  sont  un  peu 
élevées  au-dessus  du  niveau  du  terrain  pour  donner  passage  par 
dessous  aux  tuyaux  qui  conduisent  la  fumée  de  la  cuisine.  A  la 
capitale  cependant,  cet  usage  n'est  pas  toujours  suivi.  C'est 
assez  commode  en  hiver,  mais  en  été  la  chaleur  devient  un 
supplice  insupportable,  et  la  plupart  des  habitants  couchent 
dehors.  Les  riches  ont  le  plus  souvent  des  chambres  d'été,  sous 
lesquelles  ne  sont  point  pratiqués  de  conduits  de  ce  genre.  Dans 
les  maisons  ordinaires  il  y  a  deux  chambres  contiguës,  rarement 
trois,  sans  compter  la  cuisine  située  de  côté,  et  qui  est  ouverte  à 
tous  les  vents.  Tout  autour  de  la  maison,  la  toiture  en  paille  de 
riz  dépasse  le  mur  de  trois  ou  quatre  pieds,  de  façon  à  former 
de  petites  galeries  couvertes.  Les  murailles  des  maisons  riches 
sont  recouvertes  de  papier  blanc  à  l'intérieur,  quelquefois  aussi 
à  l'extérieur.  Du  reste,  ces  maisons  ont  presque  toujours  un 
aspect  sale,  délabré,  misérable,  même  à  la  capitale,  et  partout 
et  toujours  sont  remplies  de  vermine  de  toute  espèce. 

Les  auberges  le  long  des  routes  sont  des  taudis  dégoûtants 
où  l'on  ne  trouve  à  peu  près  rien  ;  le  plus  grand  nombre  des 
voyageurs  portent  avec  eux  leurs  provisions,  quand  ils  ont  le 
moyen  d'en  avoir.  Les  granges  et  écuries  sont  inconnues;  de 
grands  hangars,  ouverts  des  quatre  côtés,  les  remplacent,  et  en 
hiver ,  quand  le  froid  est  trop  violent ,  on  habille  de  paille 
les  bœufs  ou  les  chevaux  qui  y  sont  réunis. 

Les  tables  à  manger  sont  hautes  de  trente  à  cinquante  centi- 
mètres, et  larges  d'autant,  de  forme  à  peu  près  ronde.  Quel  que 
soit  le  nombre  des  convives,  chacun  doit  avoir  la  sienne.  La 
vaisselle  de  porcelaine  grossière  ou  de  cuivre,  ne  consiste  qu'en 
écuelles  de  différentes  grandeurs,  une  paire  de  bâtonnets  à  la 
chinoise,  et  une  cuiller  en  cuivre.  Les  mets  ordinaires  SODI  dn 
riz,  du  piment,  quelques  légumes  ;  les  gens  à  l'aise  y  qofMft 


INTRODUCnON.  CUXVlt 

un  peu  de  viande  ou  de  poisson  salé.  Ces  aliments  sont  apprêtés 
à  rhuiie  de  sésame,  de  ricin  ou  de  menthe,  avec  force  saumure  ; 
car  le  lait  et  le  beurre  sont  inconnus,  et  Ton  ne  sait  pas  faire 
usage  de  la  graisse  des  animaux. On  ne  trouve  que  difficilement 
de  la  viande  de  bœuf,  si  ce  n'est  à  la  capitale.  Il  n'y  a  pas  de 
viande  de  mouton,  c'est  le  chien  qui  la  remplace,  et  les  mission- 
naires s'accordent  à  dire  que  le  goût  n'en  est  nullement  désa- 
gréable. En  fait  de  légumes,  il  n'y  a  guère  que  le  navet,  le 
chou  chinois,  et  les  feuilles  de  plantain  et  de  fougère  dont  on 
fait  grande  consommation.  Pour  boisson  ordinaire  on  a  l'eau 
dans  laquelle  a  été  cuii  le  riz.  Le  vin  se  fait  avec  du  blé  ou  du 
riz  fermenté.  En  été  les  nobles  boivent  beaucoup  d'eau-de-vie  de 
riz,  et  d  eau  de  miel.  Le  thé  n'est  pas  inconnu  dans  les  maisons 
des  riches,  mais  l'usage  en  est  très-restreint. 

Le  repas  à  peine  terminé,  on  enlève  les  tables  et  chacun 
allume  sa  pipe,  car  les  Coréens  sont  grands  fumeurs.  11  est  rare 
en  ce  pays  qu^un  homme  sorte  sans  sa  pi|»e.  La  forme  est  la 
même  que  celle  de  la  pipe  chinoise  :  un  long  tuyau  de  bambou 
avec  un  foyer  en  cuivre,  et  une  embouchure  de  même  métal. 
Chaque  Coréen  porte  toujours  avec  lui  un  briquet  dont  il  se  sert 
exclusivement  pour  allumer  sa  pipe.  A  la  maison,  quand  il  a 
besoin  de  lumière,  il  em|)loie  des  allumettes  soufrées.  En  route, 
une  torche  composée  de  trois  ou  quatre  biions  entrelacés,  rem- 
place nos  lanternes.  Quelquefois,  en  été,  au  lieu  d'une  lampe 
dans  l'intérieur  de  la  maison,  on  allume  du  feu  sur  une  pien'e  au 
milieu  de  la  cour,  et  tous  les  membres  de  la  famille  travaillent  à 
la  lueur  de  ce  feu,  pendant  qu'un  amas  d'herbes  sèches,  brûlant 
à  quelque  distance,  les  enveloppe  d'une  fumée  épaisse  destinée  à 
chasser  les  moustiques  et  autres  insectes. 

Les  habits  coréens  sont  toujours  d'une  ampleur  exagérée.  Le 
corps  passerait  facilement  dans  chaque  jambe  du  pantalon  on 
dans  chaque  manche  de  la  veste.  Pour  sortir,  le  bon  ton  exige 
que  l'on  porte  le  plus  d'habits  possible,  deux  ou  trois  pantalons, 
deux  ou  trois  chemises,  quatre  ou  cinq  redingotes  en  toile,  sui- 
vant la  solennité  et  aussi  suivant  les  ressources  de  chacun.  La 
redingote  se  fixe  sous  les  bras  par  deux  bandelettes,  lesquelles 
remplacent  les  boulons  inconnus  dans  le  pays.  Les  habits  sont 
supposés  être  blancs,  mais  il  en  coûie  trop  de  les  entretenir 
sulfisamment  propres,  et  le  plus  souvent  la  couleur  primitive  a 
disparu  sous  une  épaisse  couche  de  crasse,  car  la  malpropreté  est 
no  grand  dé&ut  des  Coréens.  11  n'est  pas  rare  de  voir  lesjrieiies 
eax«in6oies.po|tar  .daa  v«ten|eBU  dé$Utte  M  raa|l»j|l|4MHtaii 


CLXXYIII  IllTB0DUCT10!f« 

Pour  laver  le  liage,  on  le  trempe  dans  Teau  de  lessive  préparée 
avec  des  cendres,  puis  on  le  frappe  avec  des  planchettes  plus 
étroites  que  les  baltoirs  des  laveuses  en  Europe.  Ensuite  on  Fen- 
duit  d'une  couche  de  colle  destinée  à  empêcher  les  taches.  La 
plupart  des  habits  étant  fabriqués  de  morceaux  faufilés  ensemble 
ou  simplement  collés,  on  sépare  les  morceaux,  et  on  les  blanchit 
à  part.  Les  nobles  seuls  portent  des  habits  cousus. 

Le  chapeau  ordinaire  est  de  dimensions  très-respectables  ;  mais, 
en  temps  de  pluie,  les  Coréens  se  mettent  sur  la  tête  un  autre 
chapeau,  véritable  parapluie  de  trois  pieds  de  large,  en  paille, 
fort  l(^ger,  et  qui  les  abrite  assez  bien.  S'ils  doivent  travailler  par 
de  fortes  averses,  ils  revêtent  de  plus  un  manteau  de  paille,  et 
ainsi  accoutrés,  ils  peuvent  affronter  une  pluie  diluvienne. 

Outre  les  diiïérenles  espèces  de  chans«ures  dont  il  a  été  ques- 
tion, il  faut  mentionner  les  sabots  en  bois  dont  se  servent  les 
paysans;  ces  sabots  ont  la  semelle  et  le  talon  excessivement 
épais,  ce  qui  les  fait  ressembler  à  des  patins.  Le  Coréen  ne  porte 
jamais  ses  souliers  ou  sandales  d.ins  les  appartements  ;  il  les 
dépose  h  la  porte.  De  là  dans  les  chrétientés,  lors  de  la  visite  du 
missionnaire,  des  scènes  assez  curieuses.  Le  soir,  les  néophytes  se 
pressent  dans  la  maison  pour  la  prière  commune,  et  aussi,  comme 
ils  disent,  pour  voir  le  Img  nez  du  Père.  La  visite  terminée,  il 
faut,  à  la  lueur  des  torches,  que  chacun  retrouve  sa  chaussure, 
et  en  attendant  on  piétine  avec  ses  bas  dans  la  boue  ou  la 
poussière,  avec  force  cris  et  discussions,  sans  batailles  toutefois. 

L'usag<*  des  lunettes,  quoiqu'il  ne  date  guère  que  de  4835 
ou  1840,  est  très-répandu  parmi  les  hautes  classes.  Vers  1848, 
c'était  une  véritable  manie;  aujourd'hui  on  y  met  un  peu  plus 
de  modération.  Les  gens  de  l'ancien  régime,  avant  de  prendre 
leurs  lunettes,  demandent  encore  la  permission  à  îa  compagnie, 
mais  la  jeunesse  se  dispense  de  cette  formalité. 

Outre  le  pantalon,  plus  étroit  que  celui  des  hommes,  les  fem- 
mes portent  une  camisole  de  toile  ou  de  soie,  dont  la  couleur 
varie  selon  l'âge  :  elle  est  rose  ou  jaune  pour  les  jeunes  filles  ou 
les  nouvelles  mariées,  violette  pour  les  femmes  au-dessous  de 
trente  ans,  et  blanche  pour  celles  d'un  âge  plus  avancé.  En 
guise  de  robe,  elles  s'entoureut  d'une  large  toile  bleue,  qu'elles 
attachent  sous  les  bras  au  moyen  d'une  ceinture.  Pour  les 
femmes  du  peuple,  qui  soiuent  à  volonté,  cette  jupe  s'arrête 
au-i!essus  du  pied  ;  pour  les  femmes  nobles,  à  qui  l'étiquette  ne 
permet  pas  de  sortir  de  leurs  appartements,  elle  est  ample  et 
traîne  à  terre.  Les  veuves^  si  jeunes  qu'elles  soient,  doivent  uw* 


INTRODUCTION.  CLXXIX 

jours  être  revêtues  de  toile  blanche  ou  grise.  Les  Corc^ennes  ne 
donnent  pas  dnns  la  folie  stupide  des  Chinoises,  et  ne  s'estro- 
pient point  pour  avoir  de  petits  pieds;  elles  laissent  agir  la 
nature.  Les  femmes  du  peuple  voyagent  presque  toujours  nu- 
pieds.  Leurs  cheveux,  roulés  en  tresse  autour  du  crâne,  ser\ent 
de  coussinet  pour  les  vases  d*eau  et  autres  objets  pesants  qu'elles 
portent  habituellement  sur  la  tête. 

Ajoutons,  pour  terminer  cette  esquisse,  que  les  hommes  en 
deuil  doivent  contenir  leurs  cheveux  dans  un  filet,  non  de  crin, 
mais  de  toile  grise,  surmonté  d'un  bonnet  de  même  étoffe,  de  la 
forme  d'un  sac  grossier.  En  chemin,  ils  portent  au  lieu  de 
chapeau  une  immense  toiture  de  paille,  en  cône  tronqué,  qui 
descend  jusqu'aux  épaules.  Les  couleurs  éclatantes  sont  tellement 
interdites  à  Thomme  en  deuil,  que  sa  canne  même  et  le  tuyau 
de  sa  pipe  doivent  être  blancs.  S  il  ne  veut  en  acheter  d'autres, 
il  couvre  de  papier  sa  canne  et  sa  pipe  habituelles,  ce  qui  est 
aussi  facile  que  peu  dispendieux.  La  forme  des  vêtements  ne 
change  point  pour  la  femme  en  deuil,  mais  la  couleur  rigoureu- 
sement prescrite  est  le  blanc  ou  le  gris  :  toutes  les  autres  sont 
prohibées.  Aux  yeux  des  Coréens,  un  homme  en  deuil  est  un 
homme  mort.  11  doit  être  tout  absorbé  dans  sa  douleur,  ne  rien 
voir,  ne  rien  entendre  qui  puisse  l'en  distraire.  Il  a  toujours, 
quand  il  sort,  un  éventail  ou  petit  voile  en  toile  grise  fixé  sur 
deux  bâtonnets,  avec  lequel  il  se  couvre  le  visage.  Il  ne  fréquente 
plus  la  société  ;  à  peine  se  permet-il  de  regarder  le  ciel.  Si  on 
Tinterroge,  il  peut  se  dispenser  de  répondre.  Il  ne  peut  pas  tuer 
un  animal,  même  un  serpent  venimeux  ;  ce  serait  un  crime  irré- 
missible. En  route  et  dans  les  auberges,  il  se  retire  dans  une 
chambre  ou  dans  un  coin  isolé,  et  refuse  de  communiquer  avec 
qui  que  ce  soit.  Tous  ces  usages  ne  sont  strictement  observés  que 
dans  les  hautes  classes  de  la  société. 

Les  missionnaires  ont  souvent  répété  que  ce  costume  et  ces 
manières  d'un  noble  en  deuil  semblent  avoir  été  inventés  par 
la  Providence,  pour  leur  procurer  un  déguisement  facile  et  com- 
plet, sans  lequel  leur  séjour  en  Corée,  et  surtout  leurs  voyages 
parmi  les  chrétiens,  auraient  été  à  peu  près  impossibles.  Mal- 
heureusement,  depuis  la  dernière  persécution,  on  sait  qu'ils 
usaient  habituellement  de  ce  moyen,  et  l'on  a  parlé  de  réformer 
le  costume  et  les  lois  du  deuil.  Dieu  y  pourvoira. 


XV 


Sciences.  —  Industrie.  —  Commerce.  —  Relations  interaationales. 


Malgré  la  protectioD  olllieielle  dont  jouissent,  en  Corée,  certai- 
nes études  scientiGques,  malgré  les  écoles  spéciales  entretenues 
par  le  gouvernement  pour  en  favoriser  les  progr^^,  ces  études 
sont  à  peu  près  nulles.  Les  astronomes  en  titre  ont  à  peine  les 
notions  suffisantes  pour  faire  usage  du  calendrier  chinois  qui 
chaque  année  leur  est  apporté  de  Péking;  en  dehors  de  cela,  ils 
ne  connaissent  que  des  formules  astrologiques  ridicules.  La 
science  des  principaux  calculateurs  du  ministère  des  finances,  ne 
dépasse  pas  les  opérations  ordinaires  d'arithmétique  nécessaires 
pour  la  tenue  des  livres.  Celle  des  élèves  du  Nioul-hak  ou  école 
de  droit  se  borne  à  une  connaissance,  à  peu  près  machinale,  des 
textes  officiels  de  la  loi  et  des  décrets  royaux.  La  médecine  seule 
semble  faire  exception.  Tout  en  adoptant  la  médecine  chinoi.se, 
les  Coi*éens  y  ont  introduit,  semble-t-il,  des  améliorations 
sérieuses,  à  ce  point  qu'on  n'a  pas  dédaigné  de  composer  à 
Péking  même  les  planches  pour  l'impression  du  plus  célèbre 
livre  coréen  de  médecine,  le  Tieng-oi-po-kan.  Nul  autre  livre 
coréen  n'a  jamais  eu  cet  honneur. 

Les  médecins  réellement  instruits  ne  se  trouvent  guère  qu'à 
la  capitale.  Ce  sont  quelques  nobles  qui  ont  étudié  par  curiosité, 
ou  des  individus  de  la  classe  moyenne  qui  ont  travaillé  à  se 
faire  une  position  conome  médecins  de  la  cour.  Ailleurs,  on  peut 
rencontrer  de  loin  eu  loin  quelques  praticiens  capables,  h  qui 
une  longue  expérience  a  enseigné  le  véritable  usage  des  remèdes 
locaux  ;  mais  ces  hommes  sont  de  rares  exceptions,  et  l'immense 
majorité  des  médecins  de  province  ne  sont  que  des  charlatans 
sans  études  et  sans  conscience,  qui  pour  toutes  les  maladies 
possibles  emploient  chacun  une  drogue  spéciale  et  toujours  la 
même,  et  ne  prennent  jamais  la  peine  de  voir  les  malades  qu'ils 
traitent. 

On  prétend  que  Ton  a  en  Corée,  comme  en  Chine,  certains 
remèdes  très-cflicaces  contre  diverses  maladies,  entre  autres  une 
potion  qui  dissout  les  pierres  et  calculs  de  la  vessie,  et  guérit 
celte    terrible    maladie  sans   aucune   opération   chirurgicale. 


't:.^ 


ItfTRODCCTIO!!.  CLXXXI 

Mrt  Fcrpéol,  troisième  vicaipc  apostolique  de  Corée,  après  de 
longues  soufrranccs  qui  Favaicnt  réduit  à  Textréroité,  fut  guéri 
delà  pierre,  en  quelques  heures,  par  un  médecin  chinois.  Mais 
la  formule  de  ce  remède  est  un  secret  soigneusement  gardé  par 
ceux  qui  le  possèdent.  La  règle  générale  est  de  donner  les 
remèdes  en  potion;  les  exceptions  sont  rares.  On  fait  bouillir 
ensemble  jusqu'à  vingt  ou  trente  espèces  de  plantes,  et  on  mêle 
à  la  décoction  diverses  matières  plus  ou  moins  sales  et  rebutantes, 
dont  on  ne  cherche  d'ailleurs  aucunement  à  déguiser  le  nom  sous 
un  travestissement  plus  ou  moins  scientifique.  Les  confortants 
sont  d'un  usage  continuel.  Le  plus  ordinaire  est  le  consommé  de 
viande,  que  les  Coréens  excellent  à  préparer.  Il  y  en  a  deux 
autres  qui  méritent  une  mention  particulière  :  le  gen-seng  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut,  et  la  corne  de  cerf. 

La  corne  de  cerf  a,  dit-on,  des  effets  restauratifs  plus  durables 
que  le  gen-seng;  sa  force  varie  selon  la  région  où  vit  Tanimal. 
Les  Coréens  estiment  peu  celle  qui  vient  de  Chine  ou  des  pro- 
vinces septentrionales  (Ham-kieng  et  Pieng-an).  La  meilleure 
est,  disent-ils,  celle  qui  provient  du  Kang-ouen;  encore  fait-on 
une  distinction  entre  les  différents  districts  de  cette  province.  Le 
cerf  doit  être  abattu  au  moment  où  les  bois  croissent,  et  avant 
qu'ils  soient  durcis,  autrement  les  effets  du  remède  seraient 
nuls.  On  coupe  la  tête  de  l'animal,  et  on  la  maintient  renversée 
pendant  dix  ou  douze  heures,  afin  que  toute  la  vertu  du  sang 
passe  dans  les  cornes,  puis  on  les  fait  sécher  sur  un  feu  doux 
avec  toutes  les  précautions  possibles.  Pour  s'en  servir,  on  racle 
un  peu  cette  corne,  on  la  mélange  avec  le  jus  de  quelques  plantes, 
et  on  l'administre  au  malade.  Mgr  Daveluy  atteste  qu'il  a  usé 
fréquemment  de  ce  remède  pendant  de  longues  années  d'épui- 
sement, et  qu'il  en  a  ressenti  d'excellents  effets.  Le  sang  de  cerf, 
pris  chaud,  passe  aussi  pour  donner  h  tous  les  membres  une  vie 
et  une  force  extraordinaires.  «  Quand  on  en  a  bu,  disaient  des 
chasseurs  chrétiens  à  un  missionnaire,  les  montagnes  les  plus 
escarpées  semblent  une  plaine,  et  l'on  ferait  le  tour  du  royaume 
sans  aucune  fatigue.  » 

Un  autre  moyen  curatif  dont  il  convient  de  dire  un  mot,  c'est 
l'acupuncture.  Elle  consiste,  pour  les  médecins  coréens,  à  percer 
d'un  coup  de  lancette  divers  points  du  corps,  afin  de  rétablir  la 
machine  dans  son  équilibre  naturel.  Il  existe  des  traités  spéciaux 
sur  cette  pariie  de  l'art  chirurgical,  la  seule  connue  des  Coréens; 
ils  savent  même  fabriquer  avec  du  fil  de  fer  des  modèles  du  corps 
humain,  afin  d-'iodlquer  exaeiémeot  a»  étudiii1t4if#Bdfoits  où 


CLXXXTI  IHTIiODUCTIOIf . 

la  lancette  doit  être  enfoncée.  Sous  la  main  d*un  opérateur  habile, 
rinstriiment,  excessivenoent  mince,  pénètre  jusqu'à  quatre  ou 
cinq  centimètres  de  profondeur,  et  c^est  h  peine  s'il  sort  quelques 
gouttes  de  sang.  Les  missionnaires  assurent  qu'ils  ont  souvent  vu 
des  effets  remarquables  et  toujours  très-prompts  de  ce  genre  de 
traitement. 

Les  Coréens,  peu  avancés  dans  les  études  scientifiques,  ne  le 
sont  guère  plus  en  connaissances  industrielles.  Chez  euxjes  arts 
utiles  n*ont  fait,  depuis  des  siècles,  absolument  aucun  progrès. 
Une  des  principales  causes  de  cet  état  dinfériorité,  c'est  que, 
dans  chaque  maison,  on  doit  faire  à  peu  près  tous  les  métiers,  et 
fabriquer  soi-même  les  objets  de  première  nécessité.  La  récolte 
donne  au  laboureur  tout  ce  qu'il  lui  faut,  et  pendant  Thiver  il 
devient  tour  à  tour  :  tisserand,  teinturier,  charpentier,  tailleur, 
maçon,  etc..  Il  fait  chez  lui  le  vin  de  riz,  Tbuile,  Teau-de-vie. 
Sa  femme  et  ses  filles  filent  le  chanvre,  le  coton,  la  soie  même, 
quand  il  a  pu  élever  quelques  vers;  elles  en  tissent  des  étoffes 
grossières,  mais  solides,  qui  suffisent  aux  besoins  habituels. 
Chaque  paysan  connaît  et  recueille  les  graines  requises  pour  la 
teinture,  et  celles  qui  servent  de  remèdes  dans  les  maladies  les 
plus  ordinaires.  Il  confectionne  lui-même  ses  habits,  ses  souliers 
de  paille,  ses  sabots,  les  corbeilles,  paniers,  balais,  cordes, 
ficelles,  nattes,  instruments  de  labour,  dont  il  a  besoin.  Le  cas 
échéant,  il  répare  le  mur,  le  toit,  la  charpente  de  sa  maison.  En 
un  mot,  il  se  suffit,  mais  comme  il  est  facile  de  le  comprendre,  il 
ne  travaille  à  chaque  chose  que  dans  la  mesure  de  la  nécessité 
présente,  se  contente  des  procédés  les  plus  simples  et  les  plus 
primitifs,  et  ne  peut  jamais  arriver  à  une  habileté  remarquable. 

11  n'y  a  d'ouvriers  spéciaux  que  pour  les  métiers  qui  exigent 
des  outils  particuliers,  et  un  apprentissage  de  la  manière  de 
s'en  servir.  Mais,  dans  ce  cas  même,  les  ouvriers  établis  d'une 
manière  fixe,  et  travaillant  dans  leur  boutique,  sont  excessive- 
ment rares.  D'habitude,  chacun  d'eux  va  où  on  l'emploie,  portant 
ses  outils  sur  le  dos,  et  quand  il  a  fini  quelque  part,  cherche  de 
l'ouvrage  ailleurs.  Ceux  mêmes  qui  ont  besoin  d'une  certaine  ins- 
tallation, ne  se  fixent  définitivement  nulle  part.  Les  potiers,  par 
exemple,  s'établissent  aujourd'hui  dans  un  lieu  où  le  bois  et 
l'argile  .sont  à  leur  convenance;  ils  y  bâtissent  leur  cabane  et 
leur  four,  fabriquent  pour  les  gens  du  voisinage  quelques  porce- 
laines grossières,  des  vases  de  teiTe  assez  solides  et  d'une  capa- 
cité quelquefois  monstrueuse  ;  puis,  quand  le  bois  est  épuisé,  ils 
vont  chercher  fortune  ailleurs.  Les  forgerons  agissent  de  oéiMi 


llfTRODVCnOtl.  CLXXXIII 

et  8*éloignent  quand  Textraction  du  minerai  devient  trop  difficile. 
Aussi  jamais  de  grandes  fabriques,  jamais  d'exploitation  sérieuse, 
jamais  d'ateliers  qui  en  méritent  le  nom.  Des  baraques  de  plan- 
ches mal  jointes,  facilement  emportées  par  le  vent  ou  effondrées 
par  la  pluie,  des  fours  ou  fourneaux  sans  solidité  qui  se  fendent 
à  chaque  instant,  voilà  tout.  Par  suite,  le  profit  est  presque  nul. 
Les  individus  qui  ont  de  l'argent  ne  songent  guère  à  le  mettre 
dans  de  pareilles  entreprises,  et  parmi  ceux  qui  avec  quelques 
centaines  de  francs  veulent  tenter  la  fortune,  la  moitié  se  ruinent 
en  quelques  moi^. 

Les  Coréens  prétendent  qu'ils  fabriquent  et  exportent  en  Chine 
de  grands  couteaux,  des  sabres  et  des  poignards  de  première 
qualité;  mais  les  missionnaires  n'ont  pas  eu  loccasion  de  vérifier 
suffisamment  l'exactitude  de  cette  assertion.  Us  font  aussi  des 
fusils  à  mèche  qui  paraissent  assez  solides.  Bien  qu'il  y  ait  de 
très-beau  cuivre  dans  leur  pays,  ils  tirent  du  Japon  tout  celui 
qu'ils  emploient.  Ils  le  mélangent  avec  le  zinc  pour  en  confec- 
tionner des  vases  et  des  marmites.  Ainsi  combiné,  il  s'oxyde  très- 
difficilement,  et  malgré  l'usage  continuel  qui  se  fait  de  ces  vases 
dans  les  maisons  un  peu  aisées,  on  ne  connaît  aucun  exemple 
d'empoisonnement  par  le  vert-de-gris.  Tous  les  bijoux,  tous  les 
articles  de  parure,  tous  les  objets  de  luxe  viennent  de  Chine;  en 
Corée,  on  ne  sait  point  les  travailler. 

Il  est  néanmoins  une  industr  e  dans  laquelle  les  Coréens  l'em- 
portent sur  les  Chinois,  c'est  la  fabrication  du  papier.  Avec  de 
i'écorce  de  mûrier,  ils  font  du  papier  bien  plus  épais  et  plus  solide 
que  celui  de  la  Chine;  il  est  comme  de  la  toile  et  on  a  peine  à  le 
déchirer.  Son  emploi  se  diversifie  à  1  infini.  On  en  tait  des 
chapeaux,  des  sacs,  des  mèches  de  chandelle,  des  cordons  de 
souliers,  etc..  Lorsqu'il  est  préparé  avec  de  Thuile,  il  remplace 
avantageusement,  vu  son  bas  prix,  nos  toiles  cirées,  et  sert  à 
confectionner  des  parapluies  et  des  manteaux  imperméables.  Les 
portes  et  les  ienéires  n'ont  pas  d'autres  vitres  que  ce  papier 
huilé  collé  sur  le  châssis.  Il  y  a  une  exception  cependant.  «Quand 
un  Coréen,  dit  Mgr  Daveluy,  a  trouvé  un  petit  morceau  de  verre 
d'un  demi-pouce  carré,  c'est  une  bonne  fortune.  Aussitôt  il  l'in- 
sère dans  une  fente  de  sa  porte  ;  dès  lors  il  peut,  d'un  tout  petit 
coin  de  l'œiK  regarder  ce  qui  se  passe  au  dehors,  et  il  est  plus 
fier  qu'un  empereur  se  mirant  devant  les  glaces  de  son  palais. 
A  défaut  de  ce  morceau  de  verre,  il  fait  avec  le  doigt  un  trou 
dans  le  papier,  et  se  met  ainsi  en  communication  avec  le  monde 
nténoat.  > 


OXXXIT  IimiODUCTIOll. 

On  peut  aisément  conclure  de  tout  ce  qui  précède  que  Te  com- 
merce intérieur  esl,  en  Corée,  peu  développé.  Il  y  a  lr^s-pcu  de 
marchands  qui  tiennenl  magasin  ouvert  dans  I.  urs  maisons,  et 
presque  toutes  les  transactions  se  font  dans  les  foires  ou  marchés. 
Ces  foires  se  tiennent  dans  différentes  villes  ou  bourgades  dési- 
gnées par  le  gouvernement ,  au  nombre  de  cinq  par  district. 
Dans  chacune  de  ces  localités,  la  foire  a  lieu  tous  les  cinq  jours, 
aujourd'hui  dans  Tune,  demain  dans  une  autre,  et  ainsi  de  suite, 
toujours  dans  le  même  ordre,  de  manière  que  chaque  jour  il  y 
ait  une  foire  sur  un  point  quelconque  du  district.  Des  tentes  sont 
préparées  pour  les  marchandises. 

Les  mesures  dont  se  servent  les  marchands  sont  :  pour  les 
grains,  la  poignée.  Cent  poignées  font  un  boisseau,  vingt 
boisseaux  font  un  sac  (en  coréen  ;  som).  Pour  les  liquides,  on 
compte  par  tasses.  La  mesure  de  poids  est  la  livre  chinoise,  et 
Ton  ne  se  sert  que  des  balances  de  Chine.  La  mesure  de  longueur 
est  le  pied,  qui  varie  suivant  les  provinces,  on  pourrait  dire 
suivant  les  marchands.  Le  pied  se  subdivise  en  dix  pouces;  le 
pouce  en  dix  lignes. 

Un  des  grands  obstacles  au  développement  du  commerce  est 
rimperfection  du  système  monétaire.  Les  monnaies  dor  ou 
d'argent  n'existent  pas.  La  vente  de  ces  métaux,  en  lingots,  est 
entravée  par  une  foule  de  règlements  minutieux;  et  l'on  se  com- 
promettrait gravement  si,  par  exemple,  on  vendait  de  l'argent 
de  Chine,  même  fondu  en  barres  de  forme  coréenne.  Cet  argent 
serait  reconnu  infaillibloment,  et  le  marchand,  outre  la  confis- 
cation de  ses  barres,  risquerait  une  forte  amende,  et  peut-être  la 
bastonnade.  La  seule  monnaie  qui  ait  cours  légal  est  la  sapèque. 
C'est  une  petite  pièce  de  cuivre,  avec  alliage  de  zinc  ou  de  plomb, 
d'une  valeur  d'environ  deux  centimes  ou  deux  centimes  et  demi. 
Elle  est  percée,  au  milieu,  d'un  trou  destiné  à  laisser  passer  une 
ficelle  avec  laquelle  on  en  lie  ensemble  un  certain  nombre,  d'où 
l'expression  ligature  ou  demi-ligature, si  fréquemment  employée 
dans  les  relations  de  l'extrême  Orient,  pour  désigner  la  monnaie 
courante.  Pour  effectuer  un  payement  considérable,  il  faut  une 
troupe  de  portefaix,  car  cent  nhiangs  ou  ligatures  (environ  deux 
cents  francs),  forment  la  charge  d'un  homme.  Dans  les  provinces 
du  Nord,  cette  monnaie  même  n'a  pas  cours;  tout  s'y  fait  par 
échanges,  d'après  certaines  bases  de  convention.  Il  paraît  qu'au- 
trefois les  céréales  servaient  de  monnaie,  car,  encore  dans  la  lan- 
gue actuelle,  celui  qui  porte  son  blé  au  marché  pour  levendr8«dH 
qu'il  va  acheter;  et  celui  qui  va  en  acheter  dit  qu'il  va:.ieilÂHk 


i:«TnoDncTioi«.  ctxxxr 

Le  taux  de  Targent  est  énorme  en  Corée.  Gelai  qui  le  prôte 
à  trente  pour  cent  est  censé  le  donner  pour  rien.  Le  plus  liabi- 
tucllcment  on  réclame  cinquante,  soixante,  quelquefois  même 
cent  pour  cent.  Il  est  juste  de  dire  que  la  rente  de  la  terre,  qui 
doit  servir  de  point  de  départ  pour  apprécier  le  taux  de  Targent, 
est  en  ce  pays  relativement  considérable.  Dans  les  bonnes  années, 
le  cultivateur  tire  de  ses  champs  environ  trente  pour  cent  de  la 
valeur  du  fonds. 

D'après  les  anciennes  traditions  du  pays,  il  parait  que  les  rois 
des  dynasties  précédentes  avaient  une  monnaie  de  papier,  de 
la  Terme  d'un  fer  de  fibche,  d'une  valeur  d'environ  trois  feuilles 
de  papier.  Après  la  soumission  de  la  Corée  par  la  dynastie 
mandchoue  de  Péking,  le  droit  de  battre  monnaie  fut  retiré  aux 
rois  coréens.  Le  premier  qui  osa  en  frapper,  malgré  le  texte  des 
traités,  parait  avoir  été  Souk-tsong  qui  mourut  en  1720,  après 
un  règne  de  quarante-deux  ans.  Aujourd'hui,  le  droit  est  acquis 
par  une  longue  prescription,  et  le  gouvernem^int  en  use  et  abuse. 
Dans  ces  d<?rnières  années  on  en  frappe  continuellement,  mais 
elle  est  de  plus  en  plus  altérée.  Tandis  que  les  anciennes  sapèques 
étaient  de  cuivre,  avec  un  alliage  minime,  les  nouvelles  ne  sont 
presque  que  du  plomb,  et  se  détériorent  rapidement.  Ce  n'est  pas 
le  gouvernement  qui  y  gagne,  car  il  fournit  aux  fondeurs  la  quan- 
tité  de  cuivre  voulue;  mais  ceux-ci  remplacent  le  cuivre  par  du 
plomb  et  partagent  le  bénéfice,  soit  avec  le  ministre  des  finances, 
soit  avec  le  fonctionnaire  spécialement  chargé  de  la  vérification. 

Une  autre  entrave  aux  transactions  commerciales,  c'est  le  triste 
état  des  voies  de  communication.  Les  rivières  navigables  sont 
très* rares  en  Corée;  quelques  unes  seulement  portent  bateau, 
et  cela  dans  une  partie  fort  restreinte  de  leur  cours.  D'un  autre 
cAté,  l'art  de  faire  des  routes,  dans  ce  pays  de  montagnes  et 
de  vallées,  est  à  peu  près  inconnu.  Aussi  presque  tous  les  trans- 
ports se  font,  soit  à  dos  de  bœufs  ou  de  chevaux,  soit  à  dos 
d'hommes. 

a  Les  routes,  écrit  Mgr  Daveluy,se  divisent,  théoriquement  du 
moins,  en  trois  classes.  Celles  de  première  classe  que  je  traduis 
par  routes  royales,  ont  généralement  une  largeur  suffisante  pour 
quatre  hommes  de  front.  Comme  il  n'y  a  pas  de  voitures  en  pro- 
vince, c'est  tout  ce  qu'il  faut  pour  les  piétons  et  cavaliers.  Elles 
sont  bonnes  ou  mauvaises  suivant  la  saison.  Mais  il  arrive  fré- 
quemment qu'elles  sont  diminuées  des  trois  quartSipar  quelque 
grosse . pierre,  ou.  fragment  dfi  ronber^ioa  patceifiieJa  piqie.a  em- 
poctjljiiie'parlîe  da.cbeaUiu.P£rauùie«^É||l||^^ 


cîXKvn  iffTBODvcnoir. 

à  remédier  à  ces  petits  inconvénicots,  et  souvent  il  faut  grimper 
sur  ces  rochers  avec  sa  monture,  au  risque  de  se  casser  le  cou  ou 
de  rouler  dans  le  fossé.  Toutefois,  aux  environs  de  la  capitale, 
ces  routes  sont  un  peu  mieux  entretenues.  La  principale  est  celle 
qui  va  de  Séoul  à  la  frontière  de  Chine.  Il  y  en  a  une  autre,  assez 
belle  dit-on,  longue  de  huit  lieues  seulement,  qui  conduit  du 
palais  à  un  tombeau  royal. 

a  Quant  à  celles  de  deuxième  classe,  leur  beauté,  largeur  et 
commodité  varient  tous  les  quarts  d'heure.  Lorsque  je  ne  vois 
plus  qu'un  mauvais  sentier,  je  demande  si  c'est  encore  la  grande 
route;  on  répond  affirmativement;  le  tout  est  de  s'entendre. 
Pierres,  rochers,  bouc,  ruisseaux,  rien  n'y  manque,  excepté  le 
chemin.  Mais  que  dire  des  routes  de  troisième  classe,  larges  d'un 
pied  plus  ou  moins,  visibles  ou  non,  selon  la  sagacité  du  guide, 
souvent  couvertes  d'eau  quand  elles  traversent  les  rizières,  et 
dans  les  montagnes,  efQeurant  les  précipices  ! 

a  Pour  les  ponts,  deux  espèces  sont  à  ma  connaissance.  Les 
uns  consistent  en  quelques  grosses  pierres  jetées  de  distance  en 
distance,  en  travers  des  ruisseaux  ;  ce  sont  les  plus  communs.  Les 
autres,  composés  de  pieux  fichés  dans  le  fleuve  et  supportant  une 
espèce  de  plancher  recouvert  de  terre,  forment  un  viaduc  passable, 
quoique  trop  souvent  à  jour.  Quand  Teau  est  abondante,  ce  qui 
est  fréquent  en  été,  tous  les  ponts  sont  emportés  ou  submergés 
par  la  crue,  et  laissent  au  voyageur  le  plaisir  de  prendre  un  bain 
au  passage  Les  grands  seigneurs  peuvent  s'y  soustraire  en 
grimpant  sur  le  dos  de  leur  guide.  Enfin,  il  y  a  à  la  capitale  un 
pont  en  pierre,  magnifique  sans  doute,  et  Tune  des  merveilles 
du  pays.  Les  rivières  un  peu  considérables  se  traversent  en 
bateau.  » 

Les  relations  commerciales  de  la  Corée  avec  les  nations  voi- 
sines sont  presque  nulles.  Pour  mieux  conserver  son  indépen- 
dance coutreses  deux  puissants  voisins,  la  Chine  et  le  Japon,  ce 
pays  s'est  enfermé  dans  un  isolement  complet.  Toute  communi- 
cation avec  les  étrangers,  sauf  les  cas  prévus  par  la  loi,  est  un 
crime  digne  de  mort.  D'après  les  conventions  internationales, 
aucun  Chinois  ou  Japonais  ne  peut  s'établir  en  Corée,  et  récipro- 
quement. Les  ambassadeurs  chinois  qui  viennent  à  Séoul  laissent 
leur  suite  à  la  frontière,  sauf  un  ou  deux  domestiques  attachés  à 
leur  personne,  et  pendant  qu'ils  sont  à  la  capitale,  ne  sortent  pas 
du  palais  qui  leur  est  assigné  pour  résidence.  Les  ambassadeurs 
coréens  peuv^^nt,  au  contraire,  entrer  en  Chine  avec  tous  les  geai 
de  leur  suite,  et  circuler  librement  dans  les  rues  de  PéUif 


IimiODUCTTÔIV.  CLXXXfll 

pendant  lear  séjour.  Lors  da  passage  de  Tambassadear  h  Pien- 
men  (1),  à  Falleret  au  retour,  il  y  a  une  foire  qui  dure  plusieurs 
jours.  Le  mandarin  de  Ei-tsiou,  dernière  ville  coréenne  sur  la 
frontière  chinoise,  a  seul  le  droit  d'avoir  des  rapports  par  lettres 
avrc  les  autorités  de  Pien-men,  h  toutes  les  époques  de  Tannée. 
Tous  les  deux  ans,  une  autre  foire  se  tient  h  Textrémiié  nord  de 
la  province  de  llam-kieng.  entre  Houng-tchoung,  village  tartare 
de  cette  partie  de  la  Mandchonrie  qui  a  été  dernièrement  cédée 
aux  Russes,  et  Kieng-oucn,  ville  coréenne  la  plus  voisine.  Cette 
foire  est  considérable,  mais  elle  ne  dure  que  deux  ou  trois  jours, 
et  quelques  heures  seulement  chaque  jour,  depuis  midi  jusqu'au 
coucher  du  soleil.  Au  signal  donné,  chacun  se  hâte  de  repasser  la 
frontière,  et  les  soldats  poussent  les  traînards  avec  leurs  lances. 
Nous  avons  mentionné  plus  haut  les  marchés  mensuels,  entre  les 
Coréens  et  les  quelques  soldats  japonais  établis  à  Fusan-kaL  Là 
se  bornent  les  rapports  que  la  Corée  a,  par  terre,  avec  les  autres 
nations. 

Par  mer,  elle  en  a  moins  encore.  On  permet  aux  navires 
chinois  ou  japonais  de  venir  pécher  le  haî-san  {holothuria)  sur  le 
rivage  du  Pieng-an,  et  le  hareng  sur  les  côtes  du  Hoang-haï, 
mais  à  deux  conditions  :  ne  jamais  mettre  pied  à  terre,  et  ne 
jamais  s'aboucher,  en  pleine  mer,  avec  les  gens  du  pays,  sous 
peine  de  confiscation  du  navire  et  d'emprisonnement  de  Téqui- 
page.  La  première  condition  est  généralement  observée,  mais  il 
se  fait,  entre  les  barques  coréennes  et  les  jonques  chinoises,  k 
Tabri  des  innombrables  rochers  ou  Ilots  de  Tarchipel  coréen,  un 
commerce  de  contrebande  assez  considérable.  Les  mandarins, 
moyennant  quelques  profits  secrets,  ferment  les  yeux.  Si  la  tem- 
pête jette  un  navire  chinois  sur  la  côte  coréenne  ou  un  navire 
coréen  sur  la  côte  chinoise,  les  naufragés  sont  recueillis,  entre- 
tenus par  le  gouvernement,  gardés  avec  soin  pour  empêcher 
aucun  rapport  entre  eux  et  les  habitants,  et  reconduits  par  terre 
jusqu'à  la  première  ville  de  leur  pays.  Le  retour  par  mer  leur  est 
interdit.  Entre  le  Japon  et  la  Corée,  le  rapatriement  se  fait  par 
mer,  mais  avec  des  précautions  analogues. 

Donnons  ici  quelques  détails  sur  les  difficultés  que  les  mission* 
naires  ont  eu  à  surmonter  pour  pénétrer  en  Corée  ;  on  aura, 
par  là  môme,  une  idée  de  la  sévérité  minutieuse  avec  laquelle  le 


(i)  Pien-mên,  dont  il  est  très-sooirfiit  question  dans  celle  histoire,  est  la 
deroidro  ville  cbinoisc  du  eàià  de  la  Goréo»  nrâ»  de  la  mor  Jauae.  Sk)o  nom 
rignllle:  porto  de  Uftwilèiré.    ■■-^^^'^ 


cunxnit  mmoDucnoii. 

gouvernement  coréen  maintient  son  isolement  absoln.  Les  fron- 
tières de  terre  et  de  mer  sont  gardées  par  un  cordon  de  postes 
militaires,  uni(|iiemcnt  chargés  d*empëclicr  l'entrée  des  étrangers 
et  la  sortie  des  indigènes.  Dans  les  plus  importants  de  ces  postes 
résident,  comme  inspecteurs  et  employés  des  douanes,  des  agents 
de  police  choisis  parmi  les  plus  fins  et  les  plus  expérimentés,  et 
ils  se  font  aider  dans  leur  surveillance  de  jour  et  de  nuit  par 
des  chiens  dressés  exprès,  de  sorte  qu'il  est  à  peu  près  impos* 
sible  de  passer  la  frontière  inaperçu. 

Par  terre,  il  n'y  a  que  deux  chemins  :  celui  de  Tartarie  par 
Houng-tchoung  etKieng-ouen,  et  celui  de  Chine  par  Pien-men  et 
Ei-tsiou.  Ailleurs,  la  frontière  qui  sépare  la  presqu'île  coréeoDe 
du  con!inent,  est  formée  de  déserts  montagneux  et  de  forêts  im- 
praticables. Or  on  ne  peut  tenter  le  passage  sur  un  de  ces  deux 
points  qu'aux  jours  de  foire  légalement  reconnus;  à  toute  autre 
époque,  ce  serait  folie  même  pour  les  indigènes,  à  plus  forte 
raison  pour  des  étrangers.  U  faut  donc  ou  suivre  les  caravanes 
qui  se  rendent  à  la  foire  de  Houng-tchoung,  ou  se  joindre  à  l'am- 
bassade coréenne  qui  revient  de  Chine.  La  grande  difficulté,  dans 
les  deux  cas,  est  la  manière  d'arranger  les  cheveux.  Les  Chinois 
se  rasent  la  tète,  ne  gardant,  au  sommet,  qu'une  touffe  de  che- 
veux qui  se  tresse  et  s'allonge  en  queue  sur  le  dos;  les  Coréens 
conservent  tous  leurs  cheveux.  Si  l'on  se  rase  à  la  chinoise,  on 
sera  reconnu  et  arrêté  en  entrant  en  Corée  ;  si  Ton  suit  la  mode 
coréenne,  on  sera  reconnu  en  Chine  même,  avant  d'arriver  sur 
la  frontière.  Pendant  la  foire  de  Kieng-ouen,  il  est  défendu  aux 
Chinois  d'entrer  dans  les  maisons  coréennes,  et  de  nombreux 
satellites  sont  distribués  à  la  porte  de  la  ville  et  dans  les  rues 
pour  faire  observer  cette  consigne.  Le  missionnaire  qui  prendrait 
cette  voie,  même  en  supposant  qu'il  n'ait  pas  été  découvert  par 
ses  compagnons  de  route,  soit  en  chemin,  soit  pendant  les  quel- 
ques jours  d'attente  qui  précèdent  la  foire,  devrait  s'aboucher  avec 
les  courriers  coréens  et  changer  d'accoutrement  en  plein  air,  au 
milieu  de  milliers  de  personnes,  sans  être  aperçu  d'aucune,  ce  qui 
est  manifestement  impossible.  D'ailleurs,  une  fois  entré,  il  lui 
faudrait,  avant  derencontrer  des  villages  chrétiens, faire  une  route 
d'un  mois,  dans  un  pays  peu  fréquenté,  et  où,  par  conséquent, 
les  voyageurs  sont  rares  et  facilement  reconnus.  Les  courriers  qui 
lui  serviraient  de  guides  auraient  a  repasser,  dans  les  quelques 
auberges  de  la  roule,  avec  une  personne  de  plus  qu'en  allant  ;  cela 
seul  éveillerait  immédiatement  d.'s  soupçons,  que  la  différence 
de  visage  et  de  prononciation  changerait  bientôt  en  certitodé^ 


INTRODUCTION,  CUXXIX. 

P<nr  Pien-men  les  dimcultés  ne  sont  guère  moindres.  Chacun 
des  Coréens  qui  suit  Pambassade,  à  quelque  titre  que  ce  soit,  est 
visité  à  la  porte,  lors  du  départ  pour  la  Chine,  et  fouillé  de  haut 
en  bas.  Si  sa  personne  et  ses  bagages  n^oiïrent  rien  de  suspect, 
il  reçoit  un  passeport  où  tout  est  minutieusement  déiaillé.  Sup- 
posons que  les  courriers  ont  obtenu  leurs  passeports.  Ils  ramènent 
avec  eux  un  missionnaire,  et  ont  réussi  à  passer  la  douane  chi- 
noise; mais  de  là  à  la  douane  coréenne,  il  y  a  quinze  lieues  de 
désert.  Â  droite  et  à  gauche  de  Tunique  roule,  s*étendent  des 
forêts  impénétrables.  Si  pendant  le  trajet  on  s'avise  de  faire  du 
feu  pour  préparer  quelque  nourriture,  les  autres  voyageurs 
accourent  afin  de  faire  eux-mêmes  cuire  leur  riz,  cequ*on  ne  peut 
leur  refuser,  et  le  danger  pour  le  missionnaire  est  grand,  vu 
la  curiosité  insolente  des  Coréens.  On  arrive  sur  les  bords  du 
fleuve  où  stationnent  des  gardiens,  et  Ton  descend  dans  une 
barque  coréenne  qui  conduit  les  voyageurs  n  la  douane  située  sur 
Tautre  rive.  Là,  chacun  doit  présenter  son  passeport,  se  laisser 
fouiller  et  examiner  minutieusement.  Le  missionnaire  évidem- 
ment ne  peut  affronter  cette  douane,  aussi  a-t-il  pris  soin  de 
demeurer  caché  sur  Tautre  rive.  Il  doit  attendre  la  nuit  pour 
tenter  le  passage  sur  la  glace,  car  c'est  toujours  en  hiver  que 
l'ambassade  revient  de  Péking.  Mais  sur  la  rive  coréenne  sont 
échelonnés  de  distance  en  distance  des  corps  de  garde,  chacun 
avec  un  piquet  de  soldats  et  une  troupe  de  chiens.  La  seule 
chance  de  succès  est  de  se  traîner  dans  les  ténèbres  entre  deux 
corps  de  garde,  et  d'escalader  les  montagnes  neigeuses  du  voisi- 
nage pour,  de  là,  regagner  la  route  à  l'intérieur.  Les  premiers 
missionnaires  entrèrent  par  cette  voie  ;  mais  bientôt,  à  la  suite 
des  persécutions,  toutes  les  ruses  des  chrétiens  furent  connues* 
non-seulement  des  mandarins,  mais  des  douaniers,  des  auber- 
gistes, de  tous  les  habitants  païens,  et  Ton  fut  forcé  d'abandonner 
cette  route,  désormais  impossible. 

Reste  la  voie  de  mer.  Nous  avons  fait  connaître  les  conventions 
maritimes  en  vigueur  entre  la  Chine  et  la  Corée,  d'où  il  résulte 
qu'aucun  navire  de  l'un  des  deux  pays  ne  peut,  légalement, 
abordera  la  côte  de  l'autre.  Cette  prohibition  n'est  violée  ni  par 
les  Coréens,  ni  par  les  Chinois.  Les  milliers  de  jonques  chinoises 
qui  partent  chaque  année  du  Léao-tong,  du  Kiang-nan,  du  Chan- 
toirg,  ei  vont  à  la  pêche  sur  les  côtes  de  Corée,  stationnent 
toujours  loin  du  rivage.  Si  elles  approchent  de  trop  près,  elles 
sont  soiiipises  aux  perquisitions  les  piv$  sévères,  et  aucune  con- 
sidératioa»  auciuio  oflre  d*«qM|rfiM^  1^^  équipage 


CXC  limiODUCTIOR. 

à  prendre  (erre.  Quant  aux  Coréens,  il  serait  difficile  de  (ronver 
parmi  eux  un  pilote  capable  de  diriger  une  barque,  en  pleine 
mer.  vers  un  point  donné.  Us  connaissent  la  boussole,  nommée 
par  eux  :  le  fer  qui  marque  le  sud,  et  on  en  rencontre  dans  le 
pays  un  cerlain  nombre  de  fabrique  chinoise.  Mais  ils  ne  s*en 
servent  que  dans  la  recherche  superstitieuse  des  lieux  les  plus 
favorables  pour  les  sépultures.  Lusage  de  cet  instrument  pour  la 
navigation  leur  est  inconnu,  c^ir  leurs  barques  ne  quittent  jamais 
la  terre  de  vue.  D'ailleurs,  les  navires  coréens  sont  très  mal 
consiniits.  Destinés  uniquement  à  la  pêche  côtière,  ils  sont  plats 
en  dessous  afin  de  pouvoir  sans  inconvénient  restera  sec  pendant 
la  marée  basse.  Une  vague  un  peu  forte  rompt  le  gouvernail  ; 
une  brise  un  peu  fraîche  force  à  couper  les  mflts  qui  sont  toujours 
très-hauts.  Construire  autrement  serait  attirer  Tattention,  pro- 
voquer une  surveillance  spéciale,  et  s'exposer  à  la  prison  pour 
cause  de  violation  des  usages.  Eût  on  triomphé  de  tous  ces  obs- 
tacles, fait  le  voyage  de  Chine  aller  et  retour,  que  la  réussite 
serait  encore  fort  douteuse.  Uu  navire  qui  arrive  de  la  pleine 
mer  est  par  cela  seul  mis  en  suspicion  ;  les  matelots  des  autres 
barques  se  hâtent  de  venir  à  bord,  les  autorités  ne  peuvent 
tarder  à  faire  leur  visite,  et  si  Ton  trouve  quelque  objet  d'origine 
suspecte,  la  barque  est  brûlée,  et  Téquipage  mis  à  mort. 

Le  seul  moyen  praticable  de  pénétrer  en  Corée  par  mer,  est 
celui  que  les  missionnaires  avaient  adopté  dans  les  derniers 
temps.  Partir  de  Chine  sur  une  jonque  chinoise,  après  s'être 
entendu  d'avance  avec  des  pêcheurs  coréens  sur  le  lieu  et 
Tépoque  du  rendez-vous;  s'aboucher  la  nuit  assez  loin  de  la  côte, 
h  Tabri  de  quelqu'une  des  lies  de  l'archipel  coréen,  transborder 
h  la  h&te,  et  gagner  le  rivage  avant  le  jour.  Mais  cette  voie, 
employée  sans  accidents  fâcheux  jusqu'en  1866,  est  maintenant 
fermée.  MM.  Ridel  et  Blanc  Pont  vainement  essayée  en  1869; 
la  surveillance  est  tellement  sévère,  qu'ils  n'ont  échappé  à  la 
mort  que  par  une  protection  spéciale  de  la  Providence. 

En  effet,  depuis  l'expédition  du  contre-amiral  Roze,  la  Corée 
est,  plus  que  jamais,  séquestrée  du  reste  du  monde.  En  1867, 
les  foires  annuelles  qui  avaient  lien  à  Pien-men,  au  passage  des 
ambassadeurs,  ont  été  supprimées;  les  jonques  chinoises  venues, 
comme  d'habitude,  pour  faire  la  pêche  sur  les  côtes,  ont  été 
visitées  jusqu'à  fond  de  cale,  et  renvoyées  sans  permission  de 
séjour.  L'année  suivante,  1868,  plus  de  soixante-dix  de  ces 
jonques  ont  été  brûlées,  et  trois  cents  hommes  de  leurs  équipages 
massacrés,  on  ne  sait  sous  quel  prétexte.  Un  ou  deux  oavifii 


IKTRODUCTION,  OCl 

américains  ayant  éprouvé  le  même  sort,  les  États-Unis  ont  fail  à 
leur  tour,  en  1871,  une  expédition  aussi  stérile  que  celle  des 
Français  en  1866.  Depuis  lors,  la  pécbe  du  hareng  sur  les  côtes 
de  Corée  est  interdite  aux  navires  chinois,  qui  n*osent  plus  guère 
s'y  aventurer. 

Et  cependant,  le  peuple  coréen  n^est  point,  par  nature,  ennemi 
des  étrangers.  Peut-être  même  est-il  mieux  disposé  envers  eux 
que  ne  le  sont  les  Chinois;  il  est  moins  arrogant,  moins  ennemi 
de  tonte  espèce  d'amélioration  et  de  progrès,  moins  fanatique  de 
sa  prétendue  supériorité  sur  les  Barbares  qui  peuplent  le  reste  du 
monde.  Mais  le  gouvernement  conserve  avec  un  soin  jaloux  cet 
isolement  quMl  croit  nécessaire  à  sa  sécurité,  et  aucune  considé- 
ration d'intérêt  ou  d  humanité  ne  le  lui  fera  abandonner.  Pen- 
dant les  années  187i  et  1872,  une  famine  épouvantable  a  désolé 
la  Corée.  La  misère  était  si  grande  que  les  habitants  de  la  côte 
ouest  vendaient  leurs  jeunes  filles  aux  contrebandiers  chinois,  un 
boisseau  de  riz  par  téie.  Quelques  Coréens,  venus  au  Léao-tongà 
travers  les  forêts  de  la  frontière  septentrionale,  ont  fait  aux  mis- 
sionnaires un  tableau  effrayant  de  Tétai  du  pays,  aftirmant  que 
sur  toutes  les  routes  on  rencontrait  des  cadavres.  Mais  le  gou- 
vernement de  Séoul  laisserait  périr  la  moitié  du  peuple,  plutôt 
que  de  permettre  de  s'approvisionner  en  Chine  ou  au  Japon.  La 
force  seule  pourra  lui  imposer  un  changement  de  système.  Les 
diverses  expédiiions  ou  plutôt  démonstrations  faites  dans  les 
trente  dernières  années,  mal  combinées,  sans  esprit  de  suite,  sans 
vues  politiques  sérieuses,  n*ont  abouti,  jusqu'à  présent,  qu*à 
Tirriter  et  à  exaspérer  son  orgueil,  sans  le  dompter.  Si  1  on 
devait  s'en  tenir  là,  elles  auraient  été,  sous  tous  les  points  de 
vue,  dans  Tintérêi  de  la  liberté  de  commerce  comme  de  la  liberté 
religieuse,  beaucoup  plus  nuisibles  qu'utiles. 

Il  est  évident  qu'un  pareil  état  de  choses  ne  peut  durer,  et  que 
l'excès  du  mal  amènera  le  remède.  Les  nations  civilisées,  forcées 
de  proléger  dans  l'extrême  Orient  leur  marine  et  leur  commerce, 
ne  toléreront  pas  indéfiniment  qu'un  misérable  petit  royaume, 
sans  marine,  sans  armée  sérieuse,  brûle  les  navires  qui  touchent 
à  ses  rivages,  massacre  les  étrangers  parce  qu'ils  sont  étrangers, 
et  se  tienne  de  force  en  dehors  de  l'humanité.  Très-probablement, 
le  procès  sera  vidé  par  les  Russes  dont  les  conquêtes,  au  nord-est 
de  l'Asie,  prennent  chaque  jour  un  développement  plus  considé- 
rable. Depuis  1860,  leurs  possessions  sont  limitrophes  de  la 
Corée.  11  y  a  déjà  eu  plusieurs  difficultés  entre  les  deux  pays 
pour  des  questions  de  frontière  et  de  commerce  ;  ces  questions  ne 


GXCII  INTRODUCTION. 

peuvent  manquer  de  se  renouveler,  et,  un  jour  ou  Fautre,  elles 
se  termineront  par  Tannexion  de  la  Corée  au  territoire  russe. 
Peut-être  aussi  les  Anglais  ou  les  Américains,  poussés  à  bout  par 
quelque  nouvelle  insulte  à  leur  pavillon,  imposeront  de  force  la 
liberté  commerciale. 

Mieux  vaudi*ait  certainement  que  la  France  se  chargeât  elle- 
même  d'intervenir,  pour  elTacer  Thumiliaiion  de  l'échec  subi  en 
1866.  Cette  malheureuse  expédition  devait,  dans  Tintention  du 
gouvernement,  punir  le  meurtre  des  missionnaires  français,  et 
rendre  impossible  la  répétition  de  pareils  actes  de  barbarie.  En 
fait,  elle  a  complété  la  ruine  de  TEglise  de  Corée,  et  causé  le 
massacre  de  milliers  de  chrétiens.  Quelle  autre  manibre  de  réparer 
ce  désastre  que  d'assurer  aux  frères  et  aux  enfants  de  ces  martyrs 
la  complète  liberté  de  religion,  en  forçant  la  Corée  à  conclure 
des  traités  avec  les  peuples  civilisés,  et,  ces  traités  une  fois 
conclus,  à  les  respecter  scrupuleusement?  Sans  doute,  dans  les 
circonstances  actuelles,  une  expédition  de  ce  genre  semble  à  peu 
près  impossible,  mais  la  France  n'est  pas  morte,  l'avenir  n*a  pas 
dit  son  dernier  mot,  et  l'avenir  est  k  Dieu. 


HISTOIRE  DE  L'ÉGLISE  DE  CORÉE 


PREMIÈRE    PARTIE 

De  l'introduction  du  Christianisme  en  Corée  à  l'érection  de  ce 

royaume  en  Vicariat  Apostolique. 

1784-1881 


LIVRE  I" 

Depuis    les    premières  conversions»  Jnsqn'à   l'arrivée  di 
P.  Jacoves  TftlOUy    prêtre  chinois»    envoyé  par 

PÉvéqne  de  Péklnir* 
1V84-1994 


CHAPITRE  !•' 

Invasion  des  Japonais  en  Corée*  au  xvi«  siôcle.  —  Néophytes 

et  martyrs  coréens  au  Japon. 


Vers  la  fin  du  xvi^  siècle,  quarante  ans  après  la  mort  de  saint 
François-Xavier,  lorsque  TEglise  du  Japon  florissante  conoptait 
déjà  des  millions  d'enfants,  lorsque  la  Chine  évangélisée  dès  le 
VI*  siècle,  évangélisée  de  nouveau  aux  xiii*  et  xiv*  siècles,  venait 
enfin  de  se  rouvrir  pour  la  troisième  fois  au  zèle  des  mission- 
naires, le  royaume  de  Corée,  dont  le  nom  même  était  inconnu 
en  Europe,  n'avait  encore  jamais  entendu  prêcher  Jésus-Christ. 

A  cette  époque,  on  put  espérer  un  instant  que  le  jour  de  la 
miséricorde  était  arrivé  pour  ce  pays.  Taiko-Sama,  devenu  maître 

I 


—  2  — 

absolu  de  tout  le  Japon,  avait  conçu  le  projet  de  conquérir  la 
Chine.  Pour  se  frayer  un  chemin,  en  l'an  1593,  il  fit  envahir  la 
Corée  par  une  armée  de  deux  cent  mille  hommes,  qui  battirent 
les  Coréens  et  les  Chinois  venus  à  leur  secours,  s'emparèrent  de 
cinq  provinces  sur  huit,  prirent  la  capitale,  firent  un  immense 
carnage,  et  envoyèrent  comme  esclaves,  au  Japon,  un  nombre 
considérable  de  prisonniers. 

La  plupart  de  ces  soldats  japonais  étaient  chrétiens,  car 
Taïko-Sama,  qui  avait  secrètement  résolu  de  faire  disparaître 
du  Japon  la  religion  de  Jésus-Christ,  avait  surtout  employé  pour 
cette  expédition  les  princes  et  les  seigneurs  chrétiens.  Il  comptait, 
s'ils  étaient  vainqueurs,  leur  donner  des  apanages  dans  le  pays 
conquis,  et  y  transplanter  de  gré  ou  de  force  tous  les  chrétiens  de 
son  empire  ;  s'ils  étaient  vaincus,  les  abandonner  sans  secours  et 
s'en  débarrasser  ainsi  sans  se  donner  l'odieux  d'une  persécution 
ouverte. 

La  guerre  se  prolongeant  en  Corée,  les  princes  et  les  seigneurs 
chrétiens,  et  surtout  Augustin  Arimandono,  roi  de  Fingo  et  grand 
amiral  du  Japon,  le  principal  et  le  plus  zélé  d'entre  eux,  firent  de 
vives  instances  auprès  du  supérieur  de  la  mission  du  Japon  pour 
obtenir  un  prêtre.  Vers  la  fin  de  1593,  le  vice-provincial  de  la 
Compagnie  de  Jésus  leur  envoya  le  P.  Gregorio  de  Cespedes,  et 
un  frère  japonais  nommé  Foucan  Eion.  Ce  Père  et  son  compagnon 
furent  forcés  d'hiverner  dans  Tîle  de  Tsoutsima,  dont  le  prince, 
néophyte  zélé,  servait  lui-même  en  Corée.  Ils  y  baptisèrent  un 
grand  nombre  de  païens,  entre  autres  les  quatre  principaux  con- 
seillers de  Tsoutsimandono.  Enfin,  au  commencement  de  1594, 
après  une  navigation  assez  longue  et  remplie  de  dangers,  ils  arri- 
vèrent en  Corée  et  gagnèrent  la  forteresse  de  Comangaï  oîi  rési- 
dait Augustin  (i). 

Pendant  près  d'un  an,  le  P.  de  Cespedes  exerça  son  ministère 
parmi  les  troupes  japonaises  avec  un  zèle  infatigable.  Il  allait 
de  forteresse  en  forteresse,  luttant  contre  les  désordres  de  toute 
nature,  réformant  les  abus,  raffermissant  les  chrétiens  par  l'ad- 
ministration des  sacrements,  et  baptisant  de  nombreux  soldats 
païens.  Mais  il  fut  soudain  arrêté  au  milieu  de  ses  travaux.  Un 
général  païen,  jaloux  de  la  haute  fortune  du  prince  Augustin,  le 
dénonça  à  Taïko-Sama,  prétendant  que  ses  efforts  et  ceux  du 


(i)  Leltre  annuelle  du  Japon,  de  Mars  1593  à  Mars  i59i,  écrite  par  le 
P.  Pierre  Gomcz  au  P.  Claude  Acquaviva,  général  de  la  Compagnie  de  Jésus 
—  Milan,  1597,  —  p.  112  et  suivantes. 


—  3  — 

P.  de  Cespedes,  pour  la  propagation  de  la  foi  chrétienne,  cachaient 
une  vaste  conspiration  contre  le  pouvoir  de  Tempereur.  Averti  à 
temps,  Augustin  renvoya  immédiatement  le  prêtre  au  Japon,  et  y 
retourna  lui-même  peu  après,  pourselaverde  Taccusation  intentée 
contre  lui.  Il  parvint  aisément  à  sejustifier,  et  TafTaire  n'eut  pas 
de  suites  fâcheuses. 

La  lettre  annuelle  de  la  mission  du  Japon,  qui  nous  donne 
ces  détails,  raconte  aussi  que  le  prince  de  Tsoutsima  envoya  à  sa 
femme  Marie,  fille  d'Augustin,  deux  jeunes  esclaves  coréens,  Tun 
fils  d'un  secrétaire  du  roi  de  Corée,  et  l'autre  aussi  d'une  très- 
noble  famille.  La  princesse  touchée  de  leur  infortune  les  donna  à 
l'Eglise,  envoya  immédiatement  le  plus  âgé  au  séminaire  des 
PP.  Jésuites,  et  garda  l'autre  chez  elle  jusqu'à  ce  qu'il  pût  y  être 
envoyé  à  son  tour  (1). 

Dans  sa  lettre  de  l'année  suivante  le  P.  Louis  Froës  parle  encore 
des  Coréens.  «  Cette  année,  dit-il,  on  a  instruit  beaucoup  d'escla- 
ves coréens,  tant  hommes  que  femmes  et  enfants,  qui  demeurent 
ici  à  Nangasaki,  et  dépassent,  dit-on,  le  chiffre  de  trois  cents.  Il  y 
a  deux  ans  qu'ils  ont  été  baptisés  pour  la  plupart,  et  le  plus  grand 
nombre  s'est  confessé  cette  année.  On  voit  clairement  par  l'ex- 
périence, que  c'est  un  peuple  très-disposé  à  recevoir  notre  sainte 
Foi  ;  ils  sont  très-affables,  reçoivent  le  baptême  avec  allégresse, 
et  sont  heureux  de  se  voir  devenus  chrétiens.  Ils  aiment  à  se 
confesser,  et  en  très-peu  de  temps,  le  plus  grand  nombre  a  appris 
la  langue  japonaise  avec  tant  de  facilité,  que  presque  aucun 
d'eux  n'a  besoin  d'interprète  pour  le  faire.  Le  vendredi  saint, 
aussitôt  que  la  nuit  se  fit,  pendant  qu'on  apprêtait  l'église  dont 
les  portes  étaient  fermées,  et  qu'on  disposait  les  fonts  baptismaux 
pour  le  lendemain,  un  Père  et  quelques  Frères  qui  dirigeaient 
les  préparatifs,  entendirent  un  grand  bruit  du  dehors,  près  de  la 
porte  de  l'église.  Ils  ouvrirent  une  fenêtre  et  demandèrent  ce 
que  c'était.  Quelques  hommes,  agenouillés  avec  une  grande  humi- 
lité, répondirent  :  «  Père,  ce  sont  les  pauvres  Coréens.  Parce 
que  nous  sommes  esclaves,  nous  n'étions  pas  prêts  hier  pour  la 
procession,  mais  nous  voici  maintenant  venus  tous  ensemble, 
pour  demander  à  Dieu  miséricorde  et  pardon  pour  nos  péchés.  » 
En  disant  cela  ils  se  flagellaient  cruellement,  et  tous  ceux  qui  les 
entendirent  et  virent  la  rigueur  de  leur  pénitence,  en  versaient 
des  lannes.  Cette  nation  unit  un  bon  jugement  à  une  grande 


(1)  Lettre  annoeUe  du  Japon  pour  1505,  du  P.  Loub  Frofis  au  P.  C.  Acqua- 
Tita.  —  Eome,  ISB8,  —  p.  32  et  suivantes. 


_4  — 

simplicité,  et  elle  parait  ne  le  céder  en  ricD  aux  Japonais.  Il  a  plu 
à  Dieu  Notre  Seigneur  de  prendre  ces  prémices  du  royaume  de 
Corée,  à  l'occasion  de  celte  guerre,  pour  le  plus  grand  bien  de 
leurs  âmes.  L*opinion  commune,  dans  les  entreliens  qu'ils  ont 
entre  eux,  est  que  si  la  prédication  de  la  loi  évangélique  pénétrait 
une  fois  en  Corée  (ce  qui  semble  ne  devoir  pas  être  difficile  par 
la  voie  du  Japon),  elle  y  serait  très-facilement  reçue,  et  pourrait 
prendre  dans  ce  royaume  de  grands  développements  (i).  » 

Ces  belles  espérances  ne  furent  point  réalisées.  En  1598, 
Taïko-Sama,  se  sentant  mourir,  envoya  à  ses  troupes  Tordre 
formel  d'abandonner  toutes  leurs  conquêtes,  et  de  revenir  de 
suite  au  Japon.  Les  tuteurs  de  son  fils  pressèrent  Texécution 
immédiate  de  cet  ordre,  et  la  Corée  tout  entière,  sauf  le  poste 
militaire  de  Fusan-kaï  sur  la  côte  sud-est,  se  retrouva  sans 
coup  férir  sous  Tautorité  de  son  propre  roi. 

Les  troupes  japonaises,  en  quittant  la  Corée,  y  laissèrent-elles 
quelques  germes  de  christianisme,  et  faut-il  faire  remonter  à 
cette  expédition  la  véritable  origine  de  TÉglise  coréenne?  On  Ta 
dit  et  répété  dans  ces  derniers  temps  ;  mais  cette  assertion  ne 
soutient  pas  un  examen  sérieux. 

Peudaut  son  séjour  en  Corée,  Tan  1594,  le  P.  de  Cespedes 
n'avait  vu  d'autres  indigènes  que  les  prisonniers  de  guerre  que 
Ton  expédiait  au  Japon  pour  y  être  vendus  comme  esclaves.  Les 
lettres  écrites  alors  par  les  jésuites  du  Japon  à  leur  Père  général 
prouvent  qu'il  lui  avait  été  impossible  d'entrer  en  relation  avec 
les  gens  du  pays.  En  effet,  la  tactique  des  Coréens  était  d'isoler 
les  Japonais,  en  dévastant  complètement  la  contrée  autour  des 
forteresses  qu'ils  occupaient  ;  la  plupart  des  habitants  avaient  fui 
dans  les  provinces  septentrionales  ;  les  autres  reculaient  devant 
les  envahisseurs,  et,  à  leur  approche,  cherchaient  un  refuge  dans 
les  bois  et  les  montagnes.  Après  le  départ  du  P.  de  Cespedes, 
l'armée  japonaise  resta  encore  plus  de  trois  ans  en  Corée,  mais 
le  zélé  missionnaire  ne  put  y  revenir,  et  aucun  autre  prêtre  ne 
fut  envoyé  à  sa  place.  Les  Japonais  chrétiens  ne  purent,  pas  plus 
que  lui,  se  mettre  en  rapport  avec  les  habitants  ;  d'ailleurs  la 
haine  innée  des  Coréens  pour  tout  ce  qui  est  étranger,  Texas- 
pération  naturelle  d'un  peuple  vaincu  contre  ses  vainqueurs, 
auraient  certainement  fait  échouer  toute  tentative  de  prosé- 
lytisme. Les  Coréens  emmenés  au  Japon  comme  prisonniers  de 

(I)  Lettre  annuelle  du  Japon  pour  1505.— Rome,  1589.— p.  136et  8uivaatâl« 


—  5  - 

guerre  eurent  donc,  seuls  de  leurs  compatriotes,  l'opportunité  de 
connaître  la  foi  chrétienne,  et  nous  avons  vu  que,  grâce  à  Dieu, 
un  grand  nombre  en  profilèrent.  Quelques  années  après  l'expé- 
dition de  Taïko-Sama,  commençait,  au  Japon  même,  cette  persé- 
cution si  longue,  si  sanglante,  si  glorieuse  qui  semblait  devoir 
y  éteindre  le  christianisme,  et  on  comprend  facilement  que  les 
missionnaires  de  ce  pays  ne  purent  plus  songer  à  la  Corée,  et 
ne  firent  aucune  tentative  pour  y  pénétrer. 

Dans  cette  grande  persécution,  un  certain  nombre  de  néophytes 
coréens  partagèrent  avec  leurs  frères  japonais  l'honneur  de  con- 
fesser Jésus-Christ  devant  les  bourreaux.  Leur  vie  et  leur  mar- 
tyre appartiennent  à  l'Église  du  Japon,  mais,  parleur  naissance, 
ils  sont  les  prémices  de  l'Église  de  Corée.  C'est  pourquoi  nous 
reproduisons  ici,  dans  l'ordre  chronologique,  ce  que  l'on  sait  de 
leurs  noms  et  de  leur  histoire  (1). 

Michel,  pauvre  laboureur  coréen,  avait  été  baptisé  à  Nangasaki. 
11  était  d'une  charité  singulière  envers  les  lépreux,  les  attirait 
dans  sa  maison,  les  faisait  asseoir  à  son  foyer,  les  servait  de  ses 
mains  en  leur  disant  :  «  Vous  êtes  mes  frères,  et  votre  infirmité 
m'oblige  à  vous  honorer  davantage.  »  On  le  suspendit  à  une  four- 
che, puis  on  lui  comprima  les  jambes  et  on  lui  coupa  les  jarrets. 
11  expira  dans  ce  supplice,  le  22  novembre  1614.  Après  sa  mort, 
on  lui  trancha  la  tête,  et  son  corps  fut  haché  en  morceaux. 

Le  même  jour  fut  aussi  martyrisé  Pierre  Djincouro.  Il  avait  été 
esclave  chez  les  païens,  depuis  l'âge  de  treize  ans  jusqu'à  celui  de 
trente.  Omis  sur  la  liste  des  chrétiens  dénoncés,  parce  qu'il 
n'était  que  locataire  d'une  boutique  et  n'avait  pas  de  maison  à 
lui,  il  fit  de  vives  réclamations  et  obtint  d'être  inscrit  avec  eux. 
11  supporta  courageusement  les  tortures,  et  comme  il  ne  cessait 
d'invoquer  le  saint  nom  de  Jésus,  il  eut  les  lèvres  et  la  bouche 
fendues,  fut  percé  d'un  poignard,  et  enfin  décapité.  Il  était  âgé 
de  trente-trois  ans. 

Le  18  novembre  1619,  Cosme  Takeya  fut  brûlé  vif  h  Nanga- 
saki. Trois  ans  plus  tard,  sa  femme  Inès,  âgée  de  quarante- 
deux  ans,  subit  à  son  tour  le  martyre.  Elle  eut  la  tête  tranchée. 


(1)  Le  P.  Charlevoix,  Hisl.  du  ChrisUanisme  au  JapoUj  passim.  —  M.  Léon 
Pages,  Hisl,  du  Japon,  Tome  III,  passim.  —  Les  noms  de  famille  des 
martyrs  coréens  cités  par  ces  auteurs  sont  des  noms  japonais,  soit  qu'on 
ait  donné  aux  capli&  de  nouveaux  noms,  soit  qu'on  ait  purement  et  simple- 
ment traduit  en  japonais  leurs  noms  coréens. 


—  8  — 

se  sentit  ému  de  compassion  à  la  vue  du  jeune  orphelin,  le  prit 
en  affection,  et  chargea  un  de  ses  parents  d*en  avoir  soin  jusqu^à 
la  fin  de  la  guerre.  11  confia  ensuite  son  éducation  aux  Jésuites, 
qui  l'instruisirent  de  la  religion  et  le  baptisèrent.  Le  jeune 
Gafioie,  autant  par  affection  que  par  reconnaissance,  ne  voulut 
plus  se  séparer  de  ceux  qui  l'avaient  engendré  à  Jésus-Christ; 
il  les  accompagna  toujours  dans  leurs  courses  apostoliques,  et 
fut  enfin  pris  et  conduit  avec  eux  dans  les  prisons  de  Ghimabara. 
Quelque  affreuse  que  fût  cette  prison,  les  saints  confesseurs  ajou- 
taient encore  des  austérités  volontaires  à  leurs  souffrances.  On 
avait  choisi  les  gardes  les  plus  brutaux,  pour  accroître  la  dureté 
de  leur  détention  ;  mais  la  vie  angélique  des  prisonniers,  leur 
patience,  et  un  air  de  sainteté  qui  paraissait  sur  leur  personne, 
adoucissaient  insensiblement  la  férocité  de  ces  satellites.  Ils  com- 
mençaient par  admirer  une  religion  qui  élève  Thomme  au-dessus 
de  lui-même,  et  finissaient  souvent  par  Tembrasser.  Aussitôt  qu'on 
apercevait  en  eux  quelques  sentiments  d'humanité,  on  leur  substi- 
tuait d'autres  geôliers,  qui  bientôt  se  trouvaient  vaincus  à  leur 
tour.  A  la  fin,  le  gouverneur  furieux  commit  le  soin  des  confes- 
seurs à  un  officier  de  ses  parents,  qui  était  plus  semblable  à  une 
bête  féroce  qu'à  un  homme.  Sa  haine  contre  le  christianisme 
ne  connaissait  point  de  bornes  ;  cependant,  dès  qu'il  eut  vu 
les  prisonniers,  il  se  sentit  ému,  et  au  bout  de  huit  jours  se 
déclara  chrétien.  Le  gouverneur  aussi  surpris  qu'irrité  de  cette 
conversion,  n'épargna  ni  reproches  ni  menaces  pour  ramener  le 
néophyte  au  culte  des  idoles.  Cet  officier  lui  répondit  invariable- 
ment :  «  Vous  pouvez  me  dépouiller  de  mes  emplois,  m'enlever 
mes  biens,  m'ôter  même  la  vie  ;  mais  vous  ne  pourrez  rien  sur 
mon  esprit,  je  vivrai  et  mourrai  chrétien.  » 

Le  gouverneur  voyant  que  la  rigueur  de  la  prison  était  inutile, 
se  résolut  à  tourmenter  les  confesseurs,  mais  séparément,  afin 
qu'ils  ne  pussent  pas  s'encourager  les  uns  les  autres,  II  commença 
par  Cafioïe  ;  croyant  qu'un  étranger  serait  vaincu  plus  facile- 
ment. Il  le  fit  venir  chez  lui,  le  combla  d'amitiés  et  de  caresses, 
lui  fit  les  promesses  les  plus  séduisantes,  et  le  menaça  en  même 
temps  des  plus  horribles  supplices,  s'il  n'obéissait  à  l'heure  même. 
Le  néophyte  coréen  lui  répondit  simplement  :  «  Je  suis  chrétien 
et  je  ne  renoncerai  jamais  à  ma  religion.  »  A  l'instant  même,  il 
le  fit  exposer  tout  nu  à  un  vent  glacial,  et  oubliant  en  même 
temps  le  caractère  déjuge  dont  il  était  revêtu,  il  n'eut  pas  honte 
d'exercer  la  fonction  de  bourreau.  Il  tenailla  de  ses  propres  mains 
le  saint  confesseur,  qui  ne  faisait  que  rire  d'un  si  horrible 


—  9  — 

supplice  ;  ensuite  il  lui  fit  avaler  une  drogue,  que  le  patient  rejeta 
par  la  bouche  avec  des  flots  de  sang.  Ce  tourment  lui  causa  une 
défaillance,  mais  il  reprit  aussitôt  ses  sens  et  recouvra  ses  forces. 
Dès  ce  moment,  il  ne  sentit  plus  d'autre  douleur  qu'un  léger 
engourdissement  aux  pieds  et  aux  mains.  On  continua  les  tortures 
plusieurs  jours  de  suite,  sans  pouvoir  jamais  lasser  sa  constance. 
Enfin  on  le  renvoya  en  prison,  dans  une  masure  ouverte  à  tous 
les  vents  ;  il  y  passa  vingt-quatre  jours,  exposé  aux  injures  de  Tair 
et  privé  de  toute  noun'iture.  Il  respirait  encore  lorsque  l'em- 
pereur donna  ordre  de  le  transporter  a  Nangasaki,  pour  y  être 
brûlé  vif  comme  chrétien,  avec  les  illustres  compagnons  de  sa 
prison  et  de  ses  souffrances.  Avant  de  mourir,  il  demanda  au 
Père  Pacheco,  provincial  des  Jésuites,  de  l'admettre  dans  la 
société  ;  ce  Père  lui  accorda  cette  grâce,  et  reçut  ses  vœux  sur  le 
lieu  même  où  ils  allaient  tous  les  deux  consommer  leur  sacrifice. 
Vers  le  même  temps,  une  jeune  Coréenne,  nonamée  Julie  Ota, 
donna  une  preuve  de 'courage  à  peu  près  semblable.  Issue  d'un 
sang  illustre,  elle  était  élevée  à  la  cour  de  Cubo-Sama,  et  fort 
chérie  de  ce  prince,  qui  voulait  la  marier  à  un  des  plus  grands 
seigneurs  de  l'empire.  Il  s'agissait  d'abord  de  changer  de  reli- 
gion ;  Julie  refusa,  et  fit,  sur-le-champ,  vœu  de  virginité.  Puis, 
non  contente  de  paraître  en  public  avec  toutes  les  marques  exté- 
rieures de  sa  foi,  elle  se  mit  à  fréquenter  les  maisons  ou  les 
chrétiens  tenaient  leurs  assemblées,  chose  extraordinaire  au 
Japon,  où  les  femmes  de  qualité  ne  sortent  jamais  qu'accompa- 
gnées du  plus  grand  cortège,  et  encore  très-rarement.  Elle 
voulait  par  là,  à  quelque  prix  que  ce  fût,  forcer  Cubo-Sama  h 
lui  accorder  la  palme  du  martyre  ;  or,  il  ne  s'agissait  de  rien 
moins  que  d'être  condamnée  au  feu,  ou  à  d'autres  supplices  bien 
plus  cruels  encore.  Cubo-Sama ,  essaya  par  toutes  sortes  de 
moyens  d'ébranler  sa  constance ,  et  à  la  fin ,  voyant  que  les 
caresses  et  les  menaces  étaient  également  inutiles,  il  la  déporta 
dans  une  tle  lointaine  où  vivaient  quelques  pauvres  pêcheurs,  qui 
n'avaient  d'autres  habitations  que  de  misérables  cabanes.  Son 
exil  et  ses  souffrances  durèrent  quatre  ans,  c'est-à-dire  autant  que 
sa  vie;  mais  si  les  consolations  humaines  lui  manquèrent,  elle 
en  fut  pleinement  dédommagée  par  l'abondance  des  faveurs  du 
ciel.  Son  seul  chagrin  était  de  n'avoir  point  versé  son  sang  pour 
Jésus-Christ.  Elle  trouva  l'occasion  d'écrire  à  un  missionnaire 
jésuiteà  cesujet;  le  missionnaire  lui  répondit  que  l'Église  regarde 
aussi  comme  martyrs  ceux  qui  ont  été  exilés  pour  la  foi.  Cette 
réponse  la  combla  de  joie,  et  dissipa  toutes  ses  craintes. 


—  10  - 

En  1629,  le  31  juillet,  le  gouverneur  de  Nangasaki  fit  conduire 
aux  étangs  sulfureux  d'Oungen,  soixante-quatre  chrétiens  des 
deux  sexes,  parmi  lesquels  une  néophyte  coréenne,  nommée 
Isabelle.  On  avait  averti  les^  confesseurs  qu'ils  ne  seraient  point 
mis  à  mort,  mais  que  leur  supplice  se  prolongerait,  plusieurs 
années  s'il  était  nécessaire,  jusqu'à  leur  apostasie  ;  car  les  juges 
sachant  que  les  chrétiens  regardent  comme  un  grand  bonheur  de 
mourir  pour  Jésus-Christ,  ne  voulaient  pas  laisser  cette  consola- 
tion à  leurs  victimes.  Les  eaux  d'Oungen  sont  si  corrosives  qu'elles 
couvrent  de  plaies  les  parties  du  corps  sur  lesquelles  on  les 
répand.  On  avait  partagé  les  confesseurs  en  cinq  troupes,  et  les 
femmes  avaient  été  séparées  de  leurs  maris.  Tous  les  jours  on  les 
arrosait  de  cette  eau  brûlante,  et  après  quelque  temps,  le  plus 
grand  nombre  faiblirent.  Isabelle,  presque  seule,  resta  intrépide 
jusqu'à  la  fin,  «  Votre  mari  à  apostasie,  »  lui  disait-on.  —  a  Que 
m'importe!  j'ai  dans  le  ciel  un  époux  immortel,  et  c'est  à  lui 
d  abord  que  je  dois  obéissance.  »  On  la  plaça  debout  pendant  plus 
de  deux  heures,  avec  une  pierre  au  cou,  des  pierres  dans  la 
bouche,  et  une  autre  sur  la  tête,  lui  déclarant  que  si  cette 
dernière  tombait,  ce  serait  signe  d'apostasie,  «  Non,  répondit- 
elle,  il  n'est  pas  en  mon  pouvoir  d'empêcher  que  cette  pierre  ne 
tombe,  mais  quand  je  tomberais  moi-même  à  terre,  ma  volonté 
ne  changera  point.  »  La  pierre  ne  tomba  pas,  et  la  nuit  suivante 
une  vision  céleste  vint  consoler  la  courageuse  chrétienne.  Le  len- 
demain, elle  fut  inondée  de  nouveau.  «Nous  continuerons  dix  ans, 
ving  ans,  s'il  le  faut,  »  répétaient  les  bourreaux.  — «  Dix  ans, 
vingt  ans,  cent  ans  même,  s'il  m'était  donné  de  les  vivre,  sont 
un  intervalle  bien  court,  et  je  m'estimerai  heureuse  de  passer 
ma  vie  entière  dans  les  supplices,  pour  rester  fidèle  à  mon  Dieu.  » 
La  patience*  d'Isabelle  finit  par  lasser  ses  persécuteurs.  Après 
treize  jours,  on  la  traîna  épuisée,  meurtrie,  devant  le  gouverneur 
de  Nangasaki.  On  lui  prit  la  main  de  force,  et  avec  cette  main 
on  signa  une  déclaration  d'apostasie,  puis  sans  lui  laisser  proférer 
une  parole,  on  la  renvoya. 

Tels  furent  les  principaux  martyrs  coréens  qui,  les  premiers  de 
leur  nation,  allèrent  intercéder  auprès  de  Dieu  pour  la  conversion 
de  leurs  infortunés  compatriotes. 

L'invasion  japonaise  avait  disparu  de  la  Corée  sans  y  laisser 
aucune  trace  de  christianisme,  et,  dans  les  desseins  de  Dieu, 
deux  siècles  encore  devaient  s'écouler  avant  que  la  foi  pût  péné- 
trer en  ce  royaume  que  la  jalousie  de  l'enfer  tenait  si  complète- 


— 11  — 

Bent  fermé.  Le  seul  fait  à  citer  pendant  ce  long  intervalle,  CvSt 
mtrodaction  en  Corée,  à  diverses  reprises,  de  quelques  livres 
bréliens  en  langue  chinoise.  Ceci  eut  lieu  au  moyen  des  ambas- 
ides  que  le  roi  de  Corée  envoie  chaque  année  en  Chine.  On  con- 
oit,  en  effet,  que  les  ambassadeurs  coréens  et  les  seigneurs  de 
Nur  sait6,  ne  pouvaient  pas  ignorer  entièrement  Texistence 
ifficielle  à  Péking  des  missionnaires.  D'un  autre  côté,  les  Jésuites 
ixés  à  la  cour  impériale,  quelque  gênés  qu'il  fussent  dans  Texer- 
jce  de  lear  zèle,  n'ont  certainement  pas  laissé  échapper  de 
lareilles  occasions  d'entrer  en  rapport  avec  les  représentants 
l'un  royaume  païen  non  encore  évangélisé. 

Dans  un  recueil  coréen  de  documents  curieux,  on  lit  qu'en  Tan- 
tée  sîn-mi(1631),  l'ambassadeur  Tsieng  Tou-ouen-i  vit  à  Pékin  un 
îaropéen  nommé  Jean  Niouk,  âgé  de  quatre-vingt-dix-sept  ans, 
4  jouissant  encore  d'une  santé  parfaite.  «  Il  semblait,  dit-il,  être 
m  des  bienheureux  sin-sien  (les  bienheureux  immortels  de  la 
ecte  de  Lao-tse).  »  C'était  sans  doute  un  des  premiers  compa- 
gnons du  P.  Ricci.  L'ambassadeur  reçut  de  lui  beaucoup  de 
ivres  de  science,  faits  par  les  Européens,  et  aussi  des  objets 
urieox,  tels  que  pistolets,  télescopes,  lunettes,  horloges,  etc. 

Ni  Siou,  surnommé  Si-pong,  Tun  des  ancêtres  du  martyr 
Iharles  Ni,  et  l'un  des  plus  célèbres  savants  qu'ait  eus  la  Corée, 
lentionne  dans  ses  écrits  l'ouvrage  du  P.  Ricci,  intitulé  :  Tien- 
wu-sir-ei^  ou  Véritables  principes  sur  Dieu,  dont  il  donne  une 
nalyse  assez  exacte.  Il  parle  aussi  de  la  constitution  de  l'Église 
DUS  l'autorité  du  Souverain  Pontife. 

En  Fan  kieng-tsa  (1720),  l'ambassadeur  Ni  I-mieng-i  vit  aussi 
Péking  plusieurs  missionnaires,  et  eut  avec  eux  des  conférences 
ar  les  questions  religieuses.  Il  raconte  qu'il  a  trouvé  l'enseigne- 
nent  chrétien  sur  la  mortification  des  mauvais  instincts  et  la 
larification  du  cœur,  assez  semblable  aux  théories  de  la  religion 
les  lettrés  ;  il  croit  voir  dans  le  mystère  de  l'incarnation  une  des 
loctrines  de  Fo,  et  assure  qu'il  ne  faut  nullement  placer  cette 
louvelle  religion  au  même  rang  que  la  secte  de  Lao-tse. 

Ni  Ik-i,  surnommé  Seng-ho,  parle  aussi  de  la  religion  dans  ses 
livres.  D'après  lui,  le  Dieu  des  chrétiens  n'est  pas  autre  que  le 
Siang-tiei  des  lettrés  (le  chang-ti  des  Chinois).  Li  doctrine  du 
paradis  et  de  l'enfer  lui  semble  empruntée  au  système  de  Fo. 
U  a  aussi  quelques  mots  sur  les  sept  vertus,  opposées  aux  sept 
péchés  capitaux. 

La  lecture  de  quelques  livres  chrétiens,  les  rapports  néces- 
sairement très-rares  et  très-limités  des  ambassadeurs  avec  les 


—  12  — 

missionnaires  de  Péking,  n'avaient,  on  le  voit,  pa  donner  an 
Coréens  qa*ane  idée  bien  vagae  du  christianisme.  Elle  ftit  soffi 
santé  néanmoins,  si  Ton  en  croit  les  traditions  coréennes,  poa 
convertir  un  homme  de  bonne  volonté.  Cet  homme  nommé  Bon) 
lou-han-i,  ou  Sa-riang-i,  était  né  en  4736,  d'une  famille  hono^ 
rable  dont  les  membres  avaient  souvent  rempli  des  charge 
importantes.  Il  habitait  Niei-san,  et,  dans  sa  jeunesse,  avait  pn 
des  leçons  de  Ni  Ik-i  dont  nous  venons  de  parler.  En  1770, 1 
rencontra  des  livres  chrétiens,  les  lut  avec  joie,  abandonna  toik 
autre  étude,  et  se  livra  k  la  pratique  de  la  religion.  N'ayant  il 
calendrier  ni  livre  de  prières,  et  sachant  seulement  que  les  flta 
se  succédaient  de  sept  en  sept  jours,  il  se  mit  k  ch6mer  rér 
gieusement  les  7, 14,  21  et  28  de  chaque  mois,  laissant  de  cM 
ces  jours-lk,  toutes  les  affaires  du  sitele,  pour  se  donner  tM 
entier  k  Toraison.  Ck)mme  il  ne  connaissait  pas  les  jours  d'abiti 
nence,  il  prit  pour  règle  de  se  priver  toujours  des  mets  les  pti 
délicats,  donnant  pour  raison  k  ceux  qui  lui  en  faisaient  la  renii 
que  que  la  cupidité  naturelle  est  mauvaise  de  soi,  et  quil  fiiil 
autant  que  possible,  la  dompter.  On  raconte  de  lui  plusien 
traits  édifiants.  Un  jour  qu'il  voyageait  k  cheval  dans  un  ckeoi 
boueux,  il  vit  un  vieillard  chargé  d'un  lourd  fardeau.  Touché  d 
compassion,  il  descendit  de  cheval,  fit  monter  cet  homme  k  i 
place,  et  marchant  k  pied  le  conduisit  lui-même.  Une  antre  tw 
ayant  appris  qu'un  champ  vendu  par  lui,  venait  de  disparaiU 
sous  un  éboulement  de  montagne,  il  en  renvoya  le  prix  k  Tk 
quéreur,  et  malgré  le  refus  de  celui-ci,  le  força  k  l'accepter,  fl 
dit  que  Hong  lou-han-i  passa  treize  ans  dans  les  montagnes  ( 
Paik-san,  pour  se  livrer  sans  obstacle,  dans  la  solitude,  ï  I 
contemplation  et  k  la  prière.  Il  mourut  k  Niei-san,  n'ayai 
probablement  jamais  reçu  d'autre  baptême  que  le  baptême  ( 
désir.  On  ne  voit  pas  qu'il  ait  cherché  k  convertir  personne,  A 
sa  mort,  il  ne  laissa  point  de  disciples. 


CHAPITRE  II. 


Origine  de  TËglise  de  Corée.  —  Premières  conversions. 


L'an  de  Jésus-Christ  1784,  le  jour  du  salut  se  leva  enfin  pour 
la  Corée.  Alors  Dieu,  dans  sa  miséricorde,  y  implanta  la  foi 
chrétienne  d'une  manière  définitive  ;  alors  commença  cette  glo- 
rieuse Église,  qui,  depuis,  n'a  cessé  de  grandir  et  de  se  fortifier 
à  travers  les  persécutions  et  les  vicissitudes  dont  nous  allons 
retracer  Fémouvante  histoire. 

Le  principal  instrument  dont  la  Providence  se  servit  pour 
introduire  l'Evangile  en  Corée  fut  Ni  Tek-tso,  surnommé  Piek-i. 
Il  descendait  de  la  famille  des  Ni  de  Kieng-tsiou,  et  parmi  ses 
ancêtres,  déjà  dans  les  dignités  sous  la  dynastie  Korie,  on 
comptait  un  grand  nombre  de  personnages  qui  s'étaient  distingués 
dans  les  lettres,  et  avaient  été  honorés  des  plus  hautes  fonctions 
publiques.  Depuis  deux  ou  trois  générations,  cette  famille  s'était 
tournée  exclusivement  vers  la  carrière  des  armes,  et  ses  membres 
avaient  obtenu  des  grades  militaires  importants.  Piek-i  étant 
doué  des  plus  belles  qualités  du  corps  et  de  l'esprit,  son  père 
voulut  l'appliquer,  dès  son  enfance,  aux  exercices  de  Tare  et  de 
l'équitation,  qui  pouvaient  plus  tard  rendre  son  avancement 
facile.  Mais  l'enfant  s'y  refusa  avec  obstination,  allant  jusqu'à  dire 
que,  dût-il  mourir,  il  ne  s'y  livrerait  pas.  Par  là,  il  perdit,  en 
partie  au  moins,  Taffection  de  son  père,  qui  lui  donna  ce  surnom 
de  Piek-i,  pour  désigner  la  ténacité  de  son  caractère. 

Avec  l'âge,  Piek-i  devint  un  homme  d'une  haute  stature  et 
d'une  force  prodigieuse.  «  Il  avait,  disent  les  relations  coréennes, 
une  taille  de  huit  pieds  (1),  et  d'une  seule  main  pouvait  soulever 
cent  livres.  Son  extérieur  imposant  attirait  vers  lui  tous  les 
regards  ;  mais  il  brillait  surtout  par  les  qualités  de  l'âme  et  les 
talents  de  Tesprit.  Son  élocution  facile  pouvait  être  comparée 


(1)  Le  pied  coréen  est  plus  peUt  que  le  pied  français. 

A  ce  propos,  il  est  bon  de  rappeler  au  lecteur  que  les  mémoires  de 
Mgr  Daveluy  sur  cette  période  primitive,  ne  sont  le  plus  souvent  que  la 
traduction  littérale  des  documents  originaux  coréens,  ce  qui  explique  Tem- 
pbase  toute  orientale  de  certaines  descriptions  d*hommes  et  de  choses. 


MaakA^ 


-  14  — 

i  cours  majestueux  d'un  fleuve.  II  s'appliquait  à  approfondir 
)utes  les  questions,  et  dans  Tétude  des  livres  sacrés  du  pays, 

s'était  fait,  dès  sa  jeunesse,  une  habitude  de  creuser  toujours 
is  sens  mystérieux  cachés  sous  le  texte.  »  Non  content  d'étudier 
^s  livres,  Piek-i  cherchait  à  se  lier  avec  tous  les  gens  instruits 
ui  pouvaient  le  diriger  et  Taider  dans  l'acquisition  de  la  science. 

aimait  la  plaisanterie,  et  se  souciait  assez  peu  des  lois  compli- 
uées  et  minutieuses  de  l'étiquette  coréenne  ;  mais,  quoiqu'il  ne 
onservât  pas  toujours  cet  air  de  dignité  guindée  qui,  en  ce  pays, 
istingue  les  docteurs  de  profession,  il  avait  naturellement  dans 
î  manière  d'agir  quelque  chose  de  noble  et  de  grand.  De  si 
eureuses  dispositions  lui  promettaient  un  brillant  avenir  dans 
i  monde,  lorsque  Dieu  daigna  jeter  sur  lui  un  regard  de 
liséricorde. 

En  l'année  tieng-iou  (1777),  le  célèbre  docteur  Kouen  Tsiel- 
in-i,  accompagné  de  Tieng  Iak-lsien-i  et  de  plusieurs  autres 
obles  désireux  d'acquérir  la  science,  s'était  rendu  dans  une 
agode  isolée  pour  s*y  livrer  avec  eux,  sans  obstable,  à  des  études 
pprofondies.  Piek-i,  l'ayant  appris,  en  fut  rempli  de  joie,  et 
)rma  aussitôt  la  résolution  d'aller  se  joindre  à  eux.  On  était  en 
iver,  la  neige  couvrait  partout  les  routes,  et  la  pagode  était  à 
lus  de  cent  lys  de  distance.  Mais  ces  difficultés  ne  pouvaient 
rrêter  un  cœur  aussi  ardent.  Il  part  à  l'instant  même,  il  s  avance 
ésolûment  par  des  chemins  impraticables.  La  nuit  le  surprend  à 
ne  petite  distance  du  but  de  son  voyage.  Il  ne  peut  se  déter- 
liner  à  attendre  plus  longtemps,  et  continuant  sa  route,  arrive 
ntin  vers  minuit  à  une  pagode.  Quel  n'est  pas,  alors,  son  désap- 
ointement  en  apprenant  qu'il  s'est  trompé  de  chemin,  et  que  la 
agode  qu'il  cherche  est  située  sur  le  versant  opposé  de  la  mon- 
igne  !  Cette  montagne  est  élevée,  elle  est  couverte  de  neige,  et 
es  tigres  nombreux  y  ont  leur  repaire.  N'importe,  Piek-i  fait 
3ver  les  bonzes  et  se  fait  accompagner  par  eux.  Il  prend  un  bâton 
îrré  pour  se  défendre  des  attaques  des  bêtes  féroces,  et,  poursui- 
ant  sa  route  au  milieu  de  ténèbres,  arrive  enfin  au  lieu  désiré. 

L'arrivée  de  Piek-i  et  de  ses  compagnons  répandit  d'abord  la 
payeur  parmi  les  habitants  de  cette  demeure  isolée,  et  perdue  au 
lilieu  des  montagnes.  On  ne  pouvait  imaginer  quel  motif  ame- 
ait,  à  cette  heure  indue,  des  hôtes  si  nombreux.  Mais  bientôt 
3ut  s'éclaircit,  la  joie  succéda  à  la  crainte,  et  dans  les  premiers 
panchemenls  que  fit  naître  cette  heureuse  rencontre,  on  s'aper- 
ut  à  peine  que  le  jour  avait  déjà  paru. 

Les  conférences  durèrent  plus  de  dix  jours.  Pendant  ce  temps, 


—  16  — 

on  chercha  la  solution  des  questions  les  plus  intéressantes  sur 
le  ciel,  le  monde,  la  nature  humaine,  etc.  Toutes  les  opinions 
des  anciens  furent  rappelées  et  discutées  point  par  point.  On 
étudia  ensuite  les  livres  de  morale  des  grand  hommes  ;  enfin  on 
examina  quelques  traités  de  philosophie,  de  mathématiques  et  de 
religion,  composés  en  chinois  par  les  missionnaires  européens,  et 
on  mit  tout  le  soin  possible  à  en  approfondir  le  sens.  Ces  livres 
étaient  ceux  qu'à  diverses  reprises  les  ambassadeurs  coréens 
avaient  rapportés  de  Péking.  Un  certain  nombre  de  savants  en 
avaient  entendu  parler,  car  dans  les  compositions  littéraires  qu'il 
est  de  mode  d'échanger  entre  Coréens  et  Chinois,  lors  de  Tam- 
bassade  annuelle,  on  voit,  vers  cette  époque,  qu'il  est  souvent 
fait  allusion  aux  sciences  et  à  la  religion  européennes. 

Or,  parmi  ces  ouvrages  scientifiques,  se  trouvaient  quelques 
traités  élémentaires  de  religion.  C*étaient  les  livres  sur  Texistence 
de  Dieu,  sur  la  Providence,  sur  la  spiritualité  et  l'immortalité 
de  l'âme,  et  sur  la  manière  de  régler  ses  mœurs  en  combattant 
les  sept  vices  capitaux  par  les  vertus  contraires.  Accoutumés  aux 
théories  obscures  et  souvent  contradictoires  des  livres  chinois, 
ces  hommes  droits  et  désireux  de  connaître  la  vérité,  entrevirent 
de  suite  ce  qu'il  y  a  de  grand,  de  beau  et  de  rationnel  dans  la 
doctrine  chrétienne.  Les  explications  leur  manquaient  pour  en 
acquérir  une  connaissance  complète  ;  mais  ce  qu'ils  avaient  lu 
suffit  pour  émouvoir  leurs  cœurs  et  éclairer  leurs  esprits.  Immé- 
diatement, ils  se  mirent  à  pratiquer  tout  ce  qu'ils  pouvaient 
connaître  de  la  nouvelle  religion,  se  prosternant  tous  les  jours, 
matin  et  soir,  pour  se  livrer  à  la  prière.  Ayant  lu  quelque  part 
que,  sur  les  sept  jours,  on  doit  en  consacrer  un  tout  entier  au 
culte  de  Dieu,  les  septième,  quatorzième,  vingt-unième,  et 
vingt-huitième  jours  de  chaque  mois,  ils  laissaient  toute  autre 
affaire  pour  vaquer  uniquement  à  la  méditation,  et,  en  ces  jours, 
observaient  l'abstinence  ;  tout  cela  dans  le  plus  grand  secret,  et 
sans  en  parler  à  personne.  On  ignore  pendant  combien  de  temps 
ils  continuèrent  ces  exercices,  mais  la  suite  des  événements  porte 
à  croire  que  la  plupart  n'y  furent  pas  longtemps  fidèles. 

Une  semence  précieuse  avait  été  ainsi  déposée  dans  le  cœur  de 
Pieki,  mais  il  sentait  combien  ces  premières  notions  sur  la  reli- 
gion étaient  insuffisantes,  et  toutes  ses  pensées  se  portaient  vers 
la  Chine,  oii  devaient  se  trouver  les  livres  plus  nombreux  et  plus 
détaillés  nécessaires  pour  compléter  son  instruction.  Se  procurer 
ces  livres  était  chose  bien  difficile  et  plusieurs  années  s'écou- 
lèrent en  tentatives  infiructaeoses»  U  le  se  décourageait  pas 


-16  — 

cependant,  et  ne  manquait  aucune  occasion  d*approfondir  et  de 
discuter  la  doctrine  chrétienne.  Nous  lisons,  dans  une  des  pre- 
mières relations  écrites  par  les  chrétiens,  qu*au  commencement 
de  Tété  de  1783,  le  15  delà  quatrième  lune,  après  avoir  séjourné 
quelque  temps  à  Ma-tsaî,  dans  la  famille  Tieng,  à  Toccasion  de 
l'anniversaire  de  la  mort  de  sa  sœur,  Piek-i  monta  sur  un  bateau 
avec  les  deux  frères  Tieng  Iak-tsien  et  Tieng  Iak-iong,  pour  se 
rendre  à  la  capitale.  Pendant  le  trajet,  leurs  études  philosophi- 
ques habituelles  furent  le  sujet  de  leurs  conversations.  Les  dogmes 
de  Texistence  et  de  Tunité  de  Dieu,  de  la  création,  de  la  spiri- 
tualité et  de  immortalité  de  Tâme,  des  peines  et  des  récompenses 
dans  le  siècle  futur,  furent  examinés  et  commentés  tour  à  tour. 
Les  passagers,  qui  entendaient  pour  la  première  fois  ces  vérités 
si  belles  et  si  consolantes,  en  étaient  surpris  et  enchantés.  Il  est 
très-probable  que  de  semblables  conférences  se  seront  souvent 
renouvelées,  mais  aucun  autre  détail  ne  nous  a  été  conservé. 

Dieu  permit  enfin  la  réalisation  des  vœux  ardents  de  ces  imes 
droites  qui  cherchaient  la  vérité  avec  tant  de  zèle.  Pendant  l'hiver 
de  cette  même  année  1783,  Ni  Ton^-ouk-i  fut  nommé  troisième 
ambassadeur  à  la  cour  de  Péking.  Son  filsSeng-houn-i,  Tun  des 
amis  intimes  de  Piek-i,  devait  raccompagner  dans  ce  voyage. 
Disons  ici  quelques  mots  de  ce  dernier  qui,  pendant  plusieurs 
années,  va  jouer  un  rôle  important  dans  Thistoire  de  TÉglise 
coréenne. 

Ni  Seng-houn-i,  appelé  aussi  Tsa-siour-i,  était  de  la  noble 
famille  des  Ni  de  P'ieog-t'sang.  Ses  ancêtres  remplirent  souvent 
des  charges  importantes  comme  mandarins  civils,  et  sa  maison 
jouissait  d'une  haute  réputation.  Il  naquit  en  Tannée  pieng- 
tsa  (1756).  Dès  Tàge  de  dix  ans,  sa  capacité  précoce  s'était  déjà 
révélée,  et  à  vingt  ans  il  s*était  fait  un  nom  parmi  les  lettre. 
Voulant  marcher  sur  les  traces  des  saints  de  son  pays,  il  se  lia 
avec  les  hommes  les  plus  célèbres  par  leur  science  et  leurs  vertus. 
Il  s'appliquait  à  régler  ses  mœurs  autant  qu'à  se  perfectionner 
dans  les  lettres  et  les  sciences.  A  l'âge  de  vingt-quatre  ans,  en 
l'année  kieng-tsa  (1780),  il  obtint  le  degré  de  docteur,  et  sa 
réputation  augmentait  tous  les  jours. 

Piek-i  fut  comblé  de  joie  en  apprenant  que  Seng-houn-i  devait 
suivre  son  père  dans  l'ambassade  de  Péking.  Il  alla  aussitôt  le 
visiter  ;  et  voici,  d'après  les  documents  de  l'époque,  le  discours 
remarquable  qu'il  lui  tint  ;  ^c  Ton  voyage  à  Péking  est  une  occa- 
«  sion  admirable  que  le  Ciel  nous  fournit  pour  connaître  la  vraie 
((  doctrine.  Cette  doctrine  des  vrais  saints,  ainsi  que  la  vraie 


—  17  — 

a  manière  de  servir  TEropereur  suprême ,  créateur  de  toutes 
a  choses,  est  au  plus  haut  degré  chez  les  Européens.  Sans  cette 
(c  doctrine  nous  ne  pouvons  rien.  Sans  elle  on  ne  peut  régler  son 
«  cœur  et  son  caractère.  Sans  elle,  on  ne  peut  approfondir  les  prin- 
«  cipes  des  choses.  Sans  elle,  comment  connaître  les  difTérents 
«  devoirs  des  rois  et  des  peuples?  Sans  elle,  point  de  règle  fonda- 
«  damentale  de  la  vie.  Sans  elle,  la  création  du  Ciel  et  de  la  terre, 
((  les  lois  des  pôles,  le  cours  et  les  révolutions  régulières  des  astres, 
<K  la  distinction  des  bons  et  des  mauvais  esprits,  Torigine  et  la  fin 
«  de  ce  monde,  Tunion  de  Tàme  et  du  corps,  la  raison  du  bien 
a  et  du  mal,  Tincarnation  du  Fils  de  Dieu  pour  la  rémission  des 
«  péchés,  la  récompense  des  bons  dans  le  ciel  et  la  punition  des 
((  méchants  dans  Tenfer,  tout  cela  nous  reste  inconnu.  »  Â  ces 
paroles,  Seng-oun  -i  qui  ne  connaissait  pas  encore  les  livres  de  reli- 
gion, fut  ému  de  surprise  et  d'admiration.  Il  demanda  à  voir 
quelques-uns  de  ces  livres,  et  ayant  parcouru  ceux  que  Piek-i 
avait  en  sa  possession,  tout  ravi  de  joie  il  demanda  ce  qu'il 
devait  faire.  «  Puisque  tu  vas  à  Péking,  dit  Piek-i,  c'est  une 
«  marque  que  le  Dieu  suprême  a  pitié  de  notre  pays  et  veut  le 
a  sauver.  En  arrivant,  cours  aussitôt  au  temple  du  Maître  du 
a  ciel,  confère  avec  les  docteurs  européens,  interroge-les  sur 
«  tout,  approfondis  avec  eux  la  doctrine,  informe-toi  en  détail  de 
«  toutes  les  pratiques  de  la  religion,  et  apporte-nous  les  livres 
«  nécessaires.  La  grande  affaire  de  la  vie  et  de  la  mort,  la  grande 
«  afTaire  de  Téternité  est  entre  tes  mains  :  va,  et  surtout  n'agis 
a  pas  légèrement.  » 

Ce  discours  de  Piek-i  nous  le  montre  plus  altéré  de  la  soif  de  la 
religion  que  de  la  soif  de  la  science.  La  grâce  de  Dieu  préparait  son 
cœur  ;  la  grande  affaire  du  salut  devenait  de  plus  en  plus,  pour  lui, 
la  seule  importante.  Ses  paroles  pénétrèrent  profondément  dans 
Tàme  de  Seng-houn-i.  Il  les  reçut  comme  la  parole  du  Maître,  et 
promit  défaire  tous  ses  efforts  pour  réaliser  leurs  communs  désirs. 

Seng-houn-i  partit  donc  pour  Péking  dans  les  derniers  mois 
de  Tannée  1783.  Arrivé  dans  cette  capitale,  il  se  rendit  à  Téglise 
du  Midi  (1),  où  il  fut  reçu  par  Tévéque  Alexandre  Tong  auquel  il 
demanda  à  s'instruire.  —  C'était  le  célèbre  Alexandre  de  Govéa, 
Portugais,  de  Tordre  de  Saint-François,  Tun  des  plus  doctes  et 
des  plus  grands  évêques  dont  peut  se  glorifier  Téglise  de  Chine, 
et  Tun  de  ceux  qui  ont  le  plus  travaillé  à  ramener  les  chrétiens 


(i)  11  y  avait  alors  dans  Péking  quaire  églises,  une  à  chacun  des  points 
cardinaux.  CeUe  du  midi  était,  et  est  encore,  la  cathédrale. 


—  48  — 

Chinois  k  la  stricte  observation  des  décrets  du  Saint-Siège  con- 
cernant les  rites.  —  Les  relations  coréennes  disent  aussi  que  Seng- 
houn-i  vil  à  Péking  l'Européen  Sak  Tek-t'so,  âgé  de  plus  de  quatre- 
vingt-dix  ans,  encore  plein  de  santé  et  d*un  extérieur  très-affable, 
et  un  jeune  honome  nommé  Niang.  Dans  les  quatre  églises  de  la 
ville  se  trouvaient  environ  soixante  personnes.  Seng-boun-i  se 
mit  avec  zèle  à  étudier  la  docrine  chrétienne,  et  fut  bientôt  en 
état  de  recevoir  le  baptême.  Ce  sacrement  lui  fut  conféré  avant 
son  départ,  et  comme  on  espérait  qu'il  serait  la  première  pierre 
de  TÉglise  coréenne,  on  lui  donna  le  nom  de  Pierre.  Voici  com- 
ment M.  de  Ventavon,  missionnaire  à  Péking,  écrivant  en  date 
du  25  novembre  1784,  annonçait  à  ses  amis  d'Europe  cet  heu- 
reux événement  : 

<c  Vous  apprendrez  sans  doute  avec  consolation  la  conversion 
d'une  personne  dont  Dieu  se  servira  peut-être  pour  éclairer  des 
lumières  de  l'Évangile,  un  royaume  où  l'on  ne  sache  pas  qu'au- 
cun missionnaire  ait  jamais  pénétré;  c'est  la  Corée,  presqu'île 
située  à  TOrient  de  la  Chine.  Le  roi  de  cette  contrée  envoie  tous 
les  ans  des  ambassadeurs  à  l'empereur  de  la  Chine  dont  il  se 
regarde  comme  vassal.  Il  n'y  perd  rien  ;  car  s'il  fait  des  présents 
considérables  à  l'empereur,  l'empereur  lui  en  fait  de  plus  consi- 
dérables encore.  Ces  ambassadeurs  coréens  vinrent,  sur  la  fin  de 
Tannée  dernière,  eux  et  leur  suite,  visiter  notre  église  ;  nous  leur 
donnâmes  des  livres  de  religion.  Le  fils  d'un  de  ces  deux  sei- 
gneurs, âgé  de  vingt-sept  ans  et  très-bon  lettré,  les  lut  avec 
empressement;  il  y  vit  la  vérité,  et,  la  grâce  agissant  sur  son 
cœur,  il  résolut  d'embrasser  la  religion  après  s'en  être  instruit  à 
fond.  Avant  de  l'admettre  au  baptême,  nous  lui  flmes  plusieurs 
questions,  auxquelles  il  satisfit  parfaitement.  Nous  lui  deman- 
dâmes, entre  autres  choses,  ce  qu'il  était  résolu  de  faire,  dans  le 
cas  où  le  roi  désapprouverait  sa  démarche,  et  voudrait  le  forcer  à 
renoncer  à  la  foi  ;  il  répondit,  sans  hésiter,  qu'il  souffrirait  tous 
les  tourments  et  la  mort  plutôt  que  d'abandonner  une  religion 
dont  il  avait  clairement  connu  la  vérité.  Nous  ne  manquâmes  pas 
de  lavertir  que  la  pureté  de  la  loi  évangélique  ne  souffrait  point 
la  pluralité  des  femmes.  Il  répliqua  :  je  n'ai  que  mon  épouse 
légitime  et  je  n'en  aurai  jamais  d'autres.  Enfin,  avant  son  départ 
pour  retourner  en  Corée,  du  consentement  de  son  père,  il  fut 
admis  au  baptême  que  M.  de  Grammont  lui  administra,  lui 
donnant  le  nom  de  Pierre;  son  nom  de  famille  est  Ly  (4).  On  le 

(1)  Ly  est  la  prononciation  chinoise  du  mot  coréen  Ni. 


—  le- 
dit allié  de  la  maison  royale.  Il  déclara  qu'à  son  retour  il  vou- 
lait renoncer  aux  grandeurs  humaines,  et  se  retirer,  avec  sa 
famille,  dans  une  campagne  pour  vaquer  uniquement  à  son 
salut.  Il  nous  promit  de  nous  donner  chaque  année  de  ses  nou- 
velles. Les  ambassadeurs  promirent  aussi  de  proposer  à  leur 
souverain  d'appeler  des  Européens  dans  ses  États.  De  Péking 
jusqu'à  la  capitale  de  Corée,  le  chemin  par  terre  est  d'environ 
trois  mois. 

«  Au  reste,  nous  ne  pouvons  nous  entretenir  que  par  écrit  avec 
les  Coréens.  Leurs  caractères  et  les  caractères  chinois  sont  les 
mêmes,  quant  à  la  figure  et  à  la  signification  ;  s'il  y  a  quelque 
différence,  elle  est  légère  ;  mais  leur  prononciation  est  tout  à  fait 
différente.  Les  Coréens  mettaient  par  écrit  ce  qu'ils  voulaient 
dire  :  en  voyant  les  caractères,  nous  en  comprenions  le  sens,  et 
ils  comprenaient  aussi  tout  de  suite  le  sens  de  ceux  que  nous 
leur  écrivions  en  réponse  (1)...  » 

Au  printemps  de  l'année  kap-tsin  (1784),  Pierre  Seng-houn-i 
rentra  dans  la  capitale  de  la  Corée,  apportant  des  livres  en  grand 
nombre,  des  croix,  des  images  et  quelques  objets  curieux  qui  lui 
avaient  été  donnés  à  Péking.  Il  n'eut  rien  de  plus  pressé  que 
d'envoyer  à  Piek-i  une  partie  de  son  trésor.  Celui-ci  comptait 
les  jours  et  attendait  avec  la  plus  vive  impatience  le  retour  de 
l'ambassade.  Dès  qu'il  eut  reçu  les  livres  envoyés  par  son  ami,  il 
loua  une  maison  retirée,  et  s'y  enferma  pour  s'appliquer  entière- 
ment à  la  lecture  et  à  la  méditation.  Il  avait  maintenant,  entre 
les  mains,  des  preuves  plus  nombreuses  de  la  vérité  de  la  reli- 
gion, des  réfutations  plus  complètes  des  cultes  superstitieux  de 
la  Chine  et  de  la  Corée,  des  explications  des  sept  sacrements, 
des  catéchismes,  le  commentaire  des  évangiles,  la  vie  des  saints 
pour  chaque  jour,  et  des  livres  de  prières.  Avec  cela,  il  pouvait 
voir  à  peu  près  ce  qu'est  la  religion,  dans  son  ensemble  et  dans 
ses  détails.  Aussi  à  mesure  qu'il  lisait,  sentait-il  une  vie 
nouvelle  pénétrer  dans  son  âme.  Sa  foi  en  Jésus-Christ  gran- 
dissait, et  avec  sa  foi  grandissait  également  le  désir  de  faire  con- 
naître le  don  de  Dieu  à  ses  compatriotes.  Après  un  certain 
temps  d'études,  sortant  de  sa  retraite,  il  alla  trouver  Seng- 
houn-i  et  les  deux  frères  Tieng,  Iak-tsien  et  Iak-iong  :  «  C'est 
«  vraiment  une  magnifique  doctrine,  leur  dit-il,  c'est  la  voie  véri- 
«  table.  Le  grand  Dieu  du  ciel  a  pitié  des  millions  d'hommes  de 
<  notre  pays,  et  il  veut  que  nous  les  fassions  participer  aux 

(1)  Nouvelles  lettrée  éà  ai8.  —  T.  H,  p.  30. 


—  20  — 

«  bienfaits  de  la  Rédemption  du  inonde.  C'est  Tordre  de  Dieu. 
a  Nous  ne  pouvons  pas  être  sourds  à  son  appel.  Il  faut  répandre 
«  la  religion  et  évangéliser  tout  le  monde.  » 

Pour  sa  part,  il  commença  aussitôt  à  annoncer  la  bonne  nou- 
velle. Il  s'adressa  d'abord  à  quelques-uns  de  ses  amis,  de  la  classe 
moyenne,  distingués  par  leurs  connaissances  et  leur  bonne  con- 
duite. Plusieurs  se  rendirent  presque  immédiatement  a  sa  parole 
vive  et  pénétrante  ;  c'étaient  entre  autres  Tsoi  T'sang-hîen-i, 
T'soiln-kin-i,  etKimTsong-kio.  Piek-i  prêcha  aussi  la  religion 
à  plusieurs  nobles  qui  Tembrassërent.  Fidèle  k  sa  mission,  il  ne 
se  donnait  pas  de  relâche;  il  allait  de  côté  et  d'autre  annonçant 
partout  rËvangile.  Ses  succès  firent  assez  de  bruit  pour  éveiller 
la  susceptibilité  des  lettrés  païens,  qui  comprenaient  instinctive- 
ment que  la  nouvelle  doctrine  sapait  par  la  base  leurs  croyances 
nationales.  Plusieurs  d'entre  eux  essayèrent  tout  d'abord  de  con- 
vaincre d'erreur  les  prédicateurs  de  rÈvangile,  et  de  les  ramener 
h  la  religion  des  lettrés.  Le  premier  qui  fit  cette  tentative  fut  Ni 
Ka-hoan-i.  Issu  d'une  famille  distinguée,  il  comptait,  parmi  ses 
ancêtres  et  ses  parents,  plusieurs  docteurs  fameux,  et  lui-même, 
quoique  jeune  encore,  avait  déjà  beaucoup  de  réputation.  Appre- 
nant la  propagation  rapide  de  la  religion,  il  dit  :  ce  C'est  ici  une 
très-grande  affaire.  Quoique  cette  doctrine  étrangère  ne  paraisse 
pas  déraisonnable,  ce  n'est  pas  cependant  notre  doctrine  des  let- 
trés ;  et  puisque  Piek-i  veut  par  là  changer  le  monde,  je  ne  puis 
rester  immobile.  J'irai  donc  et  je  le  ramènerai  dans  la  bonne 
voie.  »  On  fixa  le  jour  de  la  conférence.  Les  amis  des  deux  doc- 
teurs et  une  foule  de  curieux  se  réunirent  chez  Piek-i  pour 
assister  à  cette  discussion  solennelle.  Ka-hoan-i  essaya  tout 
d'abord  de  faire  revenir  Piek-i  de  ce  qu'il  appelait  ses  erreurs. 
Il  se  croyait  sûr  de  la  victoire,  mais  chacune  de  ses  assertions  était 
relevée  par  son  adversaire  qui  les  réfutait  article  par  article,  et 
qui,  le  poursuivant  jusque  dans  les  plus  petits  détails,  détruisait 
et  réduisait  en  poudre  tout  l'édifice  de  ses  raisonnements.  En 
vain  s'épuisait-il  à  le  relever,  tous  les  coups  de  Piek-i  frappaient 
juste.  Toujours  d'accord  avec  lui-même,  il  n'avançait  rien  sans 
le  prouver.  Sa  parole  claire  et  lucide,  disent  les  relations 
coréennes,  portait  partout  la  lumière;  son  argumentation  était 
brillante  comme  le  soleil  ;  elle  frappait  comme  le  vent,  et  tran- 
chait comme  un  sabre. 

Les  nombreux  spectateurs  de  ce  combat  singulier  jouirent 
alors  d'un  beau  spectacle.  C'était  un  des  coryphées  de  la  vieille 
école,  un  champion  des  ténébreuses  doctrines  chinoises,  aux  prises 


—  21  — 

avec  un  défenseur  de  la  lumière  évangélique.  Mais  celui-ci,  appuyé 
sur  la  vérité,  demeurait  inébranlable,  tandis  que  l'autre,  malgré 
sa  souplesse,  était  renversé  et  ne  se  relevait  que  pour  retomber 
encore.  La  foi  chrétienne  triomphait  sur  ce  théâtre  éminent. 
Elle  faisait  la  conquête  d'un  grand  nombre  d*âmes  droites  et 
sincères,  et  fortifiait  son  empire  dans  les  cœurs  des  néo- 
phytes. Une  journée  ne  suffit  pas  néanmoins  pour  faire  rendre  les 
armes  à  Tadversaire  de  Piek-i.  Les  discussions  furent  reprises 
pendant  trois  jours  ;  mais  elles  n'eurent  pour  résultat  que  de 
montrer  de  plus  en  plus  la  beauté  et  la  solidité  de  la  nouvelle 
doctrine.  Alors  Ka-hoan-i,  entièrement  vaincu,  n'ayant  plus 
aucun  subterfuge  à  mettre  en  avant,  dit  ces  mémorables  paroles  : 
«  Cette  doctrine  est  magnifique,  elle  est  vraie  ;  mais  elle  attirera 
«  des  malheurs  à  ses  partisans.  Que  faire?  »  Il  se  retira,  et, 
depuis  cette  époque,  n'ouvrit  plus  la  bouche  au  sujet  de  la  reli- 
gion chrétienne,  et  ne  s'en  occupa  aucunement. 

Piek-i  profita,  pour  faire  de  nouvelles  conversions,  de  la  gloire 
qu'il  venait  d'acquérir,  mais  bientôt  un  nouvel  adversaire, 
apprenant  les  résultats  de  la  fameuse  conférence  et  les  progrès 
de  la  foi,  voulut,  lui  aussi,  entrer  en  lice  avec  ses  défenseurs. 
C'était  Ni  Kei-iang-i,  non  moins  remarquable  par  son  érudition 
que  par  la  haute  position  de  sa  famille.  Piek-i,  fort  de  la  vérité 
qu'il  annonçait,  n'était  pas  homme  à  éviter  cette  rencontre.  Il 
développa  l'origine  du  ciel  et  de  la  terre,  le  bel  ordre  du  monde 
dans  toutes  ses  parties,  et  les  preuves  de  la  Providence.  Il  expli- 
qua la  nature  de  Tâme  humaine  et  de  ses  différentes  facul- 
tés, l'admirable  harmonie  des  peines  et  des  récompenses  futures 
avec  les  actes  de  chacun  pendant  sa  vie  :  enfin  il  démontra  que  la 
vérité  de  la  religion  chrétienne  s'appuie  sur  des  principes  inatta- 
quables. Kei-iang-i,  ne  pouvant  soutenir  la  discussion,  garda  le 
silence.  Il  semblait  croire  au  fond  du  cœur,  mais  il  ne  pouvait  se 
décider  à  l'avouer  franchement.  Aussi,  quand  il  se  fut  retiré, 
Piek-i  dit  en  parlant  de  ces  deux  docteurs  :  «  Ces  deux  Ni  ne 
savent  que  répondre  ;  mais  comme  ils  n'ont  aucun  désir  de  prati- 
quer la  religion,  il  n'y  a  rien  à  en  espérer.  » 

Cependant  Piek-i,  afin  de  favoriser  la  propagation  rapide  de 
l'Évangile  et  d'établir  solidement  la  religion  chrétienne  dans  son 
pays,  songeait  à  lui  donner  pour  appuis  quelques  personnages 
dont  la  science  et  la  réputation  pussent  imposer  le  respect  et 
captiver  les  esprits.  Ne  comptant  plus  sur  ceux  dont  il  a  été  parlé 
plus  hauU  il  jeta  les  yeux  sur  la  famile  Kouen  de  lang-Keun, 
qui,  auparavant,  avait  manifesté  de  bonnes  dispositions.  Cette 


—  22  — 

famille,  déjà  dans  les  honneurs  au  temps  des  Korie,  s'était, 
lors  du  changement  de  dynastie,  ralliée  une  des  premières  au 
nouveau  roi,  et  depuis,  son  crédit  n'avait  fait  qu'augmenter. 
Kouen  Tsiel-sin-i,  surnommé  Nok-am,  le  promoteur  des  con- 
férences de  la  pagode  dont  il  a  été  question  au  commencement 
de  cette  histoire,  et  Tun  des  plus  célèbres  docteurs  du  temps,  en 
était  alors  le  chef.  Il  était  Tainé  de  cinq  frères,  tous  renommés 
pour  leur  science  et  leur  bonne  conduite,  parmi  lesquels  on  dis- 
tinguait surtout  le  troisième,  Il-sin-i  surnommé  Tsik-am.  Les 
cinq  frères  Kouen  avaient  un  grand  nombre  de  disciples,  venus 
de  toutes  les  parties  du  royaume.  Piek-i  pensa  donc  qu'il  serait 
très-utile  de  convertir  ces  savants  et  d'en  faire  les  propagateurs 
et  les  soutiens  de  la  religion. 

A  la  neuvième  lune  de  cette  même  année  kap-tsin  (1784),  il 
se  rendit  dans  leur  maison  à  Kam-san,  dans  le  district  de  lang- 
Keun.  Dès  qu'il  fut  arrivé,  les  conférences  sur  la  religion  recom- 
mencèrent, et  bientôt  la  vérité  brilla  dans  tout  son  jour.  L'atné, 
T'siel-sin-i,  âgé  d'environ  cinquante  ans,  qui  avait  passé  sa  vie 
à  approfondir  la  philosophie  et  la  morale  des  livres  sacrés  des 
Chinois,  hésita  d'abord.  Sans  résister  à  la  lumière  de  FËvangile, 
il  ne  pouvait  se  décider  à  perdre  en  un  instant  tout  le  fruit  des 
immenses  travaux  qui  avaient  fait  sa  réputation.  Ce  ne  fut  qu'un 
peu  plus  tard  qu'il  embrassa  la  religion,  et  fut  baptisé  sous  le 
nom  d'Ambroise.  Sa  foi  constante  et  sa  sainte  vie  lui  méritèrent 
une  belle  couronne,  comme  nous  le  verrons  dans  la  suite.  Mais 
le  troisième  frère  Il-sin-i  se  convertit  de  suite,  et  bientôt  sa  fer- 
veur extraordinaire,  son  zèle  éclairé,  justifièrent  pleinement  les 
espérances  de  Piek-i.  Non  content  de  pratiquer  lui-même,  il  se 
mit  à  instruire  tous  les  membres  de  sa  famille  et  commença  k 
prêcher  la  foi  à  ses  amis  et  connaissances,  avec  tout  le  succès 
que  lui  assurait  Tautorité  de  son  nom,  de  sa  science  et  de  ses 
vertus.  Dieu  bénit  tellement  ses  efforts,  que  le  district  de  lang- 
Keun  peut,  à  juste  titre,  être  considéré  comme  le  berceau  de  la 
religion  en  Corée. 

Ce  fut  vers  ce  temps  que  Pierre  Seng-houni,  qui  avait  reçu  le 
baptême  à  Péking,  conféra  lui-même  ce  sacrement  à  Piek-i  et  à 
Il-sin-i.  Le  choix  des  noms  de  baptême  ne  se  fit  pas  d'une  ma- 
nière indifférente.  Ni  Piek-i  avait  commencé  l'œuvre  de  la  con- 
version de  la  Corée  :  il  avait  ainsi  préparé  les  voies  à  la  venue  du 
Sauveur.  Il  fut  décidé  qu'il  s'appellerait  Jean-Baptiste.  Kouen 
Il-sin-i,  voulant  se  consacrer  à  la  prédication  de  l'Evangile,  prit 
pour  son  patron  saint  François-Xavier,  l'apôtre  de  l'Orient,  afin 


—  83  — 

d'en  faire  son  modèle  et  son  protecteur.  C'est  sous  ce  nom  que 
nous  le  désignerons  désormais. 

Ces  trois  hommes,  Pierre,  Jean-Baptiste  et  François-Xavier 
marchaient  d'un  pas  égal  dans  la  noble  voie  qu'ils  s'étaient  tra- 
cée, et  profitaient  de  toutes  les  occasions  pour  faire  briller  la 
lumière  de  la  foi  aux  yeux  de  leurs  compatriotes.  Jusqu'alors  la 
prédication  de  TËvangile  s'était  faite  ouvertement  et  sans  entraves, 
mais  déjà  il  était  facile  de  prévoir  que  la  vérité  ne  se  répandrait  pas 
sans  combats.  Les  contradictions  commençaient  h  s'élever.  Les 
préjugés  bien  connus  du  gouvernement  et  du  peuple  coréens  fai- 
saient craindre  de  prochaines  violences.  Ces  prévisions  ne  décou- 
ragèrent pas  nos  trois  prédicateurs.  Ils  continuèrent  à  annoncer 
Jésus-Christ,  et  la  foi  fit  de  grands  progrès.  Xavier  Kouen  sur- 
tout, soit  par  lui-même,  soit  par  ses  disciples,  obtint  des  succès 
prodigieux. 

La  prédication  avait  commencé  à  la  capitale,  et  dans  la 
province  attenante;  mais  bientôt  la  parole  de  vie  fut  portée  dans 
les  autres  parties  de  la  Corée. 

Il  y  avait  alors  dans  la  maison  de  Xavier  Kouen  un  jeune 
homme  nommé  Ni  Tan-ouen-i  ou  encore  Tson-i'siang-i.  Il  était 
né  dans  le  village  de  le-sa-ol,  au  district  de  T'ien-an,  province 
de  T'siong-l'sieng,  sur  les  limites  de  la  grande  et  fertile  plaine 
de  Naï-po,  et  appartenait  à  une  honnête  famille  de  cultivateurs. 
Ayant  reçu  de  la  nature  des  talents  peu  ordinaires,  il  se  livra 
d'abord  chez  lui  à  Tétude  des  lettres,  mais  bientôt  le  désir  de 
s'instruire  plus  complètement  fit  naître  dans  son  esprit  la 
pensée  d'aller  étudier  auprès  de  quelque  maître  célèbre.  Les 
docteurs  Kouen  étaient  alors  en  grande  réputation.  Tan-ouen-i 
se  rendit  auprès  d'eux  et  se  fit  leur  disciple.  Xavier  Kouen  fut 
charmé  du  bon  esprit  et  des  belles  qualités  de  son  nouvel  élève. 
Il  lui  donnait  ses  soins,  déjà  depuis  un  certain  temps,  lorsqu'il 
eut  le  bonheur  de  devenir  chrétien.  Aussitôt^  il  fit  connaître  la 
religion  à  Tan-ouen-i,  s'appliquant  à  lui  enseigner  non  seule- 
ment les  principaux  articles  de  la  foi,  mais  surtout  les  devoirs  de 
la  vie  chrétienne,  et  la  manière  de  les  remplir.  Il  réussit  au  delà 
de  toute  espérance.  Ni  Tan-ouen-i  fut  baptisé  sous  le  nom  de 
Louis  de  Gonzague,  et  reçut  de  son  maitre  la  mission  de  retour- 
ner dans  son  pays  pour  y  prêcher  à  son  tour.  Il  revint  donc  dans 
sa  province,  et  convertit  en  très-peu  de  temps  sa  famille,  ses 
proches,  ses  amis  et  une  multitude  de  personnes  que  sa  réputa- 
tion de  savoir  et  de  vertu  attirait  de  toutes  parts.  Ainsi  furent 
jetés  les  premiers  fondements  de  la  célèbre  chrétienté  du  Nai-po, 


—  84  - 

qui  a  toujours  été  depuis  une  pépinière  de  fervents  chrétiens  et 
d'illustres  martyrs. 

A  Xavier  Kouen  devait  aussi  revenir  la  gloire  d'établir  sur  des 
bases  solides,  la  chrétienté  de  la  province  de  Tsien-la,  dans  la 
partie  méridionale  du  royaume,  en  convertissant  Niou  Hang-kem-i, 
qui  fut  appelé  Augustin  au  baptême.  Augustin  appartenait  à  une 
des  classes  les  moins  élevées  delà  noblesse,  mais  son  mérite  per- 
sonnel et  sa  grande  fortune  lui  donnaient  beaucoup  d'influence. 
Il  habitait  à  T'so-nami,  au  district  de  Tsien-tsiou.  Ayant 
entendu  parler  de  la  nouvelle  religion,  il  fut  attiré  parla  réputa- 
tion des  hommes  fameux  qui  l'embrassaient,  et  voulant  examiner 
les  choses  par  lui-même,  il  vint  dans  la  (amille  Kouen.  A  peine 
eut-il  connu  les  principes  de  la  religion  chrétienne,  que  son 
âme  droite  se  rendit,  et  il  voulut  commencer  de  suite  à  la  pra- 
tiquer. De  retour  chez  lui,  il  instruisit  immédiatement  sa  nom- 
breuse famille,  et  annonça  aussi  la  bonne  nouvelle  k  ses  amis, 
voisins  et  connaissances.  Sa  ferveur,  son  zèle  et  sa  constance 
peuvent  le  faire  regarder  comme  la  pierre  angulaire  des  chré- 
tientés des  provinces  méridionales.  Vers  cette  même  époque» 
PaulTsi  T'siong-i,  demeurant  aussi  dans  la  province  de  Tsien-la, 
au  district  de  Tsin-sou,  reçut  la  foi  par  le  moyen  deKim  Pem-ou, 
dont  nous  parlerons  plus  tard. 

Dans  les  pays  plus  rapprochés  de  la  capitale,  nous  devons 
signaler  la  famille  Tieng,  comme  ayant  beaucoup  contribué  à  la 
propagation  de  l'Évangile.  Cette  famille,  depuis  longtemps  célè- 
bre, était  originaire  de  Na  -tsiou,  et  demeurait  alors  à  Ma-tsai, 
district  de  Koang-tsiou,  province  de  Kieng-kei.  C'est  à  elle  qu'ap- 
partenaient les  deux  frères  Iak-tsien  et  Iak-iong,  qui  prirent  part 
aux  premières  conférences  de  Piek-i.  Elle  comptait  encore  plu- 
sieurs autres  membres  respectés,  qui  secondèrent  admirablement 
à  cette  époque  le  mouvement  religieux.  Il  faut  aussi  mentionner 
la  noble  famille  de  Luc  Hong,  dit  Nak-min-i.  Les  deux  frères 
étaient  dans  les  charges  publiques.  Ils  furent  tous  instruits  et 
baptisés,  par  Pierre  Seng-houn-i. 

Dans  la  classe  moyenne,  ceux  qui  travaillèrent  le  plus  à 
répandre  la  religion,  dès  le  commencement,  furent  Mathias 
T'soi,  Sabas  Tsi  et  Jean  T'soi.  Mathias  T'soi  In-kiun-i,  d'une 
famille  d'interprètes,  fut  instruit  par  Piek-i.  Sabas  Tsi  dit 
Tsiang-hong-i,  d'une  famille  de  musiciens  attachés  à  la  cour, 
se  présenta  lui-même  pour  se  faire  instruire.  D'un  naturel 
simple,  respectueux  et  diligent,  après  avoir  bien  étudié  la  reli- 
gion, il  s'appliqua  avec  fen^eur  à  aimer  Dieu,  et  son  unique  désir 


—  16  — 

était  de  pouvoir  mourir  pour  lui.  Aus^  s'exposail^i)  avee  joie 
aux  dangers,  aux  privations  et  aux  souffrances,  Jean  T'»oi«  dil 
Tsiang-hien-i,  et  plus  connu  par  son  surnom  de  Koan«i'slen«i, 
appartenait  lui  aussi  à  une  famille  d'interprMes.  CViaii  un 
homme  actif  et  infatigable.  Dès  qu'il  eut  embrasst^  la  iH)ligion, 
il  copia  de  sa  main  tous  les  livres  qui  en  trai(aiont«  et  |>ar  lh« 
rendit  d*immenses  services.  Sa  réputation  de  copiste  devint  «i 
grande,  que  tous  les  chrétiens  qui  désiraient  des  livreH.  M*adraii- 
saient  à  lui  pour  en  obtenir.  On  lui  attribue  la  traduction 
coréenne  dn  livre  chinois  intitulé  :  Explication  ihn  Évanyihti 
des  dimanches  et  fêtes. 

Pour  bien  comprendre  cette  diffusion  rapide  de  la  doctrine 
chrétienne,  il  n'est  pas  inutile  de  se  rappeler  ce  que  nou»  avonn 
dit  dans  Tintroduction,  sur  la  nature  des  relations  hahltucllcM  de 
société  dans  ce  pays.  Les  appartements  des  femmeH,  c\\n  h*M 
nobles  et  les  riches,  se  trouvant  à  rintéricnr  et  eniRtretment 
séparés,  les  rapports  entre  hommes  n*en  sont  que  pluM  libren  et 
plus  multipliés.  Le  devant  de  chaque  mmou,  oli  réidde  habi- 
tuellement le  maître,  est  comme  un  salon  de  réception,  toujours 
ouvert,  où  tous,  amis  ou  étrangers,  connus  ou  inr^onnuK,  peuvi^nl 
entrer,  s*asseoir,  boire  le  thé,  fumer,  et  prendre  part  Ii  la  eon- 
versa tioo.  Les  Coréens,  naturellement  flâneurs  et  \mysàfA%^  mni 
conUooellement  par  voies  et  par  chemins.  Ceux  qui  n'ont  rieo  k 
faire  chez  eux,  vont  de  salon  en  salon,  en  quête  de  nouvelk^, 
S'ocaipaot  peu  on  point  de  politique,  ils  parlent  seieoee^  Uitén^ 
tnre,  se  communiquent  le  résultat  de  leurs  éiuAt%^  mm\fi^fmi 
leurs  travaux  littéraires,  ete.  Il  est  (aeile  4*imzf(,imr  fJMUum  la 
do^riae  chréiieoiie^  si  étrauge  et  ai  uouveiie  pcrur  t^t^  tti  pfhMiH 
par  des  dodears  f«  renoomiéift,  dut  (ny^  b  mrumUt  (luMi^M^; 
et  ombîea  de  j^ersousef  ««  yaikr^i  «t  ^m  é^umAipmi  ^sukr, 
dis  SM  afipanliOfi  es  0>rée. 

Ostre  eevx  dosi  fiwf  «tms  émtté  k%  mm^^  I^i^smm)^^  4*441' 
ire§  MOfdnrte^  txrr«IIK;reflit  akir^  â  iîui^  liritter ans  ir^aiti  i^.imn 

déi^^siQrlMS  îd.  ^m§s'atp«wlMh<3Miftall^^  W}^ 


CHAPITRE  m 


Premières  épreuves.  —  Rapports  de  TÉglise  coréenne  avec  l'Évèque  de  Pèkmg. 


Quelques  jours  avant  sa  mort,  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  a 
dit  :  ((  Si  le  grain  de  froment  tombant  en  terre,  ne  meurt  pas,  il 
demeure  seul  ;  mais  s'il  meurt,  il  porte  beaucoup  de  fruit.  Celui 
qui  aime  sa  vie,  la  perdra,  et  celui  qui  hait  sa  vie,  la  garde  pour 
Téternité.  »  Ces  paroles  divines  sont  vraies  pour  tous  les 
hommes,  partout  et  toujours.  La  foi  de  chaque  chrétien  ne 
s'enracine  et  ne  vit  que  par  la  mortification  et  la  souffrance  ;  la 
foi  de  chaque  peuple  ne  s'enracine,  ne  grandit,  ne  se  développe, 
qu'arrosée  du  sang  des  martyrs. 

La  nouvelle  Église  de  Corée  allait  bientôt  en  faire  l'expé- 
rience. Mais  le  Dieu  miséricordieux  qui  proportionne  Tépreuve  à 
notre  faiblesse,  ne  permit  tout  d'abord  qu'un  commencement  de 
persécution,  assez  pour  avertir  les  néophytes,  et  leur  montrer  ce 
qu'ils  devaient  attendre,  pas  assez  pour  les  décourager.  Leur 
nombre  augmentait  tous  les  jours,  mais  le  nombre  et  la  violence 
de  leurs  ennemis  augmentaient  plus  rapidement  encore.  Le  roi 
cependant  n'avait  jusqu'alors  pris  aucun  parti,  et  l'affaire  dont 
nous  allons  parler  semble  avoir  eu  lieu  sans  sa  coopération. 

Au  commencement  de  l'année  eul-sa  (1785),  un  an  à  peine 
depuis  que  l'Évangile  avait  été  introduit  en  Corée,  le  ministre  des 
crimes,  Kira  Hoa-tsin-i,  voulut  en  arrêter  les'progrès  par  quelque 
coup  d'éclat,  de  nature  à  jeter  la  terreur  dans  les  esprits.  N'osant 
pas  s'attaquer  directement  aux  chefs  bien  connus  des  chrétiens, 
il  fit  saisir  et  traduire  à  son  tribunal  Kim  Pem-ou,  nommé  Tho- 
mas au  baptême. 

Thomas,  né  à  la  capitale,  appartenait  à  une  des  principales 
familles  d'interprètes.  Appliqué  aux  études  et  ami  de  la  science, 
il  s'était  lié  avec  Ni  Piek-i,  et  c'est  par  lui  qu'il  fut  instruit  de 
la  religion  en  1784.  Répondant  aussitôt  à  l'appel  de  la  grâce,  il 
se  mit  à  pratiquer  avec  ferveur,  instruisit  et  convertit,  non-seule- 
ment sa  famille  tout  entière,  mais  encore  un  certain  nombre  de 
ses  amis,  surtout  dans  la  classe  des  interprètes. 

Appelé  devant  le  ministre  des  crimes,  et  sommé  de  renoncera 
sa  religion,  Thomas,  soutenu  par  la  grâce  divine,  refusa  avec 


.J^^k^iL 


—  n  — 

consfjince  d'apostasier.  Il  fut  appliqué  à  diverses  tortures  :  mais 
il  ne  fléchit  pas  un  seul  instant.  Xavier  Kouen  ayant  appris  ce 
qui  se  passait,  crut  indigne  de  lui  d'abandonner  son  fidèle  core- 
ligionnaire. Accompagné  de  plusieurs  autres  chrétiens,  il  se  rendit 
devant  le  ministre  :  «  Tous,  s'écria-t-il  courageusement,  tous 
«  nous  professons  la  même  religion  que  Kim  Pem-ou.  Nous  vou- 
«  Ions  partager  le  sort  que  vous  lui  réservez,  d  Le  ministre  ne 
crut  pas  prudent  d'attaquer  des  personnages  aussi  puissants  et 
aussi  distingués.  Il  les  fit  renvoyer,  sans  les  écouter,  et  n'en 
continua  pas  moins  de  persécuter  Thomas.  Après  divers  sup- 
plices, dont  le  détail  n'est  pas  connu,  ne  pouvant  triompher  de 
la  foi  et  de  la  constance  du  chrétien,  il  le  condamna  à  l'exil  dans 
la  ville  de  Tan-iang,  à  l'extrémité  orientale  de  la  province  de 
T'siong-t'sieng.  Dans  le  lieu  de  son  exil,  Thomas  Kim  continua 
à  pratiquer  publiquement  sa  religion.  II  faisait  à  haute  voix  ses 
prières,  et  instruisait  tous  ceux  qui  voulaient  Tentendre.  Son 
courage  et  sa  patience  ne  se  démentirent  pas  un  seul  instant. 
Il  mourut  des  suites  de  ses  blessures,  quelques  semaines  après 
son  arrivée  à  Tan-iang,  selon  les  uns,  ou  selon  d'autres,  deux 
ans  plus  tard.  Telle  fut  la  fin  du  premier  martyr  qui,  sur  la 
terre  de  Corée,  donna  sa  vie  pour  Jésus-Christ. 

Cette  affaire  n'eut  pas  d'autres  suites.  Mais  elle  était  suffisante 
pour  montrer  aux  chrétiens  qu'il  faut  non-seulement  professer 
l'Évangile  de  bouche,  mais  aussi  être  prêt,  le  cas  échéant,  à 
signer  de  son  sang  sa  profession  de  foi.  Aussitôt  la  terreur  se 
repandit,  surtout  à  la  capitale  et  dans  les  environs.  Le  T'ai- 
hak-saing  (savant  précepteur  du  roi)  nommé  Tsieng-siouk-i,  fit 
publier  alors  une  circulaire  violente  contre  les  chrétiens,  enga- 
geant leufô  parents  et  amis  à  rompre  ouvertement  et  complète- 
ment avec  eux.  Ce  document,  daté  de  la  troisième  lune,  1785, 
est  la  première  pièce  publique  connue,  qui  attaque  officiellement 
le  christianisme.  Plusieurs  familles  firent  tous  leurs  efforts,  par 
prières  et  par  menaces,  pour  obtenir  l'apostasie  de  ceux  de  leurs 
membres  qui  avaient  embrassé  la  religion.  Il  y  eut  alors  de  glo- 
rieuses confessions,  mais  il  y  eut  aussi  des  défections  déplora- 
bles, même  parmi  ceux  qui  semblaient  être  les  colonnes  de  la 
nouvelle  Église.  Pierre  Seng-houn-i  et  Jean-Baptiste  Piek-i, 
étaient  désignés  par  la  voix  publique,  comme  les  principaux 
chefs  et  fauteurs  du  christianisme  ;  aussi,  ceux  de  leurs  parents 
qui  n'avaient  pas  embrassé  la  foi ,  épouvantés  du  supplice  de 
Thomas  Pem-ou,  mirent  tout  en  œuvre  pour  les  faire  renoncer 
k  une  religion  qui  allait  attirer  des   malheurs   sur  eux  et 


—  88  - 

sur  leur  famille.  Ils  ne  réussirent  que  trop,  dans  leur  funeste 
dessein. 

Le  frère  cadet  de  Seng-houn-i,  appelé  Tsi-houn-i,  témoignait 
surtout  une  haine  violente  contre  la  religion.  Il  employa  tous  les 
moyens  pour  décourager  son  atné  et  le  faire  changer  de  résolu- 
tion. Poussé  à  bout  par  ces  persécutions  domestiques  qui  se  renou- 
velaient tous  les  jours,  Seng-houn-i  finit  par  céder.  Il  brûla  ses 
livres  de  religion  et  fit  un  écrit  pour  se  justifier  devant  le  public 
d'avoir  été  chrétien. 

Le  père  de  Piek-i,  homme  d'un  naturel  emporté,  n'avait 
jamais  voulu  entendre  parler  de  la  nouvelle  doctrine.  Il  fit  des 
efforts  inouïs  pour  arracher  la  foi  du  cœur  de  son  fils.  Ne  pou- 
vant y  réussir,  il  tomba  dans  le  désespoir,  et,  un  jour,  se  passa 
une  corde  autour  du  cou  pour  se  donner  la  mort.  Piek-i,  ébranlé 
h  la  vue  de  semblables  scènes,  sentait  son  courage  faiblir.  Tou- 
tefois, il  ne  se  rendait  pas  encore.  Un  chrétien,  indigne  de  ce 
nom,  vint  près  de  lui  pour  achever  de  le  perdre.  Il  y  employa 
toutes  l'es  ruses,  tous  les  mensonges  imaginables,  jusqu'à  ce 
qu'enfin,  fatigué  de  vexations,  trompé  par  l'apostat,  troublé  par 
la  vue  et  par  les  paroles  de  son  père  au  désespoir,  Piek-i  céda. 
Picculant  devant  une  apostasie  manifeste,  il  usa  de  mots  à  double 
sens  pour  dissimuler  sa  foi.  Son  cœur  avait  défailli  ;  Dieu  n'y 
avait  plus  la  première  place,  et  Dieu  le  rejetait,  car  il  est  écrit  : 
celui  qui  aime  son  père  ou  sa  mère  plus  que  moi,  n'est  pas 
digne  de  moi.  Depuis  ce  temps,  circonvenu  par  ses  proches  et 
ses  amis  païens,  il  ne  put  avoir  aucun  rapport  avec  les  chré- 
tiens. Les  relations  coréennes  racontent  qu'il  fut  horriblement 
persécuté  par  les  remords.  Il  devint  morne,  silencieux,  mélan- 
colique. Jour  et  nuit  il  versait  des  larmes,  et  souvent  on  len- 
tendait  pousser  des  gémissements  douloureux.  Il  ne  pouvait  plus 
se  livrer  au  sommeil,  il  ne  se  dépouillait  même  plus  de  ses  habits. 
S'il  mangeait,  c'était  sans  appétit,  sans  goût  et  sans  profit  pour 
son  corps.  Peu  à  peu  cependant,  les  agitations  de  sa  conscience 
se  calmèrent  ;  les  derniers  efforts  de  la  grâce  se  faisaient  à  peine 
sentir.  Sa  santé  se  rétablit,  et  on  dit  môme  que  le  désir  des 
dignités  pénétra  dans  son  cœur.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  n'eut  le 
temps  d'en  posséder  aucune.  Au  printemps  de  l'année  pin-go 
(178C),  il  tomba  malade  de  la  peste  qui  sévissait  alors  (le  io-ping 
des  Chinois,  espèce  de  typhus),  et  mourut  à  l'âge  de  trente-trois 
ans,  après  huit  jours  de  maladie.  Il  a  été  impossible  de  savoir 
d'une  manière  certaine  comment  se  passèrent  ses  derniers  mo- 
ments. On  prétend  que  des  chrétiens  purent  parvenir  jusqa'àiaii 


—  29  — 

pour  Texhorter  au  regret  de  son  crime,  mais  cette  tradition 
n'est  appuyée  sur  aucun  document  authentique. 

Espérons  néanmoins  que  Dieu  aura  fait  miséricorde  à  celui 
dont  le  zèle  et  les  grandes  qualités  ont  tant  servi  à  introduire  et 
propager  TËvangile  en  Corée,  et  qu'à  Tinstant  suprême,  il  lui 
aura  accordé  la  grâce  du  repentir. 

Cependant  la  foi  du  petit  troupeau,  ébranlée  un  instant, 
n'était  point  anéantie.  Si  la  chrétienté  était  dans  le  deuil  à  Toc- 
casion  de  Tapostasie  de  quelques-uns  de  ses  membres,  elle  était 
en  même  temps  consolée  par  la  constance  du  plus  grand  nombre 
au  milieu  des  persécutions  domestiques,  souvent  plus  difBciles  à 
supporter  que  celles  des  juges  et  des  bourreaux.  Les  conversions 
se  multipliaient.  Louis  de  Gonzague  Tan-ouen-i,  le  disciple  de 
Xavier  Kouen,  continuait  à  prêcher  TËvangile  dans  la  plaine  du 
Naï-po.  Ses  grands  talents,  joints  à  un  don  particulier  de  captiver 
les  âmes,  lui  attiraient  chaque  jour  de  nouveaux  auditeurs,  et 
bien  peu  résistaient  à  ses  prédications.  Aussi  le  nombre  des 
chrétiens  augmentait  considérablement  dans  cette  province.  Ce 
n'étaient  plus  seulement  des  familles  de  nobles  et  de  lettrés  qui 
embrassaient  la  foi  ;  les  cultivateurs,  les  hommes  de  labeur,  les 
gens  du  bas  peuple,  les  pauvres,  recevaient,  eux  aussi,  le  don  de 
Jésus-Christ.  Ils  arrivaient  de  loin,  en  foule,  pour  entendre  la 
bonne  nouvelle,  et  demeuraient  souvent  plusieurs  jours,  nourris 
et  logés  par  les  chrétiens.  Un  de  ces  derniers,  nommé  Ouen 
Tong-tsi,  qui  plus  tard  reçut  la  couronne  du  martyre,  est  resté 
célèbre  pour  sa  généreuse  hospitalité.  Il  recueillait  et  traitait 
chez  lui  un  grand  nombre  des  auditeurs  de  Louis  de  Gonzague, 
et  c'est  alors  que  prit  naissance  ce  dicton  populaire  :  «  On  va 
«  chercher  la  science  dans  la  maison  de  Ni  Tan-ouen-i  comme 
a  on  va  chercher  la  nourriture  dans  celle  de  Ouen  Tong-tsi. 

De  son  côté,  François-Xavier  Kouen,  qui  s'occupait  toujours 
très-activement  à  la  prédication,  sentit  le  besoin  de  se  retirer 
quelque  temps  dans  la  solitude.  Il  avait  compris  à  l'école  de  l'Es- 
prit-Saint  qui  fut  en  cela  son  seul  maître,  qu'avant  tout  il  faut  se 
sanctifier  soi-même,  si  l'on  veut  être  utile  aux  autres.  Dans  ce 
but,  il  forma  la  résolution  de  faire  une  retraite  spirituelle  en 
règle,  et  pour  exécuter  plus  facilement  son  dessein,  il  quitta 
momentanément  sa  famille,  et  se  retira  secrètement  dans  une 
pagode  déserte  située  dans  les  montagnes  Liong-Moun-Son.  Un 
seul  de  ses  amis,  Justin  T'sio,  dit  Tong-^um-i,  l'accompagnait. 
Arrivés  dans  la  pagode,  ils  conviaieit  .éUPftMi  ^  dire  un  seul 
mol,  peodAM  tout  le  temps  à»  ta  Ji||||||j^^  huit 


—  30  — 

jours  entiers,  uniquement  occupés  aux  exercices  spirituels  que 
leur  suggéra  le  désir  d'imiter  Notre-Seigneur  et  ses  saints.  Une 
pratique  si  conforme  au  véritable  esprit  du  Christianisme  leur 
obtint  certainement  de  Dieu  des  grâces  abondantes  pour  eux  et 
pour  ceux  qu'ils  instruisirent  après  leur  retraite.  L'année  sui- 
vante, tieng-mi  (1787),  les  clameurs  contre  la  religion  se  cal- 
mèrent peu  à  peu,  les  contradictions  furent  moins  vives,  et  plu- 
sieurs de  ceux  qui  avaient  cédé  à  Forage,  manifestèrent  leur 
repentir.  Pierre  Ni  Seng-houn-i,  entre  autres,  qui  avait  succombé 
par  faiblesse,  revint  de  nouveau  trouver  François-Xavier  Kouen 
et  les  frères  Tieng,  Iak-iong  et  Iak-tsien.  Ceux-ci  le  reçurent 
k  bras  ouverts. 

C'est  vers  cette  époque  que,  pour  favoriser  la  propagation  de 
TÉvangile,  et  confirmer  dans  la  foi  les  néophytes,  François- 
Xavier  Kouen,  Pierre  Ni,  les  frères  Tieng  et  autres  chrétiens 
influents  formèrent  le  dessein  d'établir  entre  eux  la  hiérarchie 
sacrée.  Cette  pensée,  quelque  étrange  qu'elle  semble,  était  néan- 
moins bien  naturelle.  N'ayant  pas  le  bonheur,  comme  les  chré- 
tiens de  Chine  leurs  modèles,  de  posséder  des  pasteurs  venus  de 
rOccident,  les  chrétiens  de  Corée  comprenaient  cependant  très- 
bien  qu'une  église  ne  peut  pas  subsister  sans  chef.  Dans  leur 
ignorance  sur  la  nature  du  sacerdoce,  sur  sa  transmission  par 
une  chaîne  non  interrompue  qui  remonte  jusqu'au  souverain  Prêtre 
Jésus-Christ,  ils  crurent  ne  pouvoir  rien  faire  de  mieux  que  de 
se  créer  h  eux-mêmes,  des  évêques  et  des  prêtres. 

Pierre  Seng-houn-i  avait  vu  à  Péking  la  hiérarchie  catholique 
en  action  :  Tévêque,  les  prêtres  et  les  autres  clercs  inférieurs.  11 
avait  assisté  aux  saints  mystères  dans  l'église  de  cette  ville.  Les 
sacrements  avaient  été  administrés  en  sa  présence.  Il  rappela 
tous  ses  souvenirs,  et  à  l'aide  des  diverses  explications  qui  se 
trouvent  dans  les  livres  liturgiques  ou  dogmatiques  à  Tusage  des 
chrétiens,  on  arrêta  un  système  complet  d'organisation,  et  on 
procéda  de  suite  à  l'élection  des  pasteurs. 

François-Xavier  Kouen,  que  sa  position,  sa  science  et  sa  vertu 
mettaient  au  premier  rang,  fut  nommé  évêque.  Pierre  Ni  Seng- 
houn-i,  Louis  de  Gonzague  Ni  Tan-ouen-i,  Augustin  Niou,  Jean 
T'soi  Tsiang-hien-i  et  plusieurs  autres,  furent  élus  prêtres.  On 
ignore  s'il  y  eut  quelque  cérémonie,  ressemblant  h  une  consé- 
cration ou  ordination.  Chacun  se  rendit  immédiatement  à  son 
poste,  et  ils  commencèrent  une  sorte  d'administration  des  chré- 
tiens, prêchant,  baptisant,  confessant,  donnant  la  confirmation, 
célébrant  les  saints  mystères,  et  distribuant  la  communion  aux 


..  ^'.1-..  ..». . 


—  31  — 

fidèles.  Ces  sacrements  sont  les  seuls  que  nous  trouvions  men- 
tionnés dans  les  mémoires  du  temps.  Le  baptême  donné  par  ces 
pasteurs  était  évidemment  valide,  et  conférait  la  grâce  de  la  régé- 
nération. Les  autres  sacrements  qu'ils  administraient  étaient  évi- 
demment nuls.  Néanmoins,  il  est  certain  que  leur  ministère 
réchauffa  partout  la  ferveur,  et  donna  un  nouvel  élan  à  la  propa- 
gation de  la  foi  dans  tout  le  royaume.  On  parle  encore  de  Ten- 
thousiasme  des  chrétiens,  de  leur  sainte  ardeur  pour  assister  aux 
cérémonies  et  pour  recevoir  les  sacrements.  La  grand'mère  du 
célèbre  martyr  André  Kim,  le  premier  prêtre  indigène  de  la 
Corée,  a  raconté  que  Louis  de  Gonzague  Ni,  son  oncle,  par  qui 
elle  avait  été  baptisée,  se  servait  d'un  calice  d'or  pour  célébrer  le 
sacrifice.  Les  ornements  sacrés  étaient  confectionnés  avec  de 
riches  soieries  de  Chine.  Ils  n'avaient  pas  la  forme  de  nos  cha- 
subles, mais  ils  étaient  semblables  à  ceux  dont  les  Coréens  font 
usage  dans  leurs  sacrifices.  Les  prêtres  portaient  le  bonnet  usité 
en  Chine,  dans  les  cérémonies  du  culte  catholique.  Pour  entendre 
les  confessions  des  fidèles,  ils  se  plaçaient  sur  un  siège  élevé  sur 
une  estrade,  et  les  pénitents  se  tenaient  debout  devant  eux.  Les 
pénitences  ordinaires  étaient  des  aumônes,  et  pour  les  fautes  les 
plus  graves,  le  prêtre  frappait  lui-même  le  coupable  sur  les 
jambes  avec  une  verge.  Accoutumés,  selon  les  lois  de  Tétiquetle 
coréenne,  à  fuir  la  vue  des  femmes  de  condition,  les  prêtres  refu- 
sèrent d'abord  de  les  confesser;  mais  les  instances  furent  si  vives 
qu'il  fallut  y  consentir.  Ils  ne  faisaient  pas  la  visite  des  chrétientés, 
mais  on  venait  auprès  d'eux  leur  demander  les  sacrements.  Ils 
voyageaient  à  pied,  et  s'excitaient  toujours  h  éviter  le  faste  et 
l'orgueil. 

A  la  capHale,  Jean  Tsoi  Koan-f sien-i  loua  une  maison  pour 
l'administration  des  sacrements.  Plein  d'activité  et  doué  d'une 
grande  pénétration  d'esprit,  il  réglait  toutes  les  affaires,  recevant 
les  prêtres  et  préparant  les  chrétiens.  Jour  et  nuit,  il  était  occupé 
k  ce  ministère,  sans  redouter  ni  les  embarras  ni  les  fatigues;  il 
était  comme  le  catéchiste  général  de  la  chrétienté.  Son  père, 
quoique  ne  pratiquant  pas  la  religion,  était  loin  de  s'opposer  aux 
nombreuses  réunions  qui  se  faisaient  chez  lui;  il  les  protégeait, 
au  contraire,  de  tout  son  pouvoir. 

Ce  clergé  coréen  improvisé  continua  ainsi  ses  fonctions  pen- 
dant près  de  deux  ans,  avec  de  grands  succès  et  dans  une  par- 
faite bonne  foi.  Mais  en  Tannée  kei-iou  (1789),  certains  passages 
des  livres  de  religion,  examinés  plus  minutieusement,  firent 
naître  dans  l'esprit  des  prêtres  et  de  l'évéque  des  doutes  sérieux 


—  32  — 

sur  la  validité  de  leur  élection  et  de  leur  ministère.  IlscoDcIurent 
qu'il  fallait  de  suite  renoncer  à  toute  administration  comme  à 
une  entreprise  téméraire,  et  prirent  la  résolution  d'écrire  à 
révêque  de  Pékin  pour  le  consulter  à  ce  sujet.  Après  s'être  ainsi 
avancés  devant  toute  la  chrétienté,  il  dut  leur  en  coûter  beau- 
coup, pour  abandonner  immédiatement  leur  position,  au  risque 
de  s'exposer  à  la  risée  publique.  Mais  leurs  intentions  étaient 
droites,  leur  foi  sincère,  et  ils  ne  voulurent,  sous  aucun  prétexte, 
s'exposer  à  profaner  les  choses  saintes.  Ils  reprirent  donc  immé- 
diatement leur  place  parmi  les  simples  fidèles,  et  ne  s'occupèrent 
plus  qu'à  instruire  les  nouveaux  chrétiens,  et  à  prêcher  la  foi 
aux  Gentils. 

La  lettre  consultative  à  Tévêque'de  Péking  ayant  été  rédigée 
par  Pierre  Seng-houn-i  et  François-Xavier  Kouen,  on  rechercha 
les  moyens  de  la  faire  parvenir  sûrement.  L'ambassade  annuelle 
offrait  une  occasion  naturelle.  Mais  il  fallait  trouver  un  homme 
capable  et  dévoué  qui  voulût  accepter  la  périlleuse  mission  d'éta- 
blir des  relations  nécessairement  secrètes,  avec  l'Église  de  Chine. 
11  n'y  avait  pas  de  chrétien  dans  l'ambassade  :  il  fallait  y  en  faire 
entrer  un  à  l'insu  des  païens.  On  jeta  les  yeux  sur  le  catéchumène 
Paul  loun  lou-ir-i,  pour  ce  rôle  important.  Paul  loun  descen- 
dait d'une  famille  noble  du  district  de  Nie-tsiou.  11  avait  été 
disciple  des  Kouen,  et  François-Xavier  l'avait  instruit  des  vérités 
de  la  religion.  Son  caractère  doux  et  affable  et  sa  grande 
discrétion  le  rendaient  propre  à  l'entreprise  projetée.  Il  accepta 
la  mission  qu'on  lui  confiait,  se  chargea  de  la  lettre  à  Tévêque, 
et  déguisé  en  marchand,  partit  pour  Péking  à  la  dixième  lune 
de  cette  même  année  1789. 

La  route  de  Séoul  à  Péking  est  de  trois  mille  lys,  plus  de  trois 
cents  lieues.  Ce  long  voyage,  fait  pendant  l'hiver,  dans  un  pays 
étranger,  est  très-pénible  et  offre  des  dangers  véritables.  Il  n'est 
pas  rare  de  voir  plusieurs  personnes  de  Tarabassade  succomber 
à  la  suite  de  maladies  contractées  en  route.  Les  fatigues  ordi- 
naires étaient  bien  plus  grandes  encore  pour  Paul  qui,  appliqué 
dès  Tenfance  à  Télude,  et  habitué  à  une  vie  sédentaire,  n'avait 
aucune  expérience  des  voyages,  et  se  trouvait  isolé  au  milieu  de 
compagnons  inconnus,  sans  aucun  appui  humain.  Il  dut  cepen- 
dant faire  la  route  à  pied,  comme  tous  ceux  dont  il  siftiulait  la 
profession,  et  enfin,  malgré  mille  difficultés,  soutenu  qu'il  était 
par  la  grâce  toute-puissante  de  Dieu,  il  arriva  heureusement  à 
Péking.  Il  se  rendit  aussitôt  auprès  de  l'évêque,  lui  remit  li 
lettre  dont  il  était  porteur,  et  lui  raconta  dans  le  piiisfi;^ 


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—  33  — 

détail  tout  ce  qui  s*était  passé  en  Corée,  les  joies  et  les  tribula- 
tions de  la  chrétienté  naissante.  L'arrivée  inattendue  de  Paul 
causa  une  joie  bien  vive  dans  Téglise  de  Péking.  La  présence  de 
ce  chrétien,  venu  d'un  royaume  oh  jamais  aucun  prêtre  n'avait 
prêché  le  nom  de  Jésus-Christ,  et  expliquant  de  quelle  manière 
admirable  la  foi  s'y  était  propagée,  fut  le  plus  doux  des  spec- 
tacles pour  les  missionnaires  et  surtout  pour  1  évêque,  Mgr  Govea, 
qui  se  hàra  d'écrire  une  lettre  pastorale  à  ces  nouvelles  ouailles 
que  Dieu  lui  donnait. 

Au  printemps  de  Tannée  kieng-sioul  (1790),  Paul  reprit  à  la 
suite  de  l'ambassade  la  route  de  sa  patrie.  Il  avait  reçu  à  Péking 
les  sacrements  de  Baptême,  d'Eucharistie  et  de  Confirmation  (1). 
Fortifié  par  ces  secours  célestes,  il  sut  se  tirer  adroitement  de 
tous  las  mauvais  pas,  passa  la  frontière  sans  exciter  de  soupçon 
et  revint  à  la  capitale,  sans  s'être  attiré  aucune  fâcheuse  affaire. 

La  réponse  de  Tévêque  était  écrite  sur  une  pièce  de  soie,  afin 
que  Paul  pût  la  cacher  plus  aisément  dans  ses  habits,  et  l'intro- 
duire en  Corée  d'une  manière  plus  sûre  et  plus  facile.  Elle  était 
adressée  à  Pierre  Ni  et  à  Xavier  Kouen.  Le  prélat  commençait 
par  exhorter  les  néophytes  à  rendre  d'immortelles  actions  de 
grâces  au  Dieu  très-bon  et  très-grand,  pour  Tinestimable  bienfait 
de  la  vocation  à  la  foi.  11  les  excitait  à  la  persévérance  et  à  l'em- 
ploi des  moyens  nécessaires  pour  conserver  la  grâce  de  l'Évan- 
gile. Venait  ensuite  une  exposition  abrégée  des  dogmes  et  de  la 
morale  chrétienne.  Pierre  et  François-Xavier  étaient  repris  pour 
s'être  ingérés  témérairement  dans  le  ministère  sacerdotal.  L'évê- 
que  leur  expliquait  qu'ils  ne  pouvaient  nullement  célébrer  les 
saints  mystères  et  administrer  les  sacrements  ,à  l'exception  du 
baptême,  parce  qu'ils  n'avaient  pas  reçu  le  sacrement  de  l'Ordre  ; 
mais  qu'ils  faisaient  une  action  très-agréable  à  Dieu  en  instrui- 
sant et  encourageant  les  chrétiens,  et  en  convertissant  les  infi- 
dèles. Il  les  exhortait  à  persévérer  dans  cette  conduite. 

Cette  réponse,  attendue  si  longtemps,  ne  laissait  plus  aucun 
doute.  Elle  fut  reçue  avec  une  entière  soumission,  et  chacun  se 
félicita  de  la  prudence  qu'on  avait  eue  d'interrompre  les  fonc- 
tions du  saint  ministère. 

Cependant,  les  chrétiens  coréens  avaient  un  grand  désir  de 

(i)  Panl  fût  baptisé  à  Péking  par  H.  Raux,  supérieur  des  missionnaires 
Lazaristes  français  en  Chine,  le  5  février  1790.  Le  frère  Pansi  fût  son  parrain, 
61  peignit  ton  portrait  que  l'on  envoya  à  Saint-Lazare.  —  Nouv,  lettres  édif., 
tome  V,  p.  M.  —  Ce  frère,  horloger  et  mécanicien  habile^  est  nommé  Paris 
tei4UMilMinient8.  —  Ami.  de  la  Pn^.  àe  to  Foi,  tome  X,  p.  i27. 

.  ■  3 


—  84- 

recevoir  les  sacrements.  Enflammés  par  les  récits  de  Paul  loun 
qui  leur  parlait  de  églises  qu'il  avait  vues  à  Péking,  des  mis- 
sionnaires européens  venus  des  extrémités  de  la  terre  pour  pro- 
pager rËvangile,  des  entretiens  qu'il  avait  eus  avec  eux  et  des 
sacrements  qu  il  avait  reçus,  ils  résolurent  d'envoyer  une  nou- 
velle lettre  à  Tévéque  de  Péking,  pour  le  supplier  instamment  de 
leur  envoyer  des  prêtres  qui  pussent  les  instruire  par  la  prédi- 
cation, et  les  fortifier  par  1  administration  des  sacrements.  L'oc- 
casion était  favorable.  Une  ambassade  extraordinaire  allait  partir 
pour  féliciter  Tempereur  Kien-long,  qui  célébrait,  au  mois  de 
septembre  1790,  la  quatre-vingtième  année  de  son  âge.  Paul 
loun  reprit  donc  le  chemin  de  la  Chine.  Il  était  accompagné, 
daas  ce  second  voyage,  par  un  catéchumène  nommé  Ou,  officier 
du  roi  de  Corée,  chargé  par  ce  prince  de  faire  quelques  em- 
piètes à  Péking.  Nos  deux  députés  arrivèrent  sans  accident,  et 
remirent  à  Tévêque  la  lettre  de  leui*s  compatriotes. 

Outre  les  instantes  prières  des  néophytes  pour  obtenir  un 
pasteur,  cette  lettre  contenait  aussi  plusieurs  questions  sur  les 
contrats  de  leur  pays,  sur  les  superstitions,  sur  le  culte  des 
ancêtres,  et  sur  quelques  autres  points  difficiles.  Après  avoir  pris 
sur  des  matières  de  cette  importance  Tavis  de  missionnaires 
savants  et  zélés,  Tévèque  répondit  aux  questions  des  Coréens, 
leur  promit  de  leur  envoyer  un  prêtre,  et  leur  fit  connaître  h 
quelle  époque  et  de  quelle  manière  ce  prêtre  se  présenterait  à 
la  frontière,  afin  qu'ils  pussent  préparer  et  faciliter  son  entrée. 

Le  catéchumène  Ou  fut  baptisé,  et  reçut  le  nom  de  Jean-Bap- 
tiste. On  lui  remit  un  calice,  un  missel,  une  pierre  sacrée,  des 
ornements,  et  tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  la  célébration  du 
saint  sacrifice.  Ou  lui  apprit  aussi  à  faire  du  vin  avec  des  raisins, 
afin  que  tout  fût  prêt,  à  Tarrivée  du  missionnaire. 

Paul  et  Jean-Baptiste  repartirent  de  Péking  au  mois  d'octobre. 
Ils  arrivèrent  heureusement  dans  leur  pays,  et  rendirent  la  lettre 
de  révêque  et  les  objets  qui  leur  avaient  été  confiés.  L'Église 
naissante  tressaillit  de  joie,  dans  Tespérance  de  posséder  bientôt 
un  prêtre,  mais  la  décision  sur  les  superstitions  et  le  culte  des 
ancêtres  fut,  pour  plusieurs,  une  pierre  de  scandale  et  une  cause 
d'apostasie. 

Jusqu'alors  les  néophytes  coréens,  assidus  aux  observances 
chrétiennes  qu'ils  connaissaient,  n'en  avaient  pas  moins  continué 
le  culte  superstitieux  rendu  aux  parents  défunts.  L'ignorance  et 
la  bonne  foi  pouvaient  les  excuser,  mais  dès  ce  moment  toute 
participation  à  de  semblables  pratiques,  sacrifices,  cérémonieSt 


-85- 

prostrations,  etc.,  devenait  impossible.  L'Église  leur  déclarait 
parla  bouche  de  Tévêque  de  Péking  que  le  culte  des  ancêtres  est 
contraire  au  culte  de  Dieu.  Cette  déclaration,  rendue  publique, 
devait  blesser  à  la  prunelle  de  Tœil  toutes  les  classes  de  la  popu- 
lation, car  en  Corée,  la  religion  des  lettrés  ou  le  culte  des  ancê- 
tres, est  la  religion  de  TËlat.  Toute  infraction  à  ce  culte  est 
reçue  avec  une  violente  répulsion  par  l'opinion  publique  dans 
le  pays  tout  entier,  et  Tomission  des  cérémonies  requises  sévl^ 
rement  punie.  Ces  usages  traditionnels,  dont  Torigine  remonte 
très-haut,  et  qui  ont  été  transmis  fidèlement  de  génération  en 
génération,  sont  aux  yeux  de  tous  la  base  de  la  société,  le 
fondement  de  TËtat,  le  point  d'appui  de  tous  les  rapports 
naturels;  et  malheur  à  c^lui  qui  a  Taudace  de  les  attaquer, 
même  en  paroles!  Il  était  dès  lors  facile  de  prévoir  Torage  qui 
allait  éclater,  et  le  parti  que  les  ennemis  des  chrétiens  allaient 
tirer  de  leur  conduite  pour  détruire  et  anéantir  TÉglise  nais- 
sante. 

Quelques  chrétiens  faibles  en  furent  épouvantés,  et  cessèrent, 
dès  ce  jour,  de  pratiquer  la  religion.  Parmi  eux,  nous  avons  la 
douleur  de  compter  Pierre  Ni  Seng-houn-i,  que  la  crainte  avait 
déjà  fait  tomber  d'une  manière  si  déplorable  quelques  années 
auparavant.  11  se  retira  chez  lui  et  n'eut  plus  aucun  rapport 
avec  les  chrétiens.  Bien  plus,  cédant  à  l'ambition  des  dignités, 
il  obtint  successivement  divers  emplois  publics,  ce  qui,  en  ce 
pay!4  comme  en  Chine,  entraine  nécessairement  une  participa- 
tion fréquente  au  culte  idolâirique.  Désormais,  nous  ne  le  ver- 
rons plus  paraître  que  de  loin  en  loin,  poursuivi,  malgré  .sa 
défection,  par  le  mépris  des  païens  eux-mêmes,  et  ne  pou- 
vant parvenir  à  se  laver  auprès  d'eux  du  crime  d'avoir  intro- 
duit la  religion  en  Corée.  C'est  \h,  aux  yeux  des  gentils,  une 
espèce  de  péché  originel  qu'ils  reprochent  encore  aujourd'hui  à 
ses  descendants.  Malgré  cette  seconde  chute  d'un  chef  influent, 
lu  foi  des  néophytes  ne  parait  pas  avoir  été  ébranlée,  et  le  très- 
grand  nombre,  soumis  d*esprit  et  de  cœur  à  la  décision  de 
TEglise,  continua  à  pratiquer  avec  ferveur,  et  renonça  à  tous  les 
actes  superstitieux. 

Xavier  Kouen,  resté  seul  des  trois  premiers  fondateurs  de  la 
chrétienté,  redoubla  de  zèle  pour  raffermir,  diriger  et  augmenter 
le  petit  troupeau.  Il  fut  en  cela  merveilleusement  secondé  par 
Jean  T'soi,  surnommé  Koan-tsien-i,  âgé  alors  de  trente  et  quel- 
ques années.  De  leur  côté,  Louis  de  Gonzague  au  Nai-po,  et 
Augustia  Nioa  Haog-kem-i  dans  la  province  de  Tsien-lat  ne  m 


^ 


—  86  — 

ff 

décooragèrent  point,  et  continuèrent  à  travai^er  de  toutes  leurs 
forces  au  progrès  de  TËvangile. 

C'est  dans  cette  année  (1790)  qu'eut  lieu  la  conversion  de 
T'soi  Pil-kong-i,  appelé  Thonaas  au  baptême.  Thomas  T'soi  était 
né  à  la  capitale,  d'une  famille  de  la  classe  moyenne.  Ses  ancêtres 
avaient  été  employés  comme  médecins  par  le  gouvernement  ; 
mais  à  cette  époque  T^soi  était  réduit  à  une  grande  pauvreté, 
parce  qu'il  n'avait  aucun  protecteur  pour  obtenir  un  emploi. 
Son  indigence  Tavait  même  empêché  de  se  marier.  La  franchise 
et  la  générosité  faisaient  le  fond  de  son  caractère,  aussi  em- 
brassa-t-il  la  religion  aussitôt  qu'il  en  entendit  parler.  Dès  le 
premier  jour  de  sa  conversion  il  montra  une  grande  ferveur,  ne 
pensant  qu'aux  choses  spirituelles,  et  oubliant  même  de  subve- 
nir aux  nécessités  du  corps.  Ce  saint  enthousiasme  ne  se  refroidit 
point  avec  le  temps.  Inaccessible  à  la  crainte,  il  ne  cessait  de 
prêcher  publiquement  le  christianisme,  et  il  lui  arrivait  quel- 
quefois de  s'arrêter  dans  les  rues,  au  milieu  de  la  foule,  et  de 
s'écrier  à  haute  voix  :  «  Il  faut  nécessairement  servir  le  grand 
«  Roi  du  ciel  et,  de  la  terre.  Gomment  ne  pas  servir  le  grand  seî- 
«  gneur  de  toutes  choses?  »  Aussi,  quoiqu'il  fût  nouveau  chré- 
tien, il  fut  bientôt  connu  partout  comme  un  des  plus  fervents. 

Cette  conversion,  et  un  certain  nombre  d'autres  sur  les- 
quelles nous  n'avons  malheureusement  pas  de  détails,  servirent 
beaucoup  à  ranimer  le  courage  des  chrétiens  de  Corée,  et  à  les 
fortifier  d'avance  contre  la  persécution  qui  ne  pouvait  tarder 
d'éclater. 


CHAPITRE  IV 


Persécution  de  179i.  —  Martyre  de  Paul  loun  et  de  Jacques  Koacn. 


Après  le  martyre  de  Thomas  Kim  Pem-ou,  les  clameurs  des 
ennemis  de  la  religion  s'étaient  un  peu  calmées,  mais  leur  haine 
n'était  pas  éteinte.  Ils  tramaient  toujours  de  nouveaux  complots 
pour  perdre  les  chrétiens,  et  ils  ne  préparaient  leurs  batteries 
dans  le  secret  que  pour  les  rendre  plus  formidables.  Deux  hom- 
mes surtout  se  montraient  les  adversaires  acharnés  de  rÊvan* 
gile.  C'étaient  Hong  Nak-an-i  et  Ni  Kei-kieng-i.  Le  premier 
avait,  en  1787  et  1788,  publié  des  lettres  violentes  contre  les 
chrétiens,  et  adressé  une  supplique  au  roi,  pour  obtenir  un  édit 
de  persécution.  Le  second,  ami  de  Pierre  Seng-houni  et  son 
compagnon  d'études,  avait  d'abord  fait  cause  commune  avec  les 
fidèles,  mais  s'était  bientôt  retiré,  et,  en  1788,  était  allé  gros- 
sir le  parti  de  Hong  Nak-an-i.  Appliqués  sans  cesse  à  rechercher 
tout  ce  qui  pouvait  favoriser  leur  projet,  ces  deux  individus 
épiaient  la  conduite  et  les  paroles  des  chrétiens,  et  n'attendaient 
qu'une  occasion  favorable  pour  exciter  une  persécution  contre 
eux.  Cette  occasion  se  présenta  dans  Tannée  sin-haï  (1791), 
lorsque,  à  la  mort  de  la  mère  de  loun  Tsi-t'siong-i,  ce  chrétien 
refusa  de  faire  les  sacrifices  accoutumés. 

Paul  loun  Tsi-t'siong-i,  appelé  encore  Ou-iong-i,  descendait 
d'une  famille  noble  originaire  de  Tile  de  Hainam.  Ses  ancêtres 
avaient  souvent  Ofxupé  des  places  distinguées,  et  plusieurs 
d'entre  eux  s'étaient  fait  un  nom  dans  les  lettres.  Son  père, 
après  s'être  livré  avec  succès  à  l'étude  de  la  médecine,  était  venu 
s'établir  au  village  de  Tsang-kou-tong,  district  de  Tsin-san, 
province  de  Tsien-la.  C'est  là  que  naquit  Paul  loun  en  l'année 
kei-mio  (1759).  Dès  l'enfance,  il  se  fît  remarquer  par  son  intelli- 
gence et  sa  bonne  conduite.  11  acquit  rapidement  une  réputation 
de  science,  qui  grandit  encore,  lorsqu'en  l'année  kiei-mio  (1783), 
â  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  il  obtint  aux  examens  publics  le  grade 
appelé  tsin-sa  (licencié).  Pendant  l'hiver  de  Tannée  suivante, 
ayant  fait  un  voyage  à  la  capitale,  il  trouva  chez  Thomas  Kim 
Pem-ou,  deux  livres  de  religion  qu'il  emporta  et  dont  il  prit 
copie  ;  mais  il  ne  pratiquait  pas  encore.  Ce  ne  fut  qu'environ 


—  88  — 

trois  ans  après,  qu^insfruit  par  son  cousin  germain  Tieng  Iak- 
fsien,  sur  tout  Tensemble  de  la  religion  chrétienne,  il  Tenobrassa 
définitivement  et  se  mit  avec  ferveur  à  en  remplir  les  devoirs. 
Lorsqu'on  commença  à  persécuter  les  chrétiens,  il  brûla,  par 
crainte,  une  partie  de  ses  livres,  mais  n'en  continua  pas  moins  a 
pratiquer  la  religion  en  secret.  On  ne  voit  pas  qu'il  ait  eu  beau- 
coup de  relations  publiques  avec  les  chrétiens,  ni  qu'il  ait  tra- 
vaillé à  la  conversion  des  infidèles.  La  lettre  de  Tévéque  de 
Péking  défendant  les  sacrifices  et  autres  superstitions  en  llion- 
neur  des  parents  défunts,  n'ébranla  pas  son  courage.  Il  obéit 
sur-le-champ,  et  brûla  les  tablettes,  qui,  selon  la  coutume  du 
pays,  étaient  conservées  dans  sa  famille.  Sur  ces  entrefaites, 
dans  l'été  de  l'année  sin-haî  (1791),  sa  mère,  nommée  Kouen, 
vint  h  mourir. 

La  position  était  délicate.  La  nouvelle  de  cette  mort  allait  atti- 
rer chez  Paul  ses  parents  et  amis,  pour  lui  faire  leurs  compliments 
de  condoléance  et  pour  assister  aux  sacrifices.  Il  devait  violer  sa 
foi  et  renier  son  Dieu  au  moins  extérieurement,  ou  bien  être  prêt 
h  affronter  les  reproches,  les  injures  et  les  malédictions.  Son 
âme  noble  et  droite  ne  balança  pas  sur  le  parti  à  prendre.  Il 
revêtit  l'habit  de  deuil,  pleura  sincèrement  sa  mère,  et  fit  tout 
ce  que  peut  suggérer,  en  pareille  circonstance,  une  piété  filiale 
éclairée  et  bien  entendue.  Rien  ne  manquait  à  ce  qu'exigent 
l'amour  d'un  fils  pour  sa  mère  et  les  convenances  extérieures, 
seulement  il  n'y  avait  pas  eu  de  sacrifices.  Aussitôt  les  mur- 
mures éclatèrent.  On  ne  parla  plus  que  de  cet  attentat  jusqu'alors 
inouï,  surtout  de  la  part  d'un  enfant  noble.  La  nouvelle  s'en 
répandit  au  loin,  et  bientôt,  signalé  comme  impie  par  tout  ce 
qu'il  avait  de  plus  cher,  montré  au  doigt  par  ses  voisins  comme 
un  homme  qui  a  renié  tous  les  sentiments  de  la  nature,  injurié, 
menacé  d'être  traduit  comme  rebelle  à  son  roi,  Paul  se  trouva 
h  peu  près  mis  au  ban  de  la  société. 

Mais  rien  ne  put  vaincre  cette  âme  généreuse.  Paul  avait 
pour  soutien  sa  conscience  calme  qui  ne  lui  reprochait  aucun 
crime.  Il  avait  l'exemple  du  divin  Sauveur,  qui  a  été  poursuivi 
le  premier,  par  les  injures  et  les  calomnies.  II  avait  surtout  la 
grâce  de  son  Dieu,  grâce  d'autant  plus  forte  que  l'épreuve  était 
plus  terrible,  et  il  persista  dans  sa  courageuse  profession  de  foi. 

Cette  nouvelle  parvint  aux  oreilles  de  Hong  Nak-an-i,  et  nulle 
autre  ne  pouvait  lui  être  plus  agréable.  II  adressa  aussitôt  une 
pétition  au  premier  ministre  T\sai,  tout-puissant  alors,  ne 
demandant  rien  moins  que  la  peine  capitale  contre  Paul.  En 


-39  - 

même  temps  il  écrivit  au  mandarin  du  district  de  Tsin-^ân, 
nommé  Sin  Sa-ouen-i,  pour  le  presser  de  km  des  perquisitions 
et  d'arrêter  le  coupable.  Il  parait  que  le  ministre,  de  son  côté, 
donna  des  ordres  analogues  au  gouverneur  de  la  province.  Le 
mandarin  de  Tsin-san  se  rendit  donc  chez  Paul.  Une  visite 
domiciliaire  chez  un  noble  est,  en  Corée,  une  expédition  très- 
délicate  et  souvent  dangereuse,  mais  le  mandarin  était  trop 
bien  renseigné  pour  avoir  rien  à  craindre.  Il  fut  cependant  un 
peu  interdit  en  trouvant  dans  la  maison  de  Paul,  la  boite  em- 
ployée dans  le  pays  pour  enfermer  les  tablettes.  La  botte  fut 
ouverte,  et  se  trouva  vide  (1).  Aussitôt  Sa-ouen-i  donna  Tordre 
d'arrêter  Paul  loun  Tsi-t'siong-i  et  son  cousin  Jacques  Kouen- 
Siang-ien-i  (2),  Tun  fils,  lautre  neveu  de  la  défunte.  Comme  ils 
s'étaient  retirés  l'un  à  Koang-tsiou  et  l'autre  à  Han-sou,  proba- 
blement d'après  quelque  avis  secret  de  l'arrivée  du  mandarin, 
celui-ci  emmena  prisonnier,  comme  caution,  l'oncle  de  Paul. 
^  Jacques  Kouen  Siang-ien-i  que.  nous  venons  de  nommer,  appar- 
tenait à  une  famille  originaire  d'An-tong,  dans  la  province  de 
Kieng-  siang,  mais  établie  depuis  quelqne  temps  dans  le  district  de 
Kong-tsiou.  Sans  être  de  la  première  noblesse,  elle  comptait 
cependant  parmi  ses  membres  quelques  personnages  distingués. 
Kouen  se  livrait  à  l'étude  des  lettres  et  de  la  morale,  lorsqu'il  fut 
instruit  de  la  religion  par  son  cousin  Paul.  Il  l'embrassa  de  suite, 
et  ne  cessa  plus  de  la  pratiquer  fidèlement.  A  la  mort  de  sa 
tante,  mère  de  Paul,  il  imita  la  courageuse  conduite  de  son  cou- 
sin. Comme  lui,  il  ne  fit  aucun  sacrifice.  Il  supporta  avec  lui  les 
reproches  et  les  injures  de  ses  parents  et  amis,  et  fut  enveloppé 
dans  sa  disgrâce,  ou  plutôt,  partagea  son  bonheur. 

Dès  qu'ils  connurent  le  mandat  d'arrêt  lancé  contre  eux,  et 
l'arrestation  de  l'oncle  de  Paul,  ils  partirent  de  compagnie,  pour 
se  livrer  eux-mêmes  entre  les  mains  du  mandarin  Sin  Sa-ouen-i, 
et  faisant  route  nuit  et  jour,  arrivèrent  à  la  préfecture  de  Tsin- 
san  le  soir  du  vingt-sixième  jour  de  la  onzième  lune  de  l'année 
sin-haï  (1791).  Les  interrogatoires  commencèrent  de  suite.  Les 
voici,  tels  qu'ils  nous  ont  été  racontés  par  Paul  lui-même,  dans 
des  notes  qu'il  écrivit  en  chinois,  et  qui  furent  plus  tard  tra- 

(1)  Il  est  strictement  défendu  aux  chrétiens  de  conserver  etd*exposer  à  la 
Tiie  celle  botie  de  lableties,  môme  quand  elle  est  vide.  Mais,  à  colle  époque, 
le  plus  grand  nombre  des  néophytes  ne  connaissaient  pas  bien  cette  prohi- 
bition, et,  les  tablettes  une  fois  détruites,  ne  voyaient  aucun  inconvéuient  & 
laisser  la  botte  à  sa  place  habituelle. 

(2)  Quelques  relations  donuent  ù  ce  dernier  le  nom  de  Jean.  Mais  il  nous 
lemble  certaîA  4o'U,niiy|kMMl|  /«oqucs  au  baptême. 


—  40  - 

duites  en  coréen.  Nous  reproduisons  intégralement  ces  documents 
parce  qu'ils  sont  les  premiers  de  ce  genre  qui  nous  aient  été 
conservés,  et  parce  quils  feront  comprendre,  mieux  que  toute 
explication,  les  idées  du  peuple  coréen  sur  le  culte  des  ancêtres, 
et  ses  terribles  préjugés  contre  la  religion  chrétienne. 

«  Vers  le  soir  du  vingt-sixième  jour  de  la  dixième  lune  (1791), 
j'arrivai  à  la  préfecture  de  Tsin-san,  et  aussitôt  après  le  souper 
je  fus  cité  devant  le  mandarin.  —  En  quel  état  te  voisje,  s*écria- 
t-il,  et  comment  en  es-tu  arrivé  là? — Je  ne  comprends  pas  très- 
bien  ce  que  vous  me  demandez,  lui  répondis-je.  —  Je  dis  qu*il 
circule  contre  toi  des  bruits  très-graves.  Se  pourrait-il  qu'ils 
soient  fondés?  Est-il  vrai  que  tu  sois  perdu  dans  des  supersti- 
tions?  —  Je  ne  suis  nullement  perdu  dans  des  superstitions; 
seulement,  il  est  vrai  que  je  professe  la  religion  du  Maître  du  ciel. 

—  Et  n'est-ce  pas  là  une  superstition?  —  Non,  c'est  la  véritable 
voie.  —  S'il  en  est  ainsi,  tout  ce  qui  s'est  pratiqué  depuis  Pok-hei 
jusqu'aux  grands  hommes  de  la  dynastie  Siong,  tout  est  donc 
mensonge?  —  Dans  notre  religion,  parmi  les  commandements,  se 
trouve  celui  qui  nous  défend  de  juger  et  de  condamner  autrui. 
Pour  moi,  je  me  contente  de  suivre  la  religion  du  Maître  du  ciel, 
sans  songer  ni  à  critiquer  personne^  ni  à  faire  des  comparaisons. 

—  Tu  refuses  d'offrir  des  sacrifices  aux  ancêtres  ;  mais  l'ani- 
mal Sei-rang  ne  fait-il  pas  lui-même  preuve  de  reconnaissance 
envers  les  auteurs  de  ses  jours!  Certains  oiseaux  savent  aussi 
faire  les  sacrifices;  à  plus  forte  raison,  l'homme  doit-il  en  agir 
ainsi  (1).  N'as-tu  pas  lu  le  passage  des  livres  de  Confucius  où  il  e^t 
dit  :  Celui  qui,  pendant  la  vie  de  ses  parents,  les  a  servis  selon 
toutes  les  règles,  qui,  après  leur  mort,  a  fait  leurs  funérailles 
selon  toutes  les  règles,  enfin  offert  les  sacrifices  selon  les  rites 
prescrits,  celui-là  seulement  peut  dire  qu'il  a  de  la  piété 
filiale.  —  Tout  cela,  répondis-je,  n'est  pas  écrit  dans  la  religion 
chrétienne.  —  Alors,  le  mandarin  citant  d'autres  passages  des 
livres  sacrées  de  Confucius,  m'exhorta  vivement  à  changer  de  con- 
duite, et  me  dit  en  soupirant  :  —  Quel  dommage!  Depuis  tant  de 
générations  la  renommée  de  ta  famille  est  allée  en  grandissant 
jusqu'à  toi;  la  voilà  entièrement  ruinée.  Tu  avais  toi-même  la 
réputation  d'un  lettré  plein  de  talent  ;  mais  ton  esprit  manquant 
de  maturité  et  de  réflexion,  tu  en  es  venu  au  point  d'abandonner 
le  culte  de  tes  pères.  Si  j'avais  su  plus  tôt  que  tu  agissais  ainsi,  je 
serais  allé  de  suite  t'exhorter,  te  faire  ouvrir  les  yeux,  et  je  t'aurais 

(1)  Ancien  proverbe[coréen  fondé  sans  doute  sur  quelque  histoire  ftibuleilie» 


—  u  — 

empêché  d'arriver  à  cette  extrémité.  Cependant,  tout  n'est  pas 
perdu.  Il  y  a  eu,  par  le  passé,  de  grands  hommes  qui  sont  reve- 
nus, après  avoir  été  longtemps  égarés  par  les  doctrines  de  Fo  et 
de  Lao-tse.  Si  donc,  dès  maintenant,  tu  songes  à  changer,  tu 
peux  encore  marcher  sur  leurs  glorieuses  traces.  —  S'il  y  avait 
encore  pour  moi  possibilité  de  changer,  je  Taurais  fait  tout  d'a- 
bord, et  je  ne  serais  pas  venu  jusqu'ici.  —  Il  n'y  a  donc  plus  rien 
à  tenter  pour  t'amener  à  de  meilleurs  sentiments!  Pour  moi,  je 
ne  veux  ni  décider  ton  sort,  ni  t'interroger  minutieusement. 
Arrivé  devant  le  tribunal  criminel,  tu  auras  à  rendre  compte  de 
toute  ta  conduite.  Ce  corps  que  tu  as  reçu  de  tes  parents,  tu  veux 
donc  follement  lui  faire  souffrir  les  supplices  et  la  mort?  De 
plus,  tu  es  cause  que  ton  oncle  est  emprisonné  dans  sa  vieillesse  ; 
est-ce  là  remplir  le  devoir  de  la  piété  filiale?  —  Acquérir  la  vertu 
en  dépit  des  supplices  et  de  la  mort,  est-ce  manquer  de  piété  filiale? 
Aussitôt  que  j'ai  appris  l'incarcération  de  mon  oncle,  sans  même 
faire  halte  la  nuit,  je  suis  accouru  me  livrer  entre  vos  mains; 
n'est-ce  pas  là  remplir  les  devoirs  de  la  piété? 

«  Le  mandarin  ordonna  alors  de  me  traiter  selon  la  loi,  et  aus- 
sitôt on  me  passa  au  cou  une  lourde  cangue,  piris  il  me  dit  en 
soupirant  :  —  Dans  quel  accoutrement  te  voilà  !  Mourir  sous  la 
cangue  et  dans  les  fers,  c'est  mourir  en  criminel.  —  Il  me  fit  con- 
duire à  la  prison  ;  mais  la  chambre  qui  m'était  destinée  étant  en 
ruines,  et  n'ayant  pas  encore  pu  être  restaurée,  je  fus  déposé 
dans  une  autre  pièce.  Ainsi  se  termina  la  journée. 

«  Le  27  se  passa  sans  aucun  incident  remarquable.  Le  28,  à 
l'heure  du  déjeuner,  je  vis  entrer  dans  la  prison  mon  cousin 
Jacques  Kouen.  11  venait  de  subir  son  interrogatoire.  On  lui 
avait  fait  les  mêmes  questions,  et  il  y  avait  répondu  de  la  même 
façon  que  moi.  A  midi,  le  mandarin  fit  appeler  mon  oncle;  et, 
après  lui  avoir  adressé  de  longues  condoléances  :  —  Ne  pouviez- 
vous  donc  pas,  lui  dit-il,  faire  comme  tel  et  tel,  que  vous  connais- 
sez, et  empêcher  ces  jeunes  gens  de  se  livrer  aux  pratiques 
mauvaises?  —  Mon  oncle  ne  répondit  pas  un  seul  mot,  sortit 
du  tribunal  ;  et  fut,  je  crois,  relâché  à  l'heure  même.  Vers  la  chute 
du  jour,  nous  fûmes  cités  de  nouveau,  mon  cousin  et  moi;  la 
grande  cangue  nous  fut  enlevée  et  fut  remplacée  par  la  petite  :  — 
Vous  allez,  rtous  dit  le  mandarin,  partir  pour  Tsien-tsiou, 
résidence  du  Tsieng-min-si,  gouverneur  de  la  province.  Mais 
quelle  conduite  tenez-vous  donc?  ne  pas  suivre,  avec  la  doc- 
trine des  lettrés,  vi^<^  If^^^J^i^'  ^^  s'attirer  soi-même 
des  malheurs,  qa'eiNi^HHI» •signifie?  —  Puis,  regardant 


-  «  - 

mon  cousin  Kouen  il  lui  dit  :  —  Toi  qui  as  vécu  au  milieu 
de  tous  tes  parents,  as-tu  répandu  ces  superstitions  parmi  eux? 
—  Nous  gardâmes  tous  les  deux  le  silence,  et  le  mandarin  ne 
recevant  pas  de  réponse,  nous  renvoya.  Nous  étions  accompa- 
gnés du  prétorien  préposé  aux  afTaircs  criminelles,  d'un  satellite 
et  d'un  geôlier.  Us  avaient  reçu  Tordre  de  nous  faire  partir  sur 
rheure,  mais  la  nuit  étant  déjà  venue  quand  nous  sortîmes  du 
tribunal,  il  fut  impossible  de  se  mettre  en  route,  et  nous  cou* 
châmes  chez  le  correspondant  du  canton  (1). 

«  Le  29,  au  premier  chant  du  coq,  nous  étions  en  route.  Nous 
fimes  une  première  halte  à  Tauberge  de  Sin-keren  pour  déjeuner, 
et  plus  tard  une  deuxième,  à  Kai-pa-hai,  pour  faire  manger  les 
chevaux.  A  la  chute  du  jour,  après  avoir  passé  près  de  l'hôtel  de 
voyage  des  dignitaires  à  Àn-tek,  et  franchi  un  petit  monticule, 
nous  rencontrâmes  les  satellites  du  tribunal  criminel  qui  venaient 
nous  chercher.  De  nombreux  valets  étaient  sur  pied  et  s'avan- 
çaient en  poussant  de  grandes  clameurs,  et  en  faisant  un  tel 
vacarme,  que  notre  prise  ressemblait  à  celle  d'insignes  voleurs. 
On  nous  conduisit  à  la  préfecture,  en  dehors  de  la  porte  du  sud, 
et,  comme  les  ténèbres  étaient  déjh  complètes,  et  la  nuit  avancée, 
on  alluma  des  torches  à  notre  droite  et  à  notre  gauche,  et  l'on 
nous  plaça  près  des  gradins  du  tribunal.  Le  juge  criminel  nous 
dit  :  quels  sont  vos  noms  et  prénoms?  —  Nous  les  déclinons.  — 
Connaissez-vous  le  crime  dont  vous  êtes  accusé?  —  J'ignore  ce 
dont  il  est  question.  Notre  gouverneur  nous  ayant  envoyés  au 
juge,  nous  sommes  venus  sur  son  ordre,  et  contre  toute  attente, 
nous  avons  été,  en  route,  saisis  comme  des  voleurs.  —  Quelles 
sont  vos  occupations  habituelles?  —  Je  me  livre  à  l'élude.  —  A 
quelles  études?  —  A  Tétude  de  la  religion?  —  En  quel  endroit 
vous  étiez-vous  retirés  chacun  séparément?  — J'ai  été  h  Koang- 
tsiou,  répondis-je  ;  et  moi  à  Han-sou,  dit  mon  cousin  Jacques 
Kouen.  Ayant  appris,  chacun  de  notre  côté,  l'ordre  du  manda- 
rin, nous  sommes  revenus  de  suite,  sans  même  faire  halte  la  nuit, 
pour  nous  livrer  entre  ses  mains.  —  Nous  répondîmes  ainsi  fran- 
chement. Peu  après,  on  passa  au  cou  de  chacun  de  nous  une 
grande  cangue  du  poids  de  dix-huit  livres;  on  nous  attacha  en 
outre  au  cou  une  chaîne  de  fer,  et  par  un  croc  en  bois  on  nous 
fixa  la  main  droite  contre  le  bord  de  la  cangue. 

«  Le  juge  ayant  donné  l'ordre  de  nous  emmener  à  la  prison, 


(I)  On  appelle  ainsi  le  repr(?senlant  que  chaque  mandarin  inférieur,  ou 
m&ndarin  d'un  canlon,  doit  avoir  à  la  capitale. 


_4S- 

00  nous  y  conduisit.  Là,  nous  nous  assîmes  sur  le  planeber  en 
dehors  de  la  porte.  Puis,  quand  tout  le  monde  se  fut  retiré,  on 
nous  fit  passer  h  la  salle  où  se  trouvaient  les  voleurs,  et  nous 
fûmes  bien  obligés  de  prendre  place  parmi  enx.  Heureusement, 
le  geôlier  vint  bientôt  après  nous  faire  entrer  dans  la  chambre 
des  gardiens.  Cet  appartement  avait  le  désagrément  d'être  peu 
éloigné  de  la  prison  des  brigands,  mais  en  revanche  il  était  élevé 
et  le  sol  un  peu  chauffé.  C'était  comme  une  chambre  ordinaire. 
Nous  y  passâmes  la  nuit,  tantôt  étendus  à  terre  et  sommeillant, 
tantôt  assis.  Le  30,  li  la  pointe  du  jour,  on  nous  fit  encore  chan- 
ger d'habitation,  et  quand  le  jour  fut  tout  à  fait  levé,  on  nous 
conduisit  à  la  prison  du  gouverneur,  qui  nous  cita  à  sa  barre 
après  midi,  et  nous  fit  subir  Tinterrogatoire  suivant  :  —  Quel  est 
celui  d'entre  vous  qui  se  nomme  loun?  et  quel  est  celui  qui  s'ap- 
pelle Kouen?  —  Chacun  de  nous  répondit  en  déclarant  son  nom. 
—  Quelle  est  votre  occupation  ordinaire?  —  Dans  ma  jeunesse, 
lui  répondis-je,  je  me  suis  appliqué  à  la  littérature  afin  de  passer 
les  examens;  depuis  quelque  temps,  je  me  livre  aux  études  qui 
règlent  le  cœur  et  la  conduite  de  l'homme.  —  Tu  as  étudié 
les  livres  classiques  des  lettrés  ?  —  Je  les  ai  étudiés.  —  Si  tu 
veux  régler  ton  cœur  et  ta  conduite,  nos  livres  sacrés  ne  suffisent- 
ils  pas.  et  pourquoi  aller  te  perdre  dans  des  superstitions?  —  Je 
ne  suis  nullement  perdu  dans  la  superstition?  —  Et  la  religion 
qu'on  appelle  du  Maître  du  ciel,  n'est-ce  pas  une  superstition?  — 
Dieu  est  le  père  suprême,  créateur  du  ciel,  de  la  terre,  des  anges, 
des  hommes  et  de  toutes  les  créatures  ;  son  service  se  peut-il 
appeler  superstition?  —  Donne-moi  un  simple  sommaire  de  cette 
doctrine.  —  Le  lieu  où  nous  sommes  convient  pour  examiner  les 
causes  criminelles  et  non  pour  développer  une  doctrine.  Ce  que 
nous  pratiquons  se  réduit  aux  dix  commandements  et  aux  sept 
vertus  capitales.  —  De  qui  as-tu  reçu  tes  livres?  —  Je  pourrais 
bien  l'indiquer,  mais  quand  on  me  prêta  ces  livres,  la  défense  du 
roi  n'existait  pas,  et  par  suite,  celui  qui  les  prêtait  n'était  pas 
coupable.  Aujourd'hui  qu'il  y  a  défense  rigoureuse,  si  je  le  dési- 
gnais, il  serait  exposé,  sans  aucune  culpabilité  de  sa  part,  à  de 
violents  supplices;  comment  pourrais-je  m'y  résoudre?  ce  serait 
enfreindre  le  précepte  qui  nous  défend  de  nuire  au  prochain, 
je  ne  puis  donc  le  dénoncer.  —  Il  n'en  est  pas  ainsi;  quand 
même  tu  le  déclarerais,  cet  homme  qui  t'a  prêté  ces  livres  avant 
la  prohibition,  n'en  deviendra  certainement  pas  coupable.  Ne  sois 
donc  pas  retenu  par  cette  vaine  crainte.  Le  roi  ayant  ordonné  de 
faire  des  informations  exactes,  si  tu  ne  déclares  rien,  comment 


—  44  — 

pourrai-je  faire  un  rapport?  Ce  serait  enfreindre  Tordre  du  roi, 
ce  qui,  sans  contredit,  n'est  pas  permis.  Déclare-le  donc  et 
n'attends  pas  les  tortures  pour  le  faire. 

a  Je  restai  longtemps  dans  un  silence  complet,  et,  comme 
mon  cousin  Jacques  me  pressait  de  répondre,  je  dis  d^abord  :  — 
G*est  une  chose  qui  date  de  loin  et  il  m'est  difficile  de  m'en  bien 
souvenir.  —  Puis  j'ajoutai  :  dans  Thiver  de  1784,  j'allai  par 
hazard  chez  Kim  Pem-ou,  de  la  classe  moyenne,  et  y  trouvant 
ces  livres,  je  les  empruntai,  les  copiai  et  les  renvoyai  de  suite  à 
leur  propriétaire.  Quand  ensuite  j'appris  la  prohibition  du  roi, 
je  brûlai  ce  qui  était  sur  papier  de  Chine  et  lavai  ce  qui  se  trou- 
vait sur  papier  coréen.  Il  y  a  déjà  plusieurs  années  que  les  deux 
traités  des  dix  commandements  et  des  sept  vertus  capitales  ne 
se  trouvent  plus  chez  moi.  —  L'ordre  du  roi  porte  que,  s'il  y  a 
des  livres,  on  doit  les  brûler.  Si  donc  tu  en  as  quelque  autre,  il 
est  juste  de  le  livrer  de  suite.  —  Le  mandarin  de  mon  district 
a  visité  toute  ma  maison,  et  n'y  a  pas  trouvé  une  seule  page.  — 
Vous  êtes  coupables  d'un  péché  que  le  ciel  et  la  terre  ne  pour- 
raient contenir,  et  l'ordre  du  roi  portant  qu'il  faut  examiner 
les  choses  h  fond,  voici  des  questions  auxquelles  vous  devez 
répondre  franchement,  article  par  article.  — Alors  le  gouverneur 
fait  déposer  devant  nous  une  liste  de  questions  dont  voici  à  peu 
près  le  contenu.  «  Vous  autres  qui  ne  suivez  pas  la  vraie  voie  et 
ajoutez  follement  foi  à  des  paroles  trompeuses,  vous  infatuez  le 
monde,  et  débauchez  le  peuple,  vous  détruisez  et  faussez  les  re- 
lations naturelles  de  l'homme.  Déclarez  donc  quels  livres  vous 
étudiez,  et  ceux  avec  qui  vous  le  faites.  Malgré  une  sévère  défense, 
vous  osez  vous  livrer  aune  grande  licence  d'idées,  et  vous  joignez 
plus  follement  encore  la  pratique  à  la  théorie.  C'est  une  grande 
impiété.  Mais  cette  faute  serait  relativement  légère.  Il  est  dit  dans 
la  dépêche  du  roi  que  vous  ne  faites  plus  les  sacrifices.  Ce  n'est 
pas  tout  :  vous  brûlez  les  tablettes  et  empêchez  d'entrer  chez 
vous  les  visiteurs  qui  viennent  payer  leurs  devoirs  aux  défunts. 
Enfin  vous  ne  rendez  pas  même  à  vos  parents  les  honneurs  de 
la  sépulture,  et  cela  sans  rougir  et  sans  vouloir  revenir  à  de 
meilleurs  sentiments.  Celte  conduite  est  digne  de  la  brute.  Livrez 
de  suite  vos  livres,  et  déclarez  tous  vos  coreligionnaires.  De  plus, 
on  dit  qu'il  y  a  parmi  vous  des  évêques  qui  vous  dirigent  en 
secret,  et  répandent  cette  religion  ;  vous  ne  pouvez  ne  pas  les 
connaître,  déclarez  donc  tout,  sans  rien  déguiser.  » 

((Après  avoir  lu  ce  réquisitoire  jusqu'au  bout,  je  répondis: 
—J'ai,  il  est  vrai,  omis  les  sacrifices,  j'ai  aussi  détruit  les  tablettes, 


.1 


—  48  — 

mais  j'ai  reçu  les  visiteurs  qui  venaient  faire  leurs  condoléances, 
et  ne  les  ai  pas  empêchés  d'entrer.  J'ai  aussi  rendu  k  mon  père 
et  à  ma  mère  tous  les  honneurs  de  la  sépulture.  Pour  les  livres, 
je  viens  d'expliquer  ce  qu'il  en  était;  je  n'en  ai  point  à  livrer.  Je 
n*ai  pas  non  plus  de  compagnons  à  déclarer.  Pour  ce  qui  regarde 
les  évéques,  ce  nom  même  n'existe  pas  ici.  En  Europe,  cette 
dignité  existe,  et  Ton  dit  qu'ils  traitent  les  affaires  de  la  religion. 
Si  vous  voulez  en  demander,  c'est  en  Europe  qu'il  faut  le  faire. 
Enfin  dans  la  religion,  il  n'y  a  pas  de  maître,  ni  de  disciple,  dans 
le  sens  que  l'on  y  attache  ici.  — Le  gouverneur  se  tournant  alors 
alors  Jacques  Kouen  :  —  Et  toi,  lui  dit-il,  quels  livres  as-tu 
étudiés?  —  J'ai  étudié  le  livre  de  la  vraie  notion  de  Dieu,  et 
celui  des  sept  vertus  capitales.  —  D'où  les  as-tu  reçus?  —  Je  les 
ai  lus  avec  mon  cousin  loun  Tsi-t'siong-i  qui  les  avait  empruntés. 

—  Les  as-tu  aussi  copiés?  —  Je  ne  l'ai  pas  fait.  —  As-tu  omis 
aussi  les  sacrifices?  —  Je  les  ai  omis.  —  Et  brûlé  les  tablettes? 

—  J'ai  encore  chez  moi,  les  bottes  que  le  mandarin  a  notées  lors 
de  sa  visite.  —  Le  gouverneur  l'interrogea  ensuite  sur  sa  parenté 
avec  divers  personnages,  et  continua  :  —  Un  de  tes  parents,  à  la 
capitale,  a  répandu  le  bruit  que  tu  avais  brûlé  les  tablettes,  que 
faut-il  en  croire?  —  Depuis  que  j'ai  omis  les  sacrifices,  mes 
parents  me  regardent  comme  un  ennemi,  et  me  réprimandent  en 
disant  :  «  Cet  être-là  en  viendra  sûrement  à  brûler  les  tablettes.  » 
Leurs  paroles  de  blâme,  en  se  répandant,  ont  fait  du  bruit,  et  c'est 
ainsi  qu'on  a  conclu  sans  doute  que  je  les  avais  détruites  (t).  — 
Le  gouverneur  s'adressantàmoidenouveaumedit  : — Connais-tu 
Hong  Nak-ani?  —  Je  le  connais  de  nom,  mais  ne  l'ai  jamais  vu. 

—  Hong  Nak-ani  et  ses  amis  ont  fait  un  rapport  au  ministre 
contre  vous,  et  celui-ci  m'a  envoyé  des  ordres.  Telle  est  la  cause 
de  toute  cette  affaire.  Mais  le  bruit  qui  court  que  tu  n'as  pas  en- 
terré tes  parents,  doit  avoir  un  fondement  quelconque;  comment 
pourrait-on  dire  en  l'air  de  telles  paroles?  —  J'ignore  vraiment 
la  cause  de  ces  bruits.  Au  moment  de  l'enterrement,  la  peste  était 
dans  ma  maison,  mes  parents  et  amis  ne  vinrent  pas,  et  ne  pou- 
vant avoir  de  rapports  avec  les  étrangers,  je  fis  toute  la  cérémonie 

(1)  En  cet  endroit,  ainsi  que  dans  les  deux  défenses  écrites  qui  suivent,  les 
confesseurs  afTectent  de  cacher  le  fait  d'avoir  brûlé  les  tablettes  de  leurs 
ancêtres,  avant  de  les  enterrer.  C'élc^t  un  acte  passager  de  faiblesse,  causé 
sans  doute,  par  un  reste  de  respect  mal  entendu  pour  les  préjugés  de  leur 
nation.  Plus  loin,  nous  les  verrons  avouer  courageusement  quils  les  ont 
brûlées,  et  aUer  au  supplice  par  suite  de  cet  aveu.  Ces  passages  du  récit  de 
Paul,  tout  à  son  désavantage,  montrent  avec  quelle  loyauté  et  queUe  exacti- 
tude il  raeonte  œ  qui  s'est  passé. 


—  46  — 

funèbre  avec  les  hommes  du  village  seulement.  Est-ce  de  là  que 
ce  bruit  s'est  répandu?  Vraiment  j'en  ignore  la  cause.  —  Parmi 
vous,  il  y  a  certainement  des  maîtres  avec  lesquels  on  discute  et 
que  l'on  interroge,  qui  sont-ils?  —  Dans  la  religion,  comme  je 
l'ai  déjà  dit,  il  n'y  a  ni  maître,  ni  disciple,  comme  on  l'entend  ici  ; 
à  plus  forte  raison  dans  ce  royaume,  où  personne  n'a  pu  faire 
autre  chose  que  lire  quelques  livres,  quel  est  celui  qui  oserait  se 
vanter  d'avoir  le  mieux  approfondi  la  doctrine  et  voudrait  se  donner 
pour  maître?  —  Quel  être  étonnant  es-tu  donc  pour  savoir  sans 
avoir  appris?  —  Comme  je  connais  quelques  caractères,  il  me 
suffit  d'avoir  ouvert  un  livre  et  de  l'avoir  lu. —  Es-tu  licencié  tsin- 
sa?  —  Je  le  suis.  —  En  quelle  année  l'es-tu  devenu?  —  Au 
printemps  de  Tannée  1783.  —  Ensuite,  après  m'avoir  interrogé 
sur  ma  parenté  avec  diverses  personnes  ;  il  me  dit  :  —  On  prétend 
que  dans  votre  religion,  vous  vous  réjouissez  des  souffrances  et 
des  supplices,  et  vous  aimez  à  mourir  sous  le  glaive;  est-ce 
croyable?  —  Désirer  de  vivre,  et  craindre  la  mort,  est  un  sen- 
timent commun  à  tous;  comment  pourrions-nous  être  comme 
vous  le  dites? 

«  Nous  fûmes  renvoyés,  et  quand  nous  arrivâmes  à  la  prison, 
il  faisait  déjà  nuit. 

«  Le  l****  de  la  onzième  lune,  au  point  du  jour,  notre  propre  man- 
darin nous  appela,  nous  fit  asseoir  dans  une  espèce  de  vestibule, 
et  commanda  à  un  prétorien  de  nous  faire  réciter  les  dix  comman- 
dements et  les  sept  vertus  capitales.  Nous  les  récitâmes  ;  il  prit  nos 
paroles  par  écrit  et  les  envoya  au  gouverneur.  Peu  de  temps  après, 
ce  mandarin  nous  fil  rappeler  et,  après  quelques  exhortations, 
il  nous  dit  :  — •  Ce  que  vous  avez  déclaré  hier  n'est  pas  la  vérité  et 
ne  suffit  pas  pour  porter  un  jugement.  Et  puis,  cette  religion, 
malgré  ses  dix  commandements,  ne  renferme  pas  les  rapports  de 
roi  à  sujet.  C'est  ce  que  l'on  appelle  une  doctrine  sans  roi,  ou  qui 
méconnaît  le  roi.  —  Il  n'en  est  pas  ainsi,  lui  répondis-je,  le  roi 
est  le  père  de  tout  le  royaume,  et  le  mandarin,  le  père  de  son 
district;  on  doit  donc  leur  rendre  les  devoirs  de  la  piété;  or,  tout 
cela  est  compris  dans  le  quatrième  commandement.  —  S'il  en  est 
ainsi,  il  faut  mettre  des  notes  dans  ce  sens  au  quatrième  comman^ 
dément,  et  le  présenter  annoté.  La  religion  des  Européens  n'est  à 
nos  yeux  qu'une  superstition.  Mais,  vous  autres,  si  vous  la  suivez 
parce  que  vous  la  croyez  vraie,  et  parce  que  vous  savez  qu'elle 
n'est  pas  semblable  à  celle  de  Fo  (|ui  méconnaît  les  parents  et  le 
roi,  quelle  raison  avez-vous  de  ne  pas  ériger  les  tablettes,  et  de 
ne  pas  faire  les  sacrifices  aux  parents  ?  Quand  même  vous  Q*af* 


-  47  — 

fririez  pas  de  nourriture,  vous  avez  sans  doute  quelque  autre 
moyen  de  témoigner  voire  piété  filiale.  Si  tout  cela  existe  parmi 
vous,  il  faut  rindiquer  en  détail.  De  plus,  hier  tu  disais  que  le  désir 
de  la  vie,  et  la  crainte  de  la  mort,  sont  des  sentiments  communs 
à  tous;  il  est  donc  juste  de  réfléchir  et,  en  faisant  tes  déclarations, 
de  mettre  en  avant  des  principes  de  fidélité  au  roi  et  de  piété 
filiale,  afin  de  trouver  par  \h  des  moyens  de  te  conserver  la  vie. 

«  Le  mandarin  de  Lim-p'i,  chargé  d'examiner  TafFaire,  vint 
aussi  près  de  moi,  et  me  paria  d'un  ton  calme,  et  par  manière 
deconseil.  Je  lui  répondis:  —  Tout  ce  que  vous  me  dites  entre  dans 
mes  désirs,  seulement  je  ne  puis  de  vive  voix  tout  expliquer 
clairement.  Si  vous  voulez  me  donner  un  prétorien  et  des  pinceaux, 
je  ferai  écrire  le  tout  en  détail.  Alors  il  me  fit  passer  dans  un 
autre  appartement,  avec  ordre  d'écrire  une  défense  et  de  la 
présenter.  Je  m'assis,  et  dictai  ce  qui  suit. 

«  Pour  la  cause  de  Vaccusé  loun.  De  bonne  heure,  je  me 
livrai  au  travail  pour  me  préparer  aux  examens,  dans  la  pensée  de 
remplir  des  charges  publiques.  Mes  humbles  désirs  se  bornaient 
à  tâcher  de  satisfaire  aux  devoirs  de  dévouement  envers  le  roi, 
de  piété  envers  mes  parents,  et  d'amitié  envers  mes  frères.  Au 
printemps  de  Tannée  kiei-mio  (1783),  j'obtins  le  diplôme  de 
licencié  tsin-sa.  L'année  suivante,  m'étant  rendu  pendant 
Thiver  à  la  capitale,  j'allai  par  hasard  chez  Kim  Pem-ou,  de  la 
classe  moyenne,  au  quartier  Mieng-niei  pang-kol.  11  y  avait  dans 
cette  maison  deux  livres  intitulés,  l'un  :  Véritables  principes  sur 
e  Slaitreduciel^  et  l'autre  :  les  sept  Vertus  capitales.  En  les  par- 
courant, j'y  entrevis  que  le  Maître  du  ciel  est  notre  père  commun, 
créateur  du  ciel,  de  la  terre,  des  anges,  des  hommes  et  de  toutes 
choses.  C'est  celui  que  les  livres  de  Chine  appellent  Siang-tiei. 
Entre  le  ciel  et  la  terre  l'homme  naquit,  et  quoiqu'il  reçoive  de 
ses  parents  la  chair  et  le  sang,  au  fond  c'est  Dieu  qui  les  lui 
donne.  Une  âme  est  unie  à  son  corps,  mais  celui  qui  les  a  unis, 
c'est  encore  Dieu.  La  base  du  dévouement  au  roi,  c'est  l'ordre  de 
Dieu,  la  base  de  la  piété  envers  les  parents,  c'est  aussi  l'ordre  de 
Dieu.  En  comparant  le  tout  avec  la  règle  donnée  dans  les  livres 
sacrés  de  la  Chine,  de  servir  le  Siang-tiei  de  tout  cœur  et  avec  le 
plus  grand  soin,  je  crus  y  voir  beaucoup  de  conformité.  La 
pratique  est  renfermée  dans  les  dix  commandements,  et  les  sept 
vertus  capitales.  Les  dix  commandements  sont  :  1»  Adorer  un 
seul  Dieu  au-dessus  de  toutes  choses.  S**  Ne  pas  prendre  en  vain 
le  nom  de  Dieu  pour  faire  de  faux  serments.  3**  Observer  les  jours 
de  féie.  4""  Honorer  ses  père  et  mère.  (La  glose  dit  que  le  roi  étant 


—  48  - 

le  père  de  tout  le  royaume,  et  les  mandarins,  pères  des  peuples 
de  leur  district,  il  faut  les  honorer  également.)  8"*  Ne  pas  commettre 
d'homicide.  6®  Ne  pas  commettre  Timpurelé.  7**  Ne  pas  voler. 
8^"  Ne  pas  porter  de  faux  témoignages.  9""  Ne  pas  désirer  la  femme 
de  son  prochain.  lO""  Ne  pas  désirer  injustement  le  bien  d^autrui. 
Ces  dix  commandements  se  rapportent  en  somme  à  deux  points 
qui  sont  :  aimer  Dieu  par-dessus  toutes  choses,  et  aimer  tous  les 
hommes  comme  soi-même.  Les  sept  vertus  capitales  sont: 
r  L'humilité,  pour  combattre  Torgueil.  i""  La  charité,  pour 
combattre  la  jalousie.  3»  La  patience,  pour  combattre  la  colère. 
4^  La  générosité  dans  Taumône,  pour  combattre  Tavarice.  5®  La 
tempérance,  pour  combattre  la  gourmandise.  6®  La  répression  de 
la  concupiscence,  pour  combattre  la  luxure.  7^  L'assiduité  au  bien, 
pour  combattre  la  paresse.  Tout  ceci  étant  clair,  précis  et  facile 
pour  aider  à  la  pratique  de  la  vertu,  j'empruntai  ces  deux  livres, 
je  les  mis  dans  ma  manche  et,  de  retour  chez  moi,  en  province, 
je  les  copiai. 

a  Au  printemps  de  Tannée  eul-sa  (1785),  je  les  renvoyai  à 
leur  propriétaire.  C'est  seulement  trois  ans  après,  qu'ayant  étudié 
et  médité  ces  livres,  je  me  mis  à  les  pratiquer  sérieusement. 
Deux  ans  plus  tard,  j'appris  que  cette  doctrine  était  sévèrement 
prohibée,  je  brûlai  ou  lavai  ces  volumes  et  ne  les  conservai  pas 
chez  moi.  Je  n'ai  donc  appris  la  doctrine  chrétienne  de  personne, 
comme  aussi  je  ne  l'ai  communiquée  à  personne.  Mais,  après 
avoir  une  fois  reconnu  Dieu  pour  mon  père,  je  ne  pouvais  me 
dispenser  de  suivre  ses  ordres.  Or,  les  tablettes  en  usage  chez  les 
nobles,  étant  prohibées  par  la  religion  du  Maître  du  ciel,  puisque 
je  suis  cette  religion  je  ne  pouvais  faire  autrement  que  de  me 
conformer  à  ce  qu'elle  prescrit.  Le  quatrième  commandement 
nous  ordonnant  d'honorer  nos  père  et  mère,  si,  par  le  fait,  nos 
parents  étaient  réellement  dans  ces  tablettes,  tout  homme  qui 
professe  la  religion  devrait  les  honorer.  Mais  ces  tablettes  sont  faites 
de  bois.  Elles  n'ont  avec  moi  aucun  rapport  de  chair,  de  sang,  ou 
de  vie.  Elles  n'ont  eu  aucune  part  aux  labeurs  de  ma  naissance  et 
démon  éducation.  L'âme  de  mon  père  ou  de  mon  grand-père  une 
fois  sortie  de  ce  monde,  ne  peut  plus  rester  attachée  à  ces  objets 
matériels.  Or,  la  dénomination  de  père  et  de  mère  étant  quelque 
chose  de  si  grand  et  de  si  vénérable,  comment  pourrais-je  oser 
prendre  un  objet  fabriqué  et  arrangé  par  un  ouvrier,  en  faire  mon 
père  et  ma  mère,  et  l'appeler  réellement  ainsi  ?  Cela  n'est  pas  fondé 
sur  la  droite  raison,  aussi  ma  conscience  n'a  pu  s'y  soumettre;  et 
quand  bien  même  je  devrais,  par  là,  selon  vous,  déroger  à 


—  4y  — 

Dôblcisse,  je  né  veux  pas  me  rendre  coupable  envers  Dieu;  i'ai 
donc  enterré  mes  tablettes  sous  le  sol  de  ma  maison.  Le  bruit 
s'est  répandu  que  je  les  avais  brûlées,  mais  la  religion  ne  nous 
faisant  point,  à  ce  sujet,  un  précepte  formel,  j'ignore  quelles 
lèvres  ont  formulé  Taccusation,  et  quelles  oreilles  Tont  entendue. 

<c  Quant  à  Toffrande  de  vin  et  de  nourriture  aux  morts  ou  à 
leurs  tablettes,  c'est  aussi  une  chose  défendue  par  la  religion  du 
Maître  du  ciel,  et  ceux  qui  la  suivent  doivent  se  conformer  à  ses 
lois.  En  effet,  lorsque  le  Créateur  a  disposé  les  différentes  espèces 
de  créatures,  il  a  voulu  que  les  créatures  matérielles  usent  de 
choses  matérielles,  et  les  créatures  immatérielles  de  choses  im- 
matérielles. C'est  pourquoi  la  vertu  est  la  nourriture  de  Tâme, 
comme  les  aliments  matériels  sont  celle  du  corps.  Eût-on  d'ex- 
cellent vin  et  des  mets  délicieux,  on  ne  pourrait  en  nourrir  Tâme, 
par  la  raison  qu'un  être  immatériel  ne  peut  être  nourri  de  choses 
matérielles.  Les  anciens  ont  dit  :  «  On  doit  servir  les  morts  de 
même  que  quand  ils  étaient  vivants,  »  et  vous  admettez  que 
c'est  là  une  maxime  fondamentale  des  livres  de  ce  pays.  Or, 
puisque,  pendant  la  vie,  leur  âme  n'a  jamais  pu  se  nourrir  de 
vin  et  d'autres  aliments,  à  plus  forte  raison  ne  le  peut-elle  pas 
après  la  mort  Quelque  pieux  que  soit  un  homme  envers  ses 
parents,  il  ne  leur  offre  pas  de  nourriture  pendant  leur  som- 
meil, parce  que  le  sommeil  n'est  pas  un  temps  où  l'on  puisse 
manger.  De  même  et  à  plus  forte  raison,  quand  ils  sont  endormis 
du  long  sommeil  de  la  mort,  leur  offrir  des  aliments  serait 
une  chose  vaine  et  une  pratique  fausse.  Or,  comment  un  en- 
fant pourrait-il  se  résoudre  à  honorer  ses  parents  défunts  par 
des  pratiques  vaines  et  fausses?  Ainsi,  mettant  de  côté  l'em- 
ploi des  aliments  qui  n'ont  nul  parfum  véritable  pour  les 
parents,  s'appliquer  de  toutes  ses  forces  à  la  pratique  de  la 
vertu  pour  en  faire  parvenir  les  effets  jusqu'à  eux,  et  en  même 
temps,  nourrir  notre  âme,  voilà  la  vraie  voie,  la  droite  doctrine. 
Et,  je  le  répète,  dussé-je  en  la  professant  déroger  à  ma 
noblesse,  je  ne  veux  pas  me  rendre  coupable  envers  Dieu.  De 
plus,  considérez  que  le  peuple  qui  n'érige  pas  les  tablettes,  n'est 
pas  pour  cela  en  opposition  avec  le  gouvernement,  que  les  nobles 
qnî,  à  cause  de  leur  pauvreté,  ne  font  pas  tous  les  sacrifices  selon 
les  règles,  ne  sont  pas  repris  d'une  manière  sévère.  Il  me  semble 
donc,  dans  mon  humble  pensée,  que  ne  pas  ériger  de  tablettes 
et  ne  pas  offrir  les  sacrifices  aux  défunts,  tout  en  étant  chez  moi. 
la  fidèle  observation  de  la  religion  du  Maître  du  ciel,  n^est  nolle- 
«M»  ima  yidfttfoii  des  lois  dutoyaonid.         ..  ,Wv>;  i.r.  . 


cTJ 


.50  — 

«  On  m'accase  encore  de  prohiber  les  condoléances  après  la 
mort  des  parents.  Faire  et  recevoir  des  visites  de  condoléance  en 
pareil  cas,  est  un  devoir  d'humanité.  Gomment  un  enfant  bien 
né  pourrait-il  s'y  opposer?  Si  vous  ne  me  croyez  pas,  il  y  a  des 
personnes  qui  sont  venues  me  faire  des  visites  de  ce  genre,  vous 
n'avez  qu'à  ordonner  une  information,  et  vous  reconnaîtrez  la 
vérité  de  ce  que  je  dis. 

«  On  ajoute  que  je  n'ai  pas  inhumé  mes  parents.  La  mort  de 
ma  mère  a  eu  lieu  cette  année  h  la  cinquième  lune,  et  j'ai  fait  les 
cérémonies  de  Tenterrement  le  dernier  jour  de  la  huitième  lune. 
Quant  à  ce  qui  concerne  la  sépulture,  le  cercueil,  les  pleurs,  les 
habits  de  deuil,  etc.,  la  religion  chrétienne  nous  recommande 
de  tout  faire  avec  le  plus  grand  soin.  J'ai  fait  ces  cérémonies  et 
choisi  un  lieu  convenable,  comme  le  font  tous  les  autres.  La 
peste  étant  alors  dans  ma  maison,  je  n'ai  pu,  il  est  vrai,  me 
mettre  en  rapport  avec  les  étrangers,  et  mes  parents  et  amis 
n'ont  pu  tous  assister  au  convoi,  mais  tous  les  gens  du  village, 
grands  et  petits,  y  sont  venus  et  y  ont  pris  part.  Ici  encore  vous 
n'avez  qu'à  prendre  des  informations  pour  voir  que  les  bruits 
répandus  sont  faux  et  calomnieux.  Ce  mot  :  religion  chrétienne, 
est  un  instrument  dont  on  se  sert  pour  soulever  tous  les  blâmes. 
L'un  en  parle  à  l'autre,  celui-ci  à  un  troisième;  un  mensonge  en 
fait  répandre  un  autre,  et  c'est  ainsi  que  peu  à  peu  on  en  est 
venu  jusqu'à  dire  que  je  refuse  de  recevoir  les  condoléances  ha- 
bituelles, que  même  je  n'enterre  pas  mes  parents.  L'accusation 
d'avoir  brûlé  mes  tablettes,  est  aussi  faite  en  l'air  et  sans  preuve; 
on  s'en  sert  pour  me  charger  et  me  charger  encore.  On  prétend 
de  plus  que  je  suis  évéque  des  chrétiens.  Dans  tous  les  royaumes 
d  Europe  il  y  a  bien,  il  est  vrai,  la  dignité  d'évôque,  mais  on  ne 
la  donne  pas  à  des  enfants  ou  novices,  encore  moins  la  donnerait- 
on  à  moi  qui  ai  vécu  dans  un  lieu  retiré,  au  fond  d'une  pro- 
vince, qui  n'ai  rien  vu  ni  entendu,  qui  seul,  par  le  moyen  de  deux 
ou  trois  volumes,  ai  travaillé  à  ma  sanctification  personnelle,  qui 
n'ai  reçu  de  leçons  de  personne,  et  n'ai  nulle  part  propagé  cette 
doclriric.  Dire  que  je  suis  évêque,  c'est  par  trop  ridicule,  et  je 
n'ai  pas  de  réponse  à  faire.  Né  de  parents  nobles,  ayant  enfin  à 
pou  près  découvert  l'origine  du  ciel  et  de  l'homine,  et  les  com- 
mandements du  dévouement  au  roi  et  de  la  piété  filiale,  mes 
fiibes  désirs  se  sont  bornés  à  cultiver  la  vertu,  et  à  tâcher  de 
servir  Dieu  convenablement.  Hors  de  là,  je  n'ai  plus  rien  à 
exposer. 

«  Pour  la  cause  de  laccusi  Kouen.  Étant  cousin  germiili 


—  61  — 

de  loon  Tsi-tsiong-i  par  sa  mère,  et  demeurant  dans  le  voisi- 
nage, j'ai  vu  chez  lui,  et  je  lui  ai  emprunté  les  livres  intitulés  : 
Véritables  principes  sur  Dieu  et  Traité  des  sept  vertus  capi- 
tales. Il  y  a  de  cela  nombre  d'années.  C'était  avant  que  Tsi- 
tsiong-i  eût  brûlé  ou  lavé  ces  livres,  je  ne  les  copiai  pas  et  je  ne 
fis  qu'en  prendre  lecture.  J'ai,  il  est  vrai,  cessé  d'offrir  les  sacri- 
fices, mais  je  nai  ni  brûlé  ni  détruit  les  tablettes,  les  boites  en 
sont  encore  chez  moi,  et  le  mandarin  de  Tsin-san  ayant  tout  noté 
dans  rinventaire  qu'il  a  fait,  il  m'est  inutile  d'en  parler  davan- 
tage. Depuis  le  moment  où  je  commençai  à  pratiquer  la  religion, 
tous  mes  proches  me  regardèrent  d'un  mauvais  œil,  et  déversè- 
rent sur  moi  toute  sorte  de  bWme.  Puis,  voyant  que  je  ne  faisais 
plus  les  sacrifices,  ils  dirent  tous  d'une  voix  :  «  Puisqu'il  ne  fait 
plus  les  sacrifices,  les  tablettes  deviennent  inutiles,  et  assuré- 
ment il  finira  par  les  brûler.  »  A  cette  parole  jetée  en  l'air,  cha- 
cun ajouta  encore  et  la  répandit  partout,  et  voilà  pourquoi  je 
suis  aujourd'hui  prisonnier.  Du  reste,  ayant  perdu  mon  père 
et  ma  mère  de  bonne  heure,  je  n'ai  pas  eu  lieu,  depuis  que  je 
pratique  la  religion,  de  faire  les  cérémonies  d'enterrement  de 
mes  parents.  Hors  delà,  tout  ce  que  je  pourrais  dire  n'est  pas 
différent  de  ce  qu'a  déclaré  Tsi-tsiong-i,  et  je  n'ai  rien  de  plus  à 
exposer. 

«  Par  le  moyen  du  prétorien,  je  fis  présenter  ces  deux  défenses 
au  mandarin  de  Lim-p'i.  Il  les  lut  attentivement,  les  mit  dans  sa 
manche,  et  se  rendit  au  tribunal  criminel  du  gouverneur,  don- 
nant des  ordres  pour  qu'on  nous  fit  attendre  à  la  porte. 
Il  était  environ  midi,  et  nous  nous  assîmes  en  attendant.  Long- 
temps après  on  nous  appela,  et  le  gouverneur  dit  d'abord  à 
Jacques  Kouen  :  —  As-tu  vraiment  conservé  tes  tablettes?  Tout 
à  l'heure  tu  disais  les  avoir,  et  cependant  le  mandarin  de  Tsin- 
san,  dans  son  rapport,  dit  n'avoir  vu  que  quatre  boites  vides  et 
pas  de  tablettes;  qu'est-ce  que  cela?  —  Jacques  répondit  :  — 
Quand  je  vins  de  Tsin-san,  près  du  gouverneur,  on  me  dit  qu'il 
fallait  tout  déclarer,  comme  il  était  marqué  dans  le  rapport  du 
mandarin.  Craignant  donc,  si  j'en  disais  trop,  que  le  mandarin 
ne  fût  lésé  à  cetle  occasion,  j'ai  dit  simplement  au  gouverneur 
que  les  boites  des  tablettes  étaient  encore  chez  moi  ;  mais,  par 
le  fait,  mes  tablelles  n'y  sont  plus,  je  les  ai  enterrées.  —  Où 
les  as-tu  enterrées?  demanda  le  gouverneur.  Jacques  indiqua  len- 
droit,  mais  ajouta  qu'un  éboulcment  ayant  eu  lieu  depuis,  on  ne 
pourrait  pas  sans  doute  retrouver  la  place.  —  Tu  ne  les  as  pas 
tnterrées  seuU  j'imMMyr  a  eu  un  homme  qui  a  creusé  la 


-^  sa  ^ 

terre,  il  doit  servir  de  témoin.  —  Gomme,  dans  cette  affaire,  je 
craignais  d'être  vu  de  qui  que  ce  fût,  je  n  ai  fait  venir  personne, 
et  je  les  ai  enterrées  de  ma  propre  main.  Le  gouverneur  s*adres- 
sant  à  moi,  me  dit  :  —  Et  toi,  comment  as-tu  agi?  —  J'ai  tout 
déclaré  dans  ma  défense  écrite,  veuillez  bien  ne  plus  m'interroger. 
^—  As-lu  enterré  les  tablettes  entières,  ou  seulement  après  les 
avoir  brûlées?  Selon  que  tu  les  auras  brûlées,  ou  non,  ta  culpa- 
bilité sera  plus  ou  moins  grave.  En  tous  cas,  il  me  suffira  d'un 
délai  de  peu  de  jours  pour  savoir  ce  qu'il  en  est,  quel  avantage 
y  auras-tu?  —  Je  les  ai  brûlées,  puis  enterrées.  —  Si  tu  les  as 
honorées  comme  tes  parents,  passe  encore  de  les  enterrer,  mais 
les  brûler!  Cela  peut-il  jamais  se  faire? —  Si  j'avais  cru  que 
c'étaient  mes  parents,  comment  aurais-je  pu  me  résoudre  à  les 
brûler?  Mais  sachant  très-clairement  qu'en  ces  tablettes  il  n'y  a 
rien  de  mes  parents,  je  les  ai  brûlées.  D'ailleurs,  qu'on  les  en- 
terre ou  qu'on  les  brûle,  elles  retournent  toujours  en  poussière; 
il  n'y  a  donc  rien  qui  rende  un  de  ces  actes  plus  grave  que  l'autre. 
Le  gouverneur,  après  nous  avoir  ordonné  de  monter  et  de 
nous  asseoir  sur  la  planche  à  supplices,  nous  fit  signer  notre 
jugement  et  me  dit  :  —  Reconnais-tu  être  condamné  justement 
pour  avoir  brûlé  les  tablettes  des  défunts? —  Si  j'avais  brûlé 
quelque  tablette,  pensant  que  les  parents  y  sont  renfermés,  les 
supplices  seraient  justes;  mais  comme  je  l'ai  fait,  sachant  très- 
clairement  qu'il  n'y  a  là  rien   de  mes  parents,  quelle  faute 
puis-je  avoir  commise?  —  Si  tu  étais  en  Europe,  tes  paroles 
pourraient  être  justes,  mais  étant  dans  notre  royaume,  tu  dois 
être  puni  selon  la  loi.  —  Dans  notre  pays,  après  cinq  générations, 
tous,  même  les  nobles,  enterrent  les  tablettes,  les  punissez-vous 
sévèrement  pour  cela?  —  D'après  la  décision  des  saints,  cest  à 
ce  terme  de  cinq  générations  que  finissent  pour  Thomme  les  de- 
voirs de  parenté.  A  ces  mots,  le  gouverneur  ayant  commandé  de 
me  battre,  je  reçus  dix  coups.  Le  gouverneur  dit  ensuite  :  —  Toi 
qui  es  noble,  ne  souffres-tu  pas  dans  ce  supplice?  —  Comment 
pourrais-je  ne  pas  souffrir,  puisque  je  suis  de  chair  comme  vous? 
—  N'as-tu  pas  de  regret?  —  Comme  la  religion  chrétienne  n'or- 
donne pas  précisément  de  brûler  une  tablette,  je  pourrais,  à  la 
rigueur,  regretter  de  lavoir  fait  légèrement;  hors  de  là,  je  n'ai 
rien  que  je  puisse  regretter.  Le  gouverneur  ordonne  à  un  autre 
valet  de  me  battre,  et  l'on  me  donne  encore  dix  coups.  Puis  le 
gouverneur  me  dit  :  —  Quand  tu  devrais  mourir  sous  les  coups, 
ilfautque  tu  abandonnes  cette  religion?  —  Si  je  venais  à  renier 
mon  père  suprême,  vif  ou  mort,  en  quel  lieu  pourrais-je.  jaBMâs 


^5?  ^ 

aller?  —  Si  tes  parents  ou  le  roi  te  pressaient,  ne  te  rendrais-tu 
pas  à  leur  voix?  A  cette  question  je  ne  fis  pas  de  réponse.  —  Pour 
toi,  tu  ne  connais  ni  parents,  ni  roi.  —  Je  connais  très-bien  et 
parents  et  roi.  » 

Ici  se  termine  le  récit  de  Paul.  On  a  remarqué  qu'il  ne  répon- 
dit point  à  Tavant' dernière  question  :  ce  ne  fut  nullement  par 
hésitation,  mais  pour  ne  pas  blesser  les  usages  de  ce  pays  qui  ne 
permettent  pas  une  réponse  négative  quand  le  roi  est  mis  en 
cause.  Du  reste,  son  silence  fut  très-bien  compris  des  juges. 
Aussi  le  gouverneur  lui  fit  donner  dix  autres  coups;  ce  qui  fai- 
sait les  trente  coups  fixés  par  la  loi. 

Après  cela,  Paul  et  Jacques  furent  ramenés  et  renfermés  dans 
la  prison.  La  nuit  était  déjà  venue.  A  la  suite  de  ces  interroga- 
toires, le  gouverneur  envoya  son  rapport  au  roi. 

Le  roi  de  Corée  était  alors  Tsieng  Tsiong.  Il  était  âgé  de 
quarante  ans,  et  il  y  avait  quinze  ans  qu'il  gouvernait  le  royaume. 
L'histoire  le  représente  comme  un  prince  sage,  modéré,  prudent, 
ami  de  la  science  et  juste  appréciateur  du  mérite  de  ses  sujets.  Il 
reçut  le  rapport  du  gouverneur,  mais  il  ne  paraissait  nullement 
disposé  à  pousser  les  choses  à  Texlrémité.  Cependant  les  enne- 
mis de  la  religion  chrétienne  se  montraient  de  plus  en  plus  mena- 
çants :.  de  tous  côtés  arrivaient  des  adresses  au  roi,  des  pétitions 
aux  ministres,  demandant  la  punition  des  coupables  et  Textirpa- 
tion  de  cette  nouvelle  doctrine,  qui  renversait  tous  les  fonde- 
ments de  la  société.  Plus  de  trente  pièces  de  ce  genre  parureni 
du  neuvième  au  douzième  mois  de  cette  année.  Effrayé  de  ces 
manifestations,  le  premier  ministre  Tsaï,  quoique  loin  d'être  per- 
sonnellement hostile  aux  chrétiens,  entra  dans  les  vues  de  leur  plus 
violents  accusateurs,  et  pressa  le  roi  de  condamner  Paul  loun  et 
Jacques  Kouen  à  la  peine  capitale.  Cette  conduite  surprit  beau- 
coup de  monde,  car  le  ministre  appartenait  au  parti  Nam-in, 
aussi  bien  que  les  principaux  d'entre  les  chrétiens,  et  de  plus,  il 
était  Hé  parle  sang  ou  l'amitié  avec  la  plupart  d'entre  eux.  Mais, 
la  crainte  de  perdre  son  crédit  et  peut-être  sa  dignité,  le  désir 
de  conserver  sa  fortune  et  celle  de  sa  famille,  le  rendirent  persé- 
cuteur. Nous  verrons  plus  tard  que  la  justice  de  Dieu  le  punit, 
dès  cette  vie,  de  sa  lâcheté. 

Cédant  aux  instances  de  son  ministre,  le  roi  consentit  enfin  à 
signer  le  décret  qui  condamnait  Paul  loun  et  Jacques  Kouen  à 
être  décapités.  Leurs  têtes  devaient  être  exposées  en  public  pen- 
dant cinq  jours,  afin  d'effrayer  les  populations  voisines,  et  de  les 
eiopècber  de  suivre  la  nouvelle  religioDt  hà  dégret,  revêtu  de  la 


—  M  — 

sanction  royale,  fut  expédié  au  gouverneur  de  Tsîen-tsion.  A  la 
réception  de  la  sentence,  les  deux  confesseurs  furent  aussitôt 
conduits  de  la  prison  au  lieu  du  supplice.  Une  foule  immense  de 
païens  et  de  chrétiens  les  suivait.  Jacques,  affaibli  par  les  coups 
qu'il  avait  reçus,  se  contenlait  de  prononcer  de  temps  en  temps 
les  noms  de  Jésus  et  de  Marie.  Paul,  plus  robuste,  s'avançait 
avec  un  air  d'allégresse,  allant  à  la  mort  comme  à  un  festin, 
préchant  Jésus-Christ  avec  tant  de  dignité  que,  non-seulement 
les  chrétiens,  mais  les  païens  eux-mêmes  étaient  ravis  d'admi- 
ration. 

Arrivés  au  lieu  de  Texécution,  TofRcier  qui  présidait  leur 
demanda  s'ils  voulaient  obéir  au  roi,  rendre  le  culte  ordinaire 
aux  tablettes  de  leurs  ancêtres,  et  renoncer  h  la  religion  étran- 
gère. Sur  leur  réponse  négative,  rofficier  commanda  à  Paul 
loun  de  lire  la  sentence  de  mort,  confirmée  par  le  roi,  et  écrite 
sur  une  planche,  suivant  Tusage  du  royaume.  Paul  la  prit  aussi- 
tôt et  la  lut  à  haute  voix.  Il  pos«i  ensuite  sa  lête  sur  un  gros 
billot,  répéta  plusieurs  fois  les  saints  noms  de  Jésus  et  de  Marie, 
et,  avec  le  plus  grand  sang-froid,  fit  signe  au  bourreau  de  frapper. 
Le  bourreau  lui  trancha  la  tête  d'un  seul  coup.  Puis  vint  le  tour 
de  Jacques,  qui  ne  cessait,  lui  aussi,  d'invoquer  Jésus  et  Marie. 
11  eut  la  tête  tranchée  immédiatement  après  son  cousin.  Il  était 
trois  heures  de  l'après-midi,  le  treizième  jour  de  la  onzième  lune 
de  l'année  sin  haï  (8  décembre  1791).  Paul  loun  était  âgé  de 
trente-trois  ans,  et  Jacques  Kouen  de  quarante  et  un  ans. 

Le  roi  cependant  s'était  repenti  d'avoir  cédé  aux  instances  de 
son  ministre.  Il  prévoyait  que,  d'après  les  mœurs  et  coutumes  du 
pays,  ce  premier  acte  deviendrait  loi  de  l'Étal,  et  que  dans  la 
suite  on  continuerait  à  mettre  à  mort  ceux  qui  suivraient  la  reli- 
gion nouvelle.  Un  couiTier  extraordinaire  fut  envoyé  en  toute 
hâte  au  gouverneur  de  Tsien-lsiou  pour  faire  surseoir  à  l'exé- 
cution. Mais  il  était  trop  tard;  Paul  loun  et  et  Jacques  Kouen 
avaicDl  déjà  obtenu  la  couronne  du  martyre. 

Comme  le  roi  l'avait  prévu,  les  ennemis  de  la  religion  s'ap- 
puyèrent toujours  depuis  sur  cette  sentence,  pour  faire  considé- 
rer la  condamnation  à  mort  des  chrétiens  comme  loi  de  l'État, 
et  la  première  exécution  publique  fut  la  principale  et  souvent 
runi(|ne  cause  d'un  grand  nombre  de  celles  qui  suivirent.  Les 
corps  des  deux  martyrs  restèrent  neuf  jours  sans  sépulture.  Pour 
intimider  les  chrétiens,  on  plaça  sur  le  lieu  du  supplice  des 
satellites  chargés  de  les  garder  jour  et  nuit.  Le  neuvième  jour, 
les  parents  qui  avaient  obtenu  du  roi  la  permission  de  les  eose- 


—  5B  — 

velir,  et  leurs  amis  qui  étaient  venus  à  leurs  funérailles,  furent 
(rès-étonnés  de  voir  les  deux  corps  sans  aucune  marque  de  cor- 
ruption, vermeils  et  flexibles  comme  s'ils  eussent  été  décapités 
le  jour  même.  Leur  étonnement  redoubla  lorsqulls  virent  le 
billot  sur  lequel  ils  avaient  eu  la  tôle  tranchée,  et  la  planche  oii  la 
sentence  de  mort  était  écrite,  arrosés  d*un  sang  liquide  et  aussi 
fiais  que  s1l  eut  été  versé  un  moment  auparavant.  Ces  circons- 
tances parurent  d'autant  plus  surprenantes  qu'au  mois  de  décem- 
bre, la  rigueur  excessive  du  froid,  disent  les  Coréens,  faisait 
geler  tous  les  liquides,  dans  les  vases  qui  les  renfermaient.  Les 
païens,  pleins  d'admiration,  se  récriaient  contre  Tinjustice  des 
juges  et  proclamaieut  Tinnoccnce  des  deux  confesseurs.  Quel- 
ques uns  même,  touchés  du  prodige  qu'ils  avaient  examiné  avec 
soin,  se  convertirent.  Les  yeux  baignés  de  larmes  de  joie,  les 
chrétiens  bénissaient  le  Seigneur.  Ils  trempèrent  un  grand  nom- 
bre de  mouchoirs  dans  le  sang  des  martyrs,  et  en  envoyèrent  à 
Tévêque  de  Péking  quelques  fragments,  avec  l'histoire  cir- 
constanciée de  ce  qui  s'était  passé.  Les  néophytes  prétendent 
qu'un  homme  abandonné  des  médecins  et  près  de  mourir  fut 
guéri,  en  un  instant,  après  avoir  bu  de  l'eau  dans  laquelle  on 
avait  trempé  la  planche  arrosée  de  sang.  Ils  rapportent  aussi 
que  plusieurs  moribonds,  a  qui  l'on  fit  toucher  un  mouchoir  teint 
de  ce  même  sang,  furent  guéris  sur  l'heure  (1). 

L'exemple  de  Paul  et  de  Jacques  eut  une  influence  prodigieuse 
sur  les  premiers  chrétiens  de  Corée.  Leurs  noms  sont  demeurés 
célèbres,  et  Paul  surtout  est,  encore  aujourd'hui,  en  grande  véné- 
ration parmi  les  fidèles.  Il  laissait  une  tille  âgée  de  treize  ans, 
qui  se  retira  momentanément  dans  la  maison  de  Thomas  Kim, 
prétorien,  ancien  disciple  de  son  père.  Le  jour,  elle  se  cachait 
dans  le  jardin,  et  la  nuit  elle  venait  dans  la  maison.  Plus  tard 
elle  put  être  mariée,  selon  sa  condition,  dans  la  famille  des  Song, 
à  Sout-pang-i,  district  de  Kong-tsiou.  Sa  mère  la  suivit  chez 
son  mari,  et  continua,  dit-on,  à  pratiquer  la  religion.  Depuis 
cette  époque  les  chrétiens  n'ont  plus  eu  de  rapport  avec  cette 
famille. 

Quelques  jours  après  le  supplice  de  Paul  loun  et  de  Jacques 
Kouen,  le  gouvernement  coréen  fit  afficher  leur  sentence  et  la 
nouvelle  de  leur  mort,  dans  toutes  les  villes  et  tous  les  villages, 
afin  d'elfrayer  le  peuple  et  d'empêcher  de  nouvelles  conversions. 
Mais  Dieu  se  plait  à  déjouer  les  plans  de  ses  ennemis.  Cette 

(t)  Nouvelles  lettres  édifimUs.  —  Paris,  1890.  —  Tome  Y,  p.  174. 


-^«tJik»; 


piiblicatioii  ofBddlle  donna  un  très-grand  retenUasement  ai 
ces  des  deux  confesseurs,  fit  connaître  la  religion  chrétie 
nombre  d*hommes  qui  en  ignoraient  même  le  nom,  et  cent 
beaucoup  k  la  propagation  de  TËvangile.  Aujourd'hui  o 
toujours,  en  C!orée  comme  dans  le  reste  du  monde,  cette  | 
est  toujours  vraie  :  Sanguis  martyrum  semen  christiatu 
Le  sang  des  martyrs  est  une  semence  de  chrétiens. 


CHAPITRE  V 


Suite  de  la  persécution.  —  Défection  de  quelques  chrétiens  influents. 

Martyre  de  Pierre  Ouen. 


Pendant  que  la  religion  chrétienne  était  si  glorieusement 
défendue  devant  le  premier  tribunal  de  la  partie  méridionale  du 
royaume,  plusieurs  autres  chrétiens  étaient  aussi  appelés  à  con- 
fesser leur  foi,  à  la  capitale  et  dans  les  provinces  voisines. 

François  Xavier  Kouen  Il-sin-i  n'avait  pas  été  inquiété  en 
4785,  malgré  son  courage  et  ses  réclamations  publiques.  Mais 
en  4794,  il  ne  put  échapper  plus  longtemps  à  l'envie  de  ses 
ennemis.  Tous  savaient  très-bien  quelle  grande  influence  exer- 
çaient pour  la  propagation  de  la  nouvelle  doctrine,  son  nom,  sa 
science  et  ses  continuels  efforts.  Aussi,  à  l'occasion  de  l'affaire  de 
Tsin-san,  Hong  Nak-an-i,  Mok  Man-tsiong-i,  et  plusieurs 
autres,  présentèrent-ils  une  accusation  contre  lui,  le  désignant 
comme  le  principal  chef  et  fauteur  de  la  religion  chrétienne. 
François-Xavier  fut  donc  arrêté  et  traduit  devant  le  tribunal  des 
crimes,  à  la  onzième  lune  de  cette  même  année.  Ne  pouvant  pas 
obtenir  sa  rétractation,  les  mandarins  le  mirent  plusieurs  fois  à 
la  torture,  et  employèrent  pour  vaincre  sa  persévérance,  des 
tourments  extraordinaires.  Mais  Xavier  resta  ferme.  Il  fît 
clairement  sa  profession  de  foi  sous  le  fer  et  le  fouet  des  bourreaux  : 
a  II  est  impossible,  disait-il,  de  ne  pas  servir  le  grand  Dieu, 
créateur  du  ciel,  de  la  terre,  des  anges  et  des  hommes.  Pour 
rien  au  monde  je  ne  puis  le  renier,  et  plutôt  que  de  manquer  à 
mes  devoirs  envers  lui,  je  préfère  subir  la  mort.  »  Les  supplices 
eurent  bientôt  réduit  son  corps  à  un  état  affreux.  Cependant,  le 
roi  qui  connaissait  Xavier  Il-sini,  et  avait  une  grande  estime 
pour  ses  belles  qualités,  ne  pouvait,  malgré  les  réclamations  des 
ennemis  du  nom  chrétien,  se  résoudre  k  signer  sa  sentence  de 
mort.  Il  désirait  toutefois  le  faire  changer  de  sentiments,  et  com- 
manda d'employer  tous  les  moyens  imaginables  pour  le  gagner. 
D'après  ses  ordres,  un  nouvel  assaut,  plus  dangereux  que  les 
précédents,  fut  livré  au  confesseur.  Les  caresses,  les  flatteries, 
les  promesses,  les  insinuations,  furent  successivement  mises  en 
œuvre,  avec  toutes  les  ressources  que  l'amitié  et  la  compassion 


—  68- 

peuvent  suggérer  ;  mais  sans  résultat.  On  revint  alors  aux  sup- 
plices et  aux  lorturcs,  et  le  généreux  conresseur  triompha  de  la 
souffrance,  comme  il  avait  triomphé  des  perfides  caresses  de  l'en- 
nemi.  De  guerre  lasse,  le  roi,  qui  ne  pouvait  se  décider  h  Taire 
mourir  Xavier,  le  condamna  à  Tcxil  dans  l'Ile  Tsiei-lsiou  (Qucl- 
paerl),  et  le  gouverneur  de  cette  ile  reçut  Tordre  de  mettre  son 
prisonnier  à  la  question,  trois  fois  par  mois,  jusqu*au  moment  où 
il  ferait  sa  soumission. 

Xavier  Kouen  restait  donc  victorieux  de  ces  premiers  et 
terribles  assauts  de  Tenfer.  Sa  foi  était  intacte.  Il  sortit  de  prison, 
et  comme  Tétat  de  ses  blessures  donnait  de  Tinquiétude,  on  lui 
permit  de  demeurer  quelques  jours  à  la  capitale,  avant  de  partir 
pour  le  lieu  de  son  exil.  Il  alla  se  loger  dans  la  maison  de  Ni 
loun-ha.  Là,  occupé  à  soigner  ses  blessures  et  à  se  disposera 
son  long  voyage,  il  ne  s'attendait  guère,  pas  assez  peut-être,  à 
nue  dernière  et  plus  violente  tentation  qui  allait  encore  Tassaillir. 
A  rinstigation  du  roi,  quelques  fonctionnaires  du  tribunal  des 
crimes  vinrent  lui  représenter  que  sa  vieille  mère,  alors  âgée 
de  quatre-vingts  ans,  ne  pouvait  plus  vivre  longtemps.  Une  fois 
rendu  à  Tsiei-tsiou,  au  delà  de  la  mer,  comment  pourrait-il  sup- 
porter le  remords  de  Tavoir  laissée  seule,  et  de  Tavoir  privée 
de  la  présence  de  son  fils  à  ses  derniers  moments?  On  insista  sur 
ce  tableau  déchirant,  et  sans  lui  parler  d'apostasie,  ce  qu'il  re- 
poussait toujours  avec  indignation,  on  rengagea  seulement  à  faire 
au  roi  une  léii^ère  soumission,  afin  dobtenir  une  commutation 
de  peine,  et  d'être  exilé  en  un  lieu  moins  éloigné.  Xaxier  vi- 
vement ému  à  celte  pensée,  se  sentit  faiblir.  Les  uns  disent 
qu'il  fit  de  la  main  un  signe  de  soumission.  D'autres  prétendent 
qu'un  des  assistants,  le  voyant  chanceler,  se  hâta  de  faire  ce 
signe  en  son  nom.  Une  troisième  version  rapporte  qu'il  écrivit  la 
phrase  incomplète  et  amphibologique  suivante  :  «  La  doctrine 
des  Européens  très-différente,  la  doctrine  de  Confucius  et  de 
Meng-tsc,  mauvaise  et  fausse.  »  On  lui  fit  remarquer  qu'il 
manquait,  au  milieu  de  la  phrase,  un  caractère  nécessaire  pour  la 
compicterella  rendre  intelligible.  Xavier  auraitrépondu:  «Laissez- 
•nioi  tranquille,  faites  ce  que  vous  voudrez.  »  On  ajouta  immé- 
diatement un  caractère,  de  façon  adonner  à  la  phrase  le  sens  que 
voici  :  «  La  doctrine  des  Européens  est  très-différente  de  la  doctrine 
de  Confucius  et  de  Meng-tsc:  elle  est  mauvaise  et  fausse.»  Quoi  qu'il 
en  soit,  un  exprès  fut  envoyé  au  roi  pour  lui  annoncer  la  sou- 
mission de  Xavier.  Le  lieu  de  son  exil  fut  immédiatement  changé, 
et  il  eut  ordre  de  se  rendre  à  la  ville  de  Niei-sau.  U^^las!  il  n'eut 


—  sa- 
pas même  le  temps  d*y  arriver.  Il  s'était  à  peine  mis  en  route 
qu'une  maladie,  causée  par  ses  blessures,  Tobligea  de  s'arréler  en 
chemin,  et  il  mourut  dans  une  hôtellerie. 

Nous  voudrions  pouvoir  déchirer  de  notre  histoire,  cette  page 
que  la  vérité  nous  a  forcé  d'écrire.  Cet  homme  que  nous  avons  vu 
si  grand  dans  sa  vie,  si  grand  au  milieu  des  supplices,  flétrissant 
ainsi  ses  derniers  moments  par  une  lâche  faiblesse,  quel  spectacle  ! 
mais  aussi  quelle  leçon  !  Sans  doute,  le  peu  de  précision  des  do- 
cuments ne  nous  permet  pas  d'apprécier  exactement  la  portée  de 
son  acte  de  soumission,  et  de  le  qualifier  d'apostasie  ouverte, 
mnis  au  lieu  de  raconter  un  triomphe,  nous  devons  rester  le  cœur 
triste,  en  face  d'un  doute  insoluble.  Heureux,  si  après  avoir 
refusé  la  couronne  du  martyre,  que  les  anges  tenaient  déjà  sus- 
pendue sur  sa  tôle,  Xavier  Kouen  a  pu,  par  un  acte  de  sincère 
repentir,  trouver  grâce  devant  le  Dieu  dont  il  avait  propagé  le 
culte  et  prêché  la  gloire,  avec  tant  de  zèle  et  de  succès.  C'est  le 
second  exemple  que  nous  rencontrons,  de  chutes  causées  par  un 
amour  trop  naturel  pour  les  parents.  Nous  en  trouverons  d'autres. 
La  piété  filiale  est  un  devoir  sacré,  sans  aucun  doute;  mais  il  y  a 
pour  rhomme  d'autres  devoirs  plus  sacrés  encore,  et  parmi  les 
premiers  néophytes  coréens,  un  grand  nombre  ne  le  savaient  pas 
assez. 

Pierre  Ni  Seng-houn-i  que  nous  avons  vu  se  retirer  si  hon- 
teusement avant  le  combat,  était  alors  mandarin  de  la  ville  de 
Pieng-t'aik.  Malgré  sa  défection  bien  connue  du  public,  Hong 
Nak-an-i  et  ses  partisans  présentèrent  à  la  cour  une  requête, 
dans  laquelle  ils  le  signalaient  comme  chef  des  chrétiens,  ajoutant 
qu'on  l'avait  vu,  à  la  préfecture,  lire  des  livres  de  celle  secle.  Ils 
demandaient  qu'il  fût  traduit  devant  les  tribunaux  et  jugé  selon 
les  lois.  On  l'accusait  aussi  de  ne  pas  faire  les  prostrations  d'usage 
au  temple  de  Confucius.  Les  faits  ne  purent  être  prouvés,  et 
Seng-houn-i,  de  son  côté,  au  lieu  de  confesser  ouvertement  la  foi, 
publia  une  lettre  pour  se  disculper  de  ce  qu'il  appelait  une 
calomnie. 

Dan»  cette  requête  de  Hong  Nak-an-i  contre  Pierre  Ni,  on  lit 
la  phrase  suivante:  «Parmi  les  dignitaires  du  royaume  et  les 
personnages  les  plus  importants,  déjà  sept  ou  huit  sur  dix  ont 
embrassé  cette  doctrine.  Où  arriverons-nous  donc?  »  L'exagé- 
ration de  ces  paroles  est  manifeste,  mais  elles  montrent  bien 
qu'à  cette  époque,  la  religion  chrétienne  s'était  grandement  pro- 
pagée en  Corée,  et  que  ses  ennemis  craignaient  de  la  voir  envahir 
bientôt  tout  le  royaume.  Le  gouvernement  effrayé  faisait  faire 


—  60  — 

partout  des  perquisitions.  Sur  la  proposition  de  Rim  Sang-tsip-i; 
ministre  des  crimes,  le  roi  ordonna  que  ceux  qui  ne  livreraient 
pas  leurs  livres  de  religion  dans  l'espace  de  vingt  jours,  seraient 
poursuivis  selon  la  rigueur  des  lois.  Dans  une  autre  ordonnance 
royale  du  9  de  la  onzième  lune,  quatre  jours  avant  le  martyre  de 
Paul  loun  et  Jacques  Kouen,  il  était  dit  que  dans  le  procès  des 
deux  cousins,  il  ne  s'agissait  pas  d'une  question  de  funérailles, 
mais  que  les  deux  nobles  avaient  été  mis  en  jugement,  pour  avoir 
osé  porter  la  main  sur  les  tablettes  de  leurs  ancêtres.  Si  Ton 
supportait  un  tel  crime,  que  ne  devrait-on  pas  supporter?  Le  roi 
ordonnait  ensuite  d'abaisser  le  rang  de  la  préfecture  de  Tsin-san, 
où  le  mal  avait  pris  naissance,  et  de  la  mettre  au-dessous  des 
cinquante-cinq  autres  préfectures  de  la  province  de  Tsien-la.  Le 
mandarin  de  cette  préfecture  devait  être  cassé,  pour  n'avoir  pas 
pris  lui-même,  à  temps,  Tinitiative  de  punir  les  coupables.  11 
fallait  inviter  les  lettrés  de  tout  le  royaume  à  étudier  plus  à  fond 
les  vrais  principes  dans  les  livres  classiques.  Dans  les  examens  de 
chaque  province  qui  allaient  avoir  lieu,  on  devait  faire  un  choix 
plus  consciencieux  des  candidats,  et  éliminer  avec  soin  les  indi- 
vidus suspects.  Enfin  tous  les  fonctionnaires  étaient  excités  à 
déployer  le  plus  de  zèle  possible  pour  anéantir  la  nouvelle  doctrine. 
On  comprend,  dès  lors,  combien  nombreuses  furent  les  arres- 
tations. 

Nous  avons  raconté  plus  haut  la  conversion  de  Thomas  Tsoi 
Pil-kong-i,  cet  homme  courageux  qui  ne  cessait  de  prêcher  la  foi, 
dans  les  rues  et  sur  les  places  publiques.  Il  était  trop  connu  pour 
échapper.  Traduit  devant  le  tribunal,  et  interrogé  sur  sa  religion, 
il  répondit  hardiment  :  «Tout  homme  doit  suivre  la  loi  du  Maître 
du  ciel,  et  pour  moi,  je  suis  disposé  à  en  remplir  toujours  les 
devoirs.  Les  supplices  auxquels  il  fut  soumis  après  cette  réponse 
ne  rébranlèrent  pas.  D'une  voix  toujours  égale,  il  ne  cessait 
de  répéter  la  même  profession  de  foi,  parlant  avec  une  simplicité, 
une  franchise,  et  une  conviction  telles  que  tous  les  spectateurs  en 
étaient  dans  Tadrairation.  Le  roi  partagea  lui-même  ce  sentiment, 
et  touché  de  pitié  pour  Pil-kong-i,  voulut  lui  conserver  la  vie. 
Dans  ce  but,  il  ordonna  de  faire  tous  les  efforts  possibles  pour 
obtenir  de  lui,  par  douceur,  quelques  paroles  de  soumission.  On 
s'appliqua  donc  à  séduire  Thomas.  Ruses,  caresses,  promesses 
de  fortune,  tout  fut  employé,  mais  tout  fut  inutile.  Sur  les  ordres 
du  roi,  le  vieux  père  et  le  frère  de  Thomas  furent  appelés,  et  par 
leurs  larmes  et  leurs  supplications  essayèrent  d'émouvoir  ce  cœur 
généreux.  Thomas  fut  vivement  impressionné;  tous  les  sentiments 


—  Bi- 
de la  nature  se  «révoltaient  dans  son  âme.  Il  ne  se  rendit  pas 
néanmoins,  et  ne  cessa  de  répéter  que,  malgré  tout,  il  ne  pouvait 
se  résoudre  à  renier  Dieu,  son  vrai  roi  et  son  vrai  père. 

Cette  dernière  tentative  ayant  échoué,  il  ne  restait  plus  qu'à 
prononcer  le  jugement  selon  la  rigueur  des  lois.  Plusieurs  fois  le 
ministre  des  crimes  demanda  l'assentiment  du  roi,  mais  il  ne  put 
jamais  l'obtenir.  Â  la  fin,  le  ministre  touché  lui-même  de  com- 
passion, annonça  au  roi  que  Pil-kong-i  avait  fait  une  soumission 
telle  quelle,  et  le  prince  aussitôt,  louant  beaucoup  son  bon  esprit 
et  son  obéissance,  lui  fit  donner  une  belle  place,  de  celles  que 
peuvent  remplir  les  familles  de  médecin.  Dans  une  autre  cir- 
constance, il  se  fécilita  encore  d'avoir  ramené  Pil-kong-i  à  de 
meilleurs  sentiments.  Celui-ci  avait-il  réellement  cédé  à  la 
crainte,  comme  quelques-uns  le  prétendent?  ou  bien  avait-il  eu 
seulement  la  faiblesse  de  ne  pas  protester  de  suite  et  avec  éner- 
gie, contre  les  paroles  qu'on  lui  prêtait  faussement?  Nous  l'igno- 
rons. Quoi  qu'il  en  soit,  il  pleura  amèrement  sa  faute,  reprit  sa 
première  ferveur,  et  s'appliqua  avec  plus  de  zèle  que  jamais  à 
tous  ses  devoirs  de  chrétien.  Nous  retrouverons  un  jour  son  nom 
dans  la  liste  des  martyrs. 

Un  grand  nombre  d'autres  chrétiens  arrêtés,  vers  la  même 
époque,  se  délivrèrent  de  la  persécution  par  l'apostasie.  Nous 
pouvons  citer  parmi  les  principaux  :  Tsoi  Il-tsiel-i,  Tsieng  In- 
hiek-i.  Son  Kieng-ioun-i,  Sang  Tak-nioun-i,  T'soi  In-kir-i,  T'soi 
Pil-tie-i,  etc.,  qui  tous  eurent  plus  lard  le  bonheur  de  souffrir  le 
martyre. 

Dans  le  Nai-po,  nous  rencontrons  les  mêmes  exemples  de 
faiblesse.  Au  district  de  Koang-tsiou,  apostasie  de  Marcellin 
T'soi  et  de  ses  nombreux  compagnons  d'emprisonnement;  au 
district  de  Hong-tsiou,  apostasie  de  la  famille  de  Seng-hoa;  au 
district  de  Tang-tsin,  apostasie  de  François  Pai  et  de  beaucoup 
d'autres.  Marcellin  T'soi  et  François  Pai,  lavèrent  plus  tard  cette 
faute  dans  leur  sang.  Enfin  la  défection  la  plus  triste,  la  plus 
humiliante  pour  les  chrétientés  du  Nai-po,  fut  celle  de  leur  apôtre, 
Louis  de  Gonzague  Ni  Tan-ouen-i.  Connu  de  tous,  païens  et 
chrétiens,  il  ne  put  longtemps  éviter  les  embûches  des  persé- 
cuteurs. Il  fut  pris  et  enfermé  à  Kong-tsiou.  Nous  ne  connaissons 
pas  les  supplices  qu*il  eut  à  supporter  ;  mais  il  parait  certain 
qu'il  se  laissa  ébranler.  Une  lettre  du  gouverneur  de  Kong-tsiou, 
Pak  Tsong-ak-i,  du  2  de  la  douzième  lune,  annonça  au  roi  la 
soumission  de  Tan-ouen-i.  «  Il  a  apostasie,  dit  ce  document,  de  la 
manière  la  plus  formelle,  a  témoigné  sa  douleur  de  s'être  laissé 


entraîner  dans  une  mauvaise  doctrine  môlée  de  magie,  et' s'est 
engagé  avec  serment  à  aller  dissuader  tous  ceux  qu'il  avait  en- 
doctrinas, afin  de  les  ramener  dans  la  voie  véritable.  »  Le  roi 
répondit  par  un  ordre  de  ne  relâcher  le  coupable  qu'après  un 
retour  positif  et  complet,  car  sa  conversion  était  bien  récente. 
Toutefois  il  fut  mis  en  liberté,  le  5  de  cette  même  lune,  et  put 
retourner  chez  lui.  Le  rapport  du  gouverneur  de  Hong-tsiou  est 
évidemment  empreint  d'une  monstrueuse  exagération.  Quels 
qu'aient  pu  être  les  torts  de  Louis,  sa  faiblesse  n'a  pu  aller  jusqu'à 
s'engager  par  serment  à  faire  apostasier  les  chrétiens.  La  meilleure 
preuve,  c'est  qu'aussitôt  mis  en  liberté,  il  recommença  à  pratiquer 
tous  les  devoirs  de  la  religion.  Mais  comme  il  était  trop  connu 
dans  le  Nai-po,  il  prit  le  parti  d'émigrer  pour  être  moins  exposé  à 
de  nouveaux  périls.  Dans  la  nuit  du  dernier  jour  de  cette  année 
(1791),  il  fit  ses  adieux  à  son  frère  aine.  Non-seulement  plus  de 
trente  familles  de  sa  parenté  qui  habitaient  en  ce  lieu,  mais 
encore  tous  les  habitants  du  village,  composé  de  plus  de  trois 
cents  maisons,  s'étaient  réunis  autour  de  lui.  C'était  lui  qui  leur 
avait  fait  connaître  Jésus-Christ,  lui  qui  les  avait  convertis  et 
baptisés  ;  aussi  semblait-il  que  chacun  perdit  un  père,  un  frère, 
un  ami.  Son  départ  fut  une  scène  déchirante.  Il  alla  s'établir  au 
district  de  Hong-san,  et  recommença  à  travailler  à  la  prédication 
de  TEvan^ile,  quoique  avec  beaucoup  moins  d'éclat  et  de 
publicité.  Nous  aurons  plus  tard  le  bonheur  de  raconter  son 
martyre. 

Dieu,  qui  avait,  dans  ses  secrets  desseins,  permis  tant  de 
chutes,  ne  voulut  pas  cependant  que  les  ennemis  de  son  nom 
pussent  se  flatter  d'un  triomphe  coraj^let.  De  grands  et  glorieux 
exemples  de  fidélité  vinrent  consoler  l'Eglise  naissante  de  Corée. 
Dans  le  district  de  Mien-tsien,  où  les  arrestations  avaient  été  très- 
nombreuses,  Laurent  Pak,  voyant  leschrétiens  emprisonnés  depuis 
plusieurs  mois,  avait  eu  le  courage  d'aller  souvent  les  consoler 
dans  leurs  cachots.  Un  jour,  pendant  que  les  prisonniers  pre- 
naient leur  repas  du  matin,  il  alla  frapper  à  la  porte  du  manda- 
rin, entra  hardiment,  et,  se  tenant  debout  en  face  de  ce  magis- 
trat, s'écria  :  «  Battre  avec  violence  des  hommes  innocents,  les 
((  tenir  en  prison  pendant  des  mois  entiers,  n'est-ce  ])as  là  un 
«  crime  horrible?  »  Le  mandarin,  en  colère,  demanda  quel  était 
cet  homme.  On  lui  répondit  que  c'était  un  habitant  de  Hong- 
tsiou,  frère  de  Pak  ll-lenk-i,  alors  en  prison  pour  cause  de  reli- 
gion. Laurent  fut  saisi  aussitôt.  On  lui  passa  une  lourde  canguc 
au  cou  et  on  le  battit  violemment.  Loin  de  se  laisser  ébranler, 


\ 


—  83  - 

«  cette  cangue  de  bois  est  trop  légère,  disait-il  au  mandarin, 
((  faites-m'en  mettre  une  de  fer.  »  La  position  du  mandarin 
devenait  difficile  :  toute  la  ville  était  en  émoi  et  les  murmures 
commençaient  h  se  faire  entendre,  car  Laurent  Pak  était  très- 
populaire.  N  osant  pas  le  condamner,  il  s'en  débarrassa  en  l'en- 
voyant ailleurs.  Laurent  comparut  successivement  devant  les 
tribunaux  criminels  deHai-mi  et  de  Hongtsiou.  Dans  ce  dernier, 
il  fut  soumis  à  une  cruelle  flagellation,  mais  son  courage  ne  se 
démentit  pas.  Il  y  avait  un  mois  et  quelques  jours  qu'il  était 
emprisonné,  lorsqu'une  dépèche  de  la  cour  arriva  ordonnant  de 
le  relâcher. 

Kim  Pié,  Taïeul  du  premier  prêtre  indigène  de  la  Corée,  le 
vénérable  André  Kim ,  montra  la  même  constance  devant  les 
juges  ;  néanmoins ,  il  ne  put  pas  obtenir  la  couronne  du 
martyre. 

Pierre  Ouen  Si-tsiang-i  fut  plus  heureux.  Il  était  oinginaire  du 
village  de  Eug-tsieni,  au  district  de  Hong-tsiou,  et  descendait 
d'une  famille  honnête  et  jouissant  d'une  belle  fortune.  La  vio- 
lence sauvage  de  son  caractère,  l'avait  fait  surnommer  le  Tigre. 
En  1788  ou  1789,  il  était  âgé  de  plus  de  cinquante-cinq  ans, 
lorsqu'il  entendit  parler  de  la  religion  chrétienne.  Par  une  grâce 
extraordinaire  de  Dieu,  il  se  convertit  à  l'instant,  mais  sans  en 
parler  h  personne,  et  un  jour  il  quitta  sa  maison,  en  disant  :  «  J'ai 
vécu  inuiilemenl  plus  de  cinquante  années,  quand  je  reviendrai, 
on  saura  la  cause  de  mon  départ.  Soyez  sans  inquiétude  et  sur- 
tout ne  m'attendez  pas.  )>  Il  partit  à  l'instant,  et,  pondant  plus 
d'un  an,  on  ne  put  en  avoir  aucune  nouvelle.  Enfin,  Pierre  ayant 
reparu,  ses  parents  et  ses  amis  accoururent  près  de  lui,  lui  fai- 
sant mille  questions,  auxquelles  il  répondit  en  souriant  :  «  Pen- 
dant plus  de  cinquante  ans,  j'ai  failli  bien  des  fois  mourir,  mais 
maintenant  j'ai  une  médecine  qui  assure  la  vie  pour  des  mil- 
liers d'années,  je  vous  expliquerai  cela  demain.  )>  Le  lendemain, 
en  effet,  il  réunit  tous  ses  parents,  et  se  mit  à  leur  développer 
l'origine  et  la  fin  de  ce  monde,  l'existence  d'un  Dieu  créateur  et 
conservateur  de  toutes  choses,  le  péché  originel,  l'Incarnation, 
les  commandements  de  Dieu,  le  ciel  et  l'enfer,  enfin,  tout  ce 
qu'il  savait  de  la  religion  chrétienne.  «  Voila,  ajouta-t-il,  pour 
quiconque  a  bonne  volonté,  le  moyen  de  vivre  éternellement.  0 
vous  tous,  recevez  mes  paroles  comme  mes  vœux  testamentaires, 
et  embrassez  comme  moi  cette  religion  divine.  »  La  grâce  accom- 
pagnait  ses  paroles,  tous  promirent  de  se  metti*e,  dès  ce  jour,  au 
service  du  grand  roi  et  père  commun  de  tous  les  hommes. 


—  84-- 

Mais  ee  qui,  plus  que  tous  les  discours,  donnait  à  Pierre  une 
force  convertissante,  c'était  son  bon  exemple,  c'était  le  triomphe 
qu'il  avait  remporté  sur  lui-même.  Lorsqu'il  revint  chez  lui,  il 
avait  tout  à  fait  dompté  son  caractère,  et  montrait  dans  les 
diverses  circonstances  de  la  vie  une  inaltérable  douceur.  On 
admirait  aussi  son  zèle  ardent  pour  soulager  les  pauvres  en  leur 
faisant  part  de  ses  biens,  et  pour  exhorter  les  païens  de  sa  con- 
naissance dont  il  convertit  plus  de  trente  familles.  Sa  ferveur 
était  si  grande  que,  même  en  présence  des  païens,  il  accomplis- 
sait toujours  ses  exercices  religieux.  Environ  deux  ans  après  sa 
conversion,  le  bruit  que  sa  famille  était  tout  entière  chrétienne, 
arriva  jusqu'aux  oreilles  du  mandarin.  Celui-ci  envoya  des  satelli- 
tes pour  saisir  un  cousin  de  Pierre  nommé  Jacques;  mais,  sur  Tavis 
de  ses  amis,  Jacques  avait  pris  la  fuite.  Les  satellites  s'adressè- 
rent à  Pierre  :  «  Où  est  allé  votre  cousin  ?  —  Il  s'est  caché  par 
crainte  de  la  mort;  comment  voulez-vous  que  je  sache  où  il  est? 
—  Nous  avons  ordre  du  mandarin  de  l'arrêter  comme  chré- 
tien; mais,  puisqu'il  n'est  pas  ici,  nous  allons  vous  prendre 
çn  sa  place.  -  Soit,  »  répondit  Pierre,  et  aussitôt  il  fut  pris  et 
conduit  au  prétoire  devant  un  ofBcier  subalterne  qui  lui  dit  :  a  Où 
est  allé  votre  cousin?  —  Je  l'ignore.  —  On  dit  que  votre  cousin 
pratique  la  religion  chrétienne;  la  pratiquez-vous  aussi?  —  Je  la 
pratique.  —  Promettez  de  ne  plus  la  pratiquer,  reniez  Dieu,  et 
j'avertirai  le  mandarin  que  tous  ces  bruits  sont  une  pure  calom- 
nie, vous  serez  relâché  de  suite.  —  Je  ne  puis  renier  Dieu.  »  On 
l'enferma  dans  une  chambre,  et  pendant  plusieurs  jours  on  ne 
cessa  de  le  presser  d'apostasier.  Mais  Pierre  s'y  refusant  toujours, 
l'officier  en  colère  l'envoya  au  mandarin.  «  Est-il  vrai,  lui  dit  ce 
magistrat,  que  tu  suis  la  religion  du  Maître  du  ciel?  —  Cela  est 
vrai.  —  Renie  ton  Dieu,  dénonce  tes  complices,  et  dis-moi  que 
lu  ne  la  suivras  plus,  je  te  relâcherai  aussitôt,  —  Renier  Dieu! 
jamais!  Je  ne  puis  non  plus  dénoncer  d'autres  chrétiens.  —  Ne 
veux-tu  pas  dénoncer  tes  complices  et  déclarer  les  livres  que 
tu  as  chez  toi?  —  Cela  m'est  impossible.  »  Le  mandarin  fu- 
rieux lui  fit  subir  le  supplice  de  Técarlement  des  os,  et  le  fit 
battre  de  soixante-dix  coups  de  la  planche  à  voleurs.  Mais 
Pierre  souffrait  tout  patiemment,  ne  cessant  d'exposer  la  vraie 
doctrine,  sur  Dieu,  sur  les  devoirs  de  l'homme  envers  Dieu  et 
les  parents,  sur  la  vanité  des  superstitions  païennes,  etc..  Ren- 
voyé à  la  prison ,  il  comparut  encore  le  lendemain ,  et  aux 
mêmes  questions  du  juge,  fit  les  mêmes  réponses. 

Il  subit  de  nouveau  le  supplice  de  l'écartement  des  os  et  fut 


—  68  — 

frappé,  plus  cruellement  que  la  veille,  avec  la  planche  à  voleurs. 
Ses  chairs  étaient  en  lanobeaux,  ses  deux  épaules  brisées,  et 
les  os  du  dos,  tout  meurtris,  restaient  à  nu.  C'est  dans  ce 
triste  état  qu'on  le  reconduisit  à  la  prison.  Malgré  ses  souf- 
frances, son  visage  respirait  le  contentement  et  la  joie.  Il  se  mit 
à  prêcher  les  geôliers,  prétoriens  et  satellites,  et  peu  de  jours 
après,  un  chrétien  étant  venu  le  voir  à  la  prison,  il  reçut  de  lui 
le  baptême,  car  jusqu'à  ce  moment,  il  n'était  que  catéchumène. 
Cependant  le  mandarin  ayant  fait  un  rapport  au  gouverneur  de 
la  province,  en  reçut  Tordre  de  faire  mourir  Pierre  sous  les 
coups.  Au  troisième  interrogatoire  devant  le  juge  criminel,  on 
déploya  un  appareil  formidable,  et  un  grand  nombre  de  satel- 
lites furent  placés  autour  du  confesseur  pour  Teffrayer.  Le  juge 
lui  dit  :  «  Le  désir  de  te  sauver  la  vie  m'a  fait  employer  tous  les 
moyens  pour  te  faire  revenir  à  de  meilleurs  sentiments;  mais 
comme  tu  ne  voulais  rien  écouter  et  que  tu  t*obstinais  à  désirer 
la  mort,  j'ai  averti  le  gouverneur,  et  j'en  ai  reçu  Tordre  de  te 
faire  périr  sous  les  coups;  sache  donc  que  cette  fois  tu  vas 
mourir.  »  Pierre  répondit  :  «  c'est  mon  vœu  le  plus  ardent.  »  A  ces 
mots,  on  serra  ses  liens,  et  on  commença  à  lui  faire  subir  des 
tortures  affreuses  qui  durèrent  tout  le  jour.  Pierre  les  supporta 
courageusement,  mais  il  eut  le  corps  tellement  broyé  qu'il  ne 
pouvait  plus  faire  usage  de  ses  membres.  On  dut  l'emporter  à 
la  prison,  et  lui  faire  mettre  dans  la  bouche  les  aliments  qu'il  ne 
pouvait  plus  prendre  lui-même. 

Enfin  le  juge  criminel  et  le  mandarin  réunis,  firent  un  der- 
nier effort  pour  le  gagner,  en  lui  parlant  de  ses  enfants,  qui  sans 
cesse  l'attendaient  et  l'appelaient,  ce  Ceci  me  touche  vivement, 
répondit  Pierre,  mais  c'est  Dieu  lui-même  qui  m'appelle,  com- 
ment pourrais-je  ne  pas  répondre  à  sa  voix?  »  Alors  ils  lui  firent 
donner  le  régal  ordinaire  des  condamnés  à  mort.  Puis  on  se  mit 
à  le  battre  avec  plus  de  rage  qu'auparavant,  de  manière  à  le  tuer 
aussi  vite  que  possible.  Mais  il  ne  mourait  pas.  Le  mandarin, 
les  satellites  et  les  bourreaux,  épuisés  de  fatigue,  se  dirent  alors  : 
(c  ce  coupable  ne  sent  pas  les  coups,  il  n'y  a  pas  moyen  d'en  finir.  » 
—  «  Je  sens  les  coups,  répondit  Pierre,  mais  Dieu  est  là  qui  me 
parle  et  me  fortifie  lui-même.  »  En  entendant  ces  paroles,  le  man- 
darin dit  :  a  Ce  coquin-là  a  sans  doute  le  diable  à  ses  ordres,  » 
et  il  fit  frapper  plus  fort,  mais  inutilement.  A  la  fin,  désespérant 
de  le  tuer  ainsi,  le  mandarin  commanda  de  le  lier  et  de  l'exposer 
couvert  d'eau  au  froid  de  la  nuit,  pour  le  faire  geler.  Pierre  fut 
donc  attaché  avec  une  grosse  corde  et  on  lui  versa  de  Teau  sur 


—  68  — 

tout  le  corps.  Bientôt,  il  fut  entièrement  couvert  de  glace.  Dans 
ce  supplice,  il  ne  pensait  qu'à  la  passion  du  Sauveur,  et  répétait  : 
«  0  Jésus  flagellé  pour  moi  par  tout  le  corps,  et  couronné  d'é- 
«  piues  pourmon  salut,  voyez  la  glace  dont  mon  corps  est  couvert, 
«  pour  rhonneur  de  votre  nom  ;  »  puis  il  offrait  sa  vie  à  Dieu 
avec  action  de  grâces.  Au  second  chant  du  coq,  il  rendit  le  der- 
nier soupir.  C'était  le  17  de  la  douzième  lune  de  Tannée  im-tsa 
(janvier  1793).  Pierre  avait  alors  soixante  et  un  ans. 

Vers  cette  époque,  la  persécution  diminua  beaucoup  d'activité 
et  de  rigueur,  surtout  à  la  capitale.  Le  roi,  d'un  caractère  natu- 
rellement modéré,  répugnait  aux  mesures  de  violence.  Il  préfé- 
rait voir  employer  auprès  des  chrétiens  les  caresses,  les  pro- 
messes, les  séductions  de  tout  genre,  et  trop  souvent  ce  système 
réussit  à  amener  des  apostasies,  surtout  parmi  les  nobles.  Dans 
les  provinces,  les  choses  étaient  abandonnées  à  peu  près  à  l'arbi- 
traire des  gouverneurs,  qui  poursuivaient  les  chrétiens  ou  les 
laissaient  en  paix,  selon  leurs  caprices  ou  leurs  préventions  per- 
sonnelles. Aussi,  tandis  que  quelques  chrétientés  jouissaient 
d'une  liberté  presque  complète,  dans  d'autres,  comme  le  Nai- 
po,  les  néophytes  furent  toujours  poursuivis  et  maltraités. 
En  1794,  nous  trouvons  une  nouvelle  persécution  à  Hong-tsiou, 
sans  pouvoir  en  préciser  la  violence  et  l'étendue.  Paul  Pak 
Hieng-hoa,  eut  alors  le  malheur  d'apostasier.  Nous  le  verrons 
réparer  glorieusement  cette  faute  en  1827.  Paul  Hoang,  qui 
n'obtint  la  couronne  du  martyre  qu'en  1813,  fut  plus  généreux. 
Il  était  né  à  Tsié-oun-i,  au  district  de  Tsieng-iang,  et  depuis 
longtemps  pratiquait  la  religion  avec  ferveur,  lorsqu'il  fut  arrêté 
et  conduit  devant  le  mandarin.  «  Renie  ton  Dieu ,  lui  dit 
celui-ci,  injurie-le,  et  je  te  permets  de  te  retirer.  —  Injurier 
Dieu!  répondit  Paul,  c'est  ce  que  les  animaux  eux-mêmes  ne 
pourraient  faire.  Comment  l'homme  qui  a  une  âme  spirituelle 
i'oserait-il?  »  Il  fut  battu  violemment  avec  la  planche  à  voleurs, 
mais  ne  faiblit  pas  un  seul  instant  et,  après  une  longue  flagel- 
lation, fut  reporté  mourant  à  la  prison.  Les  soins  que  lui  don- 
nèrent les  autres  prisonniers  le  firent  cependant  revenir  à  la 
vie.  Le  mandarin,  étonné  d'apprendre  qu'il  n'était  pas  mort,  le 
condamna  à  exercer  l'emploi  de  bourreau-fusiigateur.  Trois 
mois  après  Paul  fut  relâché.  Des  douze  chrétiens  arrêtés  avec 
lui,  il  paraît  que  pas  un  n'eut  le  courage  de  l'imiter.  Tous  se 
tirèrent  d'embarras  par  des  paroles  d'apostasie. 

On  parle  aussi  de  quelques  actes  de  persécution  dans  d'autres 
endroits.  Mais  ce  n'étaient   probablement  que  des  vexations 


—  67  — 

locales,  de  peu  d'importance,  et  Ton  n'en  a  conservé  qu'un  vague 
souvenir. 

Telle  fut  la  première  persécution  qu*eut  à  subir  l'Église  de 
Corée,  tel  fut  le  baptême  de  sang  et  de  larmes  qui  consacra 
cette  chrétienté  naissante.  Quand  on  songe  que,  par  une  dispo- 
sition particulière  de  Dieu,  unique  peut-être  dans  Thistoire  du 
christianisme,  cette  Église  avait  été  fondée,  croissait  et  se  forti- 
fiait sans  le  secours  d'aucun  pasteur,  le  courage  de  ses  martyrs, 
la  constance  de  ses  confesseurs,  la  persévérance  de  ses  enfants, 
son  existence  même,  deviennent  un  éclatant  prodige. 

Sans  doute  tous  ne  surent  pas  confesser  leur  foi.  Les  premiers 
convertis,  les  plus  célèbres  propagateurs  de  TÉvangile,  nous  ont 
attristés  du  spectacle  de  leur  lâcheté.  En  punition  peut-être  de 
quelque  secret  orgueil  causé  par  le  succès  de  leur  parole,  ils 
sont  tombés,  et  en  ont  entraîné  beaucoup  dans  leur  chute.  Mais 
ce  n'est  pas  la  défection  de  quelques-uns  qui  doit  nous  surpren- 
dre, ce  qui  est  vraiment  étonnant,  ce  qui  montre  une  œuvre 
manifestement  divine,  c'est  que  tous  n'aient  pas  apostasie.  Ils 
n'avaient  qu'une  connaissance  bien  incomplète  de  la  religion  ; 
ils  n'avaient  pas  d'autres  maîtres  que  les  quelques  livres  chinois 
introduits  en  cachette,  possédés  seulement  par  les  plus  instruits; 
et  surtout,  ils  n'avaient  pas  le  secours  des  sacrements.  Nous 
voyons  tous  les  jours  ce  que  sont,  même  avec  ce  secours  surnatu- 
rel, tant  de  chrétiens  qui  les  reçoivent  souvent.  Qu'auraient  dû 
être  ces  pauvres  néophytes  qui  en  savaient  h  peine  le  nom  ! 

Et  cependant,  par  l'unique  puissance  de  la  grâce  de  Dieu,  nous 
comptons,  parmi  ces  néophytes,  des  martyrs,  des  confesseurs, 
des  prédicateurs  zélés  de  l'Evangile.  Dix  ans  après  le  baptême 
de  Pierre  Ni  à  Péking,  nous  trouvons,  malgré  la  persécution, 
malgré  la  défection  coup  sur  coup  des  plus  illustres  chefs,  plus 
de  quatre  mille  chrétiens  en  Corée.  Nous  rencontrons  chez  eux 
la  pratique  des  plus  grandes  vertus,  la  charité  envers  le  pro- 
chain, la  mortification,  la  chasteté,  toutes  choses  si  inconnues 
des  païens  et  si  inexplicables  pour  eux.  Oui,  le  doigt  de  Dieu 
est  là . 

Une  paix  relative  suivit  l'apaisement  de  la  persécution.  La 
chrétienté  en  profita  pour  se  resserrer,  se  raffermir  dans  le 
silence  et  la  prière,  et  même  faire  de  nouvelles  conquêtes.  Les 
chefs  éminents  avaient  disparu.  Il  restait  à  la  vérité  Ambroise 
Kouen,  frère  aîné  de  Xavier,  et  l'illustre  famille  des  Tieng,  mais 


—  68  r- 

par  caractère,  ils  se  mélaieni  peu  des  affaires  de  la  chrétienté,  et 
on  ne  voit  pas  qu'ils  Taient  jamais  dirigée.  Ceux  que  nous  trou- 
vons alors  k  la  tête  sont  :  Jean  T'soi  Koan-tsien-i,  etMathias  T'soi 
In-kir-i,  hommes  zélés  et  capables,  de  la  classe  moyenne.  Ils 
n'avaient  pour  eux  ni  la  renommée,  ni  la  grande  naissance  de 
leurs  prédécesseurs,  mais  le  progrès  de  la  religion  n'en  souffrit 
nullement,  et  quoique  moins  frappant  aux  yeux  des  païens,  fut 
plus  réel  et  plus  solide.  On  dirait  que  la  Providence,  après  s'être 
servie  de  ces  savants  et  de  ces  nobles,  pour  produire  le  premier 
ébranlement,  les  laissa  disparaître  presque  aussitôt,  pour  mon- 
trer que  rËvangile  n'a  pas  besoin  d'eux,  et  faire  comprendre  aux 
Coréens  qu'il  ne  s'agissait  pas  d'une  de  ces  sectes  philosophiques 
auxquelles  le  nom,  la  position  et  la  science  des  adeptes  donnent 
pendant  quelques  jours  une  vie  factice,  et  qui  meurent  avec  leurs 
fondateurs.  Non  multi  sapientes  secundum  camem^  non  multi 

nobiks ut  non  evcumetur  cnuc  Christi,  Peu    de  savants 

selon  la  chair,  peu  de  grands,  peu  de  nobles,  afin  que  ne  soit 
pas  oubliée  et  réduite  à  rien  la  croix  du  Christ.  —  I  Cor.  i,  17. 

Voici  le  portrait  que  tracent  de  Jean  T'soi  les  relations 
coréennes.  Le  chef  catéchiste  Jean  T'soi  fut  un  des  premiers  à 
embrasser  la  religion.  C'était  un  homme  calme,  prudent,  éclairé, 
au  cœur  généreux  et  résolu.  Il  expliquait  la  vérité  avec  précision 
et  douceur.  Sa  parole  était  sans  apprêt,  et  cependant  tous  l'écou- 
taient  avec  satisfaction  et  grand  profit  pour  leurs  âmes.  L'humi- 
lité, la  résignation  à  la  volonté  de  Dieu,  lui  étaient  comme  natu- 
relles, et,  quoiqu'il  n'y  eût  rien  d'extraordinaire  dans  sa  conduite, 
jamais  homme  ne  fut  plus  estimé  et  plus  aimé  des  chrétiens. 

Le  premier  soin  de  Jean  Tsoi  et  de  ses  compagnons  fut  de 
chercher  à  obtenir  un  prêtre.  Les  difficultés  nées  de  la  persécu- 
tion étaient  presque  aplanies,  et  le  désir  des  fidèles  de  posséder 
le  ministre  de  Dieu,  était  plus  ardent  que  jamais.  11  fut  donc 
décidé  que  Paul  loun  lou-ir-i,  qui  avait  déjà  fait  deux  fois  le 
voyage  de  Péking,  se  mettrait  à  la  tête  de  l'expédition,  et  que 
Sabas  Tsi  Tsiang-hong-i  l'accompagnerait  avec  quelques  autres. 
Pendant  leur  absence,  on  devait  préparer  une  maison,  k  la  capi- 
tale, pour  y  recevoir  le  prêtre,  et  la  garde  de  cette  maison  devait 
être  confiée  à  Mathias  T'soi  In-kir-i. 

Les  courageux  députés  partirent  donc,  k  la  suite  de  l'ambas- 
sade, vers  la  fin  de  l'année  1793.  Dieu  les  protégea  dans  le  che- 
min, et  ils  arrivèrent  heureusement  au  terme  de  leur  voyage. 


LIVRE  II 

Depuis  l'entrée  da  P.  TSIOU  en  Corée, 
Jusqu'à  son  i^lorienx  martyre. 

I9e4t<1801. 


CHAPITRE  !«' 


Entrée  du  P.  Tsiou  en  Corée.  ^  Martyre  de  ses  introducteurs. 

Travaux  du  P.  Tsiou. 


Nous  avons  vu  qu'en  4790,  Tévéque  de  Péking  avait  promis 
aux  députés  de  TEglise  coréenne,  Paul  loun  et  Jean-Baptiste  Ou 
de  leur  envoyer  bientôt  un  pasteur.  Il  leur  tint  parole,  et  au 
mois  de  février  1791,  Jean  dos  Remedios,  prêtre  séculier  de 
Macao,  nommé  par  lui  missionnaire  de  Corée,  partit  de  Péking. 
Tous  les  ans,  lorsqueFambassade  coréenne  rentre  dans  lé  royaume, 
une  foire  a  lieu  sur  les  frontières  de  la  Chine  et  de  la  Corée,  et 
un  grand  nombre  de  marchands  des  deux  nations  s'y  rendent 
pour  faire  le  commerce.  Il  avait  été  convenu  avec  les  envoyés 
coréens  que  le  prêtre  viendrait  à  la  foire  de  cette  année.  Des 
chrétiens  coréens,  qu'on  reconnaîtrait  à  certains  signes,  s'y 
trouveraient  aussi,  pour  le  recevoir  et  pour  Tintroduire  dans  leur 
pays.  Après  vingt  jours  de  marche,  Jean  dos  Remedios  arriva  sur 
les  frontières  de  la  Corée,  mais  les  chrétiens  coréens,  empêchés 
par  la  persécution  si  violente  alors,  ne  parurent  pas.  Dix  jours 
s'écoulèrent,  la  foire  se  termina,  l'ambassade  rentra  en  Corée,  et 
le  zélé  missionnaire,  plein  de  douleur  de  l'insuccès  de  son  entre- 
prise, fut  obligé  de  revenir  à  Péking,  avec  les  Chinois  qui  l'ac- 
compagnaient. 

Après  avoir  envoyé  le  P.  dos  Remedios  en  Corée,  l'évêque 
Govea  écrivit  au  pape  Pie  VI,  pour  lui  annoncer  la  nouvelle  du 
merveilleux  établissement  de  TEglise  dans  ce  pays.  Sa  lettre  ar- 
riva à  Rome  en  1792.  De  grandes  douleurs  afOigeaient  alors 
le  souverain  Pontife,  et  ce  fut  au  milieu  des  angoisses  de  cette 
terrible  époque,  qu'il  apprit  qu'à  l'extrémité  de  l'Orient,  de 


—  70  — 

nouveaux  fils  étaient  nés  à  la  sainte  Eglise  Romaine,  et  que 
Notre  Seigneur  Jésus-Christ  avait  déjà  des  ténioins,  dans  une 
contrée  où  jusqu'alors  son  nom  n'avait  pas  été  prêché.  En  lisant 
cette  lettre,  le  vicaire  de  Jésus-Christ  versa  des  larmes  de  joie, 
et  du  fond  de  son  âme  donna  une  première  bénédiction  h  cette 
église  naissante.  Le  cardinal  Antonelli  répondit  à  Tévëque  de 
Péking:  «Notre  excellent  Souverain  Pontife  a  lu  avec  la  plus 
grande  avidité  l'histoire  que  vous  avez  tracée  de  ce  très-heureux 
événement.  Il  en  a  répandu  des  larmes  bien  douces  et  a  éprouvé 
un  plaisir  ineffable  de  pouvoir  offrir  à  Dieu  ces  prémices  de  con- 
trées si  éloignées.  »  Plus  loin,  il  ajoutait  :  a  Sa  Sainteté  aime  avec 
une  tendresse  toute  paternelle  ces  nouveaux  enfants,  ces  illustres 
athlètes  de  Jésus- Christ.  Elle  désire  leur  accorder  toute  sorte  de 
biens  spirituels.  Quoique  absente  de  corps,  elle  les  voit  des  yeux 
de  Tesprit,  les  embrasse  tendrement,  et  leur  donne  de  tout  son 
cœur  la  bénédiction  apostolique.  »  Enfin  il  annonçait  h  Tévéquede 
Péking,  que  le  Pape,  pasteur  de  TEglise  universelle,  confiait  à 
ses  soins  et  à  sa  direction  cette  nouvelle  église,  fille  de  celle  de 
Péking. 

Après  le  retour  du  P.  dos  Remedios,  Févêque  fut  trois  années 
entières  sans  aucune  nouvelle  de  Corée.  Ce  silence  prolongé 
était  de  mauvais  augure.  D'ailleurs,  quelques  mots  prononcés 
par  des  personnes  de  la  suite  de  l'ambassade,  en  1792,  lui 
avaient  fait  soupçonner  qu'on  persécutait  les  chrétiens,  et 
comprendre  pourquoi  aucun  d'eux  n'était  venu  au  rendez-vous 
recevoir  le  prêtre.  Ce  ne  fut  qu'un  an  plus  tard,  h  l'arrivée  de 
Paul  loun  et  de  Sabas  Tsi,  qu'il  put  connaître  tous  les  détails  de 
cette  première  persécution.  Il  était  évident  qu'il  fallait  à  tout 
prix,  et  le  plus  tôt  possible,  porter  secours  à  cette  Eglise  désolée. 
L'évêque  le  comprit,  et  conféra  aussitôt  avec  les  courriers,  sur 
les  moyens  de  faire  parvenir  un  prêtre  dans  leur  patrie.  Jean  dos 
Remedios,  le  premier  missionnaire  désigné,  était  mort.  Pour  le 
remplacer,  l'évéque  jeta  les  yeux  sur  un  jeune  prêtre  chinois,  les 
prémices  du  séminaire  épiscopal  de  Péking.  Il  se  nommait  Jacques 
Tsiou,  et  était  originaire  de  la  grande  ville  de  Sou-Tcheou,  dans 
la  province  de  Kiang-nam.  Les  Portugais  l'ont  toujours  désigné 
sous  le  nom  de  P.  Jacques  Vellozo.  Il  n'avait  alors  que  vingt- 
quatre  ans;  mais  sa  grande  piété,  son  habileté  dans  la  littérature 
chinoise  et  dans  les  sciences  ecclésiastiques,  sa  physionomie'assez 
semblable  à  celle  des  Coréens,  décidèrent  l'évéque  de  Péking  à  le 
choisir,  pour  celte  belle  et  périlleuse  mission. 

Le  P.  Jacques  Tsiou,  muni  de  tous  les  pouvoirs  ordinaires 


—  Tl  — 

et  extraordinaires,  pour  exercer  le  'ministère  apostolique,  partit 
donc  de  Péking,  au  mois  de  février  1794.  Après  vingt  jours  de 
marche,  il  arriva  aux  frontières  de  la  Corée.  Des  chrétiens 
l'attendaient  afin  de  l'introduire  et  de  le  conduire  jusqu'à  la 
capitale;  mais  comme  la  surveillance  était  alors  très-sévère,  par 
suite  des  ordres  donnés  pendant  la  persécution,  il  fut  convenu 
que  la  tentative  serait  différée  jusqu'au  mois  de  décembre.  En 
attendant  1  époque  fixée,  le  missionnaire  visita  les  chrétientés  de 
la  Tartarie,  voisines  de  la  Corée,  comme  Tévéque  de  Péking  lui  en 
avait  donné  la  commission,  dans  le  cas  où  il  ne  pourrait  pas 
pénétrer  immédiatement  en  Corée. 

Au  mois  de  décembre,  le  P.  Tsiou  revint  à  Pien-men,  où 
Sabas  Tsi  et  d'autres  chrétiens  s'étaient  rendus,  pour  lui  servir 
de  guides.  Le  prêtre  changea  ses  habits,  arrangea  ses  cheveux  à 
la  Coréenne;  et,  vers  le  milieu  de  la  nuit  du  23  décembre  1794, 
franchit  le  fleuve  Apno,  la  terrible  barrière  qui  le  séparait  de  la 
Corée.  D'autres  chrétiens  l'attendaient  sur  la  rive  coréenne  du 
fleuve,  à  Ei-tsiou,  vis-à-vis  Pien-men,  et  le  conduisirent  jusqu'à 
la  capitale,  où  il  parvint  au  commencement  de  l'année  1795.  Son 
arrivée  causa  une  joie  et  une  consolation  inexprimables  aux 
chrétiens  qui  le  reçurent  comme  un  ange  descendu  du  ciel. 

Le  P.  Tsiou  fut  logé  dans  la  maison  préparée  par  Mathias 
T'soi  au  quartier  nord  de  la  ville.  Il  commença  parfaire  préparer 
tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  la  célébration  du  saint  sacrifice, 
et  se  livra  tout  entier  à  Tétude  de  la  .langue  coréenne,  afin  de 
pouvoir,  le  plus  tôt  possible,  exercer  le  saint  ministère.  Le  jour 
du  Samedi-Saint,  il  baptisa  plusieurs  adultes,  suppléa  les  céré- 
monies de  ce  sacrement,  à  quelques  autres,  et  reçut  un  certain 
nombre  de  confessions  par  écrit.  Enfin,  le  jour  de  Pâques,  il  eut 
pour  la  première  fois,  en  Corée,  le  bonheur  de  célébrer  la  sainte 
messe  et  de  donner  la  communion  aux  personnes  qu'il  avait 
confessées  la  veille. 

Tout  alla  bien  jusqu'au  mois  de  juin.  Les  chrétiens,  au  comble 
de  leurs  vœux,  voulaient  tous  voir  le  prêtre,  et  recevoir  les 
sacrements.  Bientôt  lafQuence  fut  extrême.  Le  P.  Tsiou,  peu 
au  courant  des  coutumes  du  pays,  recevait  facilement  tous  ceux 
qui  se  présentaient,  et  nul  ne  songeait  à  prendre  les  précautions 
exigées  par  la  prudence.  Sur  ces  entrefaites,  un  bachelier  nommé 
Han  leng-ik-i,  de  famille  noble,  qui  n'était  chrétien  que  depuis 
quelques  mois  et  n'avait  qu'une  foi  peu  solide,  parvint  à  se  faire 
introduire  auprès  du  prêtre.  Cette  entrevue  fit  naître  dans  son 
cœur  un  dessein  pervers.  Il  alla  trouver  le  frère  de  Ni  Piek-î, 


—  7«  ^ 

ennemi  déclaré  de  la  religion,  et  alors  en  faveur  à  la  cour.  Il  lui 
apprit  qu'un  prêtre  chrétien,  chinois  de  nation,  résidait  dans  la 
capitale,  lui  fit  connaître  la  maison  où  il  était  caché,  et  lui  donna 
son  signalement.  Le  premier  ministre  et  le  roi  lui-même  furent 
bientôt  informés  de  tout.  Ordre  fut  donné  au  grand  juge  criminel 
T'sio  Kiou-tsin-i,  d'envoyer  à  Tinstant  des  satellites,  pour  se 
saisir  sans  bruit  de  l'étranger.  C'était  le  27  juin.  Heureusement, 
les  chrétiens,  qui  se  défiaient  un  peu  du  traître,  avaient  épié  ses 
démarches,  et  avaient  pu  connaître  à  temps  ses  dénonciations,  et 
les  ordres  de  la  cour.  Le  P.  Tsiou,  averti,  s'était  de  suite  réfugié 
chez  un  autre  chrétien.  Mathias  Tsoi  resta  seul  pour  garder  la 
maison  menacée.  Il  eut  pu  chercher  son  salut  dans  la  fuite,  mais 
afin  de  mettre  entièrement  le  prêtre  en  sûreté,  il  conçut  la 
généreuse  résolution  de  se  faire  passer  pour  le  Chinois  qu'on 
cherchait.  Comme  il  était  d'une  famille  d'interprètes,  et  parlait  le 
chinois,  il  espérait  de  cette  manière  réussir  plus  facilement  dans 
son  dessein.  Il  se  coupa  donc  les  cheveux  pour  mieux  contrefaire 
l'étranger,  et  attendit  paisiblement  l'arrivée  des  satellites.  Ceux- 
ci  arrivés  à  la  maison,  se  précipitèrent  sur  lui,  en  criant  :  «  Où  est 
le  Chinois?  —  C'est  moi,»  répondit  Mathias  avec  calme.  Il  fut 
aussitôt  saisi  et  traîné  devant  le  juge.  Maison  ne  tarda  pas  à 
s'apercevoir  de  la  méprise.  Le  prêtre  chinois  avait  été  signalé 
comme  portant  une  barbe  assez  bien  fournie,  et  Mathias  en 
était  dépourvu.  On  se  mit  donc  de  nouveau  à  la  recherche  du 
prêtre,  et  il  n'eût  probablement  pas  échappé  longtemps  aux  pour- 
suites, si  le  roi,  qui  craignait  de  faire  souffrir  beaucoup  d'inno- 
cents, n'eût  ordonné  de  procéder  dans  celte  affaire  avec  plus  de 
modération. 

Cependant  Paul  loun  et  Sabas  Tsi,  les  deux  introducteurs  du 
P.  Tsiou,  avaient  aussi  été  pris  le  même  jour,  et  réunis  à 
Mathias  T'soi.  La  nuit  même  de  leur  arrestation  ils  furent  con- 
duits devant  le  tribunal.  Leur  fermeté  et  la  sagesse  de  leurs 
paroles  déconcertèrent  les  juges.  Des  professions  de  foi  claires 
et  généreuses  étaient  la  seule  réponse  qu'ils  faisaient  à  toutes 
les  questions  sur  le  prêtre  étranger,  sur  son  arrivée  et  sur  son 
séjour  dans  la  capitale.  Pour  leur  arracher  des  aveux  compro- 
mettants, on  les  mit  plusieurs  fois  h  la  torture,  on  les  accabla  de 
coups,  on  leur  disloqua  les  bras  et  les  jambes,  on  leur  écrasa  les 
genoux,  mais  rien  ne  put  faire  fléchir  leur  courage  ou  lasser  leur 
patience.  Une  joie  céleste  inondait  leurs  cœurs  et  se  répandait 
jusque  sur  leurs  visages.  Enfin  le  roi,  cédant  aux  réclamations 
multipliées  des  ennemis  de  la  religion,  signa  leur  arrêt  de  mort* 


I 


—  73  — 

La  sentence  fut  exécutée  cette  nuit-là  même  dans  la  prison,  et  les 
corps  des  martyrs  furent  jetés  dans  le  fleuve.  C*était  le  12  de  la 
cinquième  lune  (28  juin  1795).  Sabas  Tsi  était  âgé  de  vingt- 
neuf  ans,  Paul  loun  avait  trente-six  ans,  et  Mathias  T'soi  trente 
et  un  ans. 

Telle  fut  la  récompense  magnifique  que  Dieu  donna  à  ces 
trois  généreux  chrétiens  qui  avaient,  au  péril  de  leur  vie,  intro- 
duit un  prêtre  en  Corée,  et  qui,  par  leur  piété,  méritèrent  ce 
bel  éloge  de  Tévéque  de  Péking.  «  L*Ëglise  de  Péking  et 
moi,  écrivait-il  en  1797,  avons  été  témoins  de  la  piété  et  de 
la  dévotion  de  Paul  loun  dans  les  deux  voyages  qu'il  fit  à  Péking 
en  1790.  Il  y  reçut'les  sacrements  de  Confirmation,  de  Péni- 
tence et  d'Eucharistie,  avec  une  ferveur  si  frappante,  que  plu- 
sieurs de  nos  chrétiens  ne  purent  retenir  leurs  larmes,  dans  la 
joie  et  Tadmiration  qu'ils  éprouvaient  de  trouver  chez  ce  néo- 
phyte, la  modestie,  les  paroles,  les  vertus  exemplaires  d'un  vieux 
chrétien  consommé  dans  la  pratique  de  l'Évangile.  En  1793, 
nous  fûmes  aussi  témoins  de  la  piété  de  Sabas  Tsi,  pendant  les 
quarante  jours  qu'il  passa  à  Péking.  Les  fidèles  de  cette  ville 
furent  édifiés  de  sa  dévotion,  de  sa  grande  ferveur,  et  de  Teffu- 
sion  de  larmes  avec  lesquelles  il  reçut  les  sacrements  de  Con- 
firmation, de  Pénitence  et  d'Eucharistie.  Quant  à  Mathias  T'soi, 
nous  n'avons  pas  été  témoins  oculaires  de  sa  foi,  parce  qu'il 
n'est  pas  venu  à  Péking,  mais  j'ai  appris  par  le  missionnaire  de 
Corée,  que  ce  chrétien  a  été  un  des  premiers  catéchistes,  et  qu'il 
s'est  distingué  par  sa  ferveur,  sa  piété  et  son  zèle  à  étendre  la 
gloire  de  Dieu  (1).  » 

Cinq  autres  chrétiens  avaient  été  arrêtés  avec  nos  trois  mar- 
tyrs, et  accusés  comme  eux  de  s'être  faits  les  introducteurs  du 
prêtre  étranger  dans  la  Corée;  mais  ils  soutinrent,  avec  raison,* 
qu'ils  n'avaient  pris  aucune  part  à  son  entrée  dans  le  royaume. 
On  voulut  les  faire  apostasier.  Ils  s'y  refusèrent,  et  confessèrent 
leur  foi  au  milieu  des  plus  cruels  supplices.  Après  quinze  jours 
de  tortures,  ils  furent  mis  en  liberté,  et  s'en  allèrent  joyeux, 
louant  et  bénissant  Dieu.  Quant  au  dénonciateur  Han  Ieng<ik-i, 
il  ne  recueillit  aucun  profit  de  sa  trahison.  Â  l'automne  de  cette 
même  année,  il  mourut  misérablement,  loin  de  sa  famille  et  de 
sa  maison.  On  dit  qu'à  Theure  de  sa  mort,  il  ne  cessait  de  gémir 
et  de  verser  des  larmes.  Puisse-t-il,  par  un  sincère  repentir, 
avoir  obtenu  de  Dieu,  le  pardon  de  son  crime! 

(1)  Nouvelles  LeiWee  édif.  T.  5. 


—  74  — 

Pendant  qu'on  mettait  à  mort  ceux  qui  l'avaient  introduit  en 
Corée,  et  qu'on  faisait  de  tous  côtés  des  recherches  pour  le  sai- 
sir, le  P.  Tsiou  était  caché  dans  le  bûcher  d'une  femme  chré- 
tienne. Cette  néophyte  courageuse,  qui  exposait  ainsi  sa  vie  pour 
le  sauver,  se  nommait  Colombe  Kang  Oan-siouk-i.  Comme  elle 
a  joué  un  grand  rôle  dans  l'histoire  de  la  chrétienté  à  cette 
époque,  nous  allons  raconter  sa  vie  avec  quelque  détail.  Elle 
était  née  dans  le  Nai-po,  d'une  famille  païenne  de  demi-nobles, 
ou,  selon  l'expression  coréenne,  de  nobles  bâtards.  On  nomme 
ainsi  les  familles  issues  d'une  mésalliance.  Dès  son  enfance, 
Colombe  montra  une  pénétration  d'esprit  remarquable,  jointe 
à  un  cœur  droit,  ferme  et  courageux.  Elle  ne  se  permettait  point 
d'actions  mauvaises,  et  supportait  avec  beaucoup  de  patience 
le  caractère  acariâtre  de  sa  mère.  Son  âme  élevée  aspirait  déjà 
à  quelque  chose  de  grand.  Elle  s'appliquait  à  pratiquer  les 
maximes  de  la  religion  de  Fo,  et  avait  même  formé,  dit-on,  le 
dessein  de  quitter  le  monde,  pour  se  livrer  toute  entière  aux 
exercices  religieux  de  celle  secte. 

Colombe  fut  mariée  à  un  demi-noble  du  district  de  Tek-san, 
nommé  Hong  Tsi-ieng-i,  qui  avait  perdu  sa  première  femme. 
C'était  un  homme  d'une  simplicité  extrême,  entièrement  dépourvu 
des  qualités  de  l'intelligence,  avec  lequel  Colombe  avait  bien  de 
la  peine  à  vivre  en  bonne  harmonie,  et  qui  lui  causait  beaucoup 
de  chagrins.  Elle  faisait  néanmoins  tous  ses  efforts  pour  lui  être 
agréable,  et  par  ses  prévenances  et  sa  douceur,  elle  sut  gagner 
laffection  de  sa  belle-mère  dont  le  caractère  était  assez  difficile. 
Colombe  était  mariée  depuis  quelque  temps,  quand  pour  la  pre- 
mière fois  elle  entendit  un  parent  de  son  mari,  nommé  Paul, 
parler  de  la  religion  du  Maître  du  ciel.  Ce  mot  la  frappa.  «  Le 
•  «  Maître  du  Ciel,  se  dit-elle,  ce  doit  être  le  maître  du  ciel  et 
((  de  la  terre.  Le  nom  de  cette  religion  est  juste,  et  sa  doctrine 
((  doit  être  vraie.  »  Elle  demanda  des  livres,  et  en  les  lisant, 
son  cœur  comprit  la  grandeur  et  la  beauté  de  la  vérité  évangé- 
lique.  Elle  s'attacha  à  la  religion  par  toutes  les  puissances  de 
son  âme  et,  dès  ses  premiers  pas  dans  la  vie  chrétienne,  aspira 
aux  vertus  héroïques.  Son  assiduité  h  remplir  tous  ses  devoirs, 
sa  ferveur,  sa  mortification  étaient  admirables.  Elle  s'appliqua 
aussitôt  à  convertir  sa  maison,  ses  parents  et  ses  amis;  et  son 
zèle  s'étendit  jusqu'aux  villages  voisins.  Son  mari  fut  le  princi- 
pal objet  de  sa  sollicitude.  Quand  elle  l'exhortait  à  se  faire  chré- 
tien, il  disait  :  «  C'est  vrai,  c'est  vrai,  »  mais  quand  ensuite  les 
ennemis  de  la  religion  la  décriaient,  il  remuait  la  tële  en  signe 


—  T6  — 

d*approbation,  et  accordait  pleine  créance  à  leurs  paroles.  Si  sa 
femme  le  réprimandait,  il  versait*  des  larmes  et  regrettait  ses 
torts,  puis  si  de  mauvais  amis  revenaient  le  voir,  il  agissait 
comme  auparavant.  Colombe,  malgré  tous  ses  efforts,  n'abou- 
tissait à  rien,  et  elle  vit  bien  qu'elle  ne  pourrait  jamais  parvenir 
à  lui  faire  pratiquer  sérieusement  la  religion. 

Elle  s'appliqua  aussi  à  convertir  sa  belle-mère.  Cette  dernière 
commença  à  servir  Dieu  et  à  réciter  les  prières  chrétiennes,  mais 
elle  ne  pouvait  se  résoudre  à  abandonner  le  culte  des  ancêtres. 
Colombe  lexhortait  sans  cesse,  et  surtout  adressait  à  Dieu  de 
ferventes  prières,  pour  obtenir  sa  conversion  entière.  Ses  prières 
furent  enfin  exaucées.  Un  jour  que  la  belle-mère  balayait  la  salle 
des  ancêtres,  un  fracas  horrible  se  fit  entendre  tout  à  coup,  les 
poutres  et  les  colonnes  de  la  chambre  étaient  ébranlées.  Saisie 
de  frayeur  à  ce  bruit  étrange,  dont  il  était  impossible  de  décou- 
vrir la  cause,  cette  femme  courut  se  jeter  entre  les  bras  de  sa 
bru  et  abjura  ses  vaines  superstitions.  Après  cette  victoire. 
Colombe  convertit  encore  son  père  et  sa  mère,  qui  moururent 
tous  deux  d'une  manière  édifiante. 

En  1791,  lorsque  la  persécution  éclata.  Colombe  secourut  les 
confesseurs  de  la  foi,  préparant  leur  nourriture  et  la  leur  por- 
tant dans  les  prisons.  Elle  fut  arrêtée  et  conduite  devant  le  gou- 
verneur de  Hong-tsiou.  Nous  ignorons  les  détails  de  son  interro- 
gatoire, mais  il  parait  qu'elle  fut  remise  en  liberté  sans  avoir  eu 
de  tourments  à  endurer,  et  sans  avoir  prononcé  une  seule  parole 
d'apostasie.  Peu  de  temps  après,  elle  se  sépara  de  son  mari  auquel 
elle  confia  le  soin  de  ses  terres,  et  accompagnée  de  sa  belle-mère, 
de  sa  fille  et  de  Philippe  Hong,  fils  que  son  mari  avait  eu  d'un 
premier  mariage,  elle  vint  résider  à  la  capitale.  Le  motif  qui  la 
portait  à  agir  de  la  sorte  ne  nous  est  pas  bien  connu.  Les  uns 
disent  que  ce  fut  le  désir  de  vivre  dans  la  continence  ;  d'autres 
assurent  qu'elle  cherchait  seulement  à  se  trouver  au  milieu  de 
chrétiens  plus  fervents;  enfin,  d'après  la  sentence  rendue  plus  tard 
contre  elle,  elle  aurait  été  chassée  par  son  mari  lui-même.  Celui- 
ci,  en  effet,  effrayé  par  la  persécution,  et  n'ayant  nulle  envie  de 
pratiquer  la  religion,  aura  pu  lui  ordonner  de  se  retirer  de  chez 
lui.  Cette  dernière  explication  est  beaucoup  plus  probable. 

Colombe  était  donc  à  la  capitale,  lorsque  le  P.  Tsiou  y 
arriva.  Elle  avait  même  aidé  Sabas  Tsi  et  ses  compagnons  dans 
leur  périlleuse  entreprise.  Le  prêtre  la  distingua  bien  vite  entre 
toutes  les  chrétiennes  qu'il  put  voir.  Ravi  de  joie  de  trouver,  dès 
son  arrivée,  une  auxiliaire  si  dévouée,  il  la  baptisa  et  lui  donna 


—  76  — 

la  fonction  de  catéchiste  chargée  de  tout  ce  qui  concernait  Vins 
truction  des  femmes,  emploi  ^dont  elle  s*acquitta  avec  autant 
d'activité  que  d'intelligence.  Lorsque  le  missionnaire  fut  trahi 
et  poursuivi  par  les  satellites,  Colombe,  avertie  à  temps,  conçut 
la  généreuse  pensée  de  le  sauver.  Elle  le  cacha  dans  le  bûcher  de 
sa  maison,  et  Ty  nourrit  pendant  trois  moisi  Tinsu  de  tous,  et 
même  de  sa  belle-mère  et  de  son  fils  Philippe.  Elle  était  cepen- 
dant très-afQigée  de  ne  pouvoir  offrir  au  prêtre  un  asile  plus 
commode,  mais  elle  n'osait  pas  se  confiera  sa  belle-mère,  qu'elle 
voyait  bien  éloignée  de  ses  généreuses  dispositions.  Elle  entre- 
prit cependant  de  toucher  son  cœur.  Elle  se  mit  à  pleurer  et  à 
gémir  presque  continuellement  :  elle  ne  mangeait  et  ne  dormait 
presque  plus.  Sa  belle-mère,  craignant  de  la  perdre,  voulut  savoir 
la  cause  de  son  chagrin.  Colombe  lui  dit  :  a  Le  prêtre  est  venu 
<x  ici,  au  péril  de  sa  vie,  pour  sauver  nos  âmes,  et  nous  n'avons 
«  rien  fait  pour  reconnaître  ses  bienfaits,  et  il  est  aujourd'hui 
a  sans  asile.  A  moins  d'être  de  pierre  ou  de  bois,  comment  ne 
«  serais-je  pas  vivement  affligée  à  cette  pensée?  Je  vais  donc 
a  m'babiller  en  homme,  et  parcourir  le  pays  pour  tâcher  de  le 
«  trouver  et  de  le  secourir.  —  La  belle-mère  répondit  en  pleu- 
«  rant  :  Si  vous  agissez  ainsi,  qui  aurai-je  pour  appui!  Je 
«  vous  suivrai  donc  et  je  mourrai  avec  vous.  —  Vénérable  mère, 
«  reprit  Colombe,  je  suis  bien  consolée  de  voir  à  quel  degré  de 
«  vertu  vous  êtes  arrivée.  Je  ne  craindrais  certainement  pas 
«  d'exposer  ma  vie  pour  sauver  le  missionnaire,  mais  dans  des 
«  circonstances  si  difficiles,  nous  ne  pourrions  pas  le  trouver,  et 
«  nous  nous  exposerions  inutilement.  Le  Seigneur  du  ciel  qui 
«  sait  tout,  et  qui  pénètre  le  cœur  des  hommes,  voit  notre  bonne 
a  volonté,  et  il  permettra  peut-être  que  le  Père  vienne  près  de 
«  nous.  S'il  se  présentait,  oseriez-vous  le  recevoir?  Si  vous  me 
«  donnez  l'assurance  de  votre  consentement,  votre  fille  aura 
((  aussitôt  Tàme  en  paix.  Elle  reprendra  sa  joie  première,  et 
«  s'acquittera  envers  vous  jusqu'à  la  mort  des  devoirs  de  la 
t  piété  filiale.  —  La  mère  répondit  :  Je  ne  veux  pas  me 
«  séparer  de  vous,  faites  tout  ce  que  vous  voudrez.  »  —  Aussi- 
tôt Colombe  tressaillant  de  joie  courut  à  la  cachette  du  prêtre,  et 
l'introduisit  dans  la  salle  d'honneur.  Ce  fut  Ih  que  le  P.  Tsiou, 
protégé  par  l'usage  coréen  qui  interdit  aux  étrangers  rentrée 
des  maisons  nobles,  fit  sa  résidence  habituelle  pendant  trois  ans. 
Au  mois  de  septembre  1796,  le  P.  Tsiou  écrivit  à  l'évêque 
de  Péking,  pour  lui  faire  connaître  sa  position  et  Tétat  de  la 
chrétienté  coréenne.  Les  continuelles  perquisitions  de  la  police, 


—  77  — 

et  le  redoublement  de  surveillance,  surtout  aux  frontières,  ne 
lui  avaient  pas  permis  de  le  faire  Tannée  précédente.  Thomas 
Hoang  Sim-i,  né  a  Siong-meri,  au  district  de  Tek-san,  et  l'un 
de  ceux  qui  avaient  attendu  le  prêtre  sur  la  frontière  en  1798, 
fut  choisi  pour  courrier.  Il  dut  acheter  à  prix  d'argent  une  place 
de  domestique  auprès  d'un  des  membres  de  l'ambassade.  Ayant 
caché  soigneusement  dans  ses  habits  les  deux  morceaux  de  soie 
sur  lesquels  étaient  écrites  la  lettre  latine  du  P.  Tsiou,  et  la 
lettre  des  chrétiens  en  caractères  chinois,  il  se  mit  en  route,  et, 
le  28  janvier  1797,  arriva  à  Péking.  L'évéque  Govea  passa  de 
Textréme  inquiétude  à  la  joie  la  plus  vive,  en  lisant  les  lettres  du 
missionnaire  et  des  chrétiens.  Dans  sa  lettre,  le  prêtre  parlait 
des  moyens  de  procurer  la  paix  à  TÉglise  coréenne.  Le  meilleur 
à  ses  yeux  eût  été  de  demander  à  la  cour  de  Portugal,  un  ambas- 
sadeur qui  viendrait  saluer  le  roi  de  Corée,  et  faire  alliance  avec 
lui.  Avec  cet  ambassadeur,  on  eût  envoyé  des  prêtres  savants 
dans  les  mathématiques  et  dansja  médecine,  qui  auraient  pu 
s'établir  dans  le  pays,  et  que  le  gouvernement  coréen  eût  traité 
favorablement,  par  égard  pour  le  roi  de  Portugal.  Nous  ignorons 
si  la  demande  de  cette  ambassade  fut  faite.  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que  jamais  personne  ne  fut  envoyé. 

Aussitôt  que  le  P.  Tsiou  connut  suffisamment  la  langue 
coréenne  et  les  usages  du  pays,  il  s'occupa  de  l'administration 
des  chrétiens,  mais  avec  les  plus  grandes  précautions.  Lorsqu'il 
sortait.  Colombe  seule  savait  où  il  allait.  On  cachait  soigneuse- 
ment toutes  ses  démarches  ;  il  n'avait  de  rapport  qu'avec  les 
chrétiens  les  plus  sûrs,  et  le  plus  grand  nombre,  surtout  dans 
les  provinces,  soupçonnaient  à  peine  qu'il  y  eût  un  prêtre  en 
Corée.  Il  ne  se  montrait  même  pas  à  tous  les  membres  des 
familles  qui  le  recevaient,  et  plusieurs  fois  des  serviteurs  même 
chrétiens  purent  seulement  deviner  sa  présence,  qui  n'était  publi- 
quement avouée  de  personne.  L'extrait  suivant  d'une  lettre  écrite 
par  un  chrétien  de  l'époque,  va  nous  donner  une  idée  de  la 
rigueur  avec  laquelle  le  secret  était  gardé. 

L'auteur  de  celte  lettre  est  Pierre  Sin  Tai-po,  martyrisé 
en  1839.  Il  l'écrivit  dans  sa  prison  en  1838,  sur  un  ordre  de 
M.  Chastan,  qui  recueillait  ayec  soin  tous  les  souvenirs  des 
vieillards  concernant  les  premiers  temps  du  christianisme  en 
Corée.  Jean  Ni  le-tsin-i,  dont  il  est  ici  question,  est  le  même 
que  nous  verrons  plus  tard  renouer  les  communications  avec 
Péking. 

«  Mon  parent  Jean  Ni  le-tsin-i  et  moi,  étions  chrétiens  depuis 


—  78  — 

cinq  ans,  mais  assez  peu  fervents.  Nous  désirions  vivement  voir 
le  prêtre,  et  depuis  longtemps  je  fatiguais  de  questions  un  chré- 
tien de  mes  amis,  fonctionnaire  public.  Une  nuit,  je  couchai 
chez  lui,  et  le  matin,  en  réponse  à  mes  instances,  il  se  leva,  tira 
de  son  armoire  une  paire  de  bas  d'enfants,  et  me  donna  ces  bas 
en  me  disant  de  les  chausser.  Les  ayant  regardés,  il  me  parut* 
qu'un  enfant  lui-même  ne  pouvait  les  mettre,  et  tout  étonné  je 
dis  :  «  Ceci  est  une  mauvaise  plaisanterie.  Pourquoi  engagez- 
vous  une  grande  personne  à  mettre  des  bas  d'enfant?  »  —  II  me 
répondit  :  «  La  religion  étant  très-équitable,  il  n'y  a,  vis-à-vis 
d'elle,  ni  grands  ni  petits,  ni  nobles  ni  roturiers.  C'est  à  peu  près 
comme  ces  bas  qui,  souples  et  élastiques,  vont  aux  grands  pieds 
comme  aux  petits.  Dans  la  religion,  avec  de  la  ferveur,  on  peut 
voir  le  prêtre,  comme  ces  bas  avec  un  peu  d'efforts  chaussent 
bien,  même  un  grand  pied,  d  En  effet,  je  parvins  à  les  mettre. 
C'étaient  des  bas  venus  d'Europe  qui,  travaillés  avec  de  la  laine, 
s'élargissaient  autant  qu'on  voulait.  Je  multipliai  mes  questions, 
mais  inutilement,  je  n'obtins  pas  un  mot  de  plus.  Je  revins  dix 
jours  plus  tard,  j'interrogeai  d'autres  chrétiens,  j'envoyai  Jean 
Ni  à  son  tour.  Partout  silence  absolu.  En  somme,  Jean  Ni  et  moi 
fîmes  successivement  sept  ou  huit  voyages  à  la  capitale,  dont 
notre  demeure  était  éloignée  de  cent  quarante  lys,  et  toujours 
sans  succès.  Jean  Ni  laissa  môme  sa  famille  pour  venir  se  fixer  à 
Séoul  afin  de  saisir  plus  facilement  une  occasion  favorable... 
Malgré  tout,  nous  n'eûmes  jamais  la  consolation  de  voir  le 
prêtre.  La  nouvelle  de  sa  mort  nous  arriva  plus  tard,  et  ne  fil 
qu'augmenter  nos  regrets.  » 

Combien  d'autres  démarches  analogues  durent  être  faites, 
dans  le  même  temps,  par  un  grand  nombre  d'âmes  qui  avaient 
faim  et  soif  des  grâces  de  Dieu  !  et  quelle  leçon  pour  tant  de  chré- 
tiens qui,  vivant  au  milieu  des  secours  de  la  religion  songent  si 
peu  à  en  profiler!  Nous  ne  devons  pas  cependant  blâmer  comme 
exagérées,  ces  précautions  si  sévères.  La  présence  du  prêtre  en 
Corée  était  connue  du  gouvernement,  les  recherches  étaient  con- 
tinuelles, les  arrestations  se  succédaient  tous  les  jours.  Pou- 
vait-on prendre  trop  de  soin  pour  conserver  l'unique  pasteur, 
sur  la  tête  duquel  semblait  reposer  le  salut  de  tout  le  troupeau. 

Le  P.  Tsiou  étant  environné  d'un  tel  mystère,  il  ne  faut  pas 
s'étonner  que  la  tradition  coréenne  ne  nous  apprenne  presque 
rien  sur  ses  travaux  apostoliques.  On  sait  seulement  qu'à  la 
capitale  il  allait  quelquefois  chez  Augustin  Tieng  lak-tsiong, 
chez  Alexandre  Hoang  Sa-ieng-i  et  chez  Antoine  Hong  An-tang. 


-79  — 

Il  visita  aussi  plusieurs  fois  le  palais  lang-tsiei-kong  ou  Piei- 
koDg,  et  probablement  y  séjourna  quelque  temps.  Ce  palais 
appartenait  à  un  frère  bâtard  du  roi  nommé  Ni  In  ou  Il-oang- 
sou,  dont  le  fils  Tarn  avait  été  mis  à  mort,  comme  coupable  de 
conspiration.  Les  grands  eussent  voulu  aussi  qu*on  flt  mourir  le 
père,  mais  le  roi  ne  Tavait  pas  permis,  et  s*était  contenté  de 
l'exiler  dans  File  de  Kang-hoa.  Il  n'était  resté  dans  son  palais 
Piei-kong  que  deux  femmes,  l'épouse  du  prince  exilé,  et  sa  belle- 
fille,  veuve  de  Tam.  Une  chrétienne,  ayant  pitié  de  leur  infor- 
tune, leur  parla  de  religion  vers  Tannée  1791  ou  1792.  Le  mal- 
heur avait  préparé  leurs  âmes,  elles  se  convertirent,  mais 
personne  n'osait  avoir  de  rapport  avec  elles  sous  le  prétexte 
que  cela  pourrait  attirer  de  fâcheuses  affaires.  Seule,  la  géné- 
reuse Colombe  n'eut  pas  cette  crainte  ;  elle  alla  voir  les  deux 
princesses,  conduisit  même  le  prêtre  chez  elles,  et  leur  fit  rece- 
voir les  sacrements.  La  femme  de  Ni  In  s'appelait  Marie  Song, 
et  sa  belle-fille  Marie  Sin.  Elles  devinrent  toutes  deux  très-fer- 
ventes, convertirent  plusieurs  de  leurs  esclaves,  et  s'agrégèrent 
à  la  confrérie  Mieng-to,  ou  de  l'instruction  chrétienne.  Elles 
étaient  heureuses  de  recevoir  le  prêtre  dans  leur  palais.  Lors- 
qu'il s'y  trouvait,  il  était  caché  dans  une  chambre  séparée,  atte- 
nante à  la  maison  de  Hong  An-tang,  et  communiquant  avec  cette 
dernière  par  un  trou  secrètement  pratiqué  dans  la  muraille.  Le 
prince  exilé  eut  connaissance  de  ce  qui  se  passait  dans  son 
palais,  et  n'y  mit  aucun^obstacle.  Cependant  lui-même  ne  se  fit 
jamais  chrétien. 

Le  P.  Tsiou  fit  aussi  plusieurs  tournées  dans  les  provinces. 
Il  alla  au  district  de  Nie-tsiou,  dans  la  famille  du  martyr  Paul 
loun,  son  introducteur.  Il  résida  quelque  temps  chez  Augustin 
Niou  Hang-kem-i,  àTso-nam-i,  district  deTsien-isiou,  province 
de  Tsien-la.  On  sait  aussi  qu'il  passa  dans  les  districts  de  Ko-san, 
Nam-po,  Kong-tsiou,  On-iang,  et  dans  le  Nai-po.  Mais  à  quelle 
époque  précise  fit-il  ces  différentes  excursions?  avec  quel  succès? 
nous  l'ignorons.  Les  mémoires  du  temps  ne  nous  ont  laissé  aucun 
détail.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  la  plupart  des  fidèles  ne 
purent  alors  participer  à  la  réception  des  sacrements,  à  cause 
du  secret  inviolable  qui  devait  partout  protéger  le  missionnaire, 
et  des  autres  difficultés  de  tout  genre,  causées  par  la  persécution. 

Les  chrétiens  sont  du  reste  unanimes  à  faire  l'éloge  du  P.  Tsiou. 
Ils  nous  le  représentent  infatigable  au  travail ,  se  réservant 
à  peine  le  temps  nécessaire  pour  manger  et  pour  dormir.  La  nuit, 
il  exerçait  le  saint  ministère;  le  jour,  il  tlraduisait  des  livres  oiji 


-  80  — 

en  composait  de  nouveaux.  Il  jeûnait,  se  mortifiait  et  se  sacri- 
fiait tout  entier  à  son  devoir.  11  semble  même  que  Dieu  voulut 
rehausser  par  des  miracles  1  éclat  des  vertus  de  son  serviteur. 
Une  tradition  respectable  rapporte  qu'un  jour,  pendant  son  séjour 
à  la  capitale,  un  incendie  éclata  au  quartier  T'sang-kol.  Le  feu 
durait  depuis  vingt-quatre  heures,  lorsque  le  prêtre,  désolé  de 
ses  affreux  ravages,  et  ne  pouvant  aller  lui-même  sur  les  lieux, 
envoya  le  jeune  Song,  fils  de  Philippe  Song,  avec  ordre  de  jeter 
de  l'eau  bénite  sur  les  flammes.  Le  jeune  homme  s'acquitta  de  la 
commission,  pendant  que  le  P.  Tsiou  demeurait  en  prière,  et 
presque  aussitôt  le  vent  changea,  et  poussa  les  flammes  du  côté 
où  il  ne  restait  plus  que  des  ruines. 

La  prudence  du  prêtre,  disent  les  relations  coréennes,  ses 
talents,  son  zèle,  ses  vertus,  le  mettaient  au-dessus  du  commun 
des  hommes.  Il  était  environné  de  dangers;  néanmoins,  sem- 
blable au  Koue  (1)  dont  on  a  réussi  à  cacher  les  angles,  en  Ten- 
vironnant  de  cent  pointes  différentes,  il  sut,  à  force  de  précau- 
tions et  d'expédients,  se  sauver  de  tous  les  mauvais  pas.  Lorsqu'il 
entra  en  Corée,  la  sainte  religion  du  Maître  du  ciel  ne  faisait 
encore  que  de  naître.  L'éclat  de  sa  doctrine  était  comme  voilé  par 
la  grande  ignorance  des  chrétiens.  Pour  remédier  à  ces  maux,  il 
ne  se  contenta  pas  de  composer  des  livres,  et  de  répandre  lui- 
même  rinstruclion,  mais  il  corrigea  les  abus,  d'une  main  ferme  et 
sage,  et  parvint  à  faire  observer  fidèlement  par  tous  les  prati- 
ques de  la  foi.  Il  institua,  sur  le  modèle  d'une  association  sem- 
blable depuis  longtemps  établie  à  Péking,  le  Mieng-to  ou  con- 
frérie de  rinslruction  chrétienne,  que  nous  avons  mentionnée  plus 
haut.  Le  but  des  associés  était  de  s'encourager  et  de  s'aider  mu- 
tuellement, d'abord  à  acquérir  eux-  nêmes  une  connaissance  ap- 
profondie de  la  religion,  et  ensuite  à  la  répandre  parmi  leurs 
amis  chrétiens  et  païens.  Augustin  Tieng  Iak-tsiong  fut  établi 
président  de  celle  confrérie.  Le  P.  Ts'ou  désigna  ensuite  les 
lieux  de  la  ville  où  devaient  se  tenir  les  assemblées,  nomma  les 
chefs  qui  devaient  y  présider,  statua  que  1rs  hommes  y  assiste- 
raient séparés  des  femmes,  en  un  mot,  il  régla  lout  avec  poids  et 
mesure .  Echauffés  par  son  zèle,  tous  les  confrères  s'empressaient  de 
venir  recevoir  le  billet  que  les  chefs  distribuaient  mois  par  mois, 
à  chacun  des  membres,  leur  assignant  pour  patron  un  des  saints 
honorés  parTÉglise  durant  ce  mois;  c'est  ce  qu'on  appelait  le 


(1)  Le  Koue  est  une  tranche  d'ivoire  avec  laquelle  on  représente  les  man- 
darins des  anciennes  dynasties. 


—  81  — 

billet  du  patron.  Cette  pratique  se  répandit  peu  à  peu  dans  tout 
le  royaume,  et  produisit  des  fruits  merveilleux. 

Dans  tous  ses  efforts,  le  prêtre  était  très-efficacement  secondé 
par  Colombe  Kang.  A  l'intérieur  de  sa  maison,  elle  prenait  soin 
du  prêtre,  et  lui  fournissait  tout  ce  qui  lui  était  nécessaire  ;  à 
Textérieur,  elle  était  mêlée  à  toutes  les  affaires  importantes,  et 
Dieu  bénissait  ses  entreprises  en  les  faisant  toujours  réussir. 
Comme  elle  joignait  à  une  instruction  solide,  une  grande  facilité 
d'élocution,  elle  convertit  beaucoup  de  personnes  de  son  sexe, 
parmi  lesquelles  un  certain  nombre  de  femmes  de  la  plus  haute 
noblesse.  La  loi  du  royaume  n'infligeant  aucun  supplice  aux 
femmes  nobles,  hors  le  cas  de  rébellion,  ces  néophytes  ne  s'in- 
quiétaient pas  de  la  prohibition  du  gouvernement. 

Colombe  réunissait  aussi  un  grand  nombre  de  jeunes  filles  et 
les  instruisait  solidement.  Elle  fut  aidée  dans  cette  bonne  œuvre 
par  la  vierge  Agathe  loun,  qui  s'était  retirée  auprès  d'elle  et  dont 
nous  parlerons  plus  tard.  Ces  jeunes  filles,  après  leur  mariage, 
devenaient  autant  d'apôtres  zélés ,  prêchaient  la  foi  chrétienne 
dans  leurs  nouvelles  familles,  et  souvent  convertissaient  leurs 
parents  et  connaissances.  Douée  d'une  énergie  et  d*une  activité 
extraordinaire,  aidée  par  une  grâce  particuière  d'en  haut.  Co- 
lombe animait  et  dirigeait  toutes  les  œuvres  de  charité.  Tous 
les  chrétiens  l'aimaient  et  l'admiraient,  a  Elle  exhortait  tout 
le  monde,  disent-ils,  avec  autant  de  fermeté  que  de  prudence, 
et  disposait,  pour  ainsi  dire,  de  tous  à  son  gré.  Quoiqu'il  y 
eût,  parmi  les  hommes,  beaucoup  de  chrétiens  fervents,  tous 
subissaient  volontiers  son  influence,  et  se  conformaient  à  ses 
vues  avec  la  même  précision  que  le  son  d'une  cloche  suit  le  coup 
du  marteau.  Elle  gagnait  les  cœurs  par  son  ardente  charité, 
comme  le  feu  embrase  la  paille.  Dans  les  affaires  compliquées 
et  les  grandes  difficultés,  elle  tranchait  avec  la  même  dextérité 
qu'une  main  sûre  coupe  et  divise  une  touffe  de  racines  entrela- 
cées. 7)  Aussi  doit-on,  en  toute  justice,  lui  attribuer  une  grande 
partie  des  progrès  que  fit  la  religion  à  cette  époque.  Ces  pro- 
grès furent  très-considérables,  et  nous  pouvons  les  résumer 
en  un  mot.  Avant  l'arrivée  du  P.  Tsiou,  les  chrétiens  de  Corée 
étaient  environ  quatre  mille  ;  quelques  années  après,  leur  chiffre 
s'élevait  à  dix  mille. 


d 


Veraécutions  partielles.  —  Martyre  de  >'i  Tokei,  de  François  Pak,  tlc...- 
Hort  da  roi. 


#..   i 


Nous  venons  de  résumer  la  peu  queVoD  cannait  des  Irani^ 
apostoliques  du  P.  Tsiou  pendant  son  séjour  de  six  ans  eu  Cuit. 
Avant  de  raconter  le  glorieux  triomphe  qui  couronna  la  vie  dee| 
saint  missionnaire,  il  nous  faut  faire  connailre  les  nomselki 
actes  des  confesseurs  et  des  martyrs  qui  rendirent  témoignage  J 
Jésus-Christ,  pendant  cette  période.  j 

La  mopt  des  trois  introducteurs  du  prêtre  étranger  n'avait  ptl 
lait  entièrement  cesser  la  persécution.  Les  ennemis  de  la  relij^ 
;jollicitaient  vivement  le  roi  d'ordonner  de  nouvelles  poursniiei 
contre  les  chrétiens,  et  ce  prince,  malgré  sa  modération,  se  rnl 
obligé  de  donner  quelque  satisfaction  à  leurs  rancunes.  Tiol 
lak-iong,  qui  avait  une  position  élevée  à  la  cour,  fut  disgracié! 
envoyé  comme  surveillant  des  portes,  à  Kim-lseng.  Il  avait  dfl 
apostasie  une  fois,  et  ]ors<iu'il  fut  arrivé  dans  son  gouvememeN 
il  eut  la  lâcheté  de  tourmenter  quelques  ciiréliens,  pour  mieuiM 
laver  du  crime  d'être  chrétien  lui-même.  Poursuivi  malgi^  VtA 
cela  par  ses  adversaires,  il  tinit  par  présenter  au  roi  u  ne  adresa 
dans  laquelle  sa  défection  était  clairemenl  exprimée,  ce  qui  \4 
permit  de  respirer  un  peu.  ; 

Pierre  Seng-houo-i  avait  depuis  longtemps  abandonné  Ù 
religion,  et  fait  cooDaîtrc  son  apostasie  par  un  écrit  public.  Ilf^ 
tiéaumoins  envoyé  en  exil  à  Niei-san,  où  il  demeura  une  ann^ 
Là,  il  publia  encore  une  apologie  de  sa  conduite,  protestuf 
qu'il  avait  rompu  avec  les  chrétiens,  et  renié  leur  docirinaï 
mais  il  était  si  méprisé  k  cause  de  sa  faiblesse,  que  personacll^ 
voulut  ajouter  foi  à  ses  paroles.  Ni  Ka-hoau-i  lui-même,  chef  ^ 
parti  Nam-in,  ancien  ministre  des  travaux  publics,  fut  mm 
disgracié  et  nommé  mandarin  de  la  ville  de  T'siong-tsiou.  G'C6t 
celui  que  nous  avons  vu,  dans  les  premières  années  de  l'é*- 
hlisscmentdela  religion  en  Corée, entrer  en  conférence  avec  Piek-i, 
reconnaître  la  vérité  de  la  religion,  mais  refuser  de  se  convertir. 
Jamais  Ni  Ka-hoan-i  ne  fut  du  nombre  des  fidèles.  Au  contraire, 
il  s'était  fait  leur  persécuteur,  lorsqu'il  était  mandarin  h  Kang-4i<M, 


—  83  - 

,  dans  son  nouveau  gouvernement  de  T*siong-tsiou,  il  suivit  la 
(me  ligne  de  conduite.  On  raconte  qu'il  choisissait  les  jours 
abstinence  des  chrétiens,  pour  réunir  chez  lui  les  lettrés,  et 
i*il  leur  faisait  servir  de  la  viande,  afin  de  reconnaître  s'ils 
ntiquaieni  on  non  la  religion.  Les  trois  villes,  que  nous  venons 
t  nommer,  Kim-tseng,  Niei-san  et  T'siong-tsiou,  avaient  été, 
fec  intenlion,  choisies  pour  la  résidence  de  ces  dignitaires  dis- 
pndés.  On  savait  que  les  chrétiens  y  étaient  comparativement 
irt  nombreux,  et  on  voulait  les  effrayer  et  mettre  obstacle  à  la 
iiversion  des  gentils. 

La  disgrâce  de  ces  trois  hommes  influents,  dont  deux  apostats 
tan  païen,  montre  bien  clairement  que  les  ennemis  des  chré- 
iois  voulaient,  non-seulement  détruire  la  nouvelle  religion,  mais 
■ni  abattre  le  parti  Nam-in,  dans  la  personne  de  ses  principaux 
keb.  Quant  à  la  conduite  du  roi,  en  cette  circonstance,  elle 
tott  est  expliquée  comme  il  suit,  dans  les  mémoires  du  martyr 
Mnandre  Hoang. 
^  c  Lefen  roi,  dit-il,  n'était  pas  sans  craintes  du  côté  de  la  Chine. 

présence  d*un  prêtre  de  cette  nation  en  Corée,  pouvait  lui 
des  difficultés  avec  la  cour  de  Péking,  difficultés  d'autant 
graves  qu'il  lui  eût  été  impossible  de  prétexter  son  ipo- 
du  fait,  puisque  des  preuves  certaines  en  avaient  été  don- 
liis  devant  les  tribunaux.  D'un  autre  côté,  il  répugnait,  par 
Éiactère,  aux  mesures  violentes.  Jamais  il  n'avait  voulu  con- 
^Mirà  une  persécution  générale,  et  ce  n'était  qu'à  force  d'ins- 
hMes  qu'on  lui  avait  arraché,  dans  quelques  cas  particuliers,  la 
Ignature  des  sentences  de  mort.  11  eût  désiré  se  débarrasser 
jus  bruit  du  prêtre,  et  amener  les  chrétiens  à  l'apostasie  par 
hn  séductions  ou  les  menaces,  plutôt  que  par  les  supplices.  11 
lânèlait  très-bien  d'ailleurs  les  haines  politiques  qui,  chez  ses 
phiaistres,  se  déguisaient  sous  l'apparence  de  zèle  pour  la  reli- 
pM  saUonale,  mais  il  n'avait  pas  la  force  d'y  résister,  et  le  plus 
Ifeaveat  fermait  les  yeux  sur  les  excès  commis  en  son  nom  contre 
hi  chrétiens,  par  les  différents  mandarins  des  provinces.  La 
phpart  de  ceux-ci,  se  sentant  appuyés  à  la  cour,  donnèrent  libre 
Ivrière  à  leur  rapacité  et  à  leurs  rancunes.  » 

Une  de  leurs  premières  victimes  fut  Thomas  Kim,  connu 
liM  sous  le  nom  de  Kim  P'ong-heu,  (c'est-à-dire  :  chef  de  canton 
la  collecteur  d'impôts).  Né  dans  la  province  de  T'siong-t'sieng, 
Il  district  de  T'sieng-iang,  d'une  famille  du  peuple,  il  avait  reçu 
(adqne  instruction.  Son  caractère  droit  et  ferme  lui  avait  attiré 
'estime  de  ses  concitoyens,  et  c'est  sur  la  demande  du  peuple 


—  84  — 

qu'il  avait  été  fait  chef  de  canton.  Devenu  chrétien,  il  continua 
Texercice  de  sa  charge.  Il  pratiquait  avec  ferveur  la  religion,  se 
livrait  avec  assiduité  à  la  prière  et  aux  lectures  pieuses,  instrui- 
sait avec  soin  sa  famille  et  vivait  en  parfaite  hai*monie  avec  tout 
le  monde.  En  Tannée  pieng-tsin  (1796),  il  fut  arrêté  et  conduit 
à  la  préfecture  de  T'sieng-iang  oii  il  eut  à  supporter  les  plus 
violents  supplices.  On  en  vint  jusqu'à  lui  brûler  de  la  feuille 
d'armoise  sèche  sur  l'anus,  mais  rien  ne  put  lui  faire  renier  sa 
foi.  On  fit  rougir  au  feu  un  soc  de  charrue,  et  on  lui  ordonna  de 
quitter  sa  chaussure  et  de  marcher  dessus.  11  allait  obéir,  quand 
on  l'arrêta  en  disant  qu'il  était  fou  ;  c'était  la  sain  te  folie  de  la  croix. 
Thomas  fut  condamné  à  mort.  Trois  jours  avant  l'exécution,  on 
lui  barbouilla  le  visage  avec  de  la  chaux,  et  on  lui  fit  faire  trois 
fois  le  tour  du  marché  au  son  du  tambour.  Sur  ces  entrefaites, 
le  mandarin  de  T'sieng-iang  ayant  été  cassé,  l'affaire  fut  différée 
jusqu'à  l'arrivée  de  son  successeur,  malgré  les  instances  de 
Thomas  qui  demandait  l'exécution  de  la  sentence.  Le  nouveau 
mandarin,  après  avoir  examiné  les  pièces  du  procès,  fit  sortir  de 
prison  le  confesseur,  en  le  plaçant  sous  caution  dans  la  maison 
d'un  particulier,  et  quelques  jours  après,  lui  fit  ordonner  de 
sortir  du  territoire  de  sa  préfecture.  Thomas,  désolé  de  n'avoir 
pu  obtenir  la  couronne  du  martyre,  s'en  alla  en  gémissant,  et 
répétant  à  tous,  qu'il  n'avait  pas  eu  de  bonheur,  et  que  désor- 
mais, pays,  maison,  famille,  n'étaient  plus  rien  pour  lui. 
Il  habita  successivement  dans  les  districts  de  Pou-ie,  de  Keum- 
san  et  de  Ko-san,  s'appliquant  à  l'instruction  des  chrétiens,  et 
vivant  dans  un  dénûment  complet  de  toutes  choses.  Si  les  fidèles 
lui  donnaient  des  habits  ou  des  souliers  neufs,  il  disait  que  les 
beaux  habits  entretiennent  l'orgueil,  et  changeait  de  vêtements 
avec  le  premier  pauvre  qu'il  rencontrait.  II  ne  faisait  souvent 
qu'un  repas  par  jour,  et  sa  nourriture  était  des  plus  grossières. 
En  Tannée  1801,  la  persécution  étant  devenue  plus  violente, 
Thomas  conduisit  sa  famille  dans  les  montagnes  :  «  Attendez  là, 
dit-il.  Tordre  de  la  Providence.  Pour  moi,  j  ai  toujours  dans  le 
cœur  le  regret  de  n'avoir  pas  souffert  le  martyre.  L'occasion  est 
belle,  je  vais  me  livrer.  »  On  lui  représenta  que  sans  lui,  toute  sa 
famille  mourrait  de  faim,  et  que,1^d'ailleurs,  lui  aussi  devait 
attendre  Tordre  de  Dieu.  Ce  fut  à  grand'peine  qu'on  parvint  à 
le  retenir.  Il  conservait  toujours  Tespoir  d'obtenir  la  grâce  du 
martyre,  mais  Dieu  exauça  ses  vœux  d'une  autre  manière.  Quel- 
ques jours  après,  à  la  septième  lune  de  cette  même  année  1801, 
il  tomba  malade  à  Han-ko-ki,  au  district  de  Liong-tam.  La  veille 


—  85  — 

de  sa  mort,  il  prédit  qu'il  mourrait  le  lendemain.  Le  moment 
étant  venu,  il  se  fit  porter  dans  la  cour  de  la  maison  qu'il  habi- 
tait, s'agenouilla,  et  dans  cette  humble  posture,  rendit  paisible- 
ment le  dernier  soupir. 

Tousles  chrétiens,  cependant,  ne  montraient  pas  un  aussi  grand 
courage.  En  1797,  Luc  Hong  Nak-min-i,  qui  avait  une  dignité 
assez  élevée  à  la  cour,  fut  chargé  d'office  de  présenter  un  rapport 
au  roi  sur  les  affaires  de  la  religion.  Il  fut  assez  faible  pour  le 
rédiger  en  termes  ambigus,  et  sans  se  prononcer  ni  pour  ni 
contre,  mais  il  n'eut  pas  lieu  de  se  féliciter  de  sa  lâcheté.  Le  roi, 
qui  le  connaissait  comme  chrétien,  lui  reprocha  son  peu  de  droi- 
ture et  de  franchise,  ajoutant  qu'un  dignitaire  public  doit  tou- 
jours parler  au  prince  selon  sa  pensée.  Au  lieu  de  recevoir 
ces  paroles  comme  un  avertissement  de  Dieu ,  Luc  Hong , 
dans  sa  réponse,  en  vint  jusqu'à  répéter  au  roi  les  odieuses 
calomnies  répandues  contre  la  religion,  et  à  le  prier  de  pour- 
suivre les  chrétiens.  Le  roi  fut  très-mécontent,  et  dans  la  suite, 
ne  manqua  pas  une  occasion  de  faire  sentir  à  l'apostat  son 
déplaisir  et  son  mépris.  Nous  verrons  plus  tard  que  Luc  eut  le 
bonheur  d'obtenir  de  Dieu  son  pardon  et  la  grâce  du  martyre. 

En  cette  même  année  1797,  Han  long-hoa,  gouverneur  de  la 
province  de  T'siong-t'sieng,  résidant  à  Kong-tsiou,  donna  ordre 
à  tous  les  mandarins  de  sa  province  d'emprisonner  les  chrétiens 
et  d'anéantir  à  tout  prix  leur  religion.  Cette  mesure  violente 
donna  lieu  à  de  nombreuses  arrestations,  mais  Dieu  seul  aujour- 
d'hui sait  le  nom  de  ceux  qui  souffrirent  alors  pour  sa  gloire.  Les 
mémoires  du  temps  ne  nous  ont  conservé  le  nom  et  l'histoire 
que  d  un  de  ces  martyrs,  celui  qui  est  resté  le  plus  célèbre,  Paul 
Ni  To-kei. 

Paul,  né  dans  le  district  de  Tsien-iang,  province  de  T'siong- 
t'sieng,  n'avait  pas  étudié  les  lettres,  mais  à  l'école  de  l'Es- 
prit-Saint,  il  avait  appris  l'amour  de  Dieu  et  la  pratique  sin- 
cère des  vertus  chrétiennes.  Sa  petite  fortune  fut,  par  lui,  em- 
ployée toute  entière  à  la  conversion  des  païens.  Son  zèle  ayant 
attiré  sur  lui  l'attention  des  ennemis  (Te  notre  sainte  religion,  il 
dut  cinq  ou  six  fois  changer  de  résidence,  et  chacun  des  lieux  où 
il  se  retira,  devint  bientôt  une  fervente  chrétienté.  Enfin  il  s'éta- 
blit dans  une  fabrique  de  poteries,  du  district  de  Tieng-san,  et  y 
vécut  d'un  petit  commerce.  Or,  tous  ceux  qui  l'entouraient  étaient 
païens;  il  s'appliqua  à  leur  faire  connaître  le  vrai  Dieu,  et  y 
réussit  si  bien,  qu'en  peu  de  temps,  tout  le  village  fut  converti. 
Quand  parut  l'ordre  du  gouverneur,  un  païen  nommé  Kim,  qui 


—  86- 

vivait  dans  le  voisinage,  menaça  Paul  de  le  dénoncer  comme  chef 
des  chrétiens.  Sa  femme,  effrayée,  l'engageait  à  fuir,  mais  il 
refusa,  dans  la  crainte  d'aller  contre  la  volonté  de  Dieu  et  de 
scandaliser  les  néophytes  qui  avaient  mis  en  lui  leur  confiance. 
Seulement,  il  cacha  ses  livres  et  ses  objets  de  religion,  et  attendit. 

Le  huitième  jour  de  la  sixième  lune  (1797),  il  était  chez  lui 
occupé  à  son  travail,  quand  tout  à  coup  des  hommes  armés  se 
présentèrent,  demandant  à  travers  la  haie  de  son  jardin,  s'il  était 
à  la  maison,  a  J'y  suis,  répondit-il,  qui  m'appelle?  »  Aussitôt  il 
sortit  au-devant  d'eux,  les  introduisit  dans  sa  maison,  les  fit 
asseoir,  et  s'informa  du  motif  qui  les  animait.  «  Nous  sommes, 
dirent-ils,  des  gens  du  prétoire,  occupés  à  rechercher  un  esclave 
de  la  préfecture  qui  s'est  enfui.  Ayant  appris  que  tu  as  un  calen- 
drier, nous  avons  voulu  levoir  pour  faciliter  nos  perquisitions.» 
Le  calendrier  chinois  dont  on  fait  usage  en  Corée,  contient  des 
paroles  superstitieuses  pour  retrouver  les  objets  perdus.  Paul 
répondit  :  «  J'ai  bien  un  calendrier,  mais  il  n'indique  que  la  suite 
du  temps  ;  »  et  il  l'apporta.  «  Lis  pour  moi,  dit  le  chef  des  satel- 
lites. —  Je  ne  sais  pas  lire  les  caractères  chinois.  —  Tu  ne  sais 
donc  lire  que  les  livres  de  la  religion  du  Maître  du  ciel?  »  Et,  sans 
attendre  de  réponse,  il  donna  ordre  de  l'arrêter.  Aussitôt  une 
dizaine  d'hommes  se  jetèrent  sur  lui  et  le  garrottèrent  étroite- 
ment. On  fouilla  la  maison,  où  Ton  découvrit  un  crucifix  et 
quelques  livres.  On  l'entraîna  dans  un  bois  voisin,  et  pendant 
qu'on  le  frappait  de  verges,  le  chef  l'interrogeait,  pour  appren- 
dre de  lui  la  retraite  du  prêtre  et  l'obliger  à  dénoncer  les  chré- 
tiens, mais  ce  fut  en  vain. 

La  nuit  venue,  on  le  conduisit,  ainsi  que  d'autres  chrétiens 
pris  avec  lui,  dans  une  pauvre  auberge,  dont  le  maître,  touché 
de  compassion,  obtint  qu'on  relâchât  leurs  liens  qui  les  faisaient 
beaucoup  souffrir  ;  mais  arrivés  à  la  ville,  lui  et  ses  compagnons 
de  souffrances,  furent  chargés  de  fers. 

Après  avoir  examiné  le  crucifix  et  les  livres,  le  mandarin  fit 
comparaître  les  prisonniers  et  interrogea  d'abord  Paul  :  a  Quelle 
est  ta  demeure?  —  J'ai  demeuré  d'abord  à  Tieng-iang,  j'habite 
maintenant  Tieng-san.  —  Qui  t'a  instruit  et  quels  sont  les  dis- 
ciples? —  Je  n'ai  ni  maîtres  ni  disciples.  —  Tu  es  un  être  digne 
de  mort.  Si  tu  n'as  ni  maîtres  ni  disciples,  d'où  viennent  ces 
livres  et  cette  image?  »  Paul  ne  répondit  rien.  On  le  reconduisit 
en  prison  les  mains  et  les  pieds  enchaînés,  et  la  cangue  au  cou. 
Ses  compagnons  firent  ce  que  voulut  le  mandarin,  à  l'exception 
d'un  seul  qui  fut  aussi  mis  en  prison. 


—  87  — 

Le  lendemain,  le  mandarin  les  menaça  de  les  faire  conduire 
tous  deux  au  marché  qui  se  tenait  à  six  lys  (environ  trois  quarts 
de  lieue)  de  la  ville,  et  de  les  exposer  à  tous  les  outrages  de  la 
multitude.  *r-  «  G*est  pour  la  cause  de  Jésus^Ghrist ,  répondit 
Paul,  nous  ne  pourrons  jamais  assez  reconnaître  un  pareil  hon* 
neur.  -^  La  doctrine  de  Gonfucius,  dit  le  mandarin,  ou  bien 
celle  de  Meng-tse,  ou  bien  celle  de  Fo,  sont  véritables.  Pour 
vous,  refusant  de  vous  en  instruire,  oii  êtes-vous  allés  chercher 
cette  fausse  doctrine  que  vous  suivez,  et  pourquoi  voulez*vous 
en  infester  tout  le  pays  ?  Votre  secte  ne  connaît  ni  roi,  ni  pa- 
rents ;  vous  vous  livrez  aux  plus  monstrueux  penchants,  et  vous 
suivez  cette  doctrine,  malgré  la  défense  du  roi.  G*est  là  un  grand 
désordre,  et  vous  êtes  dignes  de  mort.  » 

<(  Ignorant  comme  je  suis,  répondit  Paul,  je  ne  connais  pas  la 
doctrine  de  Gonfucius  ni  celle  de  Meng-tse  qui  sont  réservées  aux 
seuls  lettrés.  Gelle  de  Fo  ne  regarde  que  les  bonzes.  Mais  la 
religion  chrétienne  est  faite  pour  tous  les  hommes;  votre  servi- 
teur va  vous  en  dire  quelque  chose.  Au  commencement  Dieu  seul 
existait;  c'est  lui  qui  a  créé  tout  ce  qui  existe.  Après  la  création, 
il  y  eut  des  époux  et  des  familles,  puis  des  rois  et  des  sujets. 
Fo,  Gonfucius,  Meng-tse,  les  rois  et  les  sujets,  sont  postérieurs 
à  la  création  du  ciel  et  de  la  terre.  Dieu  est  le  vrai  roi  du 
ciel  et  de  la  terre,  le  maître  et  le  conservateur  de  toutes 
choses,  le  vrai  père  de  tous  les  peuples,  la  source  véritable  de 
la  piété  filiale  et  de  la  fidélité  aux  princes.  La  piété  filiale 
et  la  fidélité  aux  princes  sont  ordonnées  par  le  quatrième  des 
dix  commandements.  Pourquoi  donc  nous  reprocher  si  injuste- 
ment de  ne  connaître  ni  les  parents  ni  le  roi  ?  »  —  «  S'il  en  était 
ainsi,  reprit  le  mandarin,  le  roi,  la  cour  et  les  mandarins  le 
sauraient,  et  c'est  d'eux  que  le  peuple  l'apprendrait  ;  au  con- 
traire, ils  prohibent  votre  religion  parce  qu'elle  porterait  mal- 
heur à  la  Corée.  Et  vous,  peuple  stupide,qui  refusez  d'obéir  et  de 
dénoncer  vos  maîtres,  vous  méritez  la  mort.  »  —  «  Mourir  pour 
Dieu,  dit  Paul,  c'est  assurer  à  son  âme  une  gloire  éternelle.  » 

On  les  fit  alors  sortir  du  tribunal.  Les  satellites  les  accablaient 
d'injures,  en  leur  donnant  des  soufflets  ou  des  coups  de  pied,  les 
couvrant  de  crachats,  ou  pesant  de  tout  leur  poids  sur  les  can- 
gués  des  confesseurs.  Les  uns  disaient  :  «  Aujourd'hui,  après  vous 
avoir  fait  faire  le  tour  du  marché,  on  vous  tuera. — Ces  coquins-là 
vont  monter  au  ciel,  »  s'écriaient  les  autres.  Enfin,  on  leur  bar- 
bouilla la  figure  avec  de  la  chaux  ;  on  leur  attacha  une  inscrip- 
tion sur  la  tête,  et,  sur  le  dos«  mi  énorme  tambour.  Le  manda- 


—  88  - 

rin  monta  à  cheval,  et,  à  coups  de  fouet,  on  força  les  deux 
confesseurs  h  courir  devant  lui  jusqu'au  marché.  Pendant  le 
trajet,  une  foule  considérable  se  pressait  sur  leur  passage,  atti- 
rée par  les  cris  des  satellites,  et  les  coups  redoublés  du  tambour. 
11  était  environ  neuf  heures  du  matin.  Lorsqu'ils  furent  arrivés, 
le  mandarin  prit  la  parole  :  «  Ces  deux  misérables,  dit-il,  sont 
chrétiens,  et  leur  crime  est  celui  des  rebelles.  Ils  ne  servent  pas 
le  roi,  ne  respectent  pas  leurs  parents,  et  enfreignent  la  loi 
naturelle.  Lorsqu'ils  auront  fait  le  tour  du  marché,  on  les  fera 
mourir.  »  Il  leur  fait  ensuite  donner  dix  coups  de  planche,  en 
leur  commandant  d'apostasier.  —  «  J'ai  déjà  répondu  à  toutes 
«  vos  accusations,  dit  Paul,  je  n'ai  rien  à  ajouter.  »  On  lui 
frappa  les  côtés  avec  la  pointe  de  plusieurs  bâtons  à  la  fois,  en 
répétant  le  même  ordre.  «  Quand  je  devrais  mourir  dix  mille  fois, 
reprit  le  courageux  chrétien,  je  ne  puis  apostasier.  »  —  Le 
peuple  admirait  sa  fermeté  et  disait:  «Certainement,  celui-là 
n'abjurera  point.  »  Il  était  sept  heures  du  soir,  lorsqu'on  les 
reporta  en  prison,  après  un  supplice  de  plus  de  douze  heures. 
Les  satellites  essayèrent  encore  d'ébranler  Paul,  en  lui  représen- 
tant que,  s'il  n'obéissait  au  mandarin,  il  ne  pouvait  éviter  la 
mort.  Il  se  contenta  de  répondre  qu'il  le  savait  bien.  <c  Quel  rebelle 
obstiné!  »  disaient  les  soldats  avec  dépit. 

Quatre  jours  après,  le  geôlier  vint  les  prévenir  que  le  manda- 
rin avait  ordonné  pour  le  lendemain  un  grand  repas  sur  la 
place  publique.  Les  apostats  devaient  y  prendre  part  avec  lui; 
les  confesseurs,  au  contraire,  s'ils  persistaient  dans  leur  résolu- 
lion,  devaient  être  mis  à  mort.  Le  compagnon  de  Paul  ne  com- 
prenant pas  bien  ces  paroles,  croyait  que  la  paix  serait  peut-être 
rendue  aux  fidèles.  «  Il  n'en  est  rien,  dit  celui-ci.  Ne  nous 
laissons  pas  aller  à  un  vain  espoir,  qui  nous  rendrait  les  sup- 
plices plus  pénibles.  Pour  moi,  je  veux  demeurer  en  prison,  et 
si  le  mandarin  m'obligeait  à  en  sortir,  loin  de  fuir,  je  resterais 
dans  la  ville.  »  —  Son  compagnon,  saisi  de  crainte,  se  cachait 
la  tête  entre  les  mains,  et  gardait  le  silence.  «  Qu'as -tu? 
demanda  Paul.  —  Vraiment,  je  ne  sais  comment  supporter  les 
supplices;  que  faire?  —  Il  est  vrai  que,  moi  aussi,  je  souffre 
beaucoup,  et  comme  je  suis  plus  vieux  que  toi,  mon  âge  me  rend 
les  tortures  encore  plus  pénibles;  mais  le  ciel  s'achète  t-il  à  vil 
prix?  Les  souffrances  sont  la  monnaie  avec  laquelle  on  achète  le 
bonheur  éternel.  Prends  courage  cl  souffre  encore  quelques 
instants.  » 

Le  lendemain,  on  les  conduisit  sur  la  place  du  marché.  £à 


—  89  — 

s'élevait  une  grande  tente,  et,  sous  cette  tente,  le  tribunal  du 
mandarin,  environné  de  plusieurs  sièges,  où  prirent  place  les 
apostats  revêtus  de  beaux  habits.  Le  festin  commença,  pendant 
que  les  deux  prisonniers  se  tenaient  au  lieu  du  supplice.  Le 
mandarin  leur  dit  :  «Le  vrai  paradis  c'est  d'avoir  ici-bas  une  bonne 
nourriture,  une  belle  musique  et  tout  ce  que  Ton  souhaite.  Vous 
qui  voulez  monter  au  ciel,  comment  ferez-vous  pour  en  escalader 
les  trente-trois  étages?  Abjurez  et  vous  serez  traités  comme 
ceux-ci  ;  sinon,  je  vous  déférerai  au  grand  tribunal,  et  vous 
serez  mis  à  mort.  —  J'ai  déjà  répondu,  dit  Paul,  mais  j'ajou- 
terai encore  une  parole  :  Dieu  est  le  seul  maître  de  tout,  de  la 
vie  et  de  la  mort  ;  comment  pourrais-je  le  renier?  »  --  Mais 
son  compagnon,  moins  courageux,  n'osa  résister  au  juge,  et  eut 
la  faiblesse  de  faire  un  signe  d'apostasie.  Encouragé  par  ce  suc- 
cès, le  mandarin  dit  alors  :  «  Allons  !  toi  aussi,  injurie  le  maître 
du  ciel.  —  «  Quand  le  roi  porte  une  loi,  reprit  Paul,  on  la  trans- 
met au  peuple,  et  vous,  loin  de  la  violer,  vous  veillez  à  son 
exécution.  Comment  donc,  aujourd'hui,  osez-vous  ordonner 
au  peuple  de  maudire  son  véritable  père?  Chez  nous,  on  n'a 
pas  coutume  de  maudire  ses  parents,  »  —  Le  mandarin ,  en 
colère,  ordonna  de  brûler  les  livres  saisis  chez  Paul,  et  de  faire 
circuler  le  crucifix  dans  le  marché,  en  disant  :  «  Cet  homme  fait 
son  Dieu  de  celui  que  vous  voyez  ;  n'est-ce  pas  aftreux?  »  —  11 
était  alors  midi.  Tout  à  coup,  le  temps  devient  sombre,  le  ton- 
nerre gronde,  le  vent,  soufflant  avec  violence,  enlève  la  tente  et 
renverse  presque  le  mandarin.  Les  apostats  qui  se  réjouissaient 
et  faisaient  bonne  chère,  sont  effrayés  et  prennent  la  fuite.  Le 
peuple  s'émeut,  et  dit  qu'on  ferait  bien  de  relâcher  le  chrétien. 
Mais  le  mandarin,  furieux  de  ce  contre-temps,  fait  frapper  de 
nouveau  le  confesseur.  Ce  ne  fut  que  vers  le  soir  qu'on  le  recon- 
duisit en  prison,  si  épuisé  qu'il  tomba  par  terre,  et  qu'on  fut 
obligé  de  le  porter;  ce  qui  n'empêcha  pas  de  le  charger  d'une 
lourde  cangue.  Malgré  tant  de  tortures,  il  était  calme  et  ne  ces- 
sait de  prier. 

A  l'automne,  il  subit  un  nouvel  interrogatoire,  et  fut  de  nou- 
veau frappé  de  la  planche.  Ceux  qui  le  voyaient,  disaient  :  «  11 
mourra  sous  les  coups.  —  Mourir  sous  les  verges  ou  sous  la 
planche,  disait  Paul,  tout  vient  de  l'ordre  de  Dieu  :  qu'il  soit 
béni  de  tout!  »  Et  il  demandait  sans  cesse  la  grâce  du  martyre. 

Il  souffrait  souvent  de  la  faim,  et  ses  vêtements  s'étant  usés, 
le  froid  augmentait  encore  ses  douleurs.  Sa  femme  ramassa  un 
peu  d'argent,  et  lui  apporta  du  vin  et  de  la  viande  ;  il  refusa 


-  90  — 

d'abord  :  a  La  sainte  Vierge,  disait-il,  m  ayant  placé  sur  la 
croix,  il  n'est  pas  convenable  que  je  mange  cela.  J'ai  bien 
entendu  dire  que  Jésus,  sur  la  croix,  n'avait  eu  que  des  souf- 
frances, mais  je  n'ai  pas  vu  qu'il  ait  pris  rien  de  délicat.  Moi 
aussi,  je  suis  sur  la  croix,  je  dois  faire  comme  lui.  »  —  Il  dut 
néanmoins  céder  à  ses  instances,  et  accepter  ce  soulagement. 
Ordinairement  assis  ou  couché,  il  pensait  sans  cesse  à  Dieu,  et 
en  recevait  d'abondantes  consolations.  Un  jour,  il  entendit  une 
voix  qui  lui  disait  ces  paroles  de  la  Salutation  angélique  :  «  Le 
Seigneur  est  avec  vous;  »  et  il  se  sentit  tout  rempli  de  joie.  (Le 
texte  coréen  donne  à  entendre,  sans  néanmoins  le  dire  formelle- 
ment, que  c'était  une  voix  miraculeuse.)  Il  semblait  aussi  avoir 
reçu  une  intelligence  surnaturelle,  et  goûtait  la  beauté  des  prières 
chrétiennes  mieux  que  les  plus  instruits.  Pendant  les  plus  grands 
froids  de  l'hiver,  ses  blessures  le  faisaient  beaucoup  souffrir,  et, 
le  jour  de  Noël,  ayant  subi  un  cruel  interrogatoire,  il  fut  pris 
d'une  fièvre  brûlante  :  «  Voyez,  disait-il,  le  Seigneur,  par  une 
faveur  spéciale,  afin  que  mon  âme  ne  se  refroidisse  pas,  me  ré- 
chauffe au  moyen  des  coups.  » 

Après  le  nouvel  an,  il  fut  mis  par  trois  fois  à  la  question.  La 
troisième  fois,  le  mandarin  lui  dit  :  «  Si  tu  veux  abjurer,  je  te 
donnerai  du  riz,  je  ferai  soigner  tes  plaies,  et  je  te  procurerai  une 
place  de  chef  de  canton  qui  suffira  pour  te  remettre  à  l'aise.  — 
Il  répondit  :  Quand  vous  me  donneriez  tout  le  district  de  Tieng- 
san,  je  ne  pourrais  jamais  renier  Dieu.  —  Tu  prétends,  ajouta 
le  mandarin,  que  les  chrétiens  honorent  leurs  parents,  mais 
tes  quatre  enfants  ne  sont  pas  venus  te  voir  une  seule  fois  de- 
puis que  tu  es  en  prison.  A-t-on  jamais  vu  des  cœurs  aussi  déna- 
turés?—  Obéir  à  ses  parents,  répliqua  Paul,  n'est-ce  pas  les 
honorer?  Or,  j'ai  maintes  fois  recommandé  à  mes  enfants  de  ne 
pas  venir  près  de  moi,  de  peur  que  cela  ne  fût  plus  nuisible 
qu'utile  aux  uns  et  aux  autres  :  c'est  cette  défense  qui  les  em- 
pêche devenir.  » 

Pendant  la  cinquième  lune,  les  satellites  venaient  souvent  le 
voir,  et  ne  gardaient  pas  beaucoup  la  porte,  semblant  l'inviter 
à  s'enfuir  :  mais  il  ne  voulut  pas  le  faire.  Lorsqu'on  l'y  enga- 
geait, il  répondait  :  «  C'est  le  mandarin  qui  m'a  fait  mettre  en 
prison,  je  ne  puis  en  sortir  que  sur  son  ordre.  »  Des  chrétiens 
vinrent  le  voir,  et  lui  dirent  que  la  conduite  des  satellites  ne 
pouvant  qu'être  dictée  par  le  mandarin,  il  ne  devait  pas  se  faire 
scrupule  de  s'enfuir.  Il  réfléchit  un  peu  et  répondit  :  «  Si  nous 
nous  laissons  prendre  aux  pièges  du  démon,  nous  courons  risque 


—  91  ~ 

de  perdre  notre  âme,  avec  tout  ce  qu'elle  a  pu  acquérir  de 
mérites.  Ma  maison  est  si  pauvre  qu'il  ne  m*est  pas  difficile  de 
rester  dans  cette  prison,  où  je  suis  en  paix.  Tout  ce  que  les 
miens  font  pour  moi  me  fait  peine.  »  —  Puis  il  dit  à  sa  femme  : 
«  Tous  ceux  qui  prient  pour  moi,  s'ils  le  font  pour  me  faire  jouir 
encore  des  choses  de  ce  monde,  doivent  cesser  leurs  prières  : 
mais  s'ils  prient  pour  mon  âme,  pour  mon  éternité,  pour  que  je 
n'oublie  pas  les  souffrances  de  Jésus-Christ  et  ses  mérites , 
recommande-moi  à  eux,  afin  qu'ils  prient  sans  cesse.  J'espère 
que  c'est  de  la  sorte  que  ma  famille  prie  pour  moi.  Quant  à  ma 
nourriture,  apporte-moi,  selon  tes  moyens,  une  écuelle  de  riz 
par  jour  ou  tous  les  deux  jours,  et  quand  tu  *ne  le  pourras  pas, 
ne  t'en  inquiète  nullement.  Si  je  ne  puis  sortir  d'ici,  mon  cada- 
vre en  sortira  bien.  Dorénavant,  quand  on  te  chargera  de  me 
dire  quelque  chose,  même  de  la  part  des  chrétiens,  si  cela  tend 
à  m'ébranler,  ne  me  le  rapporte  pas  :  mon  cœur  pourrait  être 
faible.  » 

A  partir  de  ce  jour,  quand  sa  femme  venait  lui  apporter 
quelque  chose,  il  refusait  de  la  voir,  et  se  contentait  de  lui 
adresser  de  loin  quelques  mots.  Quelques  jours  après,  le  man- 
darin lui  dit  :  «  Tu  as  été  trompé  :  en  Chine,  Ni-Matou  (1)  a 
séduit  le  peuple  par  sa  science  ;  comment  ne  vois-tu  pas  que  ce 
sont  des  fourberies?  —  Ni-Matou,  reprit  Paul,  est  un  homme 
comme  les  autres;  mais  la  doctrine  qu'il  a  répandue  en  Chine 
et  ailleurs,  n'est  pas  la  sienne;  c'est  celle  du  grand  Roi  du 
ciel  et  de  la  terre.  Si  l'on  doit  publier  et  écouter  avec  une 
attention  scrupuleuse  les  ordres  des  rois  de  la  terre,  à  plus  forte 
raison  les  ordres  de  Dieu  qui  sont  plus  terribles,  plus  redouta- 
bles et  plus  aimables  en  même  temps  que  ceux  des  rois  de  ce 
monde.  Il  est  le  Tout-Puissant,  le  Très-Haut  ;  il  est  dix  mille  fois 
plus  admirable  que  tous  les  princes.  Quand  il  ordonne,  comment 
pourrait-on  prêcher  négligemment  la  religion,  la  recevoir  froide- 
ment, l'apprendre  avec  indifférence?  Voilà  pourquoi,  soutenu  par 
la  grâce,  je  dois  supporter  et  je  supporterai  patiemment  tous  les 
tourments,  mais  jamais  je  ne  consentirai  à  l'apostasie.  »  —  Le 
mandarin  le  fit  battre  plus  qu'à  l'ordinaire,  et  le  renvoya  en 
prison. 

Deux  jours  après,  c'est-à-dire  le  troisième  jour  de  la  sixième 
lune,  sa  femme  vint  à  la  prison  s'informer  de  son  état,  el  des  cho- 


(1}  (Test  la  manière  dont  les  Coréens  prononcent  le  mot  chinois  Ly  Matoo, 
nom  du  père  Matthieu  Ricci,  le  grand  apôtre  de  la  Chine  au  xvi'  siècle. 


—  92  — 

ses  dont  il  pouvait  avoir  besoin.  —  a  Je  ne  souffre  pas,  dit-il,  je 
ne  sens  pas  la  faim  ;  j'ignore  de  combien  de  coups  on  m'a  frappé. 
Il  me  suffira  d'avoir  des  provisions  jusqu'au  lOde  ce  mois.  »  —  Il 
ne  s'expliqua  pas  davantage;  mais  il  est  facile  de  comprendre 
qu'il  avait  reçu  d'en  haut  la  connaissance  de  son  prochain  martyre. 
Le  8,  le  mandarin  le  fit  amener  et  lui  répéta  les  ordres  qu'il 
avait  reçus  de  le  faire  mourir  s'il  persistait  dans  son  refus  d'apos- 
tasier.  «  Depuis  plusieurs  années  que  je  connais  la  religion,  répon- 
dit Paul,  je  sais  qu'il  est  juste  de  mourir  pour  Dieu  ;  n'espérez 
donc  pas  me  voir  l'abandonner.  »  — On  le  tortura  et  il  fut  recon- 
duit en  prison.  Le  lendemain,  sa  femme  et  trois  ou  quatre  chré- 
tiens étapt  venus  le  trouver,  il  les  pria  de  se  retirer,  de  peur  que 
leur  présence  ne  fit  sur  son  cœur  une  impression  qu'il  redoutait. 
Comme  ils  demeuraient,  il  insista.  «  Pourquoi  ne  faites-vous  pas 
ce  que  je  vous  dis?  Si  le  Seigneur  me  soutient,  les  tourments  les 
plus  cruels  sont  faciles  à  supporter;  s'il  m'abandonne,  les  moin- 
dres souffrances  sont  insupportables.  Si  j'étais  livré  à  ma  propre 
faiblesse,  il  me  serait  impossible  de  demeurer  ferme  ;  mais  Jésus 
et  Marie  me  soutenant,  rien  ne  me  fait  peur.  Je  vous  conjure  de  me 
quitter.  »  —  Ils  se  retirèrent  alors,  pour  ne  pas  l'affliger. 

Le  10,  au  matin,  les  satellites  vinrent  l'avertir  que  le  jour  de 
sa  mort  était  arrivé  ;  il  tressaillit  de  joie,  et  son  visage  parut  tout 
rayonnant. — «C*estétonnant,disaientlesgensduprétoire,  depuis 
que  cet  homme  est  en  prison,  quand  il  n'est  pas  torturé  il  est 
maigre,  pâle  et  abattu  ;  les  tourments  au  contraire  semblent  lui 
rendre  la  vie,  et  aujourd'hui  qu'on  lui  annonce  sa  mort,  il  semble 
plus  radieux  que  jamais  »  C'était  l'anniversaire  du  jour  oîi  on  lui 
avait  fait  faire  le  tour  du  marché.  On  lui  mit  une  petite  cangue 
et  il  s'avança  vers  la  place,  entouré  de  satellites  qui  portaient  les 
instruments  de  supplice,  et  suivi  du  mandarin.  Celui-ci  descendit 
de  cheval,  et  commanda  de  le  torturer  ;  alors  on  le  coucha  à  plat- 
ventre,  la  tète  assujettie  par  ses  longs  cheveux,  et  les  deux  bras 
liés  à  une  grosse  pierre.  On  serra  la  cangue  jusqu'à  l'étouffer,  et 
plusieurs  bourreaux  le  frappèrent  avec  un  morceau  de  bois  trian- 
gulaire, sorte  de  hache  dont  chaque  coup  fait  une  plaie.  Le  man- 
darin lui  demanda  de  nouveau  s'il  ne  voulait  pas  apostasier.  Paul 
épuisé  ne  put  répondre.  —  Alors  un  satellite  s'approcha  et  lui  dit  : 
«  Si  tu  veux  abjurer,  il  est  encore  temps.  »  Le  martyr  ramassa 
ce  qui  lui  restaitde  forces  pour  crier:  «Jamais!  »  Ses  lèvres  étaient 
noires  et  desséchées,  à  peine  semblait-il  lui  rester  un  souffle 
de  vie.  Quelques  minutes  après,  il  leva  la  tête,  regarda  le  ciel, 
et  dit  :  Je  vous  salue  Marie^  puis  il  retomba  comme  mort. 


—  93  — 

Cependant  les  païens  disaient  :  «  C'est  à  cause  de  lui  que  la 
sécheresse  nous  désole,  et  que  nous  mourons  de  faim  ;  il  faut 
Tachever  à  coups  de  pied.  »  La  foule  se  pressait  autour  de  lui.  Sa 
femme  voulut  s'approcher  pour  le  soulager  ;  les  clameurs  s'éle- 
vèrent contre  elle,  et  repoussée,  maltraitée,  battue,  foulée  aux 
pieds,  elle  fut  emportée  évanouie.  Paul  ayant  repris  connaissance, 
le  mandarin  le  fit  frapper  pour  la  troisième  fois.  Ses  jambes  avaient 
été  cassées  au-dessous  du  genou  ;  on  voyait  à  nu  les  os  brisés,  et 
la  moelle  coulait  jusqu'à  terre.  Lorsqu'on  le  délia,  il  resta  étendu 
sans  mouvement.  Sans  lui  ôter  sa  cangue,  on  le  jeta  sur  une  natte, 
et  quatre  satellites  le  rapportèrent  à  la  prison,  qui  fut  fermée  avec 
soin.  Le  mandarin  dit  :  «Si  quelqu'un  lui  donne  seulement  un  verre 
d'eau,  je  le  fais  mourir  comme  lui.  »  Pendant  deux  jours,  le  martyr 
ne  reçut  aucun  soulagement,  et  personne  ne  put  savoir  s'il 
était  mort  ou  vivant.  Le  d2,  vers  le  soir,  le  mandarin  dit  à 
ses  gens  :  «  Allez  à  la  prison,  tirez  ce  chrétien  dehors,  voyez  son 
visage,  tàtez-lui  le  pouls,  et  s'il  vit  encore,  achevez-le,  et  venez 
m'en  rendre  compte.  Les  satellites  exécutèrent  cet  ordre,  et,  à 
coups  de  pierreset.de  bâtons  le  mirent  dans  un  tel  état  que,  sauf 
la  paume  des  mains,  aucune  partie  du  corps  n'était  sans  blessure  ; 
toutefois,  il  lui  restait  encore  un  souffle  de  vie.  Les  bourreaux  le 
dirent  au  mandarin,  qui  leur  répondit  en  colère:  «  Si  vous  nel'ache- 
vez  pas,  je  vous  fais  tous  assommer.  »  Ils  retournèrent  donc  à  la 
prison,  et,  cette  fois,  ne  mirent  de  bornes  à  leur  fureur  que  lors- 
que l'âme  du  martyr  se  fut  envolée  au  ciel.  Cependant  le  manda- 
rin, craignant  qu'il  ne  revint  encore  à  la  vie,  fit  continuer  le  sup- 
plice sur  le  cadavre.  Un  des  satellites  lui  appuya  le  bout  de  la 
cangue  sur  la  poitrine,  et  monta  dessus;  les  côtes  se  brisèrent  et 
le  sang  coula  à  flots.  Le  corps  n'avait  plus  forme  humaine.  On  le 
couvrit  d'une  natte,  eton'le  garda  pendant  la  nuit.  Le  lendemain, 
il  fut  enterré  par  ordre  du  mandarin  ;  mais  sept  ou  huit  jours 
après,  des  chrétiens  éloignés  d'environ  dix  lieues,  vinrent  le  pren- 
dre pour  l'ensevelir  honorablement  chez  eux.  Paul  était  âgé  de 
56  ans.  Son  martyre  arriva  l'an  de  Jésus-Christ  1798,  le  12  de 
la  sixième  lune.  Pour  consoler  sa  veuve,  le  geôlier  lui  dit  :  «  Ne 
vous  affligez  pas  trop,  car  le  12,  pendant  la  nuit,  j'ai  vu  une 
grande  lumière  environner  le  corps  de  votre  mari.  » 

Vers  le  même  temps,  mais  dans  une  autre  province,  Laurent 
Pak  donnait  aux  fidèles  l'exemple  du  même  courage  et  de  la  même 
persévérance.  Nous  l'avons  vu,  pendant  la  persécution  de  1791, 
intervenir  hardiment  en  faveur  des  chrétiens,  et  souffrir  la  flagel- 


—  94  — 

lation  pour  sa  foi.  En  1797,  lorsque  la  persécution  éclata  de  nou- 
veau dans  le  district  de  Hong-tsiou,  ordre  fut  donné  aussitôt  de 
le  saisir.  Laurent,  par  une  humble  défiance  de  ses  propres  forces, 
se  cacha  d*abord.  Mais  son  jeune  fils  ayant  été  emmené  captif  à  sa 
place,  sa  mère  lui  dit  :  «  maintenant  tu  ne  peux  te  dispenser  de  te 
livrer.  »  Il  vit  dans  cette  parole  la  volonté  de  Dieu,  et,  comptant 
sur  le  secours  d'en  haut,  se  rendit  de  lui-même  à  la  préfecture,  le 
19  de  la  huitième  lune.  Le  mandarin  lui  reprocha  de  s'être  enfui, 
mais  Laurent  répondit  :  «J'étais  parti  avantque  votre  ordre  neroe 
fût  parvenu.  A  la  nouvelle  que  vous  aviez  fait  saisir  mon  fils,  et 
sur  Tordre  de  ma  mère,  je  suis  venu;  de  quoi  s'agit-il?  —  Pour- 
quoi, lui  dit  le  mandarin,  suis-tu  une  mauvaise  doctrine,  prohi- 
bée par  le  roi  et  ses  mandarins?  — Je  ne  suis  pas  une  mauvaise 
doctrine,  j'observe  seulement  les  dix  préceptes  de  la  vraie  reli- 
gion, qui  enseigne  à  adorer  Dieu,  créateur  de  toutes  choses, 
J'honore  ce  Dieu,  puis  le  roi,  les  mandarins,  mes  parents  et  autres 
supérieurs  ;  j'aime  mes  amis,  mes  bienfaiteurs  et  mes  frères,  et 
tous  les  autres  hommes.  —  Tu  as  des  parents  et  des  frères?  On 
dit  aussi  que  tout  ton  village  suit  la  religion  chrétienne,  dénonce- 
moi  tout  exactement.  —  Je  n'ai  que  ma  mère  et  pas  de  frère 
cadet;  dans  tout  le  village,  je  suis  seul  à  pratiquer  la  reli- 
gion. —  Tu  méconnais  tes  parents,  le  roi  et  ses  mandarins,  tu 
abuses  des  femmes  des  autres,  tu  dissipes  ton  bien  en  futilités,  et 
ne  fais  pas  les  sacrifices  aux  parents;  pourquoi  violer  ainsi  tous 
les  principes  naturels?  »  Puis,  se  tournant  vers  les  satellites: 
((Liez-moi cet  homme,  cria  le  mandarin,  frappez-le  et  mettez-le  à  la 
question.  —  ((  Le  quatrième  précepte,  répondit  Laurent,  nous 
ordonne  d'honorer  nos  parents,  nos  supérieurs,  le  roi  et  les  man- 
darins, etd'aimer  nos  frères  et  nos  proches  :  ne  sont-ce  pas  là  les 
vrais  principes  naturels?  Mais  les  parents,  après  leur  mort,  ne 
pouvant  plus  venir  manger  ce  qu'on  leur  offre,  nous  ne  leur 
offrons  pas  de  nourriture,  car  la  vraie  doctrine  rejette  les  choses 
vaines  et  ne  s'attache  qu'aux  réalités.  Du  reste,  nous  faisons  la 
sépulture  des  morts  selon  toutes  les  règles  et  convenances.  Le 
sixième  commandement  nous  défend  toute  espèce  d'impuretés,  et 
le  neuvième  nous  défend  même  de  désirer  la  femme  du  prochain. 
Le  peu  que  j'ai,  je  remploie  à  soulager  ceux  qui  sont  nus  ou  dans 
le  besoin  ;  ce  n'est  pas  là  dissiper  son  bien  en  futilités.  » 

Le  mandarin  commanda  de  lui  mettre  la  cangue,  et  dit  :  «  Par 
qui  as-tu  été  instruit?  qui  a  copié  tes  livres,  et  qui  sont  tes  com- 
plices? —  J'ai  été  instruit  par  Tsi-hong-i,  de  la  capitale,  qui  a 
été  décapilé  pour  la  religion.  C'est  delui  aussi  que  me  viennent  les 


—  98  — 

livres,  il  est  juste  que  je  meure Voudrais-tu  par  hasard  mou- 
rir comme  Tsi-hong-i?  Qu'y  a-t-il  donc  de  si  beau  à  mourir?  — 
Dieu  m'a  comblé  de  bienfaits  sans  bornes,  et  mes  péchés  sont 
sans  nombre  ;  il  est  bien  juste  que  je  meure.  —  Quels  péchés  as- 
tu  commis? —  Je  n'ai  pas  observé  dans  leurintégritéles  dix  com- 
mandements.» Le  mandarin  le  fit  reconduire  alors  à  la  prison.  Les 
geôliers,  pour  lui  extorquer  quelque  argent,  lui  mirent  les  pieds 
dans  des  entraves,  le  couchèrent  sur  des  morceaux  de  tuile,  et  lui 
firent  souffrir  toute  espèce  d'avanies.  Laurent  répondit  qu'il  était 
disposé  à  mourir  pour  la  justice,  mais  que  s'il  avait  voulu  donner 
deTargent,  il  ne  serafl  pas  venu  jusqu'à  la  prison.  Ces  paroles 
augmentèrent  la  rage  des  bourreaux,  et  il  fut  accablé  de  coups. 

Au  second  interrogatoire,  le  mandarin  le  fit  placer  sur  la  plan- 
che à  tortures,  puis  flageller,  puis  tirailler  avec  des  pinces.  — 
a  T'obstineras-tu  encore  à  méconnaître  parents,  roi  et  mandarins? 
Brûle  tes  livres,  croix,  médailles  et  images,  toutes  ces  choses-là 
sont  mauvaises.  —  Quand  je  devrais  mourir,  reprit  Laurent, 
comment  pourrais-je  brûler  des  livres  si  précieux?  »  Il  ajouta 
quelques  mots  sur  rincarnation  de  Jésus-Christ,  sur  les  mérites 
de  sa  passion,  sur  sa  résurrection,  son  ascension  et  son  second  avè- 
nement, ce  qui  lui  valut  une  volée  de  coups  sur  les  jambes. 

Il  y  avait  trois  mois  qu'il  portait  la  cangue,  quand  des  chrétiens 
de  différents  lieux,  étant  venus  pour  le  voir,  obtinrent  du  geôlier, 
à  prix  d'argent,  qu'elle  lui  fût  enlevée  dans  la  prison.  Le  troisième 
interrogatoire,  comme  ensuite  tous  les  autres,  commença  par  des 
menaces  de  mort.  Puis  le  mandarin  lui  dit:  «c  Toi,  enfant  de  la  Corée, 
pourquoi  t'obstines-tu  à  faire  ce  que  tous  nos  saints  et  hommes 
célèbres  n'ont  jamais  fait?  Qu'as-lu  à  gagner  en  violant  la  loi  du 
royaume?  Ta  conduite  n'est  pas  raisonnable.  —  Le  roi,  répondit 
Ijiurent,  peut  bien  être  maître  du  corps,  mais  Dieu  seul  est  maî- 
tre de  Tâme  ;  il  a  établi  des  récompenses  et  des  peines  après  la 
mort,  et  personne  ne  peut  les  éviter.  S'il  faut  mourir,  que  m'im- 
porte? Cette  vie  n'est-elle  pas  semblable  à  la  rosée  qui  se  dissipe. 
La  vie  est  un  pèlerinage,  la  mort  n'est  qu'un  retour  vers  la 
patrie.  » 

Sept  mois  après,  le  quatrième  interrogatoire  officiel  eut  lieu,  à 
l'arrivée  d'un  nouveau  mandarin.  Celui-ci  dit  à  Laurent  :  «  Pour- 
quoi, après  d'aussi  violents  tourments,  persistes-tu  dans  ton  obs- 
tination? Et  puis,  ta  mère  vivant  encore,  comment  peux-tu  vou- 
loir mourir?  décidément,  tu  es  devenu  insensé.  —  «  La  mort, 
répondit  le  confesseur,  est  de  toutes  les  misères  de  ce  monde  la 
plus  grande  ;  le  désir  de  la  vie  et  l'horreur  de  la  mort  sont  des  sen- 


—  96  •- 

tiraents  communs  à  tous.  Mais  Dieu  étant  le  premier  père  de  tous  les 
hommes  est  le  souverain  maître  de  toutes  choses,  dussé-je  mourir, 
je  ne  le  renierai  pas.  —  Il  n'y  a  rien  à  faire  avec  cet  être-là,  »  dit 
le  mandarin,  et  il  le  fit  battre  cruellement,  puis  l'envoya  à  la 
préfecture  de  Hai-mi . 

Devant  ce  nouveau  tribunal,  aux  mêmes  accusations  ridicules 
du  juge,  Laurent  fit  les  mêmes  réponses;  aux  tortures  de  tout 
genre,  ilcontinuad'opposer  une  patience  inflexible.  —  «  Quel  est 
ce  Dieu  dont  tu  parles,  disait  le  mandarin,  oii  est-il?  que  fait-il? 
Peux-tu  le  connaître,  toi,  quand  nos  savants  l'ignorent  ?  Si  cette 
doctrine  était  vraie,  le  roi,  la  cour  etsesWndarins  ne  la  sui- 
vraient-ils pas?  —  Dieu  est  au  ciel,  d'où  il  fait  connaître  ses 
ordres  ;  si  vous  les  exécutez,  il  vous  fera  monter  près  de  lui;  si 
vous  lui  résistez,  il  vous  précipitera  dans  les  enfers.  C'est  une 
peine  un  milion  de  fois  plus  forte  qu'on  ne  peut  l'imaginer  ici- 
bas.  Aucun  être  n'est  en  dehors  de  ses  bienfaits;  mais  puisqu'une 
pauvre  créature  telle  que  moi  en  a  reçu  plus  que  tous  mes  supé- 
rieurs, dussé-je  mourir,  je  ne  le  renierai  pas.  —  Après  ton  supplice, 
ta  mère  aussi  sera  mise  à  mort  à  cause  de  toi. —  Après  ma  mort,  ma 
mère  restera  entre  vos  mains,  mais  elle  aussi  a  été  créée  par  Dieu, 
Dieu  pensera  à  elle.  —  Est-ce  par  crainte  de  l'enfer  que  tu  agis 
ainsi?  —  Oui,  c'est  par  crainte  de  l'enfer  ;  mais,  en  tous  cas, 
je  ne  puis  renoncer  à  mon  Dieu.  »  Le  juge  le  fit  battre  de  quinze 
coups  de  la  grosse  planche,  puis  reconduire  en  prison. 

A  l'interrogatoire  suivant,  Laurent  développa  avec  plus 
d'énergie  la  doctrine  chrétienne  sur  le  ciel  et  sur  l'enfer.  «  Puis- 
que vous  voulez  aujourd'hui  même  me  mettre  à  mort  et  que  vous 
traitez  ma  religion  de  vaine  superstition,  je  ne  puis  me  taire. 
Sachez-le  donc  :  à  la  fin  du  monde,  après  l'anéantissement  de  tous 
les  royaumes,tous  les  hommes  de  tous  les  âges, grands  et  petits, rois 
et  peuples, seront  réunis  devant  le  Fils  de  Dieu,  descendu  du  ciel 
et  porté  sur  les  nues,  et  il  jugera  les  hommes  des  temps  passés 
et  présents.  Les  bons  seront  portés  au  ciel  avec  le  Seigneur  Jésus 
et  ses  saints,  et  jouiront  d'un  bonheur  dix  millions  de  fois  plus 
grand  que  toutes  les  gloires  et  tous  les  plaisirs  du  monde.  Les 
méchants  seront  engloutis  dans  l'enfer,  par  la  terre  qui  s'ouvrira 
sous  leurs  pieds,  et  souffriront  des  peines  dix  millions  de  fois 
plus  fortes  que  les  douleurs  de  ce  monde,  plongés  dans  un  feu 
ardent  qui  ne  s'éteindra  jamais.  A  ce  moment-là ,  tout  regret 
sera  tardif  et  inutile  ;  chacun  recevra  selon  ses  œuvres.  Puisque 
vous  voulez  me  faire  mourir,  retournez  maintenant  mon  corps, 
et,  me  frappant  sur  la  gorge,  tuez-moi  tout  de  suite. —  Tu  mour- 


—  97  — 

ras  sous  les  coups  du  bâton  des  voleurs,  »  repartit  le  mandariD 
qui  le  fit  frapper  de  vingt  coups.  • 

Au  sixième  interrogatoire,  le  mandarin  s'écria  :  «C'est  à  cause 
des  scélëratsqui  suivent  cette  mauvaise  doctrine,  que  la  famine 
et  la  sécheresse  sévissent  dans  le  royaume,  et  que  tout  le  peuple 
va  périr.  Déclare  les  lieux  oîi  vous  vous  réunissez  pour  prati- 
quer votre  religion,  fais  connaître  les  chefs  des  chrétiens.  On  dit 
qu'ils  sont  réunis  dans  les  montagnes,  dénonce  tout.  —  Nous 
n'avons  pas  de  chefs  ;  que  les  chrétiens  soient  dans  les  mon- 
tagnes, c'est  ce  que  j'ignore  ;  si  vous  le  savez,  pourquoi  le  de- 
mander? »  Le  mandarin  furieux  s'adresse  à  un  bourreau  :  «  Brise 
les  os  de  la  jambe  à  ce  coquin-là,  et  bats-le  à  mort  pour  qu'il 
ne  sorte  pas  d'ici.  »  Cet  ordre  fut  aussitôt  exécuté,  puis  on  le 
traîna  h  la  prison . 

Quelques  jours  après,  le  gouverneur  de  la  province,  dont  le 
mandarin  avait  demandé  les  ordres,  répondit  :  a  La  doctrine  des 
Européens  est  sale,  mauvaise  et  horrible  :  frappez  ces  gens-là  sur 
les  jambes,  et  si,  au  quatorzième  coup,  ils  ne  se  rendent  pas, 
défaites-vous-en  en  les  tuant.  »  Lecture  de  cet  édit  fut  faite  à 
Laurent  en  plein  tribunal,  au  milieu  de  tous  les  instruments  de 
supplice.  Puis  le  mandarin  ajouta  :  «  Ne  désires-tu  pas  voir  ta 
mère?  Qu'y  a-t-il  de  si  bon  à  mourir?  —  Mon  désir  de  voir  ma 
mère  est  inexprimable  ;  mais,  dussé-je  mourir,  je  ne  puis  aposta- 
sier.  Faites  ce  que  vous  voudrez,  je  n'ai  plus  rien  à  dire.  — 
Mais  les  autres  chrétiens  ont  obéi  au  roi.  —  J'ignore  ce  que 
d'autres  ont  fait  :  je  n'ai  pas  à  scruter  leurs  actions.  Je  ne 
réponds  que  de  moi-môme.  »  Le  mandarin  lui  fit  infliger  une  hor- 
rible torture.  Pendant  plusieurs  mois,  il  fut  tous  les  huit  ou 
dix  jours  ramené  devant  le  mandarin  et  remis  à  la  question.  La 
cruauté  des  satellites  s'ingéniait  à  augmenter  ses  souffrances, 
et  plu3  d'une  fois  ils  le  laissèrent  nu  et  meurtri  dans  la  boue, 
exposé  la  nuit  entière  au  froid  et  à  la  pluie. 

C'est  vers  cette  époque,  qu'il  trouva  le  moyen  d'écrire  à  sa 
mère  la  lettre  suivante  :  «  A  ma  mère,  moi  Laurent,  fils  ingrat, 
de  ma  prison,  je  vous  adresse  l'expression  de  mes  sentiments. 
J'avais  toujours  fait  résolution  d'être  dévot  envers  Dieu,  pieux 
envers  mes  parents  et  mes  frères,  et  d'accomplir  les  ordres  de 
Dieu  dans  toutes  mes  pensées,  paroles  et  actions.  Mais,  hélas! 
j'ai  péché  envers  Dieu,  et  je  n'ai  pas  rempli  tous  mes  devoirs 
envers  mes  parents  et  mes  frères.  N'ayant  pu  vaincre  nos  trois 
ennemis  (les  trois  concupiscences),  mes  péchés  sont  sans  nombre. 
Ma  mère,  pardonnez-moi  mes  désobéissances  ;  mon  oncle,  mon 


—  98  — 

frère,  ma  belle-sœur,  pardonnez-moi  de  ne  pas  vous  avoir  mieux 
traités,  et  priez  Dieu  de  me  remettre  mes  péchés  et  de  sauver 
mon  âme  ;  par  là  Dieu  vous  remettra  aussi  tous  vos  péchés.  Le 
printemps  et  l'automne  passent  comme  le  cours  des  eaux,  le 
temps  est  comme  Tétincelle  qui  jaillit  du  caillou  sous  les  coups 
du  briquet  ;  il  n'est  pas  long.  Surtout  soyez  sur  vos  gardes,  et 
fidèles  aux  ordres  de  Dieu.  Environ  deux  mois  après  mon  arrivée 
en  prison,  je  cherchais  ce  que  je  devais  faire  pour  obtenir  la 
grâce  de  Dieu.  Un  jour,  pendant  mon  sommeil,  j*entrevisla 
croix  de  Jésus,  qui  me  dit  :  Suis  la  croix.  Cette  vision  était 
un  peu  confuse,  néanmoins  je  n'ai  jamais  pu  Toublier.  »  Le  25  de 
la  deuxième  lune  de  1799,  il  écrivit  encore  :  «  Je  suis  inquiet  en 
pensant  que  ma  mère,ma  femme  et  mes  enfants  auront  de  la  peine 
à  se  conformer  à  Tordre  de  Dieu.  Si  vous  vous  y  conformez  bien, 
je  serai  moi-même  dans  la  joie.  » 

Cependant,  Theure  du  triomphe  approchait  pour  Laurent. 
Deux  jours  après  avoir  écrit  ces  dernières  lignes,  à  son  quinzième 
ou  seizième  interrogatoire,  il  fut  frappé  de  nouveau  de  cinquante 
coups  de  planche,  et  pour  accélérer  sa  mort,  le  mandarin  fit 
verser  de  Teau  sur  lui,  pendant  qu'on  le  battait.  C'est  un  raf- 
finement de  torture  que  Ton  dit  insupportable.  Son  corps 
était  dans  un  état  affreux.  Il  avait  reçu  en  tout  plus  de  qua- 
torze cents  coups  de  planche  ou  de  bâton,  et  depuis  huit  jours 
entiers  il  n'avait  pas  pris  une  goutte  d'eau.  Le  geôlier  le  crut 
mon,  et  après  lavoir  emporté  sur  son  dos  à  la  prison,  le  dé- 
pouilla de  ses  vêtements,  lui  lava  le  dos  avec  de  Teau  froide,  et 
le  jeta  dehors. 

Laurent  cependant  n'était  pas  mort.  Pendant  la  nuit,  des 
chrétiens  purent  pénétrer  en  secret  auprès  de  lui  et  lui  faire 
prendre  quelque  nourriture,  sans  que  le  geôlier  s'y  opposât.  Le 
lendemain, 28  de  la  deuxième  lune,  nouvelle  comparution  devant 
le  mandarin,  et  nouvelle  flagellation.  Le  juge,  les  bourreaux,  les 
spectateurs  étaient  stupéfaits  de  le  voir  vivant.  On  l'emporta 
évanoui,  sans  connaissance  et  sans  mouvement.  Onze  chrétiens 
qui  étaient  alors  enfermés  dans  la  même  prison,  le  virent  quelques 
heures  après,  se  lever  seul,  déposer  lui-même  sa  cangue,  enlrer 
dans  la  salle  et  se  coucher.  Le  geôlier  furieux  accabla  les  chré- 
tiens d'injures,  croyant  que  ceux-ci  l'avaient  aidé.  Mais  Laurent 
lui  dit  :  «  Je  ne  mourrai  ni  de  faim,  ni  sous  les  coups,  je  serai 
étranglé,  w 

Le  lendemain,  le  juge  ayant  appris  que  Laurent  respirait 
encore,  fit  donner  la  bastonnade  au  geôlier,  et  le  menaça  de 


—  99  -- 

le  faire  tuer  lui-même.  Celui-ci,  aidé  de  son  fils,  revint 
frapper  le  martyr,  jusqu'à  ce  que  le  croyant  mort,  il  tomba 
de  fatigue  et  s'endormit.  Pendant  qu'il  dormait,  les  prisonniers 
chrétiens  s'approchèrent  deLaurent,et  quel  ne  fut  pas  leur  étonne- 
ment  quand  il  se  mit  h  causer  tranquillement  avec  eux.  Toutes  ses 
plaies  étaient  miraculeusement  guéries,  on  n'en  voyait  pas  même 
la  trace.  Il  dut  sortir  un  instant,  et  le  geôlier  s'étant  réveillé, 
courut  après  lui,  le  saisit,  et  pour  en  finir  avec  ce  qu'il  croyait 
être  une  puissance  magique,  l'étrangla  avec  une  corde  de  paille. 
Il  était  onze  heures  du  matin,  le  29  de  la  deuxième  lune  de  l'an- 
née kei-mi  (1799). 

Ainsi  mourut,  à  l'âge  d'environ  trente  ans,  ce  glorieux  servi- 
teur de  Jésus-Christ.  Pendant  les  dix-huit  mois  que  dura  son 
martyre,  chacun  de  ses  jours  fut  marqué  par  quelque  torture,  cha- 
cun de  ses  pas  laissa  des  traces  ensanglantées.  Il  semble  impos- 
sible qu'un  corps  humain  puisse  résister  si  longtemps  aux  sup- 
plices. Mais  Dieu,  par  des  motifs  dignes  de  sa  sagesse  et  de  sa 
miséricorde,  voulait  donner  un  grand  exemple,  et,  de  fait,  le  lieu 
où  Laurent  a  souffert,  est  toujours  demeuré  une  de  nos  plus  fer- 
ventes chrétientés.  Son  sang  a  été  littéralement  une  semence  de 
chrétiens. 

Laurent  Pak  avait  trois  amis  intimes,  nommés  Jacques  Ouen, 
Pierre  Tsieng  et  François  Pang.  La  tradition  rapporte  que  tous 
les  quatre,  dans  un  élan  de  zèle  peu  éclairé,  s'étaient  promis 
de  se  dénoncer  mutuellement,  afin  d'être  martyrisés  ensemble. 
Il  ne  parait  pas  cependant  qu'ils  l'aient  fait  ;  mais  Dieu,  pour 
récompenser  leur  bonne  volonté,  permit  qu'ils  tombassent  entre 
les  mains  des  mandarins  l'un  après  l'autre,  à  peu  près  à  la  même 
époque,  quoique  dans  des  districts  différents,  et  tous  les  quatre 
eurent  l'honneur  de  verser  glorieusement  leur  sang  pour  la  foi. 
Nous  recueillons  ici  ce  que  les  mémoires  du  temps  et  les  tradi- 
tions locales  nous  ont  conservé  de  leur  histoire. 

Il  est  très-probable  qu'ils  souffrirent  dans  cette  même  année 
1799,  et  c'est  la  date  que  nous  avons  adoptée.  Cependant  le  fait 
n'est  pas  absolument  certain,  car  les  premiers  chrétiens  de  Corée 
qui  prenaient  un  grand  soin  de  marquer  exactement  le  jour  de  la 
mort  des  martyrs,  afin  de  célébrer  leur  anniversaire,  n'ont  pas 
observé  la  même  exactitude  dans  la  désignation  des  années,  ce 
qui  cause  quelquefois  une  certaine  confusion  dans  la  suite  des 
faits  d'ailleurs  les  plus  authentiques. 

Jacques  Ouen  était  le  cousiD  gemiaiii  et  Tataé  de  Pierre  Ouen, 
martyrisé  en  1793.  Ils  vtvaieiilAiiiriHM  Eug-trien-i, 


J;.. 


—  100  — 

district  de  Hong-tsiou,  et  tous  deux  furent  en  même  temps  ins- 
truits delà  religion.  Jacques  était  doux,  facile,  droit  et  ouvert,et, 
dans  un  si  bon  fonds,  la  foi  fit  promptement  germer  toutes  sortes 
de  vertus.  Dès  qu'il  fut  chrétien,  il  fit  serment  de  consacrer  sa 
fortune,  qui  était  considérable,  au  soulagement  des  indigents,  et 
son  occupation  journalière  fut  de  les  chercher  pour  leur  faire  du 
bien.  Afin  d'expier  ses  anciens  péchés  de  gourmandise,  il  jeûnait 
tous  les  vendredis.  Son  zèle  à  répandre  la  religion  parmi  les 
païens  le  portait  à  aller  les  trouver  de  côté  et  d'autre  pour  les 
prêcher.  Non  content  de  cela,  les  dimanches  et  jours  de  fêle 
il  faisait  préparer  des  aliments  en  grande  quantité,  et  invitait 
tout  le  monde  à  y  prendre  part.  Quand  on  était  réuni  il  disait  : 
«  C'est  aujourd'hui  le  jour  du  Seigneur,  il  faut  le  célébrer  avec  une 
sainte  joie,  et  aussi  remercier  Dieu  de  ses  dons  en  faisant  part  des 
biens  qu'ils  nous  a  donnés.  »  De  là  il  prenait  occasion  d'expliquer 
divers  articles  de  la  religion. 

Sa  réputation  se  répandit  bientôt  et,  en  1792,  le  mandarin 
envoya  des  satellites  pour  le  saisir.  Mais  il  avait  eu  le  temps  de 
se  cacher,  et  réussit  cette  fois  à  se  sauver.  Lorsqu'il  apprit  le 
martyre  de  son  cousin,sa  ferveur  redoubla,et,regrettant  de  n'avoir 
pas  été  martyr  avec  lui,  il  se  dit  :  «  Si  je  pratique  ma  religion 
publiquement,  le  mandarin  en  aura  bientôt  vent,  et  me  fera  saisir.» 
11  se  mit  donc  à  faire  ses  prières  et  exercices  de  dévotion  au 
milieu  des  païens,  soit  le  jour,  soit  la  nuit,  pendant  plusieurs 
années;  il  alla  même  s'installer  sur  le  grand  chemin.  Les  satel- 
lites le  savaient  et  quelquefois  même  le  voyaient,  néanmoins  il  ne 
fut  pas  inquiété. 

Ayant  appris  l'entrée  du  P.  Tsiou  en  Corée,  il  alla  de  suite 
le  trouver  et  témoigna  le  désir  de  recevoir  les  sacrements.  Le 
prêtre  lui  dit  :  «  Tout  homme  qui  a  deux  femmes  est  rejeté  par 
l'Église,  sors  de  suite  et  ne  te  représente  plus  devant  moi.»  Jac- 
ques sortit  et,  pendant  trois  jours  et  trois  nuits,  il  ne  fit  que 
pleurer  et  gémir  sans  vouloir  prendre  de  nourriture.  On  alla 
avertir  le  prêtre  qui  permit  de  le  laisser  entrer,  et  lui  dit  : 
«Aussitôt  après  ton  retour  chasseras-tu  ta  concubine?  Sur  ta 
promesse  formelle  je  pourrai  te  donner  les  sacrements  ;  sinon,  tu 
ne  pourras  plus  même  me  voir.  »  Jacques  répondit  :  «  En  vérité, 
j'ignorais  qu'il  fût  défendu  par  la  loi  chrétienne  d'avoir  femme  et 
concubine  ;  vos  ordres  me  le  faisant  connaître,  je  promets  de 
chasser  de  suite,  à  mon  retour,  ma  concubine;  veuillez  mac- 
corder  les  sacrements.  »  Il  les  reçut,  et  de  retour  chez  lui,  il  dit 
à  cette  femme  :  «  Un  chrétien  ne  peut  pas  avoir  de  concubine, 


—  101  — 

et  une  chrétienne  ne  peut  pas  être  concubine.  »  Et  sur-le- 
champ  il  la  répudia. 

Une  étroite  amitié  Tunissait  à  Laurent  Pak  ;  ils  se  voyaient 
mutuellement  et  s'excitaient  sans  cesse  à  la  pratique  des  vertus  et 
au  désir  du  martyre.  Jacques  avait  ainsi  passé  plusieurs  années, 
lorsqu'en  1798.  il  fut  saisi  par  les  satellites  de  Tek-san,  et  con- 
duit à  la  prison,  oii  il  resta  plus  d'un  mois  sans  qu'il  fût  question 
de  l'interroger.  Pensant  alors  que  c'était  la  faute  des  satellites,  il 
les  pressa  vivement  de  le  faire  comparaître  devant  le  mandarin  ou 
de  le  mettre  en  liberté.  Cité  enfin  au  tribunal,  à  cette  question 
du  mandarin  :  a  Est-il  vrai  que  tu  pratiques  la  religion  du  Maître 
du  ciel?  —  Oui,  répondit-il,  je  la  pratique  en  effet,  afin  de  servir 
Dieu  et  de  sauver  mon  âme.  —  Dénonce  tes  complices.  —  Il  y 
a,  reprit-il,  trois  autres  personnes  animées  comme  moi  du  désir 
de  servir  Dieu  et  de  donner  leur  vie  pour  lui.  »  Jacques  parla 
ainsi,  conformément  à  la  promesse  mutuelle  que  lui-même,  Lau- 
rent Pak,  François  Pang  et  Pierre  Tsieng  se  seraient  faite  de  se 
dénoncer  l'un  l'autre,  afin  de  souffrir  ensemble  le  martyre.  Tou- 
tefois on  ne  voit  pas  que  Jacques  ait  fait  de  dénonciation  bien 
positive.  «  Explique-ioi  plus  clairement.  —  Quand  je  devrais 
mourir  dix  mille  fois,  je  ne  puis  en  dire  davantage.  »  Le  juge 
alors  le  soumit  aux  divers  supplices  de  Técartement  des  os,  de 
la  puncture  des  bâtons  et  de  la  flagellation ,  mais  inutilement. 
Jacques  fut  ensuite  transféré  au  tribunal  criminel  de  Hong- 
tsiou,  où  il  développa  à  plusieurs  reprises  les  vérités  de  la  reli- 
gion, et  subit  deux  ou  trois  fois  d'affreuses  tortures.  On  le  renvoya 
à  Tek-san,  où  il  fut  encore  cruellement  battu,  et  eut  les  jambes 
entièrement  brisées. 

Enfin  sur  un  ordre  spécial  du  gouverneur,  on  l'expédia  à 
Tsieng-tsiou,  chef-lieu  militaire  de  la  province.  Le  jour  de  son 
départ,  sa  femme,  ses  enfants  et  quelques  amis,  le  suivaient  en 
pleurant.  Il  les  fit  approcher  et  leur  dit  :  «  Lorsqu'il  s'agit  dn 
senice  de  Dieu,  et  du  salut  de  Tàme,  il  ne  faut  pas  écouter  l'af- 
fection naturelle  ;  supportez  bien  toutes  les  peines  et  les  souf- 
frances, et  nous  nous  retrouverons  dans  la  joie,  ar.prèsde  Dieu  et 
de  la  bonne  Vierge  Marie.  Votre  présence  ne  peut  que  m'ébranler 
et  m'être  très-nuisible.  Ainsi  donc,  soyez  raisonnables,  et  ne 
vous  montrez  plus  devant  mes  yeux.  »  Puis  il  les  congédia.  Son 
ancienne  concubine  aussi  lui  envoya  un  exprès,  demandant  à  le 
voir  une  dernière  fois,  mais  il  refusa  en  disant  :  «  Pourquoi  vou- 
loir me  faire  manquer  la  grande  affaire?  »  Arrivé  à  Tsieng-tsiou, 
il  subit  un  interrogatoire.  Le  juge  voulait  le 


Um,  .1^ 


—  102  — 

lui  promettant  la  vie,  mais  Jacques  répondit  :  «  Il  y  a  neuf  ans 
que  je  désire  mourir  martyr  pour  Dieu.  »  Le  juge,  en  colère,  lui 
fit  souffrir  de  cruelles  tortures  durant  tout  le  jour.  Le  lendemain 
on  recommença,  et  ainsi  de  suite  chaque  jour,  pendant  près  d'un 
mois.  Les  verges,  les  bâtons  et  planches  de  supplice,  Técartement 
des  os,  tout  fut  mis  en  œuvre,  jusqu'à  ce  qu'il  mourut  sous  les 
coups,  le  13  de  la  troisième  lune  de  Fan  kei-mi  (1799).  Il  avait 
alors  soixante-dix  ans.  Après  sa  mort,  son  corps  parut  enveloppé 
d'une  lumière  extraordinaire.  Une  foule  de  païens  furent  témoins 
du  prodige,  et  près  de  cinquante  familles  se  convertirent  à  cette 
occasion. 

Pierre  Tsieng,  né  d'une  famille  honnête  du  district  de  Tek-san, 
était,  avant  sa  conversion,  redouté  de  tous  à  cause  de  son  carac- 
tère violent  et  de  sa  force  extraordinaire.  Il  eut  le  bonheur  de  se 
faire  chrétien  et  de  recevoir  le  baptême  des  mains  du  P.  Tsiou; 
dès  lors,  il  devint  humble,  doux  et  affable.  On  croit  qu'il  resta 
quelque  temps  au  service  du  prêtre.  Plus  tard,  nommé  catéchiste 
dans  le  Naî-po,  il  se  montra  assidu  à  la  prière  et  aux  lectures 
pieuses,  s'occupant  sans  cesse  à  instruire  et  à  exhorter  ceux  qui 
lui  étaient  confiés.  En  l'année  1798  ou  1799,  il  fut  pris  et  con- 
duit à  la  ville  de  Tek-san,  oii  il  eut  à  subir  bien  des  interroga- 
toires et  des  tortures  ;  il  confessa  Dieu  généreusement,  et  signa 
sa  sentence  sans  laisser  paraître  sur  son  visage  la  moindre  émo- 
tion. Dans  la  prison,  il  encourageait  les  chrétiens  ses  compagnons 
de  captivité,  et,  le  jour  du  supplice,  quand  on  lui  apporta  le 
repas  des  condamnés  h  mort,  il  les  invita  à  le  partager  avec  lui, 
disant  :  «  Pour  la  dernière  fois,  il  faut  manger  avec  actions  de 
grâces  les  aliments  que  Dieu  a  créés  pour  Thomme,  et  ensuite 
nous  irons  au  ciel  jouir  du  bonheur  éternel.  »  Il  eut  la  tête  tran- 
chée. On  croit  qu'il  avait  alors  de  cinquante  à  soixante  ans. 

François  Pang,  né  au  village  de  le,  district  de  Mien-tsien, 
était  pil-siang,  c'est-à-dire  intendant  du  gouverneur  de  la  pro- 
vince. On  ignore  entièrement  de  quelle  manière  et  à  quelle  époque 
il  se  convertit.  11  se  distinguait  par  une  ferveur  extraordinaire,  et 
désirait  vivement  le  martyre.  En  l'année  1798,  il  fut  pris  à 
Hong-tsiou,  et  eut  à  subir,  pendant  six  mois,  des  supplices  fort 
nombreux,  dont  les  détails  ne  nous  sont  pas  parvenus.  On  rap- 
porte seulement  qu'il  y  avait  alors  dans  la  prison  deux  autres 
chrétiens  comme  lui  condamnés  à  mort,  qui,  lorsqu'on  leur 
apporta,  selon  l'usage,  le  dernier  repas  des  condamnés,  se  mirent 
à  verser  des  larmes  ;  mais  François,  d'un  visage  rayonnant  de 
joie,  remercia  Dieu  et  la  vierge  Marie,  et  dit  à  ses  compagnons: 


—  103  — 

<c  La  création  et  la  conservation  sont  des  bienfaits  de  Dieu,  mais 
un  si  généreux  traitement,  de  la  part  du  mandarin,  n'est-il  pas 
aussi  un  bienfait  de  la  Providence;  pourquoi  êtes-vous  tristes  et 
abattus?  C'est  là  une  tentation  du  démon.  Si  nous  perdons  une 
aussi  belle  chance  de  gagner  le  ciel,  quelle  autre  occasion  atten- 
drons-nous désormais?  »  Dieu  rendit  efficaces  ses  exhortations  et 
ses  encouragements;  ses  deux  compagnons,  regrettant  leur  fai- 
blesse, partagèrent  bientôt  la  sainte  joie  de  son  cœur.  Ils  furent 
tous  trois  martyrisés  dans  cette  même  ville  de  Hong-tsiou.  On  ne 
sait  pas  si  François  mourut  sous  les  coups  ou  fut  étranglé.  C'était 
le  16  delà  douzième  lune.  (Janvier  1799.) 

A  la  suite  de  Laurent  Pak  et  de  ses  trois  amis,  mentionnons  un 
autre  martyr  qui  souffrit  à  la  même  époque  et  dans  la  même  pro- 
vince. 

François  Pai  Koan-kiem-i,  né  au  village  de  Tsin-mok,  district 
deTang-tsin,  avait  embrassé  la  religion  dès  qu'elle  fut  prêchée 
par  Piek-i.  Arrêté  une  première  fois  en  1791,  il  eut,  comme 
nous  lavons  dit,  la  faiblesse  d'apostasier  devant  le  mandarin. 
Mais  bientôt  après,  touché  d'un  sincère  repentir,  il  se  remit  à.  ser- 
vir Dieu  avec  ferveur.  Obligé  de  quitter  son  district,  il  s'était 
d'abord  retiré  dans  celui  de  Sie-san.  Plus  lard,  en  compagnie 
d'autres  chrétiens,  il  vint  s'établir  à  lang-tei,  district  de  Mien- 
tsien,  et  c'est  là  qu'en  1798,  lui  et  ses  compagnons  préparèrent 
un  oratoire,  dans  l'espérance  d'y  recevoir  le  prêtre.  Quelque  temps 
après,  un  apostat,  nommé  T'sio  Hoa-tsin-i,  les  trahit  près  du 
mandarin,  et  amena  lui-même  les  satellites  dans  le  village.  Fran- 
çois Pai  fut  arrêté,  le  3  de  la  dixième  lune,  et  conduit  à  Hong- 
tsiou.  On  voulut  le  forcer  à  faire  connaître  les  autres  chrétiens  et 
à  livrer  ses  livres  de  religion  ;  mais  les  plus  violents  supplices  ne 
purent  lui  arracher  une  dénonciation.  Pendant  plusieurs  mois  il 
fut  mis  fréquemment  à  la  question,  puis  on  le  transféra  à  Tsieng- 
tsiou,  chef-lieu  militaire  et  criminel  de  la  province,  où  il  parta- 
gea les  souffrances  de  Jacques  Ouen  et  des  autres  chrétiens  pri- 
sonniers. On  n'a  pas  de  détails  sur  les  derniers  mois  qu'il  passa 
en  prison.  On  sait  seulement  qu'il  supporta  les  tortures  avec  une 
patience  héroïque.  Toute  sa  chair  était  en  lambeaux,  ses  mem- 
bres brisés,  et  les  os  mis  à  nu.  Il  expira  enfin  sous  les  coups,  à 
l'âge  d'environ  soixante  ans.  La  tradition  de  sa  famille  fixe  la  date 
de  son  martyre  au  13  de  la  douzième  lune  de  l'année  kei-mi 
(1799). 


C'est  à  cette  même  année,  cn^apMioiiS,  qu'il  faut  aussi  rap- 


—  104  — 

porter  le  martyre  de  François  Ni  Po-hien-i  et  celui  de  Martin 
In  Eun-min-i,  morts  sous  les  coups,  le  15  de  la  douzième 
lune. 

François  descendait  d'une  famille  honnête  et  riche  de  Hoang- 
ma-sil,  au  district  de  Tek-san.  Dès  l'enfance,  son  caractère  ferme 
et  quelque  peu  opiniâtre  le  faisait  remarquer  entre  ses  compa- 
gnons. La  mort  de  son  père,  qu'il  perdit  jeune  encore,  en  le  lais- 
sant maître  de  ses  volontés,  fit  qu'il  lâcha  la  bride  à  toutes  ses 
passions,  et  devint  si  violent  que  personne  ne  pouvait  le  contenir. 
Mais  àTâge  de  vingt-quatre  ans,  instruit  delareligion  par  Thomas 
Hoang,  il  se  convertit  et  arriva  en  très-peu  de  temps  à  tellement 
se  réformer  et  à  si  bien  dompter  son  tempérament  naturel,  que 
sa  conduite  calme  et  réglée  fit  bientôt  Tédification  de  tous.  Quoi- 
qu'il n'eût  lui-même  aucun  désir  de  se  marier,  il  le  fit  néanmoins 
pour  obéir  à  sa  mère. 

De  jour  en  jour  sa  ferveur  augmentait,  et  il  s'appliquait  avec 
zèle  aux  exercices  de  la  pénitence  et  de  la  mortification.  On  dit 
même  qu'il  quitta  quelque  temps  son  pays  pour  aller  dans  les 
montagnes  ;  et  là,  vivant  de  légumes,  il  répétait:  «  Pour  servir 
Dieu  et  sauver  son  âme,  il  faudrait  ou  pratiquer  la  continence, 
ou  donner  sa  vie  par  le  martyre;  c'est  le  seul  moyen  de  devenir  un 
véritable  enfant  de  Dieu.  » 

Quand  on  commença  à  persécuter  les  chrétiens,  François,  loin 
d'en  concevoir  aucune  crainte,  ne  cessait  d'exhorter  sa  famille,  et 
les  chrétiens  de  son  village.  Il  discourait  chaque  jour  sur  la  passion 
de  Notre-Seigneur,  et  les  engageait  à  ne  pas  laisser  échapper  une 
aussi  belleoccasiondeconfesserlafoi,  et  de  gagner  le  ciel.  Prévoyant 
qu'il  ne  serait  pas  longtemps  en  paix,  il  fit  un  jour  préparer  une 
grande  quantité  de  vin  ;  «  c'est,  disait-il,  pour  faire  une  dernière 
fête,  et  rt^galer  toutle  village,  mais  il  faut  le  faire  promptement.  » 
Deux  jours  après,  les  satellites  se  présentèrent  en  effet,  et  lui 
demandèrent  :  «  Es-tu  chrétien  ?  —  Non-seulement  je  le  suis, 
répondit-il,  mais,  de^^uis  deux  jours,  j'attends  que  vous  arriviez 
pour  méprendre.  »  Puis  il  traita  les  satellites  libéralement,  après 
quoi,  il  fut  an  été  et  conduit  au  mandarin.  «  Es-tu  chrétien,  lui 
demanda  celui-ci,  et  dequelpays  es-tu?  —  Je  suis  chrétien,  et  ori- 
ginaire de  Tek-san.  —  Quel  a  été  ton  précepteur,  quels  sont  tes 
complices,  et  quels  livres  as-tu  en  ta  possession?  -  Mon  maître 
et  mes  coreligionnaires  sont  dans  mon  pays.  Quant  aux  livres, 
j'en  ai  bien  quelques-uns,  mais  ils  traitent  tous  de  choses  très-im- 
portantes, et  je  ne  puis  vous  les  remettre.  —  Quelle  est  donc  cette 
chose  si  importante  que  tu  ne  puisses  me  montrer  ces  livres?  — 


—  108  — 

Gomme  ils  parlent  de  Dieu,  le  souverain  maître  de  toutes  choses, 

{'e  ne  puis  inconsidérément  vous  les  mettre  entre  les  mains.  » 
^iqué  de  cette  réponse,  le  mandarin  le  fit  battre  violemment,  puis 
reconduire  à  la  prison. 

Cependant,  le  juge  criminel  ayant  reçu  avis  de  cette  affaire,  et 
ordonné  de  transférer  François  à  sa  ville  natale,  on  le  conduisit  à 
Haï-mi,  [dont  le  mandarin  gérait  alors  les  deux  préfectures.  Ce 
nouveau  juge  lui  dit  :  «  Pour  quelle  raison,  abandonnant  tes 
parents  et  le  tombeau  de  tes  pères,  vas-tut'établir  à  500  lys  dans 
un  autre  district?  Pourquoi  aussi  fais-tu  ce  que  le  roi  défend,  en 
suivant  celte  détestable  doctrine?  »  —  François  répondit  :  «  Pour- 
quoi qualifiez-vous  si  injurieusement  une  religion  sainte,  que  le 
roi  et  les  mandarins  ne  connaissent  pas?  D'où  les  hommes  tirent- 
ils  leur  origine?  Si  c'est  Dieu  qui,  au  commencement,  leur  a  donné 
Tétre,  comment  ne  pas  honorer  Celui  qui  est  notre  Père  suprême 
et  notre  grand  Roi?  —  Le  roi  et  les  mandarins  valent-ils  moins 
que  toi,  pour  dire  qu'ils  sont  dans  l'ignorance  ?  Et  puis,  pourquoi 
suivre  une  doctrine  étrangère?  Si  elle  était  bonne,  le  roi  et  les 
mandarins,  qui  te  valent  bien,  la  pratiqueraient.  Tu  n'es  qu'un 
grand  rebelle  qui  méconnais  les  principes.  »  Puis,  faisant  appro- 
cher les  valets  et  préparer  les  divers  instruments  de  supplice,  il 
répéta  d'un  ton  de  colère  :  «  Dénonce  tout  sans  déguisement  ;  »  et 
surson  refus,  lui  fit  infliger  la  punclure  des  bâtons. — «Partout,  dit 
François,  il  y  a  des  maîtres  etdes  disciples,  mais  si  je  lesdénonçais, 
vous  les  traiteriez  comme  moi  ;  dussé-je  donc  mourir  moi-même, 
je  ne  puis  rien  dire.  »  En  vain  les  bourreaux,  excités  par  le  juge 
furieux,  redoublèrent  de  cruauté  et  lui  firent  subir  plusieurs  fois 
récarlement  des  os  ;  François  demeura  ferme.  «  Non,  cent  mille 
fois  non,  répétail-il,  je  ne  veux  rien  dénoncer.  »  Pendant  plus 
d'une  demi-journée,  toutes  les  tortures  imaginables  furent  mises 
en  œuvre,  et  bien  des  fois  François  perdit  connaissance,  mais 
sans  se  laisser  vaincre.  A  la  fin,  on  le  chargea  d'une  lourde  can- 
gue,  et  on  le  reconduisit  k  la  prison.  Quoique  tout  son  corps  ne 
fût  qu'une  plaie,  il  avait  le  cœur  content  et  joyeux,  priait,  exhor- 
tait les  autres  prisonniers,  et,  selon  son  habitude,  leur  expliquait 
le  mystère  de  la  passion  de  Jésus-Christ. 

Au  deuxième  interrogatoire,  le  mandarin,  quiavait  déployé  un 
appareil  de  tortures  effrayant,  lui  dit  :  «  Celle  fois,  tu  ne  peux 
échapper,  dénonce  donc  tout  et  renie  le  Dieu  des  chrétiens.  — 
Pourquoi  m'adressez-vous  encore  de  telles  paroles?  répondit 
François  ;  si  un  sujet  renie  son  roi,  lui  impose-t-on  des  punitions, 
ou  lui  donne-trOQ  des  récompenses?  VM%^jM|dMy^JMjé  parle 


—  106  — 

roi,  traitez-moi  selon  la  loi.  »  Stupéfait  de  tant  de  constance,  le 
mandarin  fit  son  rapport  au  juge  criminel,  en  demandant  ce  qu'il 
y  avait  h  faire.  Celui-ci  répondit  de  tuer  François  sous  les  coups, 
s'il  s'obstinait  à  ne  rien  dénoncer.  Le  confesseur  fut  donc  mené  de 
nouveau  au  tribunal,  et  subit  encore  toute  la  série  des  supplices. 
Enfin,  ne  pouvant  rien  gagner  sur  lui,  le  mandarin  lui  présenta 
sa  sentence,  qu'il  signa  d'un  air  si  satisfait,  que  tous  les  assistants 
se  regardaient,  muets  d'étonnement.  Il  fut  reconduit  à  la  prison 
et  dès  le  lendemain  on  lui  servit  Je  repas  des  condamnés,  qu'il 
prit  joyeusement  ;  puis,  après  lui  avoir  fait  faire  le  tour  du  mar- 
ché, on  commença  à  le  battre.  Les  bourreaux,  ayant  lié  chacun 
devant  soi  une  natte  grossière  en  guise  de  tablier,  s'évertuèrent 
longtemps  à  frapper;  puis,  comme  leur  victime  tardait  à  rendre 
le  dernier  soupir,  ils  le  retournèrent  sur  le  dos,  lui  enfoncèrent 
leurs  bâtons  dans  les  parties  naturelles,  et  l'achevèrent  ainsi. 
François  avait  alors  vingt-sept  ans.  Quelques  jours  après,  on 
recueillit  son  corps,  et  tous  les  habitants  du  village  purent  cons- 
tater de  leurs  propres  yeux  que  sa  figure  était  toute  fraîche  et 
souriante.  Plusieurs  païens,  dit-on,  se  convertirent  à  celte  vue. 
François  eut  un  digne  compagnon  de  son  triomphe  dans  Martin 
In  Eun-min-i,  jeune  noble  qui  vivait  à  Tsiou-rai,  district  de 
Tek-san.  D'un  caractère  à  la  fois  doux  et  ferme,  Martin  avait  fait 
d'assez  bonnes  études,  et  s'était  lié  avec  le  licencié  Alexandre 
Hoang,  qui  l'instruisit  de  la  religion.  A  peine  fut-il  converti, 
qu'il  enferma  les  tablettes  de  ses  ancêtres  dans  un  vase,  et  les  jeta 
à  l'eau.  Ensuite,  il  gagna  la  capitale,  où  il  fut  baptisé  par  le 
P.  Tsiou.  Il  laissa  près  du  prêtre  son  fils  aîné,  nommé  Joseph, 
et  maria  son  second  fils  dans  une  famille  qui  avait  alors  beau- 
coup de  réputation  parmi  les  chrétiens  ;  puis,  abandonnant  sa 
maison  et  ses  biens,  il  émigra  au  district  de  Kong-tsiou.  Ses 
parents  païens  ne  pouvant  comprendre  la  raison  d'une  aussi 
étrange  conduite,  il  laleurdéclara  franchement,  et  leur  développa 
la  religion,  sans  réussira  gagner  leurs  cœurs.  Arrêté  par  les  satel- 
lites du  mandarin  de  Kong-tsiou,  il  déclara  sans  détour  qu'il 
était  chrétien  et  voulait  donner  sa  vie  pour  Dieu.  Envoyée  Tsieng- 
tsiou,  il  y  subit  de  si  violentes  tortures,  qu'il  fut  mis  hors  d'état 
de  marcher.  Renvoyé  a  Hai-mi  tribunal  criminel  de  son  district 
natal,  il  dut  être  transporté,  de  relais  en  relais,  sur  les  chevaux  du 
gouvernement.  Sa  constance  ne  se  démentit  pas  un  seul  instant, 
et  le  juge,  poussé  à  bout,  le  condamna  a  mourir,  comme  François, 
sous  les  coups.  On  lui  servit  le  repas  d'usage,  puis  une  vingtaine 
de  satellites  le  prirent  et  procédèrent  à  l'exécution  de  la  sentence, 


—  107  — 

Pendant  le  supplice,  Martin  répéta  plusieurs  fois  :  «  Oh  !  oui,  c'est 
de  bon  cœur  que  je  donne  ma  vie  pour  Dieu!  »  A  la  fin,  un  des 
bourreaux,  saisissant  une  énorme  pierre,  le  frappa  plusieurs  fois 
sur  la  poitrine.  La  mâchoire  inférieure  se  détacha,  les  os  de  la  poi- 
trine furentbroyés,  et  le  saint  confesseur  expira  dans  ce  supplice,  à 
Tâge  de  soixante-trois  ans. 

Cependant,  malgré  ces  exécutions  et  d'autres  encore  qni  ensan- 
glantèrent diverses  chrétientés  des  provinces,  on  peut  dire  qu'il 
n'y  eut  pas  en  Corée,  pendant  le  règne  de  Tieng-tsong  tai-oang, 
de  persécution  officielle  et  générale.  Comme  nous  l'avons  déjà 
remarqué,  ce  prince,  d'un  caractère  assez  modéré,  ne  voulait 
point  verser  le  sang.  Il  avait  en  grande  estime  quelques  chrétiens 
illustres  du  parti  Nam-in,  et  sachant  que  beaucoup  d'hommes 
éminents  embrassaient  la  nouvelle  religion,  il  voulait  examiner 
les  faits  par  lui-même,  et  avec  calme.  Plusieurs  fois,  il  présida 
en  personne  aux  interrogatoires  des  chrétiens.  Le  martyr  Pierre 
Sin,  cité  plus  haut,  nousa  conser>'é,  dans  ses  lettres,  un  fragment 
curieux  d'un  de  ces  interrogatoires,  probablement  celui  que  Tho- 
mas T'soi  Pil-kong-i  eut  à  subir,  à  la  troisième  lune  de  Tannée 
kei-mi  (1799).  En  voici  la  traduction  littérale. 

Le  roi.  —  Moi  aussi,  j'ai  lu  les  livres  de  religion,  mais  comment 
te  semble  cette  doctrine,  comparée  à  celle  de  Fo? —  Le  chrétien. 
—  La  religion  de  Jésus-Christ  ne  doit  pas  être  comparée  à  celle 
de  Fo.  Le  ciel,  la  terre,  les  hommes,  tout  ce  qui  est,  n'existe  que 
par  un  bienfait  de  Dieu,  et  ne  se  conserve  que  par  un  autre  bien- 
fait, c'est-à-dire  par  l'Incarnation  et  la  Rédemption  de  ce  même 
Dieu  très-haut  et  très-grand,  père  et  gouverneur  de  l'univers. 
Comment  oser  mettre  en  comparaison  avec  cette  religion  une 
doctrine  dénuée  de  sens  et  de  principes.  Ici  est  la  véritable  voie, 
la  véritable  science.  —  Mais  comment,  dit  le  roi,  celui  que  tu 
appelles  très-bon  et  très-grand  maître  de  toutes  choses,  a-t-il  pu 
venir  dans  ce  monde,  s'y  incarner,  et  qui  plus  est,  le  sauver  par  la 
mort  infâme  que  les  méchants  lui  ont  fait  subir?  Cela  est  bien 
difficile  à  croire.  —  Nous  lisons  dans  l'histoire  de  la  Chine, 
reprit  le  chrétien,  que  le  roi  Seng-t'ang  voyant  tout  son  peuple 
réduit  à  la  mort  par  une  sécheresse  de  sept  années,  ne  put  y  res- 
ter insensible.  Il  se  coupa  les  ongles,  se  rasa  les  cheveux,  se  revê- 
tit de  paille,  et  se  retira  dans  le  désert  de  Sang-lin.  Là  il  se  mit 
à  pleurer  et  à  faire  pénitence,  puis  chantant  une  prière  qu'il  avait 
composée,  s'offrit  lui-même  en  sacrifice  et  en  victime.  Sa  prière 
n'était  pas  achevée,  qu'une  pluie  abondante  tomba  sur  un  espace 


—  108  — 

de  plus  de  deux  mille  lys  ;  c'est  depuis  ce  temps  que  le  peuple, 
dans  sa  reconnaissance.  Ta  appelé  le  saint  roi  (1). 

«Or,  combien  plus  grand  est  le  bienfait  de  la  Rédemption!  Tous 
les  peuples  anciens,  présents,  futurs,  toutes  les  choses  du  monde 
sont  imprégnées  de  cette  rédemption,  et  ne  subsistent  que  par 
elle.  Voilà  pourquoi,  sire,  je  ne  puis  comprendre  que  vous  trou- 
viez ceci  difficile  à' croire.  —  Mais  la  doctrine  de  Fo,  non  plus, 
ne  doit  pas  être  traitée  légèrement.  Le  nom  seul  de  Fo  signifiant 
celui  qui  sait  et  comprend  tout,  est  un  nom  sans  égal,  comment 
oserais-tu  en  parler  avec  mépris?  —  Si  ce  n'était  ce  nom,  de  quoi 
eût-il  pu  se  couvrir?  Aussi  l'a-t-il  volé.  Mais  par  le  fait,  ce  roi 
Siek-ka-ie,  que  vous  appelez  Fo,  n'est  qu*un  homme,  fils  du  roi 
Tsieng-pou  et  de  ladameMai-ia.  Il  a  dit  en  montrant  de  la  main 
droite  le  ciel,  et  de  la  main  gauche  la  terre  :  «  Moi  seul  je  suis 
grand.  »  N'est-ce  pas  là  un  orgueil  ridicule?  Quelle  vertu,  quelle 
sainteté  a-t-il  eu,  pour  que  ce  soit  un  crime  de  le  mépriser?  — 
La  vérité,  reprit  le  roi,  se  soutient  par  elle-même,  et  chaque  chose 
à  la  fin  tourne  du  vrai  côté;  nous  verrons  la  suite.  »  Puis,  sans 
rien  décider,  il  fit  reconduire  le  chrétien  à  sa  prison.  Devant  un 
tribunal  inférieur,  ce  confesseur  aurait  expié  sa  franchise  par  une 
dure  flagellation,  peut-être  même  par  le  dernier  supplice,  mais 
le  roi  rejeta  les  adresses  des  minisires  qui  voulaient  le  faire  con- 
damner à  mort,  et,  quelque  temps  après,  le  fit  relâcher. 

Pendant  Tété  de  cette  même  année  1799,  le  taisa  Kan  Sin-heu- 
tso  présenta  une  requête  contre  Ambroisc  Kouen  T'siel-sin-i  et  Au- 
gustin Tieng  Iak-tsiong,  qu'il  représentait  comme  les  chefs  et  les 
soutiens  des  chrétiens.  Le  roi  se  fâcha  contre  Fauteur  de  la  requête, 
le  cassa  de  ra  dignité,  et  défendit  de  donner  suite  à  cette  affaire. 

Ces  faits  et  plusieurs  autres  analogues  donnaient  à  bien  des 
chrétiens  Tespoir  de  faire  triompher  enfin  la  vérité.  Malgré  Top- 
position  secrète  des  ministres,  et  la  cruauté  de  quelques  gouver- 
neurs de  provinces,  TEvangile  se  répandait  parmi  les  païens;  les 
conversions  se  multipliaient,  surtout  à  la  capitale.  Mais  la  mort 
soudaine  du  roi  laissa  bientôt  le  champ  libre  aux  persécuteurs. 
Ce  prince  mourut  d'une  tumeur  sur  le  dos.  Un  coup  de  lancette 
donné  à  temps  eût  pu  le  sauver,  mais  une  loi  inflexible  de  l'éti- 
quette coréenne  défend  de  toucher  le  corps  du  roi,  même  en  cas 
de  maladie,  et  pour  le  guérir.  Cette  tumeur  dégénéra  en  une 
large  plaie,  et  il  expira  le  28  de  la  sixième  lune  de  1800,  après 
vingt-quatre  ans  de  règne. 

(1)  Peul-ètrc  s'agit-il  de  l'empereur  Suen-vang,  dont  il  est  parlé  dans  le 
Clii-king.  —  Duhaldc,  tome  III,  p.  13. 


CHAPITRE  III. 


Régence.  —  Persécution  générale.  —  Martyre  de  Jean  T'soi,  d'Augustin  Tieng, 

de  Louis  de  Gonzague  Ni,  etc.... 


La  mort  du  roi  Tieng-lsong  tai-oang  était  un  malheur  pour 
tout  le  royaume  qui  perdait  en  lui  un  prince  sage,  modéré,  ami  de 
son  peuple;  mais  pour  les  Nam-in  et  les  chrétiens,c'élait  un  véri- 
table coup  de  foudre.  Ils  voyaient  disparaître  tout  à  coup  le  der- 
nier obstacle  qui  pouvait  s'opposer  à  la  rage  de  leurs  ennemis. 
Voici  comment  Alexandre  Hoang,  dans  ses  mémoires,  nous  décrit 
la  position  respective  des  partis  politiques  en  Corée,  à  cette 
époque  : 

«  Depuis  longtemps  les  nobles  étaient  divisés  en  quatre  partis 
nommés  No-ron,  Sio-ron,  Nam-in  et  Sio-pouk.  Les  deux  princi- 
paux étaient  celui  des  No-ron  et  celui  des  Nam-in.  Vers  la  fin  du 
dernier  règne,  ces  partis  s'étaient  subdivisés  en  deux  camps  ou 
deux  fractions.  On  appelait  Si-pai,  ceux  des  divers  partis  qui 
étaient  sincèrement  dévoués  au  roi  et  disposés  à  le  seconder 
dans  ses  vues.  Ceux  au  contraire  qui,  attachés  à  leurs  idées  par- 
ticulières, étaient  toujours  prêts  à  faire  de  l'opposition,  étaient 
nommés  Piek-pai.  Tous  les  ennemis  les  plus  acharnés  des  chré- 
tiens étaient  Piek-pai.  Les  Nam-in  Si-pai  étaient  en  petit  nombre. 
C'est  parmi  eux  que  la  religion  se  propagea  d'abord,  et  quoique 
plusieurs  eussent  renoncé  à  l'Évangile  pour  conserver  leur  vie  et 
leurs  emplois,  cependant  ils  n'étaient  pas  foncièrement  hostiles 
aux  chrétiens.  Les  chefs  des  Nam-in  Si-pai  étaient  Ni  Ka-hoan-i, 
Ni  Seng-houn-i,  Tieng  Iak-iong,  etc.  La  fraction  des  Nam-in 
Piek-pai  avait  pour  chefs  Hong  Hei-ho  et  Mok  Man-tsiong.  » 

Le  roi  redoutait  les  Piek-pai  qui  étaient  nombreux 'et  puis- 
sants, et  dont  les  rangs  se  grossissaient  tous  les  jours.  Il  favori- 
sait au  contraire  les  Nam-in  Si-pai,  lesquels  étaient  presque  tous 
des  hommes  d'un  grand  mérite.  Ni  Ka-hoan-i  était  le  premier 
lettré  du  royaume  ;  Tieng  Iak-iong  avait  comme  savant  et  comme 
homme  d'État  des  talents  extraordinaires.  Le  roi  les  avait  en  par- 
ticulière affection,  et  tous  deux,  avant  1795,  furent  souvent  hono- 
rés des  plus  hautes  dignités.  Les  Piek-pai  détestaient  ces  deux 
hommes  et  leurs  partisans,  aussi,  comme  nous  l'avons  vu,  se 
servirent-ils  du  prétexte  de  la  religion  chrétienne  pour  les  per* 


—  410  - 

dre,  et  réussirent-ils,  après  rentrée  du  P.  Tsiou  en  Corée,  aies 
faire  éloigner  de  la  cour  comme  suspects.  C'est  alors  qu'ils  furent 
privés  de  leurs  fonctions  et  relégués  dans  des  postes  inférieurs. 
Néanmoins  le  roi  les  protégea  toujours,  et  repoussa  toutes  les 
accusations  portées  contre  eux. 

Mais  à  la  mort  de  ce  prince,  son  fils  et  successeur  étant  trop 
jeune  pour  gouverner  lui-même,  la  régence  fut  dévolue  de  droit  à 
son  aïeule  Kim  Tieng-sioun-i,  seconde  femme  du  père  du  feu  roi. 
Aussitôt  elle  prit  en  main  la  conduite  des  affaires  et  abaissa  la 
grille  (c'est-à-dire  le  store  en  bambous  derrière  lequel  elle  devait 
assister  au  conseil  des  ministres,  car,  quoique  nommée  par  tous 
grande  reine  et  mère  du  peuple,  elle  ne  pouvait,  suivant  les  usa- 
ges, être  assise  près  des  hommes).  Tous  ses  parents  appartenaient 
au  parti  No-ron  et  Piek-pai,  et  avaient  été  éloignés  des  charges 
publiques  sous  le  règne  précédent.  Ils  se  préparèrent  à  profiter  du 
pouvoir  absolu  qui  tombait  inopinément  entre  leurs  mains,  et  à 
satisfaire  leurs  rancunes  politiques  et  religieuses,  en  ruinant  à  la 
fois  le  parti  Nam-in  et  la  religion  chrétienne. 

La  tempête,  toutefois,  ne  se  déchaîna  pas  immédiatement.  La 
loi  coréenne,  par  respect  et  par  superstition,  défend  de  s'occuper 
d'affaires  importantes  avant  Tenterrement  du  roi  défunt.  Or,  le 
temps  marqué  entre  la  mort  et  les  obsèques  de  Tempereur  de 
Chine  étant  de  sept  mois,  le  roi  de  Corée,  qui  est  son  vassal,  ne 
doit  attendre  que  cinq  mois,  tandis  que  pour  les  membres  de  la 
haute  noblesse  Tintervalle  est  de  trois  mois.  Pendant  cinq  mois 
donc,  on  eut  à  accomplir  tous  les  jours  diverses  cérémonies  en  pré- 
sence du  corps  du  défunt,  et  l'on  ne  put  s'occuper  que  des 
immenses  préparatifs  nécessaires  pour  lui  donner  la  sépulture 
selon  toutes  les  règles. 

Les  cérémonies  funèbres  à  peine  terminées,  vers  la  fin  de  la 
onzième  lune,  la  régente  cassa  tous  les  dignitaires  du  parti  Si-pai, 
et  renvoya  tous  les  ministres  jusqu'alors  en  fonction.  Ces  derniers 
furent  remplacés  par  Ni  Pieng-mo,  Kim  Kouen-tsiou  et  Sim 
Oan-tsi,  tous  trois  du  parti  No-ron.  Ce  brusque  changement  était 
un  coup  d'État,  car,  d'après  la  loi  coréenne,  on  ne  peut  pas  ainsi 
improviser  des  ministres  à  volonté.  La  dignité  de  ministre  est  à 
vie,  c'est-à-dire  qu'ils  conservent  toujours  le  titre,  même  quand 
ils  ne  sont  plus  en  fonction,  et  ceux-là  seuls  peuvent  être  faits 
ministres,  par  un  simple  décret  royal,  qui  ont  déjà  rempli  cette 
charge.  Pour  en  créer  de  nouveaux,  il  faut  observer  une  foule  de 
règles,  de  cérémonies,  de  formalités  longues  et  minutieuses,  qui 
demandent  un  temps  considérable.  Mais  la  régente   ne  tint  nul 


—  m  — 

compte  des  lois  et  coutumes,  et  passa  par-dessus  tous  ces  obsta- 
cles, pour  avoir  de  suite  sous  la  main  des  agents  dévoués  à  son 
parti.  Quelques  jours  après  parut,  au  nom  du  jeune  roi  et  de  la 
régente,  le  décret  impie  qui  prohibait  la  religion  chrétienne  dans 
tout  le  royaume,  mettait  au  ban  de  la  loi  tous  ses  adhérents, 
ordonnait  à  tous  les  fonctionnaires  publics  de  les  saisir,  et  leur 
donnait  plein  pouvoir  de  les  juger  sans  miséricorde. 

D'anciennes  lettres,  imprimées  en  Europe,  portent  qu'un 
ministre  eut  alors  le  courage  de  défendre  les  chrétiens  en  plein 
conseil,  et  qu'il  reçut  la  palme  du  martyre  en  récompense  de  sa 
généreuse  apologie.  Mais  toutes  nos  recherches  n'ont  pu  jusqu'à 
ce  Jour  nous  faire  rencontrer  des  traces  de  ce  fait,  et  nous  ne 
voyons  pas  de  qui  il  pourrait  être  question. 

Le  décret  de  persécution  était  à  peine  publié  que  les  arresta- 
tions commencèrent.  Le  premier  saisi  fut  Thomas  T'^oi,  le  même 
qui.  Tannée  précédente,  avait  soutenu  avec  tant  de  talent  et  de 
courage  la  cause  de  TËvangile,  devant  le  roi  lui-même.  Quelques 
jours  après,  le  19  de  la  douzième  lune,  fêle  de  la  Purification, 
Pierre  T'soi  Pil-tiei-i,  cousin  germain  de  Thomas,  fut  pris  à  son 
tour.  Il  était  en  prière,  à  l'aube  du  jour,  avec  quelques  autres 
chrétiens,  dans  une  pharmacie  qui  donnait  sur  une  des  grandes 
rues  de  la  capitale.  Des  agents  de  police  entendirent  en  passant 
ces  néophytes  qui  se  frappaient  la  poitrine,  et  croyant  reconnaî- 
tre le  bruit  d'un  jeu  de  cartes  prohibé,  enfoncèrent  la  fenêtre,  se 
précipitèrent  dans  Tappartement,  fouillèrent  toutes  les  personnes 
présentes,  et  trouvèrent,  non  des  cartes,  mais  un  calendrier  chré- 
tien. Gomme  aucun  d'eux  ne  savait  lire,  ils  le  portèrent  de  suite  à 
des  camarades  plus  instruits,  et  apprenant  que  c'était  un  écrit  de 
religion,  revinrent  en  toute  hâte  saisir  les  délinquants.  Tous 
s'étaient  enfuis,  excepté  Pierre  T'soi  et  Etienne  0,  qui  furent 
conduits  au  mandarin  et  enfermés  dans  la  même  prison  que 
Thomas  T'soi. 

Deux  chrétiens  nobles,  du  parti  des  Nam-in,  furent  pris  dans 
ces  mêmes  jours,  l'un  au  district  de  lang-keun,  et  l'autre  dans 
la  ville  de  Tsiong-tsiou .  Le  premier  était  ce  même  Justin  Tsio 
Tong-siem-i,  que  nous  avons  vu  autrefois  se  livrer  aux  exercices 
de  la  retraite  spirituelle  avec  Xavier  Kouen.  Il  fut  de  suite  jeté  en 
prison.  L'autre,  nommé  Ni  Kei-ien-i,  échappa  à  la  prison  par 
l'apostasie  et  fut  exilé. 

Les  perquisitions  se  multipliaient  de  toutes  parts  ;  toutes  les 
maisons  suspectes  étaient  fouillées  par  les  satellites  et  souvent 
dévastées  ;  l'efTroi  se  répandait  parmi  les  chrétiens,  lorsque,  à  la 


—  H2  — 

fin  de  cette  douzième  lune,  les  fêtes  du  nouvel  an  coréen  leur 
procurèrent  un  sursis  de  quelques  jours,  et  donnèrent  à  plu- 
sieurs le  temps  de  se  mettre  en  sûreté,  eux  et  leurs  familles. 

L'année  qui  commençait.  Tannée  sin-iou  (1801),  devait  être  à 
jamais  mémorable  entre  toutes  pour  ses  désastres.  Elle  est 
gravée  en  caractères  de  sang  dans  les  annales  de  la  Corée.  C'est 
alors  surtout  que  cette  Église  naissante  acquit  droit  de  cité  dans 
l'Église  catholique  ;  c'est  alors  surtout  que  la  foi  de  Jésus-Christ 
planta  dans  cette  terre  infidèle  des  racines  que  Tenfer  ne  saurait 
arracher  et  que  le  temps  ne  fera  jamais  périr.  Les  fêtes  du  nouvel 
an  étaient  à  peine  terminées  lorsque  le  H  de  la  première  lune 
fut  publié,  au  nom  de  la  régente,  un  nouveau  décret  dont  voici  le 
texte  : 

«  Le  feu  roi  disait  souvent  que  si  l'on  s'appliquait  à  faire  briller 
la  droite  doctrine,  la  doctrine  perverse  s'éteindrait  d'elle-même. 
Maintenant  j'entends  dire  que  la  doctrine  déréglée  se  maintient, 
et  que  depuis  la  capitale  jusque  dans  le  fond  des  provinces,  sur- 
tout dans  le  Ho-tsiong,  elle  se  répand  de  jour  en  jour  davantage  ; 
comment  pourrais-je  ne  pas  en  trembler?  L'homme  ne  devient 
vraiment  homme  que  par  l'observation  des  relations  naturelles,  et 
un  royaume  ne  trouve  sa  vie  que  dans  Tinstruction  et  la  vraie 
doctrine.  Or,  la  doctrine  déréglée  dont  il  est  question  ne  recon- 
naît ni  parents,  ni  roi  ;  elle  rejette  tout  principe,  elle  ravale 
l'homme  au  rang  des  sauvages  et  des  animaux.  Le  peuple  igno- 
rant s'en  laisse  pénétrer  de  plus  en  plus,  et  s'égare  dans  une 
fausse  voie;  c'est  un  enfant  qui  court  à  la  rivière  et  s'y  perd. 
Comment  mon  cœur  ne  serait-il  pas  touché?  et  comment  pour- 
rais-je ne  pas  prendre  en  pitié  ces  pauvres  malheureux? 

«  Les  gouverneurs  et  mandarins  des  villes  doivent  donc 
ouvrir  les  yeux  aux  ignorants,  faire  en  sorte  que  les  adeptes  de 
cette  religion  nouvelle  s'amendent  sincèrement,  et  que  ceux  qui 
ne  la  suivent  pas  soient  fortement  éclairés  et  avertis.  Par  là,  nous 
ne  foulerons  pas  aux  pieds  les  instructions  que  le  feu  roi  s'est  si 
généreusement  efforce  de  donner,  et  les  lumières  qu'il  a  fait  bril- 
ler. Après  cette  stricte  prohibition,  s'il  y  a  encore  des  êtres  qui 
ne  reviennent  pas  h  résipiscence,  il  faut  les  poursuivre  comme 
rebelles.  En  conséquence,  les  mandarins  de  chaque  district  éta- 
bliront, chacun  dans  toute  l'étendue  de  sa  juridiction,  le  système 
des  cinq  maisons  solidaires  l'une  de  l'autre.  Si  parmi  les  cinq 
maisons  il  y  en  a  qui  suivent  la  mauvaise  doctrine,  le  chef  pré- 
posé à  leur  surveillance  avertira  le  mandarin  pour  les  faire  cor- 
riger. Après  quoi, s'ils  ne  veulent  pas  encore  changer,  la  loi  est  là; 


—  113  — 

qu'on  les  extermine  de  façon  à  n'en  laisser  aucun  germe.  Telle 
esl  notre  volonté  ;  qu'elle  soit  connue  et  exécutée,  tant  dans  la 
ville  capitale  que  dans  les  provinces.  » 

Cet  édit  sanglant  n'était  que  Técho  des  cris  de  mort  que  pous- 
saient de  toutes  parts  les  ennemis  du  nom  chrétien,  car  pendant  tout 
le  cours  de  la  première  et  de  la  deuxième  lune,  on  vit  publier  une 
foule  d'adresses  au  roi,  de  pétitions  aux  ministres,  de  circulaires 
des  nobles,  etc.,  venues  de  tous  les  points  du  royaume.  Nous  en 
avons  sous  les  yeux  une  collection  qui,  bien  que  très-incomplète, 
montre  à  quel  point  les  esprits  étaient  montés,  et  prouve  à  elle 
seule  qu'aucune  force  humaine  ne  pouvait  arrêter  la  persécu- 
tion. 

Comme  il  arrive  toujours  en  pareille  circonstance,  l'enfer  sus- 
cita parmi  les  chrétiens  eux-mêmes  quelques  traîtres  qui  vendirent 
leurs  fières.  Entre  ces  .malheureux  un  surtout  acquit  une  triste 
célébrité  par  les  désastres  qu'il  occasionna.  C'était  Kim  le-sam-î,- 
originaire  du  district  de  Ho-tsiong,  dans  la  province  de  Tsiang- 
tsien.  Ses  trois  frères  aines  ayant  quitté  leur  pays  pour  échapper 
à  la  persécution,  étaient  venus  s'établir  à  la  capitale.  le-sam-i  les 
y  suivit.  Mais  bientôt  il  se  perdit  par  la  fréquentation  des  mau- 
vaises compagnies  et,  malgré  les  avis  de  ses  frères,  tomba  dans 
les  plus  grands  excès.  Réduit  à  la  misère,  il  extorqua  d'abord 
quelques  aumônes  à  un  chrétien  de  sa  connaissance,  originaire 
de  la  même  province,  nommé  Ni  An-tsieng-i.  Puis,  celui-ci  ne 
pouvant  ou  ne  voulant  satisfaire  à  ses  demandes,  il  lui  voua  une 
haine  acharnée. 

Ni  An-tsieng-i  fréquentait  les  sacrements.  Ie-sam-i,qui  le 
savait,  se  dit  à  lui-même  :  «  Si  le  prêtre  l'exhortait  à  faire  l'au- 
mône, il  ne  pourrait  s'empêcher  de  la  faire,  e^s'il  ne  la  fait  pas, 
c'est  que  le  prêtre  ne  l'y  pousse  pas.  »  Afin  de  se  venger  du 
prêtre,  il  s'en  alla  faire  une  déclaration  aux  chefs  des  satellites. 
Ceux-ci  qui,  depuis  l'entrée  du  prêtre  en  Corée,  n'avaient  encore 
pu  pénétrer  les  secrets  des  chrétiens,  furent  transportés  de 
joie  et  lui  dirent  :  «  Si  l'affaire  réussit,  nous  te  ferons  obtenir  une 
place  grassement  rétribuée.  Tâche  seulement  de  savoir  ou  est 
maintenant  cet  homme.  »  Le  prêtre  restait  k  cette  époque  chez 
Colombe  Kang,  et  le-sara-i  s'en  doutait.  11  convint  avec  les 
satellites  d'un  jour  où  ils  pourraient  venir  chez  lui,  promettant 
de  leur  faire  savoir  la  retraite  du  prêtre.  Mais  il  tomba  grave- 
ment malade,  et  son  projet  échoua.  Le  P.  Tsiou,  averti  secrète- 
ment, se  retira  ailleurs. 

En  vain  Ni  An-tsieng-i  essaya  de  ramener  cet  infortuné  en 


—  114  — 

lui  donnant,  à  diverses  reprises,  des  sommes  assez  considérables, 
Kim  le-sam-i,  toujours  plus  avide,  lié  d'ailleurs  par  ses  décla- 
rations antécédentes,  retourna  à  ses  habitudes  coupables,  et 
se  mêla  plus  que  jamais  aux  complots  contre  les  chrétiens.  Ce 
fut  lui  qui,  deux  jours  avant  le  second  décret  de  la  régente,  con- 
duisit les  satellites  chez  le  catéchiste  en  chef,  Jean  T'soi  Koan- 
tsien-i.  Pour  échapper  à  la  persécution,  Jean  T'soi  s'était  d'abord 
retiré  chez  d'autres  chrétiens,  mais  une  indisposition  Tavait  forcé 
à  revenir  chez  lui  pour  se  soigner.  Il  fut  saisi  au  milieu  de  la 
nuit  et  jeté  en  prison.  Peu  après,  il  eut  à  subir  un  premier  inter- 
rogatoire, reçut  treize  coups  de  planche,  et  quoique  étendu  sans 
mouvement  sur  le  sol,  retrouva  assez  de  force  pour  expliquer 
au  juge  les  dix  commandements  de  Dieu,  et  la  vanité  du  culte  des 
ancêtres. 

Beaucoup  d'autres  chrétiens  furent  arrêtés,  surtout  des  gens 
du  peuple,  des  pauvres,  des  ignorants  et  des  femmes.  On  eût  dit 
que  le  nouveau  gouvernement  n'osait  pas  s'attaquer  de  suite  aux 
personnes  influentes  par  leur  noblesse  ou  leur  fortune. 

Sur  ces  entrefaites,  survint  un  très-fâcheux  accident.  Une 
caisse  qui  renfermait  des  livres  et  des  objets  de  religion,  ainsi 
que  des  lettres  du  P.  Tsiou  et  d'autres  objets  compromettants, 
avait  été  déposée  dans  une  maison  que  Ton  croyait  sûre.  Quand 
parurent  les  nouveaux  édits  de  persécution,  le  dépositaire  effrayé 
voulut  la  faire  reporter  au  propriétaire,  et  par  précaution  l'enve- 
loppa dans  des  branches  de  sapin,  espérant  que  le  tout  passerait 
pour  du  bois  lié  en  fagot.  Un  chrétien  nommé  Thomas  Im  consen- 
tit à  s'en  charger.  Mais  l'étrange  forme  de  ce  fardeau  fit  soup- 
çonner à  un  agent  de  police  que  ce  pourrait  bien  être  de  la 
viande  de  bœuf  tué  en  fraude.  Il  arrêta  donc  le  porteur  et  le 
conduisit  jusqu'au'poste  de  la  mairie.  La  caisse  fut  ouverte  devant 
le  mandarin  ;  tout  ce  qu'elle  contenait,  livres,  objets  de  religion 
et  lettres  du  prêtre,  fut  confisqué,  et  Thomas  envoyé  immédiate- 
ment sous  escorte  au  tribunal  des  voleurs.  Ce  fut  de  Thuile  jetée 
sur  le  feu,  et  Tagitation  devint  extrême.  Ceci  se  passait  le  19  de 
la  première  lune.  Cette  caisse,  au  dire  d'Alexandre  Hoanget  des 
chrétiens  de  l'époque,  appartenait  h  Augustin  Tieng  Iak-tsiong, 
et  le  mandarin  de  la  mairie  le  déclara  ainsi  dans  son  rapport  au 
grand  juge  criminel  Ni  lou-kieng-i.  Celui-ci,  soit  qu'il  conservât 
des  doutes,  soit  qu'il  fût  effrayé  de  la  gravité  de  cette  affaire,  ne 
fit  pas  de  plus  ample  information  pour  le  moment. 

Dans  les  premiers  jours  de  la  deuxième  lune,  ce  grand  juge  cri- 
minel fut  cassé  et  remplacé  par  Sin  Tai-hien-i,  qui,  on  ne  sait  dans 


—  m  — 

qu^U^  I^Q^e,  relâcha  immédiatement  tous  les  apostats  dont  1$ 
prison  regorgeait,  et  ne  garda  enchaînés  que  quatre  chrétiens 
fidèles  :  Thomas  T'soi,  Pierre  T'soi,  Jean  T'soi  et  Thomas  Im. 
Les  uns  disent  qu'on  voulait  les  faire  périr  sous  les  coups,  d'au* 
tre^  qu'on  songeait  à  les  envoyer  en  exil.  En  même  temps,  §iQ 
Tai-hien-i  fit  cesser  les  arrestations  ;  mais  les  ennemis  d^ 
la  foi  se  concertèrent  aussitôt,  et,  dans  une  adresse  à  Ici 
régente,  demandèrent  qu'on  traitât  les  chrétiens  en  rebelle^,  et 
que  le  grand  juge  fut  puni  comme  eux  pour  leur  avoir  ipoptr^ 
trop  d'indulgence.  La  régente  furieuse  destitua  Sin  Tai-^hien-i, 
annula  tous  ses  actes,  ordonna  de  reprendre  tous  ceux  qu'il  avfdt 
mis  en  liberté,  et  fit  transférer  les  quatre  chrétiens  à  la  pri$09 
du  tribunal  appelé  Keum-pou. 

D'après  la  loi  coréenne,  les  dignitaires  publics  et  les  individus 
accusés  de  lèse-majesté  ou  de  rébellion  sont  seuls  justiciable» 
du  Keum-pou.  Le  tribunal  des  voleurs  ne  s'occupe  que  des 
délits  contre  la  propriété.  Pour  les  autres  genres  de  délits,  il  y 
a  le  tribunal  des  crimes,  auquel  sont  amenables  non-seulement 
Ifs  gens  du  peuple,  mais  tous  les  nobles  qui  n'exercent  a\içunc 
fonaion  publique.  Les  chrétiens  avaient  jusqu'alors  été  envoyés 
au  tribunal  des  voleurs.  Les  transférer  au  Keum-pou,  c'était  les 
accuser  de  rébellion  afin  de  pouvoir  les  punir  eu  conséquence. 

Tout  d'abord,  ainsi  que  nous  l'avons  remarqué,  on  n'avait 
$aisi  que  des  hommes  du  peuple  ou  de  la  classe  moyenne.  Le 
parti  nouvellement  au  pouvoir  essayait  ses  forces.  Bientôt  il  se 
sentit  assez  puissant  pour  frapper  un  coup  décisif,  et  le  9  delà 
deuxième  lune,  un  mandat  d'arrêt  fut  lancé  avec  toutes  les 
formalités  requises  contre  Ni  Ka-hoan-i,  ministre  de  second 
ordre,  Jean  Tieng  Iak-iong,  dignitaire  du  quatrième  degré,  Pierre 
Ni  Seng-houn-i,  ex-mandarin,  et  Luc  Hong  Naj^-min-i,  haut 
fonctionnaire.  Ils  furent  tous  les  quatre  conduits  à  la  prison  du 
Keumi-pou.  Le  11  de  la  même  lune,  Âmbroise  Kouen  T'siel-sin-i 
et  Augustin  Tieng  Iak-tsiong  furent  pris  à  leur  toun  Le  44, 
François-Xaxier  Hong  Kio-man-i  fut  arrêté  avec  son  fils  Léon  ; 
mais  ce  dernier  fut  envoyé  à  la  prison  de  Po-tsien,  ville  où  sa 
famille  résidait. 

On  cherchait  et  on  jetait  en  prison  des  néophytes  de  toutes 
conditions  et  de  tout  âge.  On  fit  même  venir  à  la  capitale,  pour 
y  être  jugés  par  le  tribunal  Keum-pou,  les  chrétiens  détenus 
dan^  1^  villes  de  Nie-tsiou  et  de  lang-keun.  Les  allées  et  venues 
i»  satellites  dans  tous  les  quartiers  ne  discontinuaient  ni  jour 
ni  nuit.  Le  Keum-pou,  les  deux  divisions  du  tribunal  des  voleurs. 


—  116  — 

la  prison  du  tribunal  des  crimes,  tout  regorgeait  de  prisonniers. 
Des  arrestations  si  nombreuses  firent  beaucoup  de  bruit  dans  la 
ville.  Chacun  était  épouvanté;  les  chrétiens  surtout  étaient 
dans  la  consternation,  et  leur  frayeur  fut  portée  à  son  comble, 
quand,  le  24,  on  vit  les  satellites,  en  violation  de  tous  les  usages 
du  pays,  ne  plus  épargner  même  les  femmes  nobles,  forcer  la 
maison  de  Colombe  Kang,  et  la  saisir  avec  ses  esclaves.  Ce  pre- 
mier pas  une  fois  fait,  le  même  jour  et  les  jours  suivants,  beau- 
coup d'autres  femmes  nobles  furent  aussi  jetées  en  prison. 

La  plupart  de  ces  personnages  importants  ont  été  souvent 
mentionnés  dans  cette  histoire;  nous  ajoutons  ici  quelques  mots 
pour  faire  connaître  les  autres. 

Ambroise  Kouen  T'siel-sin-i  était  le  frère  atné  du  célèbre 
François-Xaxier  et  le  chef  de  cette  famille  des  Kouen,  que  Ni 
Piek-i  choisit  pour  établir  solidement  la  religion  dans  ce  pays. 
Nous  avons  déjà  dit  quelle  réputation  de  science  et  de  vertu  il 
s*était  acquise.  Quand  il  entendit  parler  de  la  religion,  il  eut 
d'abord  peine  à  y  croire,  et  ce  ne  fut  qu'après  avoir  approfondi 
avec  précaution  et  prudence  les  divers  points  de  doctrine,  qu'il 
se  résolut  à  Tembrasser;  mais  une  fois  son  parti  pris,  il  ne  se 
démentitjamais.  Près  de  ses  parents  il  s'exerçait  aux  devoirs  de 
la  piété  filiale  ;  dans  ses  rapports  de  société,  il  savait  par  sa  libé- 
ralité et  son  dévouement  gagner  la  confiance  de  tous,  et  tous 
avaient  pour  lui  le  plus  grand  respect.  L'autorité  de  son  nom 
attira  beaucoup  de  païens  à  TÉvangile.  «  Puisque  cet  hororae-là 
regarde  la  religion  comme  vraie,  se  disait-on,  comment  pourrions- 
nous  ne  pas  y  croire  ?  »  Cependant  il  ne  faisait  pas  de  propa- 
gande directe,  et  ne  se  mêla  jamais  aux  affaires  de  la  chré- 
tienté. 11  restait  toujours  chez  lui  occupé  de  ses  études  et  de  ses 
pratiques  religieuses,  ne  s'inquiétant  en  aucune  manière  des 
injures  dont  on  l'accablait  dans  des  circulaires  et  écrits  publics, 
ni  des  calomnies  dont  on  chercha  souvent  à  le  noircir  au  près  du  roi. 

Entendant  parler  des  actes  d'apostasie  que  les  supplices  arra- 
chaient aux  chrétiens,  il  disait  en  soupirant:  «  Pauvres  gens! 
quel  dommage!  ils  rendent  par  là  inutiles  les  travaux  de  la  moitié 
de  leur  vie,  et  perdent  la  couronne  due  à  leurs  souffrances.  »  Pris 
lui-même  et  conduit  devant  les  juges,  il  fit  une  courageuse  apolo- 
gie de  la  religion  et  de  ses  pratiques.  Dans  les  supplices,  son 
visage  ne  changea  point  et  il  répondit  avec  calme  et  tranquillité, 
au  point  qu'un  de  ses  ennemis  les  plus  acharnés,  que  sa  fonction 
obligeait  d'être  présent  quand  on  le  mit  à  la  question,  disait  en 
sortant  à  ceux  qu'il  rencontrait  :  a  Pendant  les  interrogatoires. 


—  117  — 

les  autres  coupables  sont  tout  hors  d'eux-mêmes,  mais  pour 
Kouen  T'siel-sin-i,  il  ressemble  à  un  homme  tranquillement  assis 
à  un  festin.  » 

Un  des  principaux  compagnons  de  captivité  d'Ambroise  Kouen 
était  Augustin  Tieng  Iak-tsiong,  descendant  de  Fillustre  famille  des 
Tieng  de  Ma'tsai,dont  nous  avons  souvent  parlé,  et  Tun  des  frères 
aines  de  Jean  Tieng  Iak-iong.  D'un  caractère  droit,  d'un  esprit 
sagaceet  profond,  il  s'appliqua  debonneheure  aux  études  et  obtint 
dos  succès  dans  les  lettres.  Il  se  plaisait  dans  la  compagnie  des 
personnes  graves  et  instruites,  et  devint  l'ami  du  fameux  Ni  Ka- 
hoan-i,  et  des  plus  célèbres  lettrés  alors  existants.  Regardant  la 
littérature  des  examens  comme  trop  légère,  il  Tabandonna  entiè- 
rement et,  par  cela  même,  renonça  d'avance  aux  dignités  dont 
l'accès  lui  était  d'ailleurs  si  facile,  afin  de  se  livrer  sans  obstacle 
aux  recherches  de  philosophie  et  de  morale.  Pendant  quelque 
temps  il  s'appliqua  à  la  doctrine  de  Lao-tse,  pour  obtenir  l'im- 
mortalité qu'elle  promet  à  ses  adeptes  ;  mais  il  reconnut  bientôt 
le  vide  et  le  ridicule  de  cette  théorie.  Il  étudia  aussi  la  médecine 
et  s'y  acquit  beaucoup  d